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vendredi 12 décembre 2014

Zéro pointé

Le prétendu docteur Pasavento d'Enrique Vila-Matas n'est pas seulement obsédé par Bernardo Atxaga, il l'est également, surtout, par Robert Walser, autre grande référence de mes années d'apprentissage. Un écrivain lié à Philippe, perdu de vue depuis. Je commençais à lire beaucoup, et parmi ces lectures anarchiques, des écrivains de langue allemande. Va savoir pourquoi, moi qui étais on ne peut plus imperméable à cette langue au lycée. Après l'incontourable Kafka, j'avais découvert Ödön von Horváth je ne sais plus par quel biais. Peut-être grâce aux films de Wenders et l'influence de Handke, beaucoup lu aussi. Et donc Walser avant Max Frisch ou Friedrich Durrenmatt. 

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Avec Philippe, on s'était retrouvé du côté du Saint-André-des-arts pour les films de Bergman que nous découvrions ensemble. Nous partagions le même amour pour un autre gai-luron de la littérature, un autre Suédois, Stig Dagerman dont j'ai souvent offert à cette époque le fameux dernier texte, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.
Même passion pour Cioran qu'il m'avait également fait découvrir. Pour Bukowski, j'ai résisté un moment. Mais Philippe revenait sans cesse à  Walser et à son désir d'être un zéro tout rond, pointé disait Philippe. A sa mort, un jour de Noël, dans la neige, après plus de trente ans enfermé dans un asile psychiatrique, sans plus une seule ligne écrite.
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J'ai donc volé L'institut Benjamenta, Le commis, Les enfants Tanner, La promenade… C'est dans le premier de ces livres qu'il est question du zéro pointé. Une sorte de mot de passe pour initiés. Vila-Matas y fait référence. Et de son attirance pour les régions inférieures. 
Je ne saurais expliquer aussi bien que l'auteur catalan le trouble et l'obsession que produisait chez moi Walser et son désespoir ironique. A cet âge. Fallait-il être maudit ? Ne pouvait-on qu'être maudit ? Etait-ce une posture ? Une lucidité ? Comme je ne peux expliquer le trouble et le plaisir douloureux que me procure la lecture du livre d'EVM. J'y lis comme les aveux que je n'oserais jamais faire. Notamment sur ma jeunesse et sur cette amitié interrompue avec Philippe.
 
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EVM écrit : « Autrefois, j'ai rompu avec plus d'un ami précisément parce qu'il me rappelait le passé. Conscient que ma personnalité de jeunesse était horrible, j'ai coupé les ponts avec plus d'un ami ou d'une amie pour ne pas me sentir lié une minute de plus à la réalité des jours du passé qui me faisaient tant horreur… » En m'éloignant de Philippe, je me suis éloigné de mes rêves, de mon arrogance, mais aussi de ma noirceur, en partie tout au moins. Pourtant, je crois que je n'ai jamais autant ri avec quelqu'un – je veux dire un être humain, pas un film ou un livre, un être humain. Mais c'était un de ces rires provoqués par la dérision, par une certaine conscience de l'absurdité, absurdité de la vie, de l'amour, de la vanité de toute ambition, de notre vulgarité aussi. En m'éloignant de mon ami, j'ai trahi ce qui nous unissait. Et refusé ce qui nous menaçait. Je n'avais pas les couilles pour ça, j'avais encore un peu d'espoir dans la vie. Philippe avait une tendance à l'alcoolisme et je sentais qu'en continuant à le fréquenter, je n'échapperais pas à cette pathologie familiale.
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Philippe m'a vu construire des projets, m'installer pour la première fois avec une fille, m'en séparer, vivre seul, publier, rencontrer une autre fille, avoir des enfants, me séparer de leur mère, sombrer, vivre avec quelqu'un d'autre, de nouveau me séparer… Il était le témoin trop direct et immobile de mes nombreux espoirs et échecs dans tous les domaines. Il en devenait gênant. Tandis que ma vie avançait plus ou moins chaotiquement, la sienne était synonyme d'inertie. Ne plus le voir devait effacer cette autre vie, faire semblant d'en vivre dès lors une autre. L'illusion prend le train. Et le large.

vendredi 21 novembre 2014

Mike Nichols VS Julio Iglesias

Ça devait être à l'Action écoles, la première fois. N et moi y avons dévoré des dizaines de classiques du cinéma américain durant mes deux premières années de fac, à quelques mètres de là. J'étais ce type maladroit, qui plaisait aux femmes mûres plus qu'à leurs filles. Une espèce de gendre parfait qui s'ignorait, et déjà démodé pour les filles de mon âge.



jeudi 2 octobre 2014

Jeune et con



On n'avait pas 20 ans. Je ne connaissais rien au cinéma. Pascal en avait l'affiche dans sa chambre. Je n'avais jamais entendu parler de Jean Eustache, encore moins de ce film.
Un an avant, il y avait eu Sauve qui peut (la vie). Pascal avait insisté pour qu'on aille le voir. Le film se jouait dans le cinéma de notre banlieue. D'une cabine au coin de la rue, à cent mètres de chez moi, j'avais trouvé le courage d'appeler N. Je lui avais proposé de se joindre à nous. Pas plus que moi, elle ne connaissait Godard et en avait profité pour me conseiller de ne pas perdre mon temps avec elle. Piteux, je n'avais rien trouvé à lui répondre, avais raccroché et rejoint Pascal le lendemain. C'était un dimanche, je crois. La salle était aussi vide que ma culture cinématographique. Il y avait Duras aussi. Dutronc en lisait des passages. Et à la fin du film, lors de l'accident du chanteur playboy, Nathalie Baye demandait à sa fille de ne pas regarder, que tout cela ne les regardait pas. Je retenais ce jeu de mot. Ma première formule godardienne. 
Ainsi, on pouvait faire ce genre de film. Truffé de références qui m'échappaient. Jusqu'ici le cinéma était pour moi une distraction que mes parents pauvres ne m'offraient pour ainsi dire jamais. Lors des premiers flirts, le cinéma fut accessible grâce aux cours d'anglais que je donnais à un gamin, mais les films n'étaient qu'un prétexte pour être collé à une fille et passer les mains sous son pull. Des comédies à peine vues et aussitôt oubliées. Les livres, il n'y en avait pas à la maison. Avec Godard, je découvrais à la fois une forme inédite de cinéma, dans laquelle la littérature était un personnage important, une clé. Du bas de mon ignorance, j'étais terrorisé par ce que je pensais être la grande culture française. C'était très loin de moi, de ma vie de misère, mais en bon élève de l'immigration, je tenais absolument à me fondre dans la France. Je me mis à voler des livres de Duras et à acheter Les Cahiers du cinéma que je dévorais religieusement. Tous les films dont il était question, je me devrais de les avoir vus. Plus j'allais voir et lire, plus je sonderais la profondeur de ma vacuité crasse. C'était sans fin. 
L'année suivante, j'ai vu N. pleurer sur un trottoir le long du lycée. Une fille de la classe la consolait. J'étais assez con, mais je me doutais qu'il s'agissait d'une peine d'amour et espérais secrètement que ça pouvait faire mes affaires. Peu de temps après, un soir, en rentrant du lycée, je constatais que N. marchait quelques pas derrière moi. Ce n'était pas son chemin. Je n'en revenais pas. J'accélérais tout en jetant de furtifs coups d'œil derrière moi. Arrivé à la maison, je me postais à bonne distance derrière les rideaux pour surveiller la rue. Elle était bien là. Elle m'avait suivi jusqu'ici. Le soir même, le téléphone sonnait. Nous ne l'avions que depuis quelques jours. C'était pour moi. C'était elle. Elle me disait que c'était trop con, me demandait si j'avais quelqu'un, si on pouvait se voir. Nous sommes allés au cinéma le samedi suivant. C'était Georgia, le film d'Arthur Penn, sur un scénario de Steve Tesich. Je l'avais vu quelques jours avant avec Pascal. Je savais que c'était une bonne carte à jouer. 
Il y a eu le bac, la première fois quelques jours avant. Et la fac dans le quartier latin. Rue de la Harpe, de la Huchette, des Ecoles, Champollion, je me mis à fréquenter davantage les salles obscures (que j'ai vu se fermer les unes après les autres) que les salles de cours, seul ou avec N. Mais c'est dans notre ville que La maman et la putain fut projetée dans le cadre d'une rétrospective de films français ayant marqué le septième art. J'y ai emmené N. Je crois qu'elle l'a aimé. Peut-être pas autant que moi. J'étais hypnotisé. Les jours suivants, je citais Eustache ("Les films doivent respirer leur durée"), parlais comme Léaud, rêvais d'écrire dans des cafés, puis trompais N. avec son consentement. Avec une fille qui n'avait rien d'une putain. Du haut de ma jeunesse arrogante, j'avais l'illusion de comprendre quelque chose d'essentiel de la vie, que la vie, c'était ça, les histoires d'amour, le sexe, les trahisons, les cafés, la littérature, les beaux discours, le cinéma. Tout ce qui manquait chez moi. Le film est repassé peu après dans une salle du 9e aujourd'hui également disparue, j'y ai emméné ma sœur. Il est repassé encore ailleurs et j'y étais de nouveau.
Il y a plus de vingt ans que je refuse de le revoir. Aujourd'hui, en découvrant ces images, je me sens gêné et remonte à la surface ma connerie.