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jeudi 19 décembre 2024

Proust

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Angelo

 

 

La nuit s'est installée depuis un moment
et la plage est déserte.
La mer se brise
sur les rochers.
Un air doux
empli de salpêtre
et de souvenirs,
me lave la tête.
Je ferme les yeux.
Respire.
Je me laisse aller.
Et alors
comme je le fais habituellement
lorsque ces choses-là arrivent
je pense
à Proust.
Mais je n'ai jamais
lu Proust.
Qu'importe.
La vie est belle.
Qui a besoin de
Proust ?

 

 

Roger Wolfe, in Mensajes en botellas rotas
trad. maison

 


mercredi 4 mai 2022

Dieu et moi

 

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Izis

 

En ouverture du troisième carnet, en date du 8 avril 1930, Paul Gadenne, qui prépare son mémoire d'agrégation sur Marcel Proust, prend soin de noter cet avertissement :

 

Si ce cahier tombe entre les mains de quelqu'un, j'espère qu'il voudra bien avoir la discrétion de ne pas le lire, à cause du caractère intime de ces notes, et parce qu'il pourrait se tromper sur l'esprit dans lequel elles ont été conçues. Il ne faudrait pas par exemple y chercher un portrait de moi-même. Mes sentiments sont ici «romancés», c'est-à-dire portés sur le plan de l'invention, du «romanesque». Beaucoup d'anecdotes sont dénaturées dans le même sens. Le seul fait d'aller jusqu'au bout dans l'expression des sentiments suffit d'ailleurs à les dénaturer. De plus la parfaite franchise du monologue intérieur, la liberté absolue avec laquelle on s'exprime dans ce genre de cahiers, et qui est la liberté même de la pensée lorsqu'elle se développe sans témoins, m'ont amené à émettre sur les choses et sur les personnes, mes hypothèses, mes doutes, mes sentiments spontanés, lesquels ne sauraient avoir de signification sociale, et demandent à être rigoureusement replacés dans l'atmosphère intime où ils ont été conçus et dont ils ne doivent pas être sortis, dont ils ne peuvent sortir sans être altérés.
En somme, ceci est un dialogue entre Dieu et moi. Je demande qu'on veuille bien ne pas s'interposer entre nous.

 


Paul Gadenne, Le long de la vie, Carnets 1927-1937,
Éditions des instants, 2022.

mardi 11 décembre 2018

Dans une autre contrée

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Rémy Soubanère


Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin, après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann

mercredi 14 mars 2018

Le retour du printemps

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Salon du livre, Printemps des poètes... Au secours ! V'là le retour des discours et des concours. Car si en ce pays plus personne ne lit, tout le monde écrit.

Ces dernières années, de nombreux cinéastes, Américains pour la plupart, ont édité en vidéo leur version idéale, originelle, d'un ou de plusieurs de leurs films. L'appellation Director's cut surgit bien après la sortie en salles, une première publication en vidéo, le plus souvent lorsque les réalisateurs ont récupéré leurs droits et se lancent à leur tour dans la commercialisation de leur oeuvre : montage plus lâche, rajout de scènes auparavant éliminées, parfois même résurrection d'un personnage jadis effacé. Il m'est arrivé de revoir un ou deux films dans leur nouvelle mouture et de trouver le temps légèrement long... Dans le domaine de la littérature, c'est un peu l'inverse et les textes de nombre d'auteurs du monde d'avant seraient aujourd'hui difficilement publiables. Proust par exemple, dont le premier volume de La Recherche fut édité à compte d'auteur, devrait certainement de nos jours expurger son récit, amputer ses longues phrases, supprimer des personnages secondaires, affirmer son sujet..., lui qui avait, d'emblée, réussi à imposer son Director's cut.

Elle a profité de ma faiblesse, m'a fait boire... Je ne me souviens plus de rien.


Désormais, comme dans les médias et les réseaux sociaux, la moindre réunion d'amis, de collègues de travail, de clients de bar..., compte sa militante féministe de service prompte à signaler nos fautes : non-féminisation d'un terme au cours de la conversation, propos misogynes primaires, attitude intolérable, jambes trop écartées... et à nous restituer les dernières avancées en la matière dans l'actualité et les réseaux sociaux. Plus que jamais, et comme pour d'autres sujets, nous ne pouvons plus échapper au conditionnement médiatique et nous passons pour le dernier des cons si, malgré nous, en raison par exemple d'une préférence pour la littérature, nous marquons quelque réticence à nous soumettre à cette tyrannie.

C'est au volant que les femmes se battent le mieux pour leurs droits : sorties sauvages de leur emplacement, changements de file sans prévenir, non-respect des priorités et des limitations de vitesse, coups de klaxon intempestifs, insultes, doigts d'honneur..., leur conduite égale désormais celle des hommes. Et si le salut des femmes, avenir de l'homme nous avait-on chanté, passait par la bêtise ? 

Les beaux jours arrivent et c'est au guidon donc que nous nous réjouirons de voir les femmes rouler, leurs jupes voler, leurs jambes dorer, la sueur couler dans leur dos et dans le nôtre.


Charles Brun, Désinscriptions souterraines