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lundi 30 avril 2018
mercredi 5 juillet 2017
Des hommes tristes
« Faites pas attention, monsieur. Par ici, ils ne sont pas tellement civilisés. »L'homme fit celui qui en comprenait long, et il cligna les yeux. Nadège profita de ce semblant de complicité pour revenir lui faire face, de l'autre côté des pompes à bière. Elle gonfla la poitrine. Elle avait ce qu'il fallait. Certains soirs, il y avait des mains qui s'égaraient là-dessus. C'était trop tentant. Elle protestait, mais sans sévérité. Elle pouvait comprendre.« Vous n'êtes pas de par ici, vous… », dit elle.Les paroles lui avaient échappé. Sur le moment, elle s'en voulut. Elle posa sa main près de l'évier, dans un endroit froid qui la ramenait à la réalité. Il lui semblait, en effet, être saisie dans une sorte de fièvre où elle n'allait pas encore jusqu'à identifier la passion, mais elle n'était pas loin de croire qu'il s'agissait de cela ou de quelque chose d'approchant.« Je ne voulais pas être indiscrète, se reprit-elle aussitôt, comme pour effacer ce qu'elle venait de dire. Dans ce pays tout le monde se connaît, on connaît tout le monde, surtout dans un bistrot. On s'ennuie. On aime bien parler. Excusez-moi. »L'homme hochait la tête. Il eut un sourire triste. Elle adorait les hommes tristes. Pour elle, un vrai homme devait être triste. Pas complètement triste. Pas un dépressif, par exemple. Elle en avait connu, qui larmoyaient dans leur verre de bière, qui inondaient le zinc, qui n'en avaient jamais marre de se plaindre. Des plaies. Un homme triste, c'est autre chose. C'est un homme qui cherche une consolation dans des sentiments toujours nobles. Elle en avait vu des échantillons au cinéma. Des types sur les joues desquels des larmes coulent pendant qu'ils font l'amour à la femme de leur vie. C'est beau. Des types qui regardent s'éloigner la femme de leur vie, dans un train ou à bicyclette, et qui versent une larme. C'étaient des images qui la bouleversaient. Elle n'avait jamais eu qu'un rêve, elle, dans cette campagne coupée en deux par le canal, devenir un jour la femme de la vie d'un homme triste…
Franz Bartelt, Le Bar des habitudes, Gallimard
lundi 23 mars 2015
dimanche 28 décembre 2014
L'angoisse du gardien de but au moment du penalty
Je me demande souvent ce qui me fait regarder encore des matchs de football. Je me demande aussi si mon père s'y intéresserait encore. Si nous regarderions encore des matchs ensemble, en parlerions. Aurait-il aimé, lui l'indéfectible supporter du Real Madrid, le jeu pratiqué par Barcelone ces dernières années ? J'imagine qu'il aurait été fier, les larmes aux yeux, de voir l'Espagne dominer le football mondial entre 2008 et 2012.
Le dimanche, ma mère demandait à mon père d'emmener les enfants prendre l'air au bois. Il fallait parfois aller le chercher au tabac du coin où, après avoir validé ses tickets de tiercé, il restait scotché au comptoir avec des copains du quartier.
Mais lorsqu'il avait enfin parcouru le kilomètre et demi nous séparant de notre aire de jeu préférée, il s'emparait du ballon, me demandait de me mettre entre deux arbres faisant office de cages et m'enseignait quelques trucs avec la balle. Je ne parlerais pas de moment privilégié, je crois que parfois il m'agaçait même au cours de ces éphémères parenthèses.
Il n'était pas fait pour avoir des enfants, une famille. C'est une intuition, des déductions. Je l'ai mal connu.En cette période de fêtes, qui nous prive de matchs, les sites consacrés au foot regorgent de rumeurs, de fausses infos. C'est le mercato d'hiver. Un mois durant, les clubs peuvent se renforcer en prévision de la deuxième partie de saison à venir. Les joueurs ayant peu joué depuis la rentrée demandent à leurs agents de leur trouver un point de chute plus ou moins véridique, histoire de lancer un bras de fer avec leur club pour que la situation change. Les joueurs et les agents détiennent le véritable pouvoir aujourd'hui. Les décisions en matière de transferts ont rarement à voir avec l'aspect purement sportif. L'argent du foot passe par les mêmes paradis fiscaux que le fric de la drogue, de la prostitution et de la finance internationale.Je lisais aujourd'hui les propos de Falcao, joueur colombien ayant porté les couleurs de Porto, Atlético de Madrid, Monaco et Manchester United en moins de cinq ans. «Un joueur n'est pas maître de son destin. Parfois, cela me fait sourire quand les gens me demandent pourquoi je n'ai pas été dans ce club ou pourquoi je ne suis pas resté dans un autre, comme si le footballeur pouvait décider où il allait travailler.» Je ne sais pas si ce discours a été formaté par un cabinet de com ou si le type est sincère. Je sais simplement que ce joueur, comme beaucoup d'autres stars, a pour agent l'un des types les plus sulfureux et les plus riches du marché, le Portugais Jorge Mendès. A chaque transaction de ses poulains, le parrain se prend une bonne commision, officielle, et quelques rétrocommissions qu'il partage avec le joueur concerné. Tout le monde le sait, mais tout le monde se tait. Chaque agent agit ainsi. Ce mouvement permanent des joueurs sur tous les continents fait vendre. Journaux, maillots, jeux et autres produits dérivés. Avec internet, les réseaux sociaux, les sites de foot, l'hystérie a été démultipliée ces derniers temps.Je me demande ce que mon père aurait pensé de l'éviction en 2010 de Raúl, joueur emblématique de son club préféré, où il a effectué toute sa carrière, poussé vers la sortie à l'arrivée à la "Maison blanche" de l'entraîneur José Mourinho, compatriote, ami et client de Mendès. Je me demande si mon père aimerait le mercantilisme et l'arrogance qui règnent aujourd'hui au sein de ce club. Je ne sais pas s'il apprécierait les méthodes de l'Argentin Simeone à la tête de l'équipe rivale du Real, l'Atlético de Madrid. Que penserait-il du retour à la maison de Fernando Torres, El Niño, ange déchu du firmament des numéros 9 de légende ? Torres, transféré pour 58 millions d'euros du populaire Liverpool au millionnaire Chelsea en 2010, n'a jamais retrouvé son niveau de jeu après une grave blessure quelques mois auparavant. Cédé au Milan AC en août dernier, il déçoit de nouveau et est aujourd'hui cédé gratuitement au club de Berlusconi afin de permettre un échange de haute volée contre un Italien de l'Atlético, permettant ainsi au gosse de revenir au sein du club qui l'a révélé il y a plus de sept ans maintenant.Est-ce parce que je n'ai pas les réponses à toutes ces vaines questions que je maintiens en vie le seul héritage que mon père m'a légué ?
Tout cela n'a pas beaucoup de sens. Mais je regrette de ne pas aller voir les matchs avec lui dans ce bar du 11e, tenu par un Roumain, supporter quelque peu opportuniste du Barça et du PSG… Je suis sûr que Benito et Jo s'entendraient bien. Et ça ne me gênerait pas ensuite de ramener papa à la maison.
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