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jeudi 16 novembre 2017

Sans chichis

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Nous, avec Georges, on se voyait généralement le soir, avant la fermeture des baraques. Mais pas longtemps. On avait juste le temps de se bécoter un peu. Ou alors, des fois, dans la journée, quand il avait bien envie de moi, on combinait quelque chose pour se voir dans les douches. Pendant le travail, elles étaient désertes. Il fallait simplement s'aranger pour faire ça entre deux rondes. Lui, il pouvait prétexter n'importe quoi pour y venir. Des lampes à changer ou des fils à revoir, par exemple. Moi, je devais ruser. C'était pas toujours facile. Je disais que j'avais envie de vomir ou mal au ventre et je demandais à aller aux cabinets. Les cabinets étaient justement tout à côté des douches. Mais il fallait faire vite. On nous donnait tout juste dix minutes dans ces cas-là, et encore, on nous les retenait sur notre salaire parce qu'on était payé à l'heure et qu'on devait assurer une certaine production. Pas le temps de faire des chichis ni de s'attarder aux fantaisies. 
On a manqué de se faire pincer plus de vingt fois. Ça a tenu à des riens, certains jours. C'était pas tellement déplaisant, d'ailleurs, cette sensation. J'aimais bien ça. Le danger me coupait les jambes, et en même temps, ça m'excitait. Total, je ne pouvais même pas me laver. Et c'est pour ça que j'ai fini par être grosse.

Raymond Guérin, La Peau dure, 1948, rééd. Finitude, 2017

mardi 1 novembre 2016

Les mains dans les poches

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Edith Gerin, via Undr
Les éditions suisses Héros-limite ont eu l'excellente idée de republier Les Deux Bouts, chroniques que le grand Henri Calet avaient données au Parisien-Libéré au tout début des années 1950 et jadis éditées par Gallimard. 
L'auteur de La Belle Lurette dresse le portrait de quelques gens de rien, vendeuse du Bon Marché, éboueur, esthéticienne, menuisier…, rend compte de leurs conditions de travail, de leurs revenus, de la difficulté à joindre les fameux deux bouts, de l'étroitesse de leur existence, les éventuels loisirs, des rêves et des résignations…, texte au détour duquel il glisse à voix basse un commentaire drôle de tendresse, parfois de dérision comme involontaire. 
Dans sa postface, Jean-Pierre Baril rappelle les mots de l'« homme immobile », le poète Joë Bousquet, à propos de Calet :
Je ne puis porter sur cet auteur un jugement tout à fait libre ; rien d'imprimé ne me plaît autant que ce qu'il a donné à imprimer. J'approuve de la tête, comme un maniaque, tout le temps que je le lis […] Le comble du bonheur poétique est, selon moi, d'écrire comme lui, et ce point de vue enveloppe une évaluation juste et émue du prix qu'il a payé ce don à l'expérience. Un sourire parcourt ces pages, un sourire est à la fin plus fort que l'horreur qu'elles contiennent […]. Mon admiration pour Henri Calet vient de ce qu'il effleure les plus dangereux écueils sans même les soupçonner. Crispant, atroce, en effet, me semble l'auteur qui jouant, comme Anatole France, avec ses personnages, a toujours l'air revenu du monde où il les pousse. Mais grand, celui qui, les mains dans les poches, les regarde se démener dans leur existence de jouets, et les suit, dans leur ombre, d'un sourire qu'on ne verrait pas s'il n'avait les larmes aux yeux. […] Herni Calet a été découvert par Jean Paulhan, qui a su aussitôt le situer. Par la suite, nous l'avons apprécié, admiré, mais pas assez. Pourquoi ne comprenons-nous pas mieux ce que signifiera son œuvre quand nous serons en cendres ?
Joë Bousquet, Cahiers du Sud, 1947 

jeudi 23 juin 2016

La vie et le reste


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Les promenades en forêt
l'amour l'après-midi
les repas entre amis
la soûlographie seul
la faim tout payer

le vol les coups, les enthousiasmes et la tendresse
rien ne me manque j'ai tout connu
Les sommes naturellement enivré
l'idiote allégresse et le cul des filles
les cris les larmes le bonheur
d'une heure

la fête les promesses la détresse et la solitude
aussi

l'espoir l'avenir et la guerre intérieure
l'amour d'une mère l'absence d'un père
j'ai tout eu tout épuisé
rien calculé

La dépense et l'indifférence
la frime et le manque d'estime
jamais l'envie toujours l'ignorance et le manque d'aisance
jamais l'indifférence

jamais la tranquillité les pieds sur terre
la sagesse et la délicatesse
l'apparence au centre rien de tout cela
à trop vouloir grandir sortir être autrement
privilégier les contre-allées la soif d'apprendre 
j'ai fini par devenir trop différent fou rien
je ne veux plus foutez-moi la paix

il ne reste plus rien
j'arrive à la fin
la mort ricane
j'entends
prenez je suis prêt et puisé



mardi 1 mars 2016

De l'identité

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C'est être bien petit-bourgeois, c'est bien rester tranquillement sans noblesse, et bien stérilement incorrect que de prétendre conserver notre identité entre nous, que de vouloir protéger notre honneur entre nous. Mais de quelle autorité supérieure tenons nous que notre identité, que notre histoire serait ce trésor terrible à défendre au prix de tant de lâchetés envers d'autres que nous, au prix de tant de misères infligées à d'autres que nous ?

Frédéric Boyer, Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?, POL