C'est en ce moment, dans ma ville chérie.
samedi 31 janvier 2015
Du terrorisme et de l'infantilisation de nos vies
Au lendemain de la tuerie de Charlie, ma compagne promenait le chien avec sa fille quand une bande de gamins du quartier, et à vélo, ont brandi sur elles des mitraillettes imaginaires en braillant : « Nous aussi, on va faire des attentats ! » La petite était choquée, prise soudain d'un sentiment d'insécurité, reprochant à sa mère de s'être installée dans une banlieue couvant en son sein de futurs apôtres du terrorisme. C'est un enfant. On a tenté de la rassurer en supputant chez ces autres enfants la connerie plutôt qu'une réelle détermination à aller se former en Syrie à leur majorité.
vendredi 30 janvier 2015
Monsieur Jean
Quand j'étais môme, Gabin, c'était la télé. Les films du dimanche soir. Je crois que mon père l'aimait bien, mais il ne regardait que très rarement le cinéma à la télé, sauf les films noirs donc. Et je crois que ma mère ne l'aimait pas trop, lui préférant Gérard Philipe – je sais…
Je n'ai pas vu Le clan des siciliens et ce genre de productions, découvert récemment Le pacha – pas terrible d'ailleurs.
Je me souviens de Maintenant, je sais. Ça nous faisait rire quand il s'essayait de chantonner, la voix mal assurée. On ne savait pas qu'il avait commencé par là, danseur, chanteur, peut-être même gigolo comme Delon plus tard.
Ce n'est qu'avec la soif de voir, de découvrir, de sortir de la nasse, vers 20 ans, avec les ciné-clubs de Claude-Jean Philippe et de Patrick Brion, que j'ai découvert le Gabin des années 1930 : Pepé le Moko, La bandera, Le jour se lève, La belle équipe, La bête humaine, La grande illusion… Que des classiques à son palmarès en une poignée d'années, pépère. J'avais face à moi, dans le noir et en noir et blanc, seul, quand tout le monde pionçait à la maison, et moi-même luttant contre le sommeil, ce type qui ressemblait aux copains de mon père, crédible dans ces métiers de prolos. Ça parlait comme quand j'étais môme et ça se déroulait dans des décors que je croyais avoir connus. En ce temps-là, la banlieue commençait sa longue agonie défigurée mais les terrains vagues, les "immeubles de rapport", la vie de quartier, les usines, les bistrots abordables, ça existait encore – et plus qu'il n'en fallait, comme on l'a vu par la suite.
La Nouvelle vague pouvait avoir brocardé le cinéma de papa, j'aimais Gabin, sa présence, son assurance. Ses personnages et ses drames me touchaient davantage que les historiettes des jeunes premiers du cinéma-stylo, du cinéma à la première personne, mis à part quelques exceptions. Mais je me sentais obligé d'aimer Chabrol, Rohmer, Godard, Truffaut et tous les autres. Et Bresson et son cinématographe, pôle opposé du "réalisme-poétique" de Carné/Prévert, Duvivier, Renoir et cie. Pour plaire à qui, on se le demande.
En lisant l'an passé la biographie de Renoir par Pascal Merigeau, je me suis bien marré. J'ai retrouvé, en plus détaillé bien entendu, les prises de position ordurières du fils de Pierre-Auguste Renoir, relatées longtemps par le seul Henri Jeanson. Et les retrouvailles houleuses de ces deux vieux amis pour French cancan. Gabin le résistant ne pardonnera jamais à l'autre Jean ses déclarations à propos du trop de juifs dans le cinéma français, sa collaboration zélée avec Vichy et sa fuite en Amérique. Bizarrement, c'est ce Jean que ceux que l'on a nommé les jeunes Turcs se sont choisi comme parrain.
Aujourd'hui, le cinéma du dimanche soir a certainement disparu des petits écrans. Je n'en sais rien et je m'en contrefiche. Aucun programme ne fédère autant que les émissions de téléréalité, ces exhortations à la délation collective, nouveaux jeux du cirque à l'instar des débats politiques ou des rencontres sportives. Je ne suis plus rien. Je ne cherche même plus à comprendre.
Gabin a reconnu n'avoir pas fait que des chefs d'œuvre, comme on dit, avoir joué sur le tard sur une corde idéologique ambiguë, mais Gabin restera à jamais, j'en suis sûr, ma madeleine à moi.
Princesse
C'est l'histoire de Fernandinho, jeune brésilien persuadé que son corps était une erreur et qui décide de devenir Fernanda afin de pénétrer, si j'ose dire, l'univers du désir des hommes, en s'installant en Italie. Si j'ai bien compris, c'est en prison que Fernanda Farias De Albuquerque rencontre Maurizio Jannelli, membre des Brigades rouges. Leur liaison les incite à écrire, à quatre mains, l'histoire de Fernandinho/Fernanda, parue en 1994 et intitulée Princesa.
Deux ans plus tard, le Gênois Fabrizio de André (1940-1999) en fait cette chanson que l'on trouve dans son dernier album, Anime salve et dont je trouve une traduction sur internet. De André, poète anar, a toute sa vie chanté les petites gens (exclus, marginaux, pauvres, prostitués), parfois en dialecte, et traduit en italien Ferré, Brassens, Dylan ou Cohen.
Je suis la brebis je suis la vache
qui aime jouer aux animaux
Je suis la fille chemise ouverte
petits tétons à sucer.
Sous les yeux de ces arbres
dans le clair-obscur où je suis né
l'horizon précédant le ciel
était le regard de ma mère.
"Fernandino est comme une fille
il m'apporte le café et le tapioca au lit
et pour lui rappeler qu'il est né mâle
il y aura l'instinct il y aura la vie".
Et moi devant le grand miroir
je me cache les yeux avec les mains
pour imaginer entre mes jambes
une minuscule chatte.
Dans le demi-sommeil du bus
je laisse mon enfance paysanne
je cours vers la magie des désirs
je vais corriger le sort.
Dans la cuisine de la pension
je mélange les rêves avec les hormones
à l'aube il y aura la magie
il y aura des seins miraculeux.
Pourquoi Fernanda est-elle vraiment une fille
qui veut faire l'amour comme une fille
alors que Fernandino résiste et vomit
et se tord de douleur.
Et donc le bistouri pour les seins et les hanches
dans un vertige d'anesthésie
jusqu'à ce que mon corps me ressemble
sur la promenade du bord de mer de Bahia.
Sourire tendre de feuille verte
je retire mes mains de ses cheveux
quand les voitures braquent leurs phares
sur la scène de ma vie.
Où parmi des embouteillages de désirs
un mâle se pend à mes fesses
dans ma chair entre mes lèvres
un homme glisse l'autre se rend.
Fernandino est mort dans mon giron
Fernanda est une poupée de soie
ce sont les braises d'une seule étoile
qui éclate de lumière au nom de Princesse.
Maintenant Princesse offre son cœur
à un avocat de Milan
et une promenade récidiviste
dans la pénombre d'un balcon.
o matu (la campagne)
o cé¨u (le ciel)
a senda (le sentier)
a escola (l'école)
a igreja (l'église)
a desonra (la honte)
a saia (la jupe)
o esmalte (le vernis)
o espelho (le miroir)
o baton (le rouge à lèvres)
o medo (la peur)
a rua (la route)
a bombadeira (la modeleuse)
a vertigem (le vertige)
o encanto (l'enchantement)
a magia (la magie)
os carros (les voitures)
a policia (la police)
a canseira (la fatigue)
o brio (la dignité)
o noivo (le fiancé)
o capanga (le garde)
o fidalgo (le grand seigneur)
o porcalhao (le salaud)
o azar (la poisse)
a bebedeira (la cuite)
as pancadas (les coups)
os carinhos (les caresses)
a falta (le fiasco)
o nojo (le dégoût)
a formusura (la beauté)
viver (vivre)
Bonnes nouvelles d'Espagne (et pas que pour les Espagnols)
Lola est de retour à Paris. Pour combien de temps, nul ne le sait, pas même elle. On a pris un café hier, parlé de sa mère, malade, et de la mienne, convalescente. Elle m'a appris que son ami Miguel, ancien correpondant à Paris du quotidien El Pais, grand amateur de flamenco, bon vivant et supporter indécrottable de l'Atlético de Madrid - personne n'est parfait - avait enfin lancé son nouveau journal. Je savais qu'il avait été viré comme un malpropre après plus de vingt ans de bons et loyaux papiers, de Lisbonne à Paris, donc, en passant par Rome. Trop voyagé, trop cher, ont dû penser les dirigeants du groupe Prisa. Tiens, mon petit Miguel, ça te dirait de rentrer enfin à la maison ? J'imagine qu'ils ont dû lui payer le billet, et peut-être même celui de sa femme et de ses deux filles. El Pais est un titre respectable.
Ligne de défense
Ancien du GUD, admirateur de Mussolini, ami de Dieudonné, et surtout chargé de la com' du FN, Frédéric Chatillon vient d'être mis en examen pour «faux et usage de faux», «escroquerie», «abus de bien social» et «blanchiment d’abus de bien social». Rien de moins. La présidente du parti, amie intime du gars, déclare que cette affaire a pour but de salir son image et qu'elle n'est nullement concernée par tout cela. Des images de son discours. En substance...
jeudi 29 janvier 2015
Quelque part
Petit film fabriqué avec des ados de Villepinte (93), sous forme d'atelier et d'impros. Les jeunes ont choisi les thèmes, imaginé l'histoire, et joué pour la première fois. Les profs ont tenté de censurer ce court métrage jugé dégradant, provocateur et dangereux... Véridique !
Le corps, une marchandise comme les autres ?
| Notre ami, à l'aise dans le noir |
Effectivement, derrière l'écran de fumée médiatique constitué, en vrac, de la lutte anti-terroriste, des mauvaises fréquentations de Syriza, de l'ouverture de nos merveilleux centres commerciaux le dimanche, de la flexibilité de nos emplois ou de la courbe inflexible du chômage, de nouvelles enjambées sur la route de l'ultralibéralisme et de la marchandisation de l'être humain sont allégrement réalisées dans l'ombre par nos lumineux amis socialistes. C'est à lire ici.
mercredi 28 janvier 2015
Noir c'est noir
J'ai toujours aimé le film noir. Le film noir, le western et le foot. Comme mon père.
Je dois avoir 6, 7 ans. Nous rentrons de l'école, ma soeur et moi, pour aller déjeuner chez mes parents. Rue des deux communes, nous tombons sur ma mère, en pleurs. Ma grand-mère vient de mourir. Je lui prends la main. On fait une pause à la mercerie de la rue pour acheter des bas noirs.
Je connais mal la mère de ma mère. J'apprendrai bien plus tard pourquoi. Mais d'elle, j'entends, dans la bouche de ma mère, qu'elle est la personne la plus bonne de la terre, que mon petit frère a hérité de ses yeux bleus.
Le soir, ma mère attend que mon père soit rentré du travail, sa valise prête. Dès son arrivée, il se rend au café de Guy Roudière, appeler un taxi. Puis revient nous chercher. Ma mère nous embrasse, emmène avec elle mon frère et monte dans la voiture garée devant le bistrot. Mon père nous ramène, ma soeur et moi, à la maison. Nous ne disons rien de notre indignation, nous ne savons même pas que ça existe. Nous nous sourions simplement en cachette. C'est devenu un souvenir longtemps rappelé entre nous, ce soir de la diffusion de M le maudit à la télé. Mon père ne veut manquer ce film pour rien au monde et n'hésite pas à abandonner sa femme à la noirceur de son deuil.
Enfant, j'ai lutté pour aimer ce genre cinématographique. Je me laissais emporter par la lumière, les ombres inquiétantes du noir et blanc et avais souvent recours à ma grande soeur pour qu'elle me dise où nous en étions de l'intrigue.
J'ai vu plusieurs fois le film de Lang. Je l'ai montré à mes filles il y a quelques années. Mais il me semble que ce soir de 1970, il s'agit du remake hollywoodien, réalisé par Joseph Losey.
Je n'ai jamais eu l'occasion de voir cette version. Ni à la cinémathèque, ni aux différents ciné-clubs de la télévision en mes années d'apprentissage. Aujourd'hui, je me demande s'il s'agissait seulement de ce film. Un film noir en tous cas.
De guingois
Née de parents espagnols communistes, exilés en France en 1939, Lydie Salvayre prétend parler un français de guingois et revendique le blasphème, le mauvais goût de sa double culture.
Je me régale à l'écouter chaque soir sur France culture, à voix nue. Comme je l'aime...
On peut en faire autant ici.
Deux
La chose au monde que je souhaite le plus, c'est que tu meures avant moi. Pour être là quand les employés municipaux te glisseront dans le cerceuil, pour suivre ton enterrement, l'oeil sec, pour voir l'argile ensevelir tes prétentions, pour enfin revenir à la maison, m'asseoir dans ton fauteuil, allumer une de ces cigarettes que tu ne supportais pas et goûter voluptueusement, égoïstement, une par une, ces minutes que tu ne connaîtras jamais.





