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jeudi 11 décembre 2025

Chronique d'une bronchite

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Francésc Catalá Roca


 

On a fini par me diagnostiquer une bronchite chronique, à surveiller. Vous avez fumé combien d'années ?, m'a demandé le médecin. J'ai bientôt 80 ans, j'ai dit, jamais de ma vie je n'ai fumé. Il n'en croyait pas ses yeux : l'examen était on ne peut plus clair.  J'ai longtemps été musicien, j'ai dit, on jouait dans des clubs, des cafés, des salles où, à l'époque, tout le monde fumait,  j'ai dû avaler un peu de tout. Le médecin, c'est un amateur de jazz, il a voulu en savoir plus, ça l'intéressait. J'ai raconté ma carrière de batteur, les clubs qu'il y avait alors, à Madrid. Une cinquantaine, facile. Il y avait l'Alazán, sur la Castellana. Le grand Sabina en parle dans une de ses plus belles chansons, De Purisima y Oro
A l'Alaz
án, on venait pour la musique mais aussi pour voir les filles. Il y en avait de très belles. Spécialement invitées. C'étaient des clientes, mais elles ne payaient pas leurs consommations. Elles étaient là pour la déco en quelque sorte, pour attirer le client. Attention, ce n'étaient pas des putes. Elles se contentaient d'être là, avec leur beauté.  
J'avais ma propre batterie, fait rare à cette époque. Je la trimballais d'une salle à une autre. Il y avait le Morocco, dans le quartier de San Bernardo, 
calle Marqués de Leganés pour être exact. Je crois que le lieu existe encore. Un verre coûtait un bras. On pouvait dîner sur place. Au Morocco, on ne croisait que des gens très chics, élégants, la grande bourgeoisie du régime, des médecins, avocats, des militaires, des pontes du pouvoir, des toreros, et les vraies putes, là on en trouvait. L'ambiance n'était pas trop au jazz dans mon souvenir. On y jouait encore la conga, des musiques exotiques, pour danser pépère, du tango, le paso doble national... Il fallait bien vivre. 
Et puis, il y avait el 
Cisne Negro, le Cygne noir, salle magnifique, et véritable lieu de prostitution, près de la Calle Cartagena. La salle était au sous-sol d'un cinéma si je me souviens bien. Je n'y suis pas resté longtemps. J'avais interdiction de nouer des contacts avec la clientèle. Or, on m'a surpris un soir dans un café du coin avec une fille qui me harcelait véritablement. Oh, pas pour mon physique, vous pensez bien, mais pour mon jeu de batterie. Elle en était folle. On m'a donc foutu à la porte le soir même. Et je n'ai même pas baisé la fille. 
Je suis allé jouer au Melodías, là, je parle des années 1950, l'essor des variétés. 
J'ai accompagné quelques vedettes de la chanson. Des gens qui avaient un succès fou mais qui étaient foncièrement incompétents. Qui étaient toujours en retard sur la musique. Evidemment, ils avaient quelque chose, un certain charisme qui expliquait leur popularité, mais aucune technique, aucun professionalisme. Et puis, on ne pouvait rien leur dire. C'étaient des dieux. Personne ne leur faisait la remarque. Et dans ce genre de situation, celui qui dégage c'est le musicien. Au Consulado, j'ai également joué avec un groupe de l'époque, Los Benet. La clientèle était plus jeune, aussi privilégiée et élégante mais plus jeune, des adolescents. 
L'influence du rock, des groupes anglais, s'est 
vite faite sentir et les groupes mettaient littéralement le feu. On a du mal à imaginer ce genre de choses lorsqu'on évoque ces années-là aujourd'hui, qui étaient aussi celles de la répression et de la misère pour bien d'autres. 
Pour ma part j'étais assez réticent à ces musiques. Le rythme changeait et le niveau sonore devenait vite insupportable. La musique avec laquelle j'avais grandi ennuyait profondément ce nouveau public. J'ai également joué au 
Pasapoga, la meilleure salle de Madrid pour la fête. Et puis se sont développées les discothèques. En extérieur ou entièrement fermées. A la périphérie de la ville le plus souvent. On y croisait les footballeurs du Real ou même ceux de l'Atlético, pas toujours accompagnés de leurs femmes, si vous voyez ce que je veux dire. Ces filles, on ne les appelait pas encore mannequins ou influenceuses. Des danseuses, des comédiennes, puis des présentatrices télé. C'est alors que les disc-jokeys sont arrivés, il n'y avait plus besoin d'orchestres. Il suffisait de faire tourner un disque, ça revenait bien moins cher. 
J'ai tenu jusqu'au début des années 1980. Les salles avaient fermé les unes après les autres. Les musiciens étaient relégués aux fêtes de mariage ou de communion. C'est là que je suis entré à la Poste. Où ça fumait aussi dans les bureaux. Oui, beaucoup de mes collègues ont été emportés par un cancer, toute sorte de sales maladies, après toutes ces années dans des salles enfumées, pas aérées. Mais bon, j'ai dit au médecin, moi, je suis encore là. Avec mes souvenirs à la con et ma bronchite chronique. 

 

lundi 18 septembre 2023

Dans une autre vie

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C'était il y a cinquante ans, à Madrid. Dans une autre vie, dans un autre monde. On a autant de vies qu'on a connu de mondes. Les jeunes gens d'aujourd'hui n'auront qu'une seule vie, car ils habitent un monde illimité, sans frontières terrestres ou temporelles, un monde unique, transparent, définitif, et ils n'en connaîtront aucun autre.

 

Ainsi débute Réel Madrid, le récit à peine nostalgique d'un Madrid des années 1970-1980 aujourd'hui disparu. C'est signé Mark Greene, auteur découvert grâce à ce livre qui me plonge dans mon enfance et ma jeunesse… L'éditeur est Plein jour et le prix, 16 euros.

 

vendredi 21 octobre 2022

On verra bien

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Jean Laurent
 

 

A Madrid, lorsqu'il me prend d'entrer dans un restaurant ou un bar, je suis invariablement accueilli en anglais. Les premiers temps, j'étais étonné, voire froissé, mais j'ai fini par me faire une raison. Je n'ai pas l'air de mes origines. Depuis hier soir, je suis de nouveau désorienté. Le même phénomène vient de se produire à Paris – ville de ma naissance – lorsque, surpris par l'orage, j'ai trouvé refuge dans une banale brasserie. Serais-je en fait un livre ouvert dans lequel tout un chacun reconnaît l'indécrottable dilettante, le sempiternel touriste? Ce matin, j'ai pris un billet pour l'Australie. On verra bien.

 

charles brun, sin rumbo


vendredi 19 août 2022

Je ne suis pas l'autre

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Gilles D’Elia

 

Il existe à Madrid, la ville dont ma famille paternelle est originaire, un poète qui porte mes nom et prénom. Une dizaine d'années nous séparent. Il est plus jeune. Wikipedia lui a attribué ma traduction d'un écrivain espagnol reconnu. Interrogé à ce sujet dans la presse, l'homonyme a nié être l'auteur de mon texte, affirmant qu'il ne maîtrisait aucune langue étrangère, qu'il s'agissait sans aucun doute d'une erreur de l'encyclopédie en ligne. Je n'ai pas vérifié si le lien hypertexte a depuis été corrigé. A qui peut-il renvoyer aujourd'hui ? Je me suis sans cesse efforcé pour n'être nulle part répertorié. Récemment, l'ami Juan Tallón s'est retrouvé aux côtés de ce poète madrilène à l'occasion d'une table ronde. Juan et moi dialoguons régulièrement par mail depuis des années mais nous ne nous sommes jamais vus. Tout naturellement, lorsque les organisateurs du débat ont fait les présentations – ni l'un ni l'autre ne se connaissaient – Juan, passée la surprise, n'a pas caché son enthousiasme. Enfin, nous nous rencontrions. L'autre a immédiatement saisi la méprise et pensé au traducteur qu'il prétendait ne pas être. Depuis cet épisode rapporté par Juan, je suis totalement déconcerté. Soit. Ce type a démenti à deux reprises – du moins à ma connaissance. Il n'est pas moi, c'est entendu. Mais qui peut certifier que je ne suis pas lui ? 

 

 

mardi 30 juin 2020

Le monde d'avant était petit

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Enfant, je ne comprenais pas pourquoi celui-ci, dont j'ai oublié le vrai nom, était surnommé El Chato. Son nez ne me paraissait pas particulièrement gros et plat. Un sobriquet que je pensais plus approprié à Miguel, que les Javanais de mon père appelaient El Maño pour ses origines aragonaises. Quel était le surnom de mon père ? El Beni ? Depuis l'un de ses accrochages avec ma mère où il avait mis en avant sa nationalité pour justifier un comportement discutable, ma sœur et ma mère le nommaient El Español. Aujourd'hui encore, lorsqu'elle l'évoque, ma mère le désigne de la sorte. Certains – ne possédaient-ils aucune particularité ? – n'étaient connus que par leur prénom, précédé de l'article défini. El Rafa, parrain de ma sœur et avec qui mon père avait travaillé à Madrid avant d'émigrer, était pourtant un sacré numéro. En privé, après quelques verres, il ne manquait pas de se dire le sosie d'Alan Ladd. Certains avaient droit à leur prénom suivi d'un pseudo. Comme Antonio El Largo. Il n'était pas si grand mais, par son allure élancée, voire un peu maigre, il se distinguait certainement des autres Espagnols. 
Je ne sais plus comment, dans la voiture qui nous ramenait du bois de Vincennes, Gabi et moi en sommes arrivés à parler des différentes immigrations espagnoles. Ai-je évoqué le thème du mémoire d'Histoire que prépare ma fille aînée ? Le père de Gabi avait échappé de peu à l'exécution sommaire après avoir purgé quelques semaines de prison pour ses activités politiques. Il venait d'être nommé instituteur dans l'école de son village, mais n'avait pas encore eu le loisir d'exercer lorsque les fascistes lui mirent la main dessus. Il fit partie de ces réfugiés qui passèrent les Pyrénées peu avant la Retirada. En France, il fut dans un premier temps vendeur ambulant, puis, grâce au réseau communiste, il prit sa place à la chaîne chez Renault, comme le père de Jojo – dont Gabi fera la connaissance en fac de médecine. Licencié après une grêve, il quitta l'usine pour l'autre voie naturelle des ouvriers, le bâtiment. A la différence, mon père, bien qu'ayant débuté encore adolescent dans une bodega de son quartier, était déjà maçon en débarquant à Paris à la faveur d'une nouvelle vague d'immigration, celle dite économique. Une quinzaine d'années séparaient nos pères. J'ai pourtant parfois imaginé qu'ils s'étaient croisés sur des chantiers, avaient partagé une bota de vino, assisté ensemble à un match de foot, ou s'étaient engueulés pour une histoire de femme. Une pensée vite balayée car mon père n'était pas particulièrement politisé. Gabi, qui a, comme moi, passé son enfance et adolescence à Montreuil, soutient que les militants espagnols s'intéressaient de près à cette nouvelle génération, la fréquentaient, pensant la convertir à la cause. 
Je n'ai pas immédiatement réagi lorsque, parmi les Javanais de son père, Gabi a évoqué un Madrilène de Montreuil, communiste, qu'on nommait Antonio El Grande. Les coïncidences étaient nombreuses, mais ce n'est que le lendemain que j'ai posé la question. Antonio, ne s'appelait-il pas Latorre et n'avait-il pas donné à toutes ses filles des prénoms de fleurs ? Oui, c'était bien lui. J'avais peine à croire au hasard m'accrochant à cette différence de surnom. El Grande, plus simple, était-il l'œuvre des militants ? El Largo, plus malicieux, correspondait-il davantage au langage familier ? La mémoire nous joue-t-elle des tours à propos de Latorre ? Peu importe, je n'en reviens pas. Les parents de Gabi étaient voisins de la loge que tenait Marcelle, la femme d'Antonio, dans le 17e, dans cette même rue où ma chérie a vécu durant quinze ans, des années plus tard. Enfant, Gabi poussait le landeau de Violeta, l'aînée des filles d'Antonio dans les rues des Batignolles, et l'a une fois, se souvient-il, fait tomber par terre. Il a une photo d'elle, assise sur les genoux de son père. J'ai une photo d'Antonio au mariage de mes parents. Avec mon père, et un autre compère dont j'ignore l'identité, il semble rire d'une plaisanterie dont vient d'être victime ma mère – farce qui peut-être se résumait simplement au bail tout juste signé. Une autre photo, déjà mise sur ce blogue, présente une partie de la bande de mon père au bistrot. Antonio, caché par un de ces métèques, lui affuble, tel un collégien, des oreilles d'âne avec ses doigts. S'il était toujours fourré avec mon père, El Largo venait peu à la maison, ma mère n'appréciant pas beaucoup son prosélytisme politique. Je ne connaissais pas vraiment sa famille. De plus, les dimanche, mon père les consacrait au tiercé, au bistrot et au sport à la télé, tandis qu'Antonio, comme me le rappelait Gabi, arpentait les quartiers pour vendre la bonne parole et L'Humanité dimanche.

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J'ai connu Gentiane, la plus jeune des trois filles d'Antonio, en première ou en terminale. Lorsque je me suis blessé la cheville en jouant au foot dans la cour du lycée, je rentrais péniblement à la maison à l'aide de mes béquilles, et Gentiane prit l'habitude de me raccompagner en portant mon sac de cours. Evoquions-nous nos pères ? Leurs amis ? Kant et les cours de philo ? Notre avenir ? Peu de temps après, Antonio a baissé les armes devant la maladie. Je ne sais plus si j'étais à l'enterrement, mais je me souviens m'être rendu chez eux pour présenter mes condoléances à Gentiane. Je crois que je ne l'ai jamais revue. Gabi m'affirme qu'elle, et l'une de ses sœurs vivent toujours dans cette ville que je m'apprête à quitter cette semaine. Il la rencontre parfois au cinéma, dont semblent férus elle et son compagnon. J'imagine que nous nous y sommes croisés. Sans jamais nous reconnaître.

dimanche 5 avril 2020

La phrase


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J'envoie un mail à mon cousin Satur, qui fait le facteur en Galice, afin de prendre des nouvelles de ses parents. Par ma mère, qui a parlé avec lui la veille, je sais que ma tante va mal, vit ses dernières heures. Mon oncle est également atteint. Comme bien d'autres pensionnaires de cet établissement madrilène. Si j'ai bien compris ce qu'a compris ma mère, aidée par un membre du personnel de la résidence d'anciens, comme disent les Espagnols, ma tante a filmé un adieu à ses enfants sur WhatsApp. Etait-elle consciente de ce qui arrivait ? Quels ont été ses mots, sa dernière phrase ? 
Satur ne répond pas à mon courrier, j'écris à sa sœur, l'Américaine, m'inquiète également pour elle et son mari. Le soir, sa réponse tombe. Mi madre ha fallecido esta mañana. La entierran mañana… Il n'y a plus rien à dire. Satur coincé à plus de 500 kilomètres de Madrid‌, sa sœur à plus de 7 000 n'ont eu droit qu'à une despedida de poche. J'ignore comment ils l'ont acceptée. Leur frère qui, selon Satur, a dilapidé le peu d'argent des parents après un divorce chaotique d'avec une femme qui l'entraîna dans une secte, sera le seul membre de la famille à l'inhumation du lendemain. Peut-être la seule personne présente – ça se passe comme ça dans ce nouveau monde. Quels auront été ses propres sentiments ? 
Je ne sais ceux qui sont les miens. Ceux qui s'imposent, ceux qui resteront lorsque je serai en mesure de penser ce que nous traversons. 
Une chose est certaine, avec la mort de Marta, la fratrie de mon père est cette fois bel et bien balayée de la terre. Marta, la petite dernière, la plus fragile, traitée toute sa vie pour une dépression chronique. La tante chez qui mon frère et moi avons été hebergés quelques mois de l'année scolaire 1976-1977 – de son côté, ma sœur s'était retrouvée chez un frère de mon père. Solutions qui nous évitaient le réveil aux aurores en plein hiver pour, sans même nous laver, sauter dans le car en direction de la capitale et du lycée français. Nous étions à peine sortis de l'enfance et n'aurions pu tenir ce rythme. Au printemps, mes parents n'avaient plus les sous pour payer notre scolarité et tout s'arrêta. Les longues parties de foot sur le terrain vague, les menus essentiellement constitués d'œufs ou de poulet les jours meilleurs, de cocos plats ou d'un riz, les séances de télévision durant lesquelles, à chaque page de pub, mes cousins faisaient enrager leur petite sœur en réclamant les premiers tel ou tel jouet pour noël, gueulant encore plus fort lorsqu'il s'agissait d'une belle poupée…
Ma sœur aimait beaucoup Marta. Des années plus tard, à chacun de ses séjours à Madrid, elle ne manquait pas d'aller lui rendre visite dans son petit trois pièces de banlieue. Ensemble, elles prenaient le métro pour aller déguster, à la cafétéria du Corte inglés, leur chocolate accompagné d'une de ces pâtisseries dont Marta rafolait. Ma mère était parfois de la fête. Mon oncle jamais. Profondément croyant, simple livreur au service d'un laboratoire, il a toute sa vie été aux petits soins de Marta, se démenant devant les défaillances de sa femme pour élever ses trois enfants, nous emmenant l'été, tous les gosses, en excursion dans sa Seat 600. Je ne sais quelle place nous avions tous les six à l'arrière de la petite voiture. L'un de nous voyageait-il à l'avant avec mon père ? Mais je me souviens parfaitement de la Pedriza ou d'El Pardo, de leurs rivières claires, des courtes échappées entre cousins vers les colines, des sandwichs préparés par ma mère qui ne participait jamais à ces journées extraordinaires, chargée de tenir compagnie à sa belle-sœur malade, témoin parfois actif des nombreuses disputes de mes parents. 
Il y a deux ans bientôt, ma sœur et moi avons passé quelques jours à Madrid. Sur les indications de Satur, nous avons pris le train de cercanías et rendu visite à Marta et Satur sr. dans leur nouvelle residencia. Ma tante n'était déjà pas bien en point. Sa faible constitution, ses séjours répétés en psychiatrie, l'âge et la pauvreté avaient eu raison d'elle. Homme des montagnes d'Ávila, mon oncle était égal à lui-même, la vista en moins. Autour d'eux, somnolaient la plupart des autres résidents dans leur fauteuil roulant. Marta sortait à peine d'une hospitalisation où elle avait chopé un virus. Elle avait également un pied bandé. Mon oncle ne voulait pas voir sa femme en fauteuil et s'obstinait à se charger lui même du moindre déplacement, ignorant ses propres problèmes de vue. Au cours des trop longs trajets entre la chambre et la salle de télévision, mal équilibrée sur l'épaule de son fidèle mari, Marta ne pouvait empêcher le bout de son pied de frotter le sol. Quelques jours avaient suffi pour l'abîmer et pour tous nous attrister. Mais Marta était heureuse de nous revoir. Elle trouvait que je n'avais pas changé, que j'avais toujours dans les yeux ce sourire malicieux. Elle devait me confondre avec un autre de ses neveux, je n'ai jamais eu aucune malice. Volubile, Satur s'employait également à faire quelques exercices de gym avec sa mère. 



Gymnastique également mentale lorsque tous deux partaient dans de longues phases de révision des classiques de la chanson populaire espagnole, sans tirer toutefois leurs voisins de leurs dernières torpeurs. 


Lorsque je lui ai annoncé la mort de Marta, j'ai senti dans la voix de ma mère, à l'autre bout du fil, un monde s'effondrer. Le sien, le nôtre. Elle n'avait pas revue Marta depuis des années, mais prenait régulièrement de ses nouvelles par Satur ou par ma cousine du Vénézuela, qui, tout comme ma sœur, était très attachée à Marta. Hier soir, ma mère me disait ne pas avoir d'appétit. Je lui ai demandé de ne plus regarder la télévision. En Espagne, étaient dénombrés samedi 11 743 autres morts.

Dans la nuit, je regarde les nouveaux chiffres ici. Le nombre de décès quotidiens à l'hôpital est en légère baisse, nous dit-on, avec 441 décès après le record de la veille – 588 morts. Le nombre total de décès à l'hôpital s'élève à 5 532. Dans les Ehpad, et autres établissements médico-sociaux, désormais plus ou moins pris en compte, le nombre de morts s'élève à 2 028. Nous en sommes donc à environ  en 7 560 décès, le nombre de personnes hospitalisées étant de 28 143 dont 6 838 en réanimation. 

Je ne sais comment vivent les autres cette période particulière. J'en perçois des bribes, au cours d'une conversation téléphonique, d'un banal message émis ou reçu. Hier, ma fille aînée a eu 23 ans. Confinée avec son copain à plus d'une heure d'ici, j'ignore quand je pourrai de nouveau la serrer dans mes bras. La sidération qui me frappe plusieurs fois par jour, me réveille la nuit, décourage la moindre pensée un tant soit peu solide, la moindre activité valable. Je laisse volontiers la philosophie et l'efficacité à d'autres.
Au début du confinement, désireux d'échapper à la franceinterisation de l'information, personnalisée le matin par l'inénarrable et insupportable duo  Demorand-Salamé, j'ai ouvert un compte Twitter. Ces derniers temps, des liens sur certains blogues me conduisaient de temps à autre vers cette machine. Une ou deux connaissances m'avaient également recommandé de m'y inscrire afin d'accéder à d'autres sources d'information. Je ne savais pas si j'en avais besoin, n'en ressentais aucune envie. Et puis, j'ai cédé devant la facilité et la colère, le regrettant aussitôt. J'ai passé les deux premières semaines scotché à l'écran, dans un autre type de torpeur, submergé d'articles contradictoires, d'avis péremptoires, de commentaires insignifiants, d'insultes faciles, de punchlines, de grandes résolutions pour l'avenir, et de petites phrases répétées en boucle comme des slogans. Je me faisais l'effet d'un toxicomane, certes balbutiant, mais déjà bien accro. Je n'y suis pas retourné depuis trois jours. Je devrais pourtant me désinscrire, mais j'ai peur de replonger à peine entré sur la page.


Restent les livres, mais comme me disait hier l'ami Louis, Quand c'est Macron qui nous demande de lire, ça ôte toute envie. Cette conversation téléphonique a été ma principale occupation de la journée. Louis affirmait relire une nouvelle fois Le Voyage, qu'il alterne avec Mort à crédit. Jamais personne n'a décrit l'ignominie humaine avec un tel talent selon lui. Je le pense aussi, mais sont-ce là des lectures que recommande l'Etat ? 
J'aime ces moments rares passés au téléphone avec Louis. Rares également parce qu'ils sont le plus souvent longs, qu'il faut être seul et avoir du temps devant soi pour s'y consacrer pleinement. Hier, les chats m'ont ramené au trivial quotidien à l'heure des croquettes.
Avant cela, nous avons bien entendu parlé littérature. Pas de ces tartufes qui jouent à l'écrivain. De la phrase, du style. Ah, Céline !… De la poésie. De Bukowski, dont les poèmes ont l'air si simples. Mais pour écrire de tels poèmes, il faut la baraka, toujours éphémère. Louis a également évoqué un grand auteur contemporain méconnu, et qui le restera. Hubertus m'en avait déjà parlé, je finirai certainement, si je survis à tout cela, par lire un jour Philippe Bordas. Ça va mal finir, la littérature, l'ai-je cru entendre soupirer. Laquelle ? La nôtre, celle qui nous tient ? A l'instar de l'ami Uriarte qui dans son journal se demandait combien de temps nous consacrions à un tableau lors d'une exposition, Louis se posait la question devant la phrase. Comment lisons-nous ? Que retenons-nous ? De toute évidence, il n'est de livre lu qu'un livre relu.
J'ai pensé à mon déménagement à venir. Evacuation des lieux, devrais-je écrire. La maison est vendue mais aucune certitude sur un futur logement. Je devrais pourtant commencer à faire les cartons, comme on dit, du moins préparer la fuite, faire du tri dans les DVD et les bouquins. Catégorique, en mauvais docteur Coué, j'ai dit à Louis que j'allais être extrêmement rigoureux et ne garder que les livres des auteurs essentiels. Les gens que l'on n'a pas envie de relire, inutile de se les trimballer de nouveau. Mais quels auteurs garder ? Combien sont-ils ? Quel métrage représenteront-ils dans une future bibliothèque ? Quel nombre de cartons dans le camion ? Thomas Bernhard, Emmanuel Bove, Céline, Dostoievski, Henri Calet, John Fante, Charles Bukowski, Cioran, Philip Roth, Paul Valet… qui d'autre ?  C'est pour moi le véritable cauchemar du déménagement et j'ai bien peur de ne pas tenir mon engagement, de laisser encore une chance à celui-ci et, pourquoi pas, à celle-là. Et que faire de tous ces volumes mis de côté et pas encore lus ?

L'autre jour, ma mère se plaignait de ne plus rien avoir à lire, de devoir relire. Elle n'a certainement pas à sa disposition le genre d'auteurs que nous pouvons nous réjouir de relire. Les romans historiques dont elle est férue offrent-ils de ces phrases devant lesquelles nous pouvons nous arrêter un instant ? L'an dernier, au cours d'une suprenante et longue entreprise de dernier ménage, elle avait jeté ou donné un grand nombre de bouquins. Il y a deux jours, j'ai pioché pour elle dans ma bibliothèque quelques livres et les lui ai apportés. Je la sais effrayée par la situation et, toujours enrhumé, je ne l'ai pas approchée. J'ai déposé les livres dans l'entrée, en les lui présentant rapidement et de loin. Annie Ernaux – je l'aime bien, mais c'est souvent triste… Tu liras ce que tu veux. Un roman anglais que j'avais acheté il y a longtemps, Ernaux justement en avait parlé lors d'un entretien mais je ne l'ai toujours pas lu, il devrait te plaire. Le journal d'Uriarte dont je lui avais tant parlé. Un livre de René Fallet – je sais qui c'est, m'interrompt-elle, déjà en larmes de ne pouvoir m'embrasser. 
Ce soir-là, la chérie lisait au lit un livre que je lui recommande depuis des années. Elle s'interrompit soudain pour me lire à haute voix une phrase selon elle sublime tandis que je me déshabillais avant de filer sous la douche. Karoo fait partie de ces livres que j'emporterai à coup sûr et pourtant, je n'avais aucun souvenir de cette phrase digne d'un Cioran, et que j'ai, depuis, oubliée de nouveau. 





dimanche 8 septembre 2019

Une affaire de famille




Je percevais beaucoup de classe chez mon cousin Saturnino – Satur, pour les intimes, comme son père, et son grand-père. Camilo Blanes Cortés, lui, était le sixième d'une famille dans laquelle on se refilait le prénom de Camilo de grand-père en petit-fils. Et lorsqu'il se lança dans la chansonnette, il ne trouva rien de mieux que d'opter pour le pseudo de Camilo Sexto – Camilo le sixième, donc –, qui, le succès imposant un peu de décence, devint Sesto, plus discret. Dans ces années 1970 où ma fascination pour mon élégant cousin voyait le jour, Camilo Sesto se produisait en Jesus Cristo Superstar, dont j'entendais les standards pour la première fois dans la bouche de Satur. Jesucristo, Jesucristo, yo estoy aquí – avec orchestre symphonique et guitares électriques… Je ne me souviens plus s'il avait assisté à une des représentations de ce spectacle américain adapté en castillan. Certainement pas. Sa famille était aussi pauvre que la mienne et les sorties étaient pour ainsi dire inexistantes. C'est le cinéma qui viendra plus tard, mais c'est une autre histoire.
J'avais 11 ou 12 ans et j'essayais de trouver une manière de vivre, loin de la crasse et de l'ignorance. Avec Satur, son frère Loren, et les copains de ce quartier périphérique et populaire de Madrid, nous partagions l'amour du foot, le seul sport à portée de nos bourses, sur un terrain vague occupé plus loin par les gitans ou dans la cour bétonnée d'une annexe de la fac du coin. Ce n'était pas par la musique populaire que je m'élèverais, devinais-je certainement – après tout, c'était le style de musique que nous écoutions à la maison… Mais lorsque je voyais, lors de la retransmission d'une émission de variétés, mon cousin vibrer pour Camilo Sesto, dont il connaissait les paroles par cœur, j'en fis également mon pain quotidien. Le temps des vacances. Un ou deux ans plus tard, à la mort du generalisimo, nous nous installions dans un village des environs de Madrid, et la variété espagnole, résistant à la movida dont je n'avais aucun écho, flottait dans l'air, et le juke-box, du bar-restaurant tenu par mes parents. Lorsque les difficultés matérielles arrivèrent, mon frère et moi nous installions chez mon oncle Satur. L'aîné que j'avais pris pour modèle devait déjà être majeur – il est un peu plus âgé que ma sœur il me semble. Et l'une de ses mimiques préférées, lorsque sa mère dépressive l'exaspérait, ou son frère ou sa sœur, rarement son père, était de mimer son idole, légèrement moqueur, à ma grande satisfaction tant je trouvais Camilo parfois bien ridicule, la main balayant l'air avant de se refermer en un poing vengeur accompagné d'un Ya no puedo más. L'ambiguité sexuelle du chanteur devait séduire Satur qui, très beau jeune homme, était toujours entouré d'une cour de jeunes filles, ce qui m'excitait plutôt mais l'indifférait secrètement. Ce n'est que quelques années plus tard, alors que je connaissais mes premiers déboires amoureux, que nous nous retrouvâmes autour du cinéma, auquel Satur et ses amis m'initièrent, faute de trouver un autre terrain d'entente. Et tandis qu'ils célébraient l'explosion libératrice de la nuit madrilène sur les terrasses de la Castellana ou dans des bars obscurs de Chueca, je traînais mon spleen en flirtant avec une jolie blonde madrilène à qui j'offrais des livres de Perec en castillan que je n'avais pas même lus en V.O. ou dans les étages de la Casa del libro sur Gran Vía… Tout m'échappait dans la poursuite de cette vaine fuite des origines. Comme elle semble loin aujourd'hui, et loupée, en apprenant cette nouvelle. Hier soir encore, je tentais d'expliquer à ma chérie, à qui j'avais montré des vidéos de Camilo Sesto il y a quelques mois, combien Madrid, ce que j'en ai connu du moins, me manquait. Mais il était impossible de le lui faire entendre. 


dimanche 10 février 2019

Extinction


Planet Waves tourne encore en boucle. J'avais tout préparé. Je me sers un verre. Je vais m'en contenter. Avec un peu de salade.
Je feuillette Rag-time. Et tombe sur cette photographie trouvée chez Gibert dans un exemplaire en solde d'Extinction, trop cher, la tranche tranchée déjà en deux. Un cadeau de Noël 88, était-il noté sur la page de garde. Je n'ai pris que la photo et l'ai glissée comme un voleur dans le Poésie/Gallimard. Après tout, qui intéresse-t-elle encore, vingt ans plus tard ? Certainement pas son ou sa destinataire. Au dos, un mot. Une écriture scolaire, féminine, tout en rondeur. Septembre 2016 à… Est-ce Chazelle, en Charentes ? Faut-il lire autre chose ? Cheyelles ? Elle réunit de gauche à droite une femme enceinte qui regarde l'appareil, une autre femme presque de dos, une fillette dans les bras qui désigne du doigt un âne, et à droite la mère et grand-mère certainement, et, la main sur son épaule, un fils, ou le gendre, le géniteur de l'enfant que porte la femme de gauche ou de l'enfant dans les bras de sa voisine. C'est Sylvie qui a pris la photo, nous disent les rondeurs. Cette petite photo, plus exactement. Rose se demande pourquoi les ânes ont le bout du museau blanc ! Rose, la petite dans les bras. C'est vrai, ça, pourquoi ?, poursuit le commentaire. Les enfants ont de ces questions… S'ouvre une parenthèse enfermant un mot indéchiffrable. Savoir ? Savoir et clin d'œil, ai-je l'impression de lire. Et encore des points de suspension. Quatre points plutôt que trois. Toute la famille vous embrasse et vous passe ses meilleurs souvenirs, avec un nouveau point d'exclamation.
Dans l'exemplaire d'occasion de Rag-time, il n'y avait pas de photo, mais un ticket de caisse. De la même boutique. Daté de septembre de l'an dernier. L'achat est composé de trois volumes. Noces indiennes, Le Colosse de New York et Rag-time, tout en occasion, puis un sac plastique à 00,5 centimes. Un autre ticket aussi. Avec Rag-time et Extinction ! Ah, c'est le mien — dans l'Imaginaire, c'était moins cher. Je me ressers un verre que je lève à la santé de ma fille, finalement trop malade pour venir dîner avec moi.
Je ne sais où sont les autres.
Etaient-elles mortelles
Aussi
Ô ! si
Fraîches délicates et belles
Les Clara et les Isabelle
De ces dimanches sans souci
Du temps vieux de mes jouvencelles
Etaient-elles réelles
Aussi
Ô ! si
Timidement amoureux d'elles
Qu'il se peut que je ne rappelle
Qu'un de ces rêves réussis
Qui laissent au cœur leurs séquelles
Troublantes sentinelles
Ainsi
Voici
Je vous reviens mes demoiselles
Par les étranges raccourcis
Que l'âge après lui amoncelle
Soyez clémentes Isabelle
Et vous belles Clara aussi
Ma vie a brûlé ses chandelles
Mais si vraiment vous fûtes telles
Merci
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Dans la nuit, fatigué de tourner dans le lit à la recherche d'un sommeil perdu depuis des années, et introuvable dans cette chambre trop grande, je descends faire infuser quelques plantes, allume la radio et crois entendre dans ce bout de fin de phrase la voix de Topor. L'absence de son rire me fait douter. Les témoignages se succèdent. Des extraits de textes absurdement tragiques ou fantastiques, ravageurs, révoltés ou drôlatiques. Je reconnais l'univers de Sternberg, et se confirme la présence de Topor. C'est par lui, et l'un de ses dessins sur la couverture d'un livre, que j'avais découvert les contes et nouvelles de Sternberg. Je crois me souvenir avoir volé deux ou trois de ses recueils à la Fnac. Je connaissais son nom, par le film de Resnais vu dans ces années-là, avec mon frère il me semble, à la cinémathèque de Chaillot. Je n'ai pas d'autres souvenirs de séances de cinéma en compagnie de mon frère. Que ma mémoire toujours plus défaillante l'associe directement à ce film me laisse penser que je ne fais pas erreur. Etait-ce un cycle Resnais ? L'année, je pourrais jurer qu'il s'agissait de 1984. Ou bien 1985 ?




Ce matin, la médiathèque offrait livres et revues destockés, pilonnés, des dons de lecteurs déjà présents au catalogue, des vieux trucs que personne ne lira plus. Je récupère un Folio de La Ferme des animaux, que je n'ai plus depuis longtemps. Je pense ne l'avoir jamais lu jusqu'au bout. Ma fille a vu la lumière avant. En attendant la bonne dilatation, j'en faisais la lecture à sa mère. Et lorsque notre fille s'est décidée à se présenter, mon émotion était si grande, et moi si insupportable, que, manquant m'évanouir au moins à deux reprises, je piquais sans cesse le masque à oxygène de la parturiante pas marrante.
Je me souviens qu'il s'agissait d'un bel exemplaire, illustré il me semble. Mais ce qu'il est devenu... Peut-être a-t-il été trouvé sous la table d'accouchement par les parents suivants ou par une sage-femme qui l'a revendu chez Gibert.
Il y a également un livre de Doisneau et Cavanna que j'hésite à prendre. Je pense l'avoir offert à mon frère, signé par le grand Robert. Un soir de ces années-là aussi, du temps que j'étais libraire. Non, Doisneau était venu avec Pennac — qui lui, était venu au moins deux fois, type même du type sympa, époque Petite marchande de prose. Le temps de l'hésitation, le livre est déjà en d'autres mains. Je me rabats sur un Pennac justement, le dernier en date, le retour de Malaussène. J'aurais préféré je crois le livre sur son frère. Mais je prends. Peut-être le revendrai-je chez Gibert. Il a encore son bandeau de promo, que je balance aussitôt. A l'intérieur, une enveloppe. Avec un billet ? Non, encore un mot. Bon anniversaire Angélique. Signé Francis et Rose-Marie, crayon noir sur papier plié en deux et qui s'ouvre sur la photo d'une fillette assise sur un banc de bois une pomme de pin dans la main, certainement pas Angélique, sa fille peut-être, ou celle des signataires de ce mot réduit à sa plus simple dépression. Pas de billet.
J'embarque aussi un coffret Homère en Babel (non-traduit par André Markovicz), un Vázquez Montalbán que je ne connaissais pas, intitulé Petit frère, en 10/18 et,
en poche également, le Storytelling de Salmon, un type a priori intéressant mais dont les textes et interventions chopés ici ou là ne m'ont jusqu'ici jamais entièrement convaincu. Traînent encore quelques éditions reliées de chez France Loisirs que mon snobisme finit par négliger. Parmi les journaux et revues, je pique quelques numéros du Elle pour la dame, et du Diplo pour le monsieur. Et nous imagine au lit avec ce type de lecture complémentaire. 
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Dans la ville voisine, je m'immobilise quelques secondes devant une agence immobilière. Embourbés dans cette histoire de maison et d'expertise judiciaire (inter)minable, décidés à nous en débarrasser, il nous arrive d'évoquer, surtout à l'heure de l'apéro devant le feu, notre future destination, commune ou en solitaire, mais certainement, à notre âge, la dernière. Les prix exorbitants de la moindre construction avec murs et toit me dissuade d'approfondir la question. Pourtant la boutique voisine de l'agence me trouble un instant. J'y vois pour ainsi dire un signe. Tout pour l'handicapé et l'incontinence, clame sa vitrine, en déclinant les produits les plus alléchants : lits médicaux électriques, matelas anti-escarres, prothèses mammaires, coussins anti-escarres, soulève-malades, déambulateurs, cannes, fournitures pour incontinents, chaises percées, tensiomètres, vélos de rééducation, corsets, bas à varices…  Soldes, Soldes, Soldes, est-il joyeusement inscrit. Je songe à Madrid et à cette très ancienne boutique d'orthopédie (il fut un temps où l'on en comptait sept dans cette même rue !), avec ses jambes articulées en vitrine, que j'aimais tant, désormais remplacée, comme je le constatai lors de mon dernier séjour en octobre, par un magasin de godasses bon marché. J'en étais malade. 

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vendredi 23 mars 2018

Restent les bars

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Le week-end dernier, une femme de 49 ans a été renversée par une voiture autonome de la firme Uber. Morte de ses blessures, elle traversait tout de même en dehors du passage piéton, a tenu à préciser l'entreprise déficitaire (2,8 milliards de pertes en 2016), mouillée dans les Paradise papers mais présente sur le smartphone de tout citoyen moderne. La start-up la plus chère au monde a suspendu les essais de ses véhicules du futur. Un bon point pour sa communication. Un bras d'honneur pour la famille de la victime. Après avoir contribué à dévaloriser le travail – des chauffeurs non professionnels et précaires –, la compagnie de la Siliconne vallée semble s'être lancée désormais dans sa mission ultime : éliminer l'humain.

***
Autre boîte de la même vallée, autre fabricant de bagnoles, Tesla est une entreprise de l'économie post-libérale. Peu importe le nombre de véhicules électriques vendus ou la part de marché grattée par Tesla, l'essentiel est la performance boursière. Tout comme Uber, le groupe fondé en 2013 perd de l'argent (2 milliards par an, dit-on). Et s'il ne détient que 0,02 % de part du marché mondial de l'automobile, Tesla est tout de même valorisé à 35 milliards de dollars. L'entreprise s'est rendue célèbre grâce à sa voiture envoyé dans l'espace. Certes, le véhicule nous retombera sur la gueule et polluera un peu plus nos organismes et la planète sous forme de micro-déchets métalliques, mais c'est Tesla qui en a eu l'idée ! Comme on le sait, l'important aujourd'hui, c'est qu'on parle de vous, que vous fassiez le buzz, et donniez envie d'investir. Seule compte l'image de la firme – un peu comme en politique. Afin de lui déclarer leur amour, les actionnaires de Tesla viennent d'approuver une rémunération ahurissante de près de 56 milliards de dollars (45,3 milliards d'euros) pour Elon Musk. Seule condition pour le déjà millionnaire et jeune patron, faire de Tesla l'une des plus grosses entreprises par capitalisation boursière au monde, à l'instar de Google, Facebook et cie.

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Facebook justement. Le célèbre réseau social fondé par Zuckerberg se serait donc fait dépouiller des données d'une cinquantaine de millions d'utilisateurs (entourage compris)... Le coupable : une boîte de communication, Cambridge Analytica, qui s'est servi de ce fichier pour lancer une série de publicités ciblées durant la campagne de Donald Trump. Une faille dans le système, nous dit la start-up, qui ne se reproduira plus. Ce faux scandale surgit quelques semaines après les déclarations de deux repentis de la boîte, honteux d'avoir contribué à créer cette tarasque virtuelle. Mais malgré une chute spectaculaire du cours de Bourse – 58,4 milliards de dollars de capitalisation boursière seraient partis en fumée –, la situation semble se stabiliser. On respire. Sauf si l'on se souvient que le job premier de l'ami Zuck est la vente à d'autres entreprises, publicitaires essentiellement, des données personnelles que tout un chacun balance allégrement en ligne. Quand c'est gratuit, c'est vous le produit. On a beau le savoir, on ne saurait résister à l'ordre narcissique et marchand. Pas d'inquiétude outre mesure pour ces bienfaiteurs de l'humanité qui composent le conseil d'administration du réseau. Pour info, le cours de Bourse de Facebook a augmenté ces cinq dernières années de 495 %...

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« Nous sommes certains qu'il est à Madrid, mais où exactement, nous ne le savons pas... » Les organisateurs de la cérémonie ont tout essayé pour calmer le public venu assister à la remise de la médaille d'or du Cercle des Beaux-Arts au finlandais Aki Kaurismaki. Et c'est avec plus d'une demi-heure de retard que le cinéaste s'est finalement pointé, légèrement éméché. A propos de son dernier film, pas le plus réussi, De l'autre côté de l'espoir, le caustique Aki a avoué avoir, un temps, cru en l'Europe. Mais après avoir observé le traitement accordé par l'U.E. aux migrants, mouvement dont, dit-il, nous ne sommes qu'au début, Kaurismaki a affirmé avoir honte d'appartenir à cette Europe dont la seule logique est économique. Avant d'ajouter que jamais ce monde n'a compté autant de psychopathes et d'imbéciles au pouvoir. Le cinéaste, désormais résident portugais, a également regretté qu'aux Etats-Unis, la coutume d'assassiner le président semble s'être perdue. Il a insisté sur l'espoir, seul sentiment à même de soulever des montagnes. « Je n'ai aucun espoir ni dans ma vie ni dans mon cinéma. C'est pourquoi je reviens toujours à Ozu, Chaplin, Bresson, Buñuel, Buster Keaton, Raoul Walsh. Autant imiter les bons. C'est ce que je fais. Mais comme je suis dépourvu de talent, personne ne le remarque… Sans  espoir, il reste les bars. Allons au bar ! » a-t-il marmonné pour conclure. On y va, Aki, on y va...

jeudi 8 février 2018

Priez pour nous

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Football toujours. Ce qu'il est devenu. Le quotidien L'Equipe publiait ces jours-ci la liste des plus gros salaires du championnat français. Je n'ai pas pris la peine de jeter un oeil ou deux à cette information, certainement reprise un peu partout. Principalement parce que je goûte peu la pornographie et sais aussi que ces salaires sont indicatifs, la plupart des millionaires en short — d'ici et d'ailleurs percevant d'autres types de revenus plus ou moins obscurs. L'un d'eux, le Portugais Cristiano Ronaldo, dit CR7, qui officie au Real Madrid, est d'ailleurs en ce moment quelque peu inquiété par la justice espagnole. Ce charmant jeune homme, qui se paie officiellement des enfants portés par des femmes de l'ombre, offre à son agent une île pour son anniversaire, réclame régulièrement des revalorisations salariales sous menace d'aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte — c'est encore arrivé l'été dernier et cet hiver, mais visiblement, peu de clubs sont prêts à miser sur ce joueur qui vient de fêter ses 33 ans et à s'aligner surtout sur les émulations auxquelles il prétend —, n'hésite pas à envoyer promener son propre public (Foda-se, lui conseille-t-il) lorsque les aficionados se lamentent devant les ratés de la star, est soupçonné d'avoir omis de déclarer au fisc quelques 14,7 millions d'euros. Pour sa défense, ce type qui incarne sur le terrain, et en dehors, la suffisance, l'arrogance, le narcissime, l'égoïsme (il manifeste généralement peu sa joie lorsque ce sont ses coéquipiers qui marquent un but), crie son innocence et au complot, et n'oublie pas de brandir les dossiers de deux de ses camarades blanchis par la justice pour des faits certes similaires, mais bien plus modestes. Gageons qu'il s'en tirera sans trop de dommages — selon que vous serez puissant ou misérable, etc. Comme il réussira, bien qu'à peine sortie, l'info fut immédiatement démentie, à racheter le bel immeuble art déco du numéro 29 de la Gran Vía madrilène afin d'étendre son bizness d'hôtels de luxe de Madère à New York, en passant par Lisbonne, Ibiza, le Maroc... Car peu importera, à lui comme à ceux qui lui en donneront l'autorisation, de faire disparaître la librairie historique Casa del libro qui occupe depuis bientôt un siècle les trois premiers étages de l'édifice (il va sans dire que nous connaissons bien l'endroit et que nous serons encore plus inconsolable s'il était un jour amené à disparaître).

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L'un des footballeurs les mieux payés de la planète, et l'un des plus insupportables, Neymar Jr., transféré l'été dernier de Barcelone à Paris pour la somme de 222 millions d'euros, vient de fêter ses 26 ans il est né le même jour que CR7 qui, dit-il, est le miroir dans lequel il se paluche... Pour les besoins de ce jour particulier, et au lendemain d'une soirée de poker musical dans son manoir, le petit prince de Paris a privatisé et fait sponsoriser de beaux salons de la capitale, avec bonne chère, DJ, invités venus de partout (dont le président brésilien himself, dit-on) et selfies à gogo. Afin de donner un coup de main en cuisine, mettre les petits plats dans les grands, les patrons du Brésilien l'Etat qatari , avaient également fait projeter l'image de leur petit protégé sur la façade de l'Hôtel de ville, celle du drugstore Publicis, du Parc des princes et, car ils ont de l'humour, celle du Bon marché. Neymar a quitté Barcelone parce qu'il ne supportait plus d'être dans l'ombre de l'Argentin Messi, et ne pouvait résister à l'idée notamment de doubler son salaire et à la perspective de devenir enfin une marque à lui seul. Ramassant plus de blé par ses contrats publicitaires que par sa présence sur les près, le jeune homme n'hésite plus à se faire porter pâle lorsque lui prend la flemme d'aller user ses crampons du côté de Guigamp, Angers ou Metz. Deux jours après les festivités, son équipe se déplaçait du côté de Sochaux pour disputer un huitième de finale de Coupe de France. Son entraîneur n'eut, paraît-il, d'autre choix que d'oublier d'inscrire son franchise player, comme on dit maintenant, sur la feuille de match. Il est désormais rare de voir un entraîneur, s'il tient à son poste, exiger de ce type de footballeur, traité tel un chef d'Etat, une hygiène de vie à la hauteur de sa célébrité, une véritable implication à l'entraînement et de faire passer ses intérêts personnels après ceux de son équipe.

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Glamour bling-bling toujours. Avec la mise au ban (de touche) de Francisco Alarcón, dit Isco, jugón malaguène du Real Madrid. Selon la presse spécialisée, l'entraîneur de l'équipe, le Français Zinedine Zidane, aurait décidé de se séparer de son numéro 22 l'été prochain. Etincelant l'an passé, Isco doit, dit-on, sa baisse de régime à l'amplification de sa vie sociale (et sexuelle, espérons pour lui…) avec sa nouvelle fiancée, Sara Sálamo qui, sur les réseaux sociaux, se présente comme « Canarian actress, feminist and animalistic » – réseaux sur lesquels la belle étale son idylle et se fait, paraît-il, régulièrement traiter de cazafortunas – équivalent castillan de "croqueuse de diamants". Les spécialistes se gardent de nous dire si l'Andalou arrive à l'entraînement épuisé par ses nuits d'amour, ou avec la gueule de bois – il ne serait pas le premier… Or, depuis le renouvellement l'an passé de son contrat, et après la "jurisprudence" Neymar, la clause libératoire d'Isco est passée à 700 millions d'euros. Malgré les chiffres actuellement délirants du marché des footeux, on voit mal quel club pourrait débourser une telle somme pour s'offrir le petit couple dans le vent…

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Espagne toujours, le Français Mathieu Flamini vient de signer un contrat à Getafe, petit club de la banlieue de Madrid jouant néanmoins en Liga, la première division espagnole. A 33 ans, l'ancien milieu de terrain d'Arsenal et du Milan AC ne réalise pas véritablement une belle opération financière. Il est là pour donner un coup de main, dit-il. D'ailleurs, il n'a guère besoin de fric. Il est généralement présenté comme l'un des footballeurs les plus riches de la planète. Actionnaire depuis 2008 d'une boîte développant l'acide lévulinique, futur substitut dit-on du pétrole, Flamini est aussi – avant tout ? – un homme d'affaires surfant sur des millions de dollars et quelques comptes offshore à Malte et aux Iles vierges britanniques comme l'ont récemment révélé les Paradise papers. 

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Mais l'histoire de football la plus curieuse cette semaine est celle qui nous vient de Lituanie où le FK Panevezys, club de deuxième division, qui, flairant la bonne affaire, vient de recruter le dénommé Barkley Miguel-Panzo, sans l'avoir vu jouer, mais, paraît-il, en se fiant à sa fiche wikipédia… Selon l'encyclopédie en ligne, cet Angolais de 25 ans a signé 45 buts en 36 matchs pour les Queens Park Rangers entre 2010 et 2012, joué pour l'US Orléans, et porté trois fois le maillot de sa sélection. Or, tout est faux. Ce footballeur est un illustre inconnu, n'est passé que par les équipes réserve des clubs cités et n'a jamais signé le moindre contrat professionnel. L'affaire a fait le buzz, comme on dit. Mais personne ne précise qui est à l'origine du faux. Ou si le brave Barkley n'a pas, après tout, le niveau de cette modeste équipe lituanienne. On ne saura pas non plus si les dirigeants du FK Panevezys ne nous prennent pas pour des pipes et n'ont pas utilisé ce joueur pour des opérations plus obscures – cela s'est vu et se voit régulièrement… 



mardi 18 avril 2017

Donnée biographique

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Hans Silvester



Lorsque je suis à Madrid
les cafards de chez moi protestent parce que je lis la nuit
La lumière ne les encourage pas à sortir de leurs cachettes,
et ils perdent ainsi l'occasion de se balader dans
ma chambre
lieu pour lequel

‒ pour d'obscures raisons –
ils se sentent irrésistiblement attirés.
Ils entendent aujourd'hui déposer plainte
devant le président de la république
et je me demande
Mais dans quel pays s'imaginent-ils vivre ?
Ces cafards ne lisent pas les journaux.

Ce qui leur plaît c'est que je m'enivre
et danse le tango jusqu'à l'aube,
pour ainsi effectuer sans risque aucun
leur ronde incessante et absurde, à l'aveugle,
sur les larges tomettes de mon alcôve.

Il m'arrive parfois de les satisfaire,
non que je tienne compte de leurs désirs,
mais je me sens irrésistiblement attiré,
pour d'obscures raisons,
par certains lieux très mal éclairés,
dans lesquels je m'attarde sans plan précis,
attendant que le soleil naissant annonce une nouvelle journée.

Et lorsque de retour à la maison,
j'aperçois dans le couloir leurs petits
corps s'échapper,
maladroits et effrayés,
vers les sombres fissures qu'ils habitent,

je leur souhaite bonne nuit à contre-temps,
‒ mais de tout coeur, sincèrement ‒
reconnaissant en moi leur incertitude,
leur importunité,
leur photophobie,
et bien d'autres tendances et comportements
qui ‒ je regrette de le dire ‒
ne plaident pas vraiment en faveur de ces orthoptères.



Ángel González, trad. maison







samedi 22 octobre 2016

Encore un peu de lumière

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par la fenêtre la pluie
a cessé de tomber
j'attends
l'arrivée de Marie
En face une fille
prépare le petit-déjeuner
en slip noir
et je pense à Ozu, sa bouteille, sa tombe
無,
le néant, plus rien
le ciel
se dégage pour accueillir
la mère de ma fiancée
mais je pense à Bukowski, sa bouteille, sa tombe,
Dont' try
la maison de Los Angeles devenue un musée
La pluie décide de nous oublier,
une journée à la campagne
pour Sorolla avant la fin
encore ses plages, sa tombe à Valence
où sont posées deux petites oranges
parfois
sa maison de Madrid
devenue un musée
visitée avec Pilar
la chance de revoir une dernière fois
sans doute
les enfants
ce timide soleil ne nous promet rien
ça me va
on se contentera de la lumière sur les murs






jeudi 23 juillet 2015

Nostalgias en la ciudad

Camarón de la Isla, d'autres avant et après lui, avaient ouvert la voie, fusionnant le traditionnel au moderne, le flamenco au rock, à la pop, la variété, le jazz… Peu après la sortie du magistral Leyenda del tiempo, qui fit scandale chez les puristes, en pleine Movida, deux guitaristes gitans, Juan Carmona dit El Camborio, fils de Juan Habichuela, et José Soto "Sorderita" donnaient naissance, à Madrid, au groupe Ketama, nom issu d'une vallée marocaine, connue pour sa culture du haschich… 
Ses premières expérimentations le situe dans ce que l'on appellera les Nuevos flamencos. Après quelques dissensions internes, le chanteur Ray Heredia, fils du danseur Josele, fiche le camp, enregistre un disque solo et trouve la mort. Qu'à cela ne tienne, Juan fait appel à son frère Antonio, chanteur ayant déjà fait ses preuves. Débarque également un autre membre de la tribu Carmona, Josemi. Ça fusionne à tout-va, le groupe décolle et offre en 1988 l'album Songhaï, né de la rencontre avec le tout jeune Toumani Diabate, joueur de kora exceptionnel et malien. 
Je découvre ce disque lors de mon arrivée à la librairie un an plus tard. J'en ai beaucoup abusé. Un peu moins de sa suite, six ans plus tard, Songhaï 2. Entre-temps, Ketama a intégré salsa et rumba à son Nuevo flamenco, avant d'imploser en 2004. Il en reste des titres fabuleux comme Vente pa Madrid ou l'instrumental Jarabi, que je réécoute vingt ans après, certes avec une légère nostalgie, mais avec un plaisir profond.