samedi 27 décembre 2025

La nostalgie, camarade

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Augusto Cantamessa

 

 

 – Jouer aux cowboys et aux Indiens ? 
 – Non, il n'y a pas de cowboys, ici… Juste « faire l'Indien ».  Dans le sens de « faire l'idiot »
 – Quoi ?! Je n'ai jamais entendu cette expression… 
 – C'est bien ce que je pensais, c'est une très mauvaise traduction. 
 – Ah, c'est une traduction ?
 – Oui, heureusement, il s'agit d'une édition bilingue.
 – C'est comment en espagnol, « faire l'Indien » ?
 – « Hacer el indio ». 
 – Et ça veut dire « faire l'idiot » ? 
 – Exactement. 
 – C'est étrange. 
 – Qu'est-ce qui te dérange ? 
 – La connotation…
 – …raciste ? 
 – Elle m'en a l'air…
 – Peu importe, là n'est pas le propos. 
 – Tout de même…
 – Il existe « engañar a una persona como a un indio », expression qui, reconnaissons-le, certainement établie peu après la « découverte » de l'Amérique et de ses « Indiens », présente ce genre de connotation. 
 – Engañar ?
 – Oui, rouler, tromper.  
 – Tromper quelqu'un comme un Indien ?
 – Quelque chose dans le genre. Mais « hacer el indio » est moins péjorative à mon sens, du moins ici.  Je l'entends davantage comme se faire passer pour un idiot…
 – …Sous-entendu, les Indiens sont idiots…
 – Un peu comme notre « rusé comme un Sioux ». Toujours est-il qu'on ne peut traduire ça par « faire l'Indien »
 – Non, en français, ça ne veut rien dire. Tu peux me lire le passage en question ? 
 – Non, je vais te lire entièrement le poème, car cette histoire d'Indien arrive à la fin. 
 – Habituellement, c'est la cavalerie qui arrive à la fin, pas les Indiens…
 – …
 – Vas-y, mon chéri, je suis toute ouïe. 


Je ne donne à personne le droit.
J’adore un morceau de chiffon.
Je change des tombes de place.

Je change des tombes de place.
Je ne donne à personne le droit.
Je suis un type ridicule
Sous les rayons du soleil,
Moi le fléau des bistrots.
Moi je meurs de rage.

Je n’ai plus aucun recours,
Mes propres cheveux m’accusent
Sur un autel d’occasion
Les machines ne pardonnent pas.

Je ris derrière une chaise,
Mon visage se remplit de mouches.

C’est moi qui m’exprime mal
Exprime en vue de quoi.

Je bégaye,
Du pied je touche une espèce de fœtus.

C’est pour quoi faire, ces estomacs ?
Qui a fait ce méli-mélo-là ?

Le mieux, c’est de faire l’indien.
Je dis une chose pour une autre.

 

 – C'est étrange…
 – Je te l'avais dit, c'est une erreur de traduction.
 – Je parlais du poème en lui-même. Qui a écrit ça ? 
 – Nicanor Parra.
 – C'est un pseudonyme ?
 – Non, c'est un Chilien.
 – Parra, comme Violeta Parra ? 
 – C'est son frère. 
 – Violeta Parra est une femme. 
 – Et Nicanor est son frère. 
 – Elle s'est suicidée ? 
 – Par amour. 
 – Et Nicanor ?
 – Il a vécu jusqu'à 104 ans.
 – La poésie conserve. 
 – Les maths aussi. 
 – Quel rapport ? 
 – Nicanor Parra était mathématicien. Il a enseigné les maths toute sa vie je crois. 
– Tout en faisant des poèmes…
Il disait faire de l'anti-poésie. 
 – C'est-à-dire ? 
 – Il a voulu désacraliser le genre, écrasé par les deux Nobel chiliens, Gabriela Mistral et Pablo Neruda. Il a introduit des éléments nullement lyriques, les poux par exemple, les souris, il avait beaucoup d'humour, tenait à écrire avec le langage de la rue, était écolo avant l'heure, se méfiait des artistes engagés. A la formule des années 1960 El pueblo unido jamás será vencido, il préférait La izquierda y la derecha unidas jamás serán vencidas
– Gauche et droite unies jamais ne seront vaincues ? 
– Exact. Ce qui a l'époque n'a pas vraiment plu dans les cercles intellectuels de son pays. Mais on peut dire aujourd'hui qu'il avait tout compris. 
– C'est le seul livre de lui que tu possèdes ? 
– Oui. 
Avec cette mauvaise traduction ? 
– Oui. C'est ennuyeux. Et c'est le seul recueil qui ait jamais été traduit dans notre cher pays. Ils s'y sont mis à deux, d'ailleurs… Heureusement le livre est épuisé…
– Ce Nicanor est connu dans son pays ? 
– Bien entendu. C'est leur plus grand poète. Une trentaine de recueils, des prix dans tous les sens, des documentaires… Sans lui, Bolaño et d'autres n'auraient jamais écrit, ou pas comme ça… C'était une légende de son vivant. A sa mort, en 2018, deux jours de deuil national ont été décrétés au Chili. 
– Comment ce pays qui a donné naissance à tous ces grands poètes et écrivains, populaires qui plus est, a pu élire ce Kast, admirateur de Pinochet ? 
–  Et fils de nazi. 
–  Qu'est-ce que tu racontes ? 
– 
Le père de ce Kast était non seulement membre du parti nazi mais surtout officier de la Wehrmacht. Réfugié au Chili pour fuir la justice donc, comme beaucoup d'autres ordures de ce genre. 
– N'est-ce pas Bolaño qui a écrit La Littérature nazie en Amérique
?
– La littérature n'intéresse plus personne. Pas plus au Chili qu'ailleurs… 
– Ceci explique cela ?
– Certainement. Il n'y a qu'à regarder la liste des livres les plus vendus cette année… 
– McFadden ? 
– Elle est en tête, oui.  Mais derrière, c'est tout comme.  Que des non-livres. Des produits écrits et même traduits avec l'IA… Et instillant la même idéologie.  C'est fini. Ils ont gagné.  
C'est qui « ils » ? 
– Oh, ceux qui détiennent le pouvoir, les banques et les Gafam, pour faire vite, ceux qu'ils mettent à la tête des Etats, ceux qui régleront les problèmes à coups de tronçonneuse, d'OQTF, d'IA ou de guerres… 
– Bien… Il reste du vin ? 


 


dimanche 21 décembre 2025

Le passé


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Harry Gruyaert

 

Si un jour je me perds
Cherchez-moi à Rome. 
J'aime tellement Istambul…
Mais cherchez-moi à Rome. 
J'aimerais voir Venise. 
J'ai passé ma jeunesse à Paris. 
Et mon cœur est à New York. 
Mais cherchez-moi à Rome. 
Si un jour je me perds,
Rendez-vous à Rome, et le soir venu
Promenez-vous sans but particulier. 
Vous me découvrirez admirant la façade 
D'un vieux palais. 
En pleine discussion avec un inconnu. 
Je me rejouirai de vous voir. 
Je vous paierai un verre. 
Et nous remémorerons le passé. 

 

José María Álvarez, "Elegía romana", 
trad. maison 




vendredi 19 décembre 2025

Seul et soûl

 

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Francisco Ontañón

 

C’est la nuit et je suis dans la partie haute
de Barcelone et j’ai déjà bu
plus de trois cafés crème
en compagnie de gens que je ne
connais pas et sous une lune qui parfois
me semble si misérable et parfois
si seule et peut-être qu’elle n’est
ni l’un ni l’autre et que je
n’ai pas bu de café mais du cognac et du cognac
et du cognac dans un restaurant de verre
dans la partie haute et que les gens à qui
j’ai cru tenir compagnie en fait
n’existent pas ou que ce sont des visages entrevus
à la table voisine de la mienne
où je suis seul et soûl
en train de dépenser mon argent à l’une des limites
de l’université inconnue. 

 

Roberto Bolaño, Poèmes
trad. Robert Amutio et Jean-Marie Saint Lu, Points  

mardi 16 décembre 2025

Malgré la pluie battante

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Leonard McCombe 

 

viens, approche

je te propose une expérience 
intense et sensuelle
dénuée de vulgarité
sauras-tu te passer 
de cette facilité ?

la perspective de rester
connectés toute la journée

à brève échéance
avant le déclin

l'offre s'entend 
à très grande vitesse
sans engagement 
les frais offerts
sur simple demande 
 

prends tes yeux
sous l'astérisque tu découvriras 
ses principales caractéristiques
et ne pourras la décliner

renouvellement tacite 
et automatique

entends-tu déjà 
malgré la pluie battante

les surlendemains qui déchantent ?

le moment est lourd
de possibles
sers-toi encore une lichette
cette fillette a encore
bien des choses 
à nous apprendre
 

viens plus près
colle-toi à moi 

remontons le son
c'est à toi de tirer



charles brun, des nuées de scrupules

jeudi 11 décembre 2025

Chronique d'une bronchite

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Francésc Catalá Roca


 

On a fini par me diagnostiquer une bronchite chronique, à surveiller. Vous avez fumé combien d'années ?, m'a demandé le médecin. J'ai bientôt 80 ans, j'ai dit, jamais de ma vie je n'ai fumé. Il n'en croyait pas ses yeux : l'examen était on ne peut plus clair.  J'ai longtemps été musicien, j'ai dit, on jouait dans des clubs, des cafés, des salles où, à l'époque, tout le monde fumait,  j'ai dû avaler un peu de tout. Le médecin, c'est un amateur de jazz, il a voulu en savoir plus, ça l'intéressait. J'ai raconté ma carrière de batteur, les clubs qu'il y avait alors, à Madrid. Une cinquantaine, facile. Il y avait l'Alazán, sur la Castellana. Le grand Sabina en parle dans une de ses plus belles chansons, De Purisima y Oro
A l'Alaz
án, on venait pour la musique mais aussi pour voir les filles. Il y en avait de très belles. Spécialement invitées. C'étaient des clientes, mais elles ne payaient pas leurs consommations. Elles étaient là pour la déco en quelque sorte, pour attirer le client. Attention, ce n'étaient pas des putes. Elles se contentaient d'être là, avec leur beauté.  
J'avais ma propre batterie, fait rare à cette époque. Je la trimballais d'une salle à une autre. Il y avait le Morocco, dans le quartier de San Bernardo, 
calle Marqués de Leganés pour être exact. Je crois que le lieu existe encore. Un verre coûtait un bras. On pouvait dîner sur place. Au Morocco, on ne croisait que des gens très chics, élégants, la grande bourgeoisie du régime, des médecins, avocats, des militaires, des pontes du pouvoir, des toreros, et les vraies putes, là on en trouvait. L'ambiance n'était pas trop au jazz dans mon souvenir. On y jouait encore la conga, des musiques exotiques, pour danser pépère, du tango, le paso doble national... Il fallait bien vivre. 
Et puis, il y avait el 
Cisne Negro, le Cygne noir, salle magnifique, et véritable lieu de prostitution, près de la Calle Cartagena. La salle était au sous-sol d'un cinéma si je me souviens bien. Je n'y suis pas resté longtemps. J'avais interdiction de nouer des contacts avec la clientèle. Or, on m'a surpris un soir dans un café du coin avec une fille qui me harcelait véritablement. Oh, pas pour mon physique, vous pensez bien, mais pour mon jeu de batterie. Elle en était folle. On m'a donc foutu à la porte le soir même. Et je n'ai même pas baisé la fille. 
Je suis allé jouer au Melodías, là, je parle des années 1950, l'essor des variétés. 
J'ai accompagné quelques vedettes de la chanson. Des gens qui avaient un succès fou mais qui étaient foncièrement incompétents. Qui étaient toujours en retard sur la musique. Evidemment, ils avaient quelque chose, un certain charisme qui expliquait leur popularité, mais aucune technique, aucun professionalisme. Et puis, on ne pouvait rien leur dire. C'étaient des dieux. Personne ne leur faisait la remarque. Et dans ce genre de situation, celui qui dégage c'est le musicien. Au Consulado, j'ai également joué avec un groupe de l'époque, Los Benet. La clientèle était plus jeune, aussi privilégiée et élégante mais plus jeune, des adolescents. 
L'influence du rock, des groupes anglais, s'est 
vite faite sentir et les groupes mettaient littéralement le feu. On a du mal à imaginer ce genre de choses lorsqu'on évoque ces années-là aujourd'hui, qui étaient aussi celles de la répression et de la misère pour bien d'autres. 
Pour ma part j'étais assez réticent à ces musiques. Le rythme changeait et le niveau sonore devenait vite insupportable. La musique avec laquelle j'avais grandi ennuyait profondément ce nouveau public. J'ai également joué au 
Pasapoga, la meilleure salle de Madrid pour la fête. Et puis se sont développées les discothèques. En extérieur ou entièrement fermées. A la périphérie de la ville le plus souvent. On y croisait les footballeurs du Real ou même ceux de l'Atlético, pas toujours accompagnés de leurs femmes, si vous voyez ce que je veux dire. Ces filles, on ne les appelait pas encore mannequins ou influenceuses. Des danseuses, des comédiennes, puis des présentatrices télé. C'est alors que les disc-jokeys sont arrivés, il n'y avait plus besoin d'orchestres. Il suffisait de faire tourner un disque, ça revenait bien moins cher. 
J'ai tenu jusqu'au début des années 1980. Les salles avaient fermé les unes après les autres. Les musiciens étaient relégués aux fêtes de mariage ou de communion. C'est là que je suis entré à la Poste. Où ça fumait aussi dans les bureaux. Oui, beaucoup de mes collègues ont été emportés par un cancer, toute sorte de sales maladies, après toutes ces années dans des salles enfumées, pas aérées. Mais bon, j'ai dit au médecin, moi, je suis encore là. Avec mes souvenirs à la con et ma bronchite chronique. 

 

samedi 6 décembre 2025

Par inadvertance

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Hier soir, par inadvertance, en me rasant je crois, j'allume la radio et reconnais immédiatement une voix qui me ramène 30 ans en arrière. Cette voix, alerte, malicieuse, pas de doute, c'est celle d'Anatole Dauman, personnage que j'ai 
durant quelques mois fréquenté de Paris à Angoulême et retour. 
L'émission date de 1996, deux ans avant la disparition de ce producteur singulier. Sur le champ, remontent à la mémoire ses coups de fil inopinés, ses soudaines invitations à déjeuner du côté de la Muette, ses amusantes extravagances, ses emportements explosifs. Et l'appel de son secrétaire-chauffeur pour m'annoncer sa mort et le rendez-vous au Père Lachaise. Je me revois encore traînant dans le quartier de Gambetta sans parvenir à prendre la direction du funérarium. Cette fameuse jeunesse stupide... Passons. Oui, passons trois heures avec Anatole, avec bon plaisir. 

 

 

vendredi 5 décembre 2025

Jours de pluie

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Edouard Boubat

 

 

où allions-nous lorsque
la pluie pointait son nez ? 
abrités sous un porche
l'un contre l'autre
comptions-nous nos sous
pour un ticket de ciné,
la salle enfumée
derrière le grand comptoir
ou,
les jours de gloire,
une chambre d'hôtel
aux portes de la ville ?

souviens-moi de toi
cette époque où
la noirceur était vertu
et la route couverte de boue
pas de futur pour les enfants 
comme nous
tes yeux étaient-ils bleus
gris
ou vert de gris ?
je les ai oubliés

dérobais-je pour toi
d'obscurs ouvrages
à propos du rôle de notre classe
la place de notre rôle –
et autres syllogismes si pratiques ?
tu rêvais popoésie 
arrogant je rabachais popolitique
nous étions nés
avant le vent, chantais-tu
aussi jeunes que le soleil

où trouvions-nous
refuge lorsque la fatigue
du jour s'emparait des rues 
tes yeux brasillaient
et s'emballaient nos sens interdits ? 
petite fille en pleurs,
écris-moi cette chanson

 

 charles brun, sens interdits