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mardi 15 juillet 2025

La vie comme une ombre

 

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Leonid Korovin

 

Emmanuel Bove est mort à 47 ans. Il y a tout juste 80 ans. Le 13 juillet 1945. 

France culture a pioché dans ses archives pour rediffuser récemment ce portrait de l'auteur de Mes amis.   

Claude Royet-Journoud y rencontrait Yves Martin, dit « lecteur de la première heure », grâce à un libraire du 17e arrondissement de Paris, et Raymond Cousse, qui deviendra avec Jean-Luc Bitton le biographe de Bobovnikov —il se suicidera en 1991, avant même la parution au Castor Astral de l'excellente biographie, Emmanuel Bove : La Vie comme une ombre. 

Ici, nous sommes en 1983. L'année où, grâce à mon ami Pascal, qui m'apprend à voler des livres, je découvre Emmanuel Bove.

 

 

 

dimanche 29 mars 2020

Cons grossièrement démasqués


- Difficile à dire… Ça pixélise beaucoup. J'ai l'impression que tu vis dans un squat… Rapproche-toi encore un peu de la caméra…
- Là ?
- Oui. 
- Alors ?
- Tu as l'air d'aller un peu mieux…
- J'ai deux jours de décalage avec Agnès.
- C'est elle qui est en avance, je suppose…
- Oui, elle n'a plus de température depuis hier, la mienne commence tout juste à baisser.
- A-t-elle retrouvé le goût et l'odorat ?
- Oh, non, pas du tout. L'anosmie et l'agueusie, ça peut durer deux-trois mois…
- La quoi ?
- L'anosmie, c'est la perte de l'odorat, l'agueusie, la perte du goût. L'avantage de vivre avec une infirmière, c'est qu'en temps de crise, j'enrichis mon vocabulaire…
- Deux-trois mois ? Ce qui veut dire…
- …que tu peux lâcher une caisse tranquille…
- …Je ne pensais pas à ça !
- …Même pas besoin d'ouvrir la fenêtre…
- Ce que je voulais dire, c'est que le virus attaque le système…
- Je ne t'entends plus…
- Tu veux dire que tu perds également l'ouïe ? 
- …
- Je n'ai plus d'image…
- Tu m'entends ?
- Oui, j'ai le son, c'est l'image que j'avais perdue, ça y est, c'est revenu…
- Tu disais quoi ?
- Le virus attaque le système nerveux ?
- Non, ça, c'est le confinement ! Le virus s'en prend au réseau neuronal…
- Ok. Pour les infections pulmonaires, il faut un appareil d'assistance respiratoire, mais pour le goût et l'odorat, il faut quoi ?
- De la patience.
- Et des prières pour que ça ne laisse pas des séquelles…
- C'est un peu ça. Mais même Agnès n'a pas trop d'infos à ce sujet.
- Elle est arrêtée jusqu'à quand ?
- Jeudi.
- Ça fera déjà 15 jours ?
- 14.
- J'ai lu quelque part que selon les Chinois, la bonne période de confinement était de 20 jours.
- Dans son malheur, elle a eu de la chance. Aujourd'hui, ils sont tellement débordés, quel que soit le service, qu'ils n'accordent plus qu'une semaine d'arrêt…
- Mais ils testent tout de même le personnel ?
- Si symptômes il y a, seulement. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils sont protégés.
- Comment ça ?
- Lorsqu'Agnès a ressenti les premiers symptômes, elle était certaine que c'était ça. A force de travailler sans masques, sans surblouse et toutes les autres protections, elle et ses collègues savent tous que tôt ou tard, ils vont y passer. Je t'ai montré les photos où on les voit vêtus de sacs poubelle, tu te souviens ? Bref, on lui a fait le test et dit de rentrer à la maison. Si demain midi, tu n'as pas de nouvelles, c'est que c'est négatif, et tu reprends lundi. Samedi midi, rien. Aucune nouvelle dans l'après-midi non plus, ni dans la soirée. Bonne nouvelle ! On a pensé que c'était peut-être la fatigue ou qu'on somatisait. Dimanche, nous n'étions pas bien, ni l'un ni l'autre, mais Agnès a fait le marché et moi je suis allé à Monoprix faire d'autres courses. Dans l'après-midi, son chef de service appelle et lui dit qu'elle est arrêtée 12 autres jours.
- Putain ! Heureusement qu'elle travaille à l'hosto !
- Oui, de vrais connards ! Et effectivement, jeudi, elle sera encore contagieuse. Mais c'est tellement l'hécatombe…
- Chez les soignants ?
- Oui. Partout. Et on n'a encore rien vu.
- Ils n'ont pas encore réquisitionné les cliniques privées ?
- Tu penses ! On ne va pas mélanger les serviettes et les torchons, faut garder propres les établisssements de luxe, le virus n'épargnant pas leurs clients. 
- La gestion de cette crise a été désastreuse…
- Ils ne pouvaient pas faire autrement.
- Tu crois vraiment ?
- Il n'y avait pas de masques, pas de tests…
- Ils pouvaient au moins ne pas aligner tous ces mensonges, arrêter de nous prendre uniquement pour des cons…
- Sur ce terrain, je te rejoins. Mais ça fait des années qu'Agnès me raconte le manque de moyens, de personnel, de matériel, de protections… Tu as pu le constater toi-même lorsque ta mère a été hospitalisée…
- Oui, et j'ai vu également, il n'y a pas si longtemps, comment ce gouvernement a fait tabasser et gazer les infirmières lorsqu'elles ont osé descendre dans la rue pour réclamer de meilleures conditions de travail…
- Elles ont reçu très peu de soutiens…
- Contrairement à aujourd'hui. Tous les jours à 20h, le peuple de France se donne bonne conscience.
- C'est vrai que d'un côté, ça leur fait plaisir, cette mobilisation. Mais, moi, ça me fait gerber. Ceux qui ont lancé ce mouvement sur les réseaux sociaux, ce sont pour la plupart les mêmes qui ont voté pour ce pantin à l'Elysée, qui s'est également employé à Bercy, il ne faut pas l'oublier, ce type sans scrupules qui, aujourd'hui, n'hésite pas à relayer les images de solidarité des Français au balcon sur les comptes du gouvernement et demain demandera des efforts à son bon peuple chéri…
- Tous ces gangs qui se sont succédé à la tête de l'Etat ont œuvré joyeusement, et avec l'assentiment de l'ensemble des Français, pour le démantèlement du service public.
- Espérons que ça fera évoluer les consciences…
- …Oui, et que rien ne sera plus comme avant ? J'ai du mal à y croire… Quand tu vois la rapide déconstruction de ce qui restait du droit du travail, ou les moyens mis à la disposition de la répression… J'ai l'impression que ce n'est que le début de la fin.
- Possible. En tous cas, ce n'est que le premier des confinements que nous allons connaître.
- Tu parles des années qui viennent ?
- Je ne parle que de ce virus et de l'année à venir. Si l'on ne dépiste pas en masse, le confinement ne servira à rien. Dès que la courbe redescendra, on laissera sortir les gens, on les renverra au travail…
- Quoi qu'il en coûte !
- Exact. Et on repartira pour un tour – de confinement…
- Jusqu'à la mise au point du vaccin ?
- Oui. Mais, je te dis : la solution immédiate, ce sont les tests. Regarde l'Allemagne, avec une population bien plus importante qu'ici, elle ne compte que 200 morts, je crois. Et c'est parce qu'elle procède, comme le demande l'OMS depuis février, à des tests en masse, plus de 500 000 tests par semaine en Allemagne où ne sont confinés que les gens malades. Un pays qui offre deux fois plus de lits en réanimation que la France !
- Oui, je sais. Pareil en Corée, ou à Taiwan…
- Ici, notre fringant ministre de la Santé vient de se réveiller et de commander enfin des tests qui arriveront courant avril…
- S'il est aussi efficace que pour les masques, ça promet…
- Quelle escroquerie…
- On lit partout, sur les réseaux, On n'oubliera pas, mais on oubliera, comme toujours, trop heureux de reprendre une vie normale, retourner au travail sera plus que jamais une chance, aller au resto, faire du shopping, partir en vacances…
- La vie normale ne reviendra pas, tu verras. C'est peut-être ça qui nous sauvera. 
- Est-ce bien nécessaire ?
- …
- En attendant, santé !





lundi 13 novembre 2017

Cinéma, la nuit

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C'est par un message arrivé à mon ancienne adresse mail, sur lequel je tombe en cherchant tout autre chose, que je découvre, sur un site de crowdfunding, un appel aux dons destiné à financer la restauration des films de Stévenin. Ceux qu'il a réalisés. Il n'y en a que trois. La somme visée n'est pas très élevée. Sarcastique, ou désespéré, mon ami Jean, dans son mail, se demande si on verra bientôt Tavernier faire la manche dans la rue pour une version 3D de Coup de torchon. Les deux cinéastes ne nagent pas dans les mêmes eaux, même s'il est vrai que les vieux films, ce qu'on appelle pompeusement la mémoire du cinéma, celui d'auteur mais aussi le tout-venant de la production de masse, intéresse toujours un peu moins nos contemporains. La prophétie des Lumière – les industriels, pas les philosophes – à propos du caractère éphémère de leur invention se réalise enfin. Je me perdais dans ce genre de pensée infructueuse, passéiste, voire même réactionnaire, en lisant cette phrase de Jean en plein milieu de son mail : J'ai de suite pensé à toi car c'était le temps où nous partagions notre amour du cinéma. Je ne savais quoi répondre à mon vieil ami ardennais que je ne vois plus que très rarement. Faut pas me prendre comme ça, par les sentiments. J'ai déjà raconté ici que les films sont entrés dans ma vie par l'amitié. Celle de Pascal, puis celle de Jean et de Philippe. Une existence chaotique m'a à la fois éloigné de mes amis et du cinéma. Je ne sais pas ce qu'est devenu le veilleur de nuit. Je vois une fois par an le brocanteur. Et j'avais perdu de vue de longues années durant le monteur avant de le retrouver par hasard, peu avant la mort de sa mère et cet enterrement qui me conduira vers une région désertifiée que je pensais ne plus jamais revoir. La nuit suivant la découverte du message de Jean, au cœur d'une fidèle insomnie, surgissait, par on ne sait quel miracle des ondes, la voix de Stévenin. Inchangée, égale à celle qui nous ennivra à vingt ans lorsque, du haut de notre inconscience juvénile, nous avions convié l'auteur de Double Messieurs à présenter son film au ciné-club créé par Jean dans la ville de Rimbaud. Je ne me souviens d'aucune anecdote de ce soir-là. Mais de la rencontre. De son imitation de Godard. Des frais d'essence qu'il nous avait présentés à notre grand étonnement – comment ça, un artiste de ce calibre, un copain en somme, ne débarque pas dans un coin paumé de notre beau pays pour y faire le guignol gratos ? Je n'étais qu'une pièce rapportée de la capitale, nullement impliqué dans l'association et je ne sais plus si la facture a été honorée. Je me souviens du whisky descendu par Stévenin et du fiston qui l'accompagnait. La salle était loin d'être pleine mais nos mirettes et nos esgourdes si.
Tiens, j'y pense… S
ur un mur de la chambre de Pascal, il y avait, face à l'affiche de La Maman et la Putain, celle de Passe-Montagne. C'est sur ses conseils que j'allais voir, seul, lors d'une projection à la cinémathèque, dans une copie atroce, le premier Stévenin dont la sortie date de 1978, année précédant ma rencontre avec Pascal et durant laquelle, à quatorze quinze ans, lorsque je vais au cinéma, démarche rare, je vois des choses comme Grease avec ma sœur. Je ne comprends pas grand-chose à Passe-Montagne, mais suis subjugué par la dérive, le chaos dans lequel il m'entraîne. Double Messieurs sort deux jours avant mes 23 ans, je suis étudiant dans le Quartier latin, passe plus de temps dans les salles obscures que dans les amphis, et déguste ce film deux ou trois fois – certainement seul, mais peut-être l'une d'elles avec une femme – Pascal, qui avait délaissé ses études et chinait de plus en plus, allait-il encore au cinéma ? Toujours est-il que nous nous voyions moins souvent (récemment, je recevais un message de Pascal qui venait de dégoter le DVD de Georgia, un film écrit par Steve Tesich, que nous avions vu ensemble du temps du lycée, j'avais ensuite emmené l'Italienne pour notre premier rendez-vous, il y était question de notre amitié liée au cinéma). Je rencontre Jean l'année suivante et j'imagine que j'assiste à la projection de Charleville également. Quant à la troisième réalisation de Stévenin, Michka (2002), il est probable que je la découvre en compagnie de Philippe, déjà veilleur de nuit, et ce qui est certain, c'est qu'elle me déçoit en grande partie. Et que je perds de vue l'ami Stévenin, qui se perd lui-même à courir le cachet à la téloche notamment.

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Dans cette émission, entre le premier et le deuxième film, il est beaucoup question d'amitié. De Cassavetes, Godard, Truffaut, Coppola, Rafelson. Et d'un connard allemand. D'Hollywood et du Jura. C'est Claude Jean-Philippe qui tutoie Stévenin. Comment ne pas regretter qu'à l'époque du ciné-club de Charleville, je carburais au jus d'abricot, et ne pas avoir envie d'aller enfin trinquer avec le Jean-François, ressurgi d'on ne sait où, comme dans ses films, histoire de parler de cinoche, de la vie et de l'amitié ?


Il y a quelques jours, l'honorable maison POL a publié un texte du monteur de Stévenin – et Truffaut, Pialat et tant d'autres… Ce cher Yann Dedet était l'invité il y a quelques jours d'une émission matinale sur la même radio. Et au téléphone, un autre invité mettait soudain en danger le calibrage du temps d'antenne… Bonne nouvelle, il y en aurait un quatrième en préparation… Tiens bon, Jeff !

samedi 26 novembre 2016

Sauve qui peut (le cinéma)



Pour un travail avec des lycéens, concomitant du décès de Coutard, je me suis retrouvé, avec appréhension, devant des passages de films de Godard. Ceux des débuts, A bout de souffle, Le Mépris, Pierrot le Fou... Sur un ordi, les plans de ce dernier film m'ont de nouveau sidéré. Il fallait que je sélectionne des extraits et j'étais incapable de couper. Tout me paraissait exemplaire.
Je me suis souvenu comment le premier film de Godard m'avait bouleversé à leur âge. Je parle du premier Godard qu'il me fut donné de voir, Sauve qui peut (la vie) J'avais 17 ans et ça se passait dans le cinéma du centre commercial de ma ville de banlieue où je n'avais vu jusque là qu'un western avec mon père et peut-être une comédie avec ma soeur... Je n'y compris pas grand-chose. Ce regard froid sur l'amour - ou tout au moins le couple - frappait juste. Et ne se contentait pas que de me frapper. D'une cabine au coin de la rue, j'avais tenté d'inviter une camarade de classe dont je me croyais amoureux et elle m'avait envoyé promener, me condamnant à l'étouffement dans cette boîte dont je ne parvenais plus à sortir. J'avais vu le film avec Pascal. Qui me parlait de Godard, Eustache, Rohmer, Truffaut, Ozu, Bresson, noms alors de moi inconnus. Pascal qui m'avait fait découvrir Bove et le vol de bouquins…
Les livres, bien qu'il y soit souvent fait référence à Duras, étaient au centre du film de Godard, m'annonçant leur rôle de consolation, m'incitant à suivre le chemin de Pascal. Je compris également que le cinéma, ça pouvait être ça. Je me trompais bien évidemment. Il fallait penser le cinéma aurait pu être cela - cette liberté de récit, ce rêve d'art total, que je ne retrouverais que dans certains romans -, le fut un court moment, ne le sera jamais plus. Fort heureusement, j'étais plutôt limité intellectuellement, inculte, pauvre et naïf et plongeai dès lors timidement dans une fascination pour la salle obscure et les films de Godard. J'ai progressivement découvert toute sa filmographie, et celle de ses vagues potes, celle de ses maîtres et les films de ses quelques invraissemblables disciples. Je respirais, lisais, parlais, chantais, baisais, chiais Godard. Le moindre entretien avec le Suisse était avalé, relu, soigneusement conservé. Ses films, et quelques autres, me permettaient de ne pas entrer totalement dans la vie d'adulte, de ne jamais envisager de plan de carrière, Permanent vacations. L'année du cinquantenaire de la cinémathèque, Dieu en personne est venu présenter une bobine d'une poignée de films et des rushes de Soigne ta droite. Je pense que j'étais le premier taré à se geler les couilles en attendant Godard et l'ouverture des portes du temple. Quelques années plus tard, encore libraire et vraiment par hasard, je me suis retrouvé à écrire sur le cinéma. Et l'un des premiers papiers publiés concernait la reprise d'Alphaville.
Un jour, je me suis aperçu que ma vie était un joyeux naufrage, épouvantablement mis en scène, et que les bouquins m'importaient plus que le cinéma, ce qu'il était déjà devenu. Constat douloureux il va sans dire. Par je ne sais quelle absurde croyance, et trahison à ma jeunesse, j'avais essayé d'être enfin adulte, avoir un travail, des enfants... Il va sans dire que mon petit Titanic n'a guère été remis à flot et que le seul émerveillement rencontré au cours du désastre programmé fut de faire découvrir à mes filles, très jeunes, des bribes de mes anciennes amours.
J'ai montré quelques extraits aux lycéens. Du A bout de souffle - Allez vous faire foutre -, du Pierrot - Qu'est-ce que je peux faire ? -, du Mépris - Un monde qui s'accorde à nos désirs... J'en ai vu dormir, d'autres se réjouir... 
En écoutant ce matin ce très court entretien avec Godard diffusé en 1966 et égaré dans une récente nuit de France Culture, un frisson m'a parcouru la cervelle à hauteur de ce que j'avais paumé en chemin, et tel un mort j'ai vu ma vie défiler devant mes yeux...





jeudi 2 octobre 2014

Jeune et con



On n'avait pas 20 ans. Je ne connaissais rien au cinéma. Pascal en avait l'affiche dans sa chambre. Je n'avais jamais entendu parler de Jean Eustache, encore moins de ce film.
Un an avant, il y avait eu Sauve qui peut (la vie). Pascal avait insisté pour qu'on aille le voir. Le film se jouait dans le cinéma de notre banlieue. D'une cabine au coin de la rue, à cent mètres de chez moi, j'avais trouvé le courage d'appeler N. Je lui avais proposé de se joindre à nous. Pas plus que moi, elle ne connaissait Godard et en avait profité pour me conseiller de ne pas perdre mon temps avec elle. Piteux, je n'avais rien trouvé à lui répondre, avais raccroché et rejoint Pascal le lendemain. C'était un dimanche, je crois. La salle était aussi vide que ma culture cinématographique. Il y avait Duras aussi. Dutronc en lisait des passages. Et à la fin du film, lors de l'accident du chanteur playboy, Nathalie Baye demandait à sa fille de ne pas regarder, que tout cela ne les regardait pas. Je retenais ce jeu de mot. Ma première formule godardienne. 
Ainsi, on pouvait faire ce genre de film. Truffé de références qui m'échappaient. Jusqu'ici le cinéma était pour moi une distraction que mes parents pauvres ne m'offraient pour ainsi dire jamais. Lors des premiers flirts, le cinéma fut accessible grâce aux cours d'anglais que je donnais à un gamin, mais les films n'étaient qu'un prétexte pour être collé à une fille et passer les mains sous son pull. Des comédies à peine vues et aussitôt oubliées. Les livres, il n'y en avait pas à la maison. Avec Godard, je découvrais à la fois une forme inédite de cinéma, dans laquelle la littérature était un personnage important, une clé. Du bas de mon ignorance, j'étais terrorisé par ce que je pensais être la grande culture française. C'était très loin de moi, de ma vie de misère, mais en bon élève de l'immigration, je tenais absolument à me fondre dans la France. Je me mis à voler des livres de Duras et à acheter Les Cahiers du cinéma que je dévorais religieusement. Tous les films dont il était question, je me devrais de les avoir vus. Plus j'allais voir et lire, plus je sonderais la profondeur de ma vacuité crasse. C'était sans fin. 
L'année suivante, j'ai vu N. pleurer sur un trottoir le long du lycée. Une fille de la classe la consolait. J'étais assez con, mais je me doutais qu'il s'agissait d'une peine d'amour et espérais secrètement que ça pouvait faire mes affaires. Peu de temps après, un soir, en rentrant du lycée, je constatais que N. marchait quelques pas derrière moi. Ce n'était pas son chemin. Je n'en revenais pas. J'accélérais tout en jetant de furtifs coups d'œil derrière moi. Arrivé à la maison, je me postais à bonne distance derrière les rideaux pour surveiller la rue. Elle était bien là. Elle m'avait suivi jusqu'ici. Le soir même, le téléphone sonnait. Nous ne l'avions que depuis quelques jours. C'était pour moi. C'était elle. Elle me disait que c'était trop con, me demandait si j'avais quelqu'un, si on pouvait se voir. Nous sommes allés au cinéma le samedi suivant. C'était Georgia, le film d'Arthur Penn, sur un scénario de Steve Tesich. Je l'avais vu quelques jours avant avec Pascal. Je savais que c'était une bonne carte à jouer. 
Il y a eu le bac, la première fois quelques jours avant. Et la fac dans le quartier latin. Rue de la Harpe, de la Huchette, des Ecoles, Champollion, je me mis à fréquenter davantage les salles obscures (que j'ai vu se fermer les unes après les autres) que les salles de cours, seul ou avec N. Mais c'est dans notre ville que La maman et la putain fut projetée dans le cadre d'une rétrospective de films français ayant marqué le septième art. J'y ai emmené N. Je crois qu'elle l'a aimé. Peut-être pas autant que moi. J'étais hypnotisé. Les jours suivants, je citais Eustache ("Les films doivent respirer leur durée"), parlais comme Léaud, rêvais d'écrire dans des cafés, puis trompais N. avec son consentement. Avec une fille qui n'avait rien d'une putain. Du haut de ma jeunesse arrogante, j'avais l'illusion de comprendre quelque chose d'essentiel de la vie, que la vie, c'était ça, les histoires d'amour, le sexe, les trahisons, les cafés, la littérature, les beaux discours, le cinéma. Tout ce qui manquait chez moi. Le film est repassé peu après dans une salle du 9e aujourd'hui également disparue, j'y ai emméné ma sœur. Il est repassé encore ailleurs et j'y étais de nouveau.
Il y a plus de vingt ans que je refuse de le revoir. Aujourd'hui, en découvrant ces images, je me sens gêné et remonte à la surface ma connerie.

vendredi 19 septembre 2014

Je reste avec toi

On n'avait pas l'âge. Mais Pascal possédait une machine à écrire. Les cartes d'identité étaient cartonnées et pouvaient facilement être glissées sur le cylindre. Il avait du voir ça dans un film. Les dates de naissance furent modifiées en quelques frappes. C'est en retirant la dernière carte, la mienne je crois, que nous nous sommes rendus compte que nous étions décidément nuls en maths : au lieu de nous vieillir, Pascal nous avait rajeunis. Rectifier de nouveau les dates aurait fini par perforer les cartes... C'est le cœur battant que nous nous sommes quand même présentés à la caisse du cinéma. A notre soulagement, la caissière nous a vendus les places sans nous demander notre âge. Sans vérifier nos cartes d'identité ! A notre grand étonnement, se joignait un sentiment de déprime : à 15 ans, nous faisions plus vieux que notre âge ! Le film s'appelait Vivre vite, Deprisa deprisa en VO. Carlos Saura l'avait réalisé et agrémenté de chansons rumbesques du moment comme celle des Chunguitos, un groupe de frères gitans qui connut son heure de gloire dans ces années-là. La vidéo ici est gratinée. Mais je me contrefiche de leur piètre sens du playback ou de leur présence mal assurée sur scène, c'est ma jeunesse que je retrouve, malgré le souvenir de l'humiliation infligée par la caissière du Forum Orient Express, l'émotion de l'événement et celle ressentie devant ce film… Je l'ai montré l'an dernier à mes filles. Elles ont l'âge que j'avais à l'époque et j'espère qu'elles ne font pas plus. Elles l'ont beaucoup aimé. C'est vrai que ça tient le coup !