22 décembre 1940
Il y aura demain une semaine que j'ai quitté mon nid et ma neige. J'ai passé ces journées à Lyon chez mon vieil ami Latarjet.
Depuis trois mois, je vivais seul face à la guerre, pas même face à moi-même. Je commence à comprendre que la solitude dissout le « moi », plutôt qu'elle ne le cristallise. Les premiers jours, elle est héroïque, bientôt elle n'est plus qu'un faisceau d'habitudes. Tout s'éloigne du moi et le moi s'éloigne de lui-même. Je veux bien qu'à pousser plus loin la solitude, on atteigne à un très haut état de méditation. Mais je me méfie. On a vite fait d'appeler méditation le demi-sommeil.
(…) Je me demande si trois mois de solitude n'ont pas transformé en obsessions les plus pauvres de mes pensées. La solitude ne priverait-elle pas l'homme de lui-même ? Il se creuse, et se creusant, il se vide de sa substance. Le meilleur ne nous vient-il pas par choc, par ébranlement ?
Léon Werth, Déposition, Journal de guerre 1940-1944,
éd. Viviane Hamy