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samedi 27 octobre 2018

A.K.

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Manger des noix
en regardant A.K.
sur le petit Ipad

A.K. de Chris Marker
making off de Ran
d'Akira Kurosawa

tournage
sur les pentes noires
du Fuji-Yama

noix ramassées
il y a trois semaines
avec père et mère

Mercedes blanche
qui tous les matins
amène Sensei

lutter
contre les brouillards
du Fuji Yama

mercredi 6 septembre 2017

# 213/313 - Before the crimson bloom

Jean-Claude Schmitt (suite) : "En premier lieu, il s'agit de fixer le rythme des activités religieuses, d'ordonner dans le temps le retour régulier des gestes rituels qui assurent la cohésion du corps social et rendent celui-ci transparent à ceux qui le gouvernent. Tel est le but du comput et du calendrier, qui reposent l'un et l'autre sur un savoir astronomique hérité des cultures anciennes et païennes, depuis l'astrologie babylonienne et la science grecque jusqu'au savoir plus récent des savants arabes de Bagdad et d'Espagne. En regard de cet immense héritage, l'apport du christianisme a moins consisté pendant longtemps à introduire des connaissances nouvelles qu'à réorganiser ces emprunts en fonction de ses exigences propres, de nature avant tout religieuse et liturgique. Nous avons l'habitude d'opposer la religion et la science, mais si étrange et paradoxal que cela puisse nous paraître, au Moyen Age ce sont les exigences de la religion (chrétienne en l'occurrence) qui ont permis de sauvegarder la science païenne. Ses apports se sont combinés à d'autres influences, à commencer par celles du judaïsme ancien, auquel on doit la semaine de sept jours conçue sur le modèle de la Genèse. L'heure, la semaine, le mois, l'année sont les périodes caractéristiques du temps médiéval, ils en constituent les rythmes temporels." (Les rythmes au Moyen Age, p. 275, c'est moi qui souligne)

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Une dernière image de Vivre, de Kurosawa. Extraite de l'une des plus belles séquences.

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Elle prend place dans la seconde partie du film : on apprend qu'une nuit d'hiver, un agent municipal a  observé Watanabe dans le parc où il a trouvé la mort, assis sur une balançoire en train de chanter Gondola no Uta, autrement dit Gondola Song, cette même ballade romantique qu'il avait interprétée avec tellement de désespoir dans le cabaret tokyoïte. Mais là, au contraire, il semblait heureux. Pensant qu'il avait affaire à un individu ivre, l'agent ne lui est pas venu en aide, ce qui laisse supposer que Watanabe, déjà fragilisé par la maladie, est probablement mort de froid.
Je trouve merveilleuse cette vision du vieil homme se balançant comme un de ces enfants à qui il est venu en aide, chantant avec bonheur une chanson mélancolique. 

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"Vers 1945, raconte Marcelle Bouteiller, dans la commune berrichonne de Bouesse (Indre), une jeune fille dépérissait "de langueur". Un devin discerna l'action d'une voisine à laquelle il transféra le mal. La fille guérie, ses parents, pris de remords, dirent au devin de guérir la sorcière. Mais aussitôt la jeune fille retomba malade. Semblable expérience m'a été racontée à Fontenay-le-Comte (Vendée)."
En note, elle indique que cette information provient du Dr Allain. Or, ce Dr Allain, décédé en 1997, eut un rôle majeur dans la préservation des vestiges de la cité gallo-romaine d'Argentomagus. "Initié aux techniques de fouilles par le célèbre professeur, André Leroi-Gourhan, Jacques Allain commença à prospecter en 1946, à Saint-Marcel, les grottes de La Garenne, devenues un site européen majeur de la période magdalénienne.
La qualité de ses travaux et sa rigueur scientifique lui valurent, en 1965, le poste de directeur des Antiquités préhistoriques de la région Centre.
" (N.R. du 22/11/2013)

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Le Dr Allain (à droite sur la photo)
Jacques Allain fut médecin de campagne à Bouesse, or, je sais par mon père, natif précisément de Bouesse, qu'il employa mon grand-père Lucien, revenu de captivité, dans ses premières campagnes de fouilles.
Ceci dit, jamais je n'ai entendu parler de sorcellerie et de jeteur de sorts dans ma famille paternelle. Ni mon père, ni ma grand-mère que j'ai beaucoup vue dans les dernières années de sa vie, ni mes oncles et tantes n'ont soufflé mot à ce sujet. Parce qu'il était tabou ? Je ne pense pas. Ce sont des gens au demeurant peu religieux que le sujet ne doit guère intéresser. Mais peut-être me trompé-je ? Il va falloir que je les interroge, que j'en ai le cœur net.

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Lu le deuxième volet de l'histoire de Jean-François Billeter et de sa femme Wen. Dans Une autre Aurélia, il évoquait sa disparition et les années qui ont suivi, dans Une rencontre à Pékin, il raconte comment le jeune étudiant qu'il fut réussit à se marier avec une jeune Chinoise dans la période qui  précéda la funeste Révolution culturelle. Évocation d'une Chine qui n'est plus, d'une capitale qui a perdu son visage ancien, de l'histoire tragique des parents de Wen, ce petit livre écrit avec simplicité et sans pathos, n'en est pas moins poignant.

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mardi 5 septembre 2017

# 212/313 - A bone hore

"Et il y eut un jour et il y eut une nuit."

L'étude de la journée, comme lieu de manifestation du sacré, se prolonge chez Jean Starobinski avec "Le Jour sacré et le jour profane", paru dans la revue Diogène, 1989, n°146, p. 3-20, repris dans La beauté du monde, Quarto/Gallimard, 2016. Si l'on connaît bien l'opposition entre le dimanche et les autres jours de la semaine, les manuels de piété n'en rappellent pas moins que "les heures du jour ordinaire se rapportent à des événements de l'histoire sainte plus particulièrement commémorés, à date fixe ou mobile, en cours d'année. Le jour ordinaire peut donc être considéré comme un miroir de l'année entière. La cloche du matin salue, dans le lever du soleil, un emblème de Noël."
Jean-Claude Schmitt, dans sa magnifique étude Les rythmes au Moyen Age (Gallimard, 2016), présente la première page d'un psautier des plus précieux : le Psautier de Blanche de Castille, mère de Louis IX :
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Psautier de Blanche de Castille, bibl. de L'Arsenal, ms. 1186 (vers 1220)
"Installé exactement sur l'axe vertical et central de la miniature, l'astronome, écrit Schmitt, vise les étoiles avec son astrolabe afin de connaître l'heure, le moment opportun de chaque chose." Ce sens du mot heure  a précédé le sens actuel d'unité de durée égal à soixante minutes. Vers 1050, heure désigne un point situé dans le temps, un moment, sens que l'on retrouve encore dans certaines locutions, tutes ures "à tout moment"(XIIe s.), aujourd'hui à toute heure. Le Dictionnaire historique de la Langue française, d'Alain Rey, signale de bone heure signifiant (v. 1050), "sans doute sous l'influence de heur (-> heur),  " à un moment favorable" ; la locution devient a bone hore (fin XIIe s.) puis, à la fin du XIVe s., à la bonne heure " à propos", à quoi s'oppose encore à l'époque classique, à la male heure." Mais Claudel en fait encore usage dans son théâtre : Ô cruelle Violaine! désir de mon âme, tu m'as trahi! Ô détestable jardin! ô amour inutile et méconnu! jardin à la male heure planté! (Claudel, Annonce,1912, IV, 5, p. 98). Ce mot heure n'est sans doute pas pour rien un des mots les plus riches en significations de notre langue.

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C'est à une heure qu'on dit souvent indue, autrement dit une heure où il ne convient pas de faire certaines choses, une heure où l'on devrait dormir, que ce jeune couple désespéré se retrouve sur un banc de Tokyo dans Vivre.

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Me frappe sur ce photogramme la poubelle à la droite du couple. Trash. Rappelons que nous sommes dans le Japon encore occupé d'après-guerre, fortement influencé par la culture américaine (autre exemple, la musique jazz des cabarets découverts par Watanabe dans son errance nocturne).

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"Le souvenir est un début de présence qui se forme en nous, écrit Jean-François Billeter. Le néant interrompt ce déroulement, cette interruption provoque une sidération. J'ai trouvé un moyen de l'éviter : accepter le souvenir naissant comme une forme de présence, sans y ajouter l'idée d'absence." (Une autre Aurélia, p. 19)
Ceci vient en écho à une forte parole de Gabriel de Azambuja : "Parler à "nos" morts signifie qu'ils sont ici, qu'on a su leur donner un lieu où l'on passe de temps en temps, où on leur parle. On a pu circonscrire un lieu d'accueil en soi-même, que l'on appelle souvenir. Le souvenir c'est la manière qu'on a trouvée de ramener ses morts." (Où étiez-vous, p. 98)
Le 16 novembre 2014, deux ans après la mort de sa femme Wen, J.-F. Billeter écrit encore : "Pourquoi me plaindre de son absence alors que le souvenir est une présence imaginaire de même nature que sa présence en moi quand j'étais près d'elle ?"

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Je retrouve avec curiosité le nom de Maurice Garçon dans le livre de Marcelle Bouteiller. Avocat célèbre, Maître Garçon écrivit, en collaboration avec le psychiatre Jean Vinchon, un livre sur le Diable en 1926 (Le Diable, Étude historique, critique et médicale, Gallimard). Or, c'est aussi l'auteur d'un remarquable Journal dont j'ai lu tout récemment l'édition en poche des années 1939 à 1945, chez Perrin/Tempus. "Ce journal inédit couvre, parfois heure par heure, la guerre, la défaite, l'Occupation et la Libération. (...) Maurice Garçon connaît tout le monde. Toute une galerie de personnalités défile dans ces pages, avocats, magistrats, écrivains, peintres, comédiens, éditeurs." (Quatrième de couverture).

Ils ne sont ni sorciers, ni jeteurs de sorts, les hommes que Maurice Garçon décrit de sa plume souvent féroce, mais leur noirceur éclate plus souvent que celle des pauvres bougres désignés ainsi dans les campagnes. Exemple entre cent, 15 juin 1943 :
"Crainte des bourgeois, peur de perdre son bien ! J'ai déjeuné aujourd'hui avec les Tharaud chez madame Fayard, veuve de l'éditeur. Magnifique déjeuner dans un somptueux décor de l'avenue de Tokyo. Les denrées les plus rares encombraient la table. Poissons frais, cuisse de chevreuil, fruits de la terre promise.
La conversation est tombée sur les événements actuels. Et voilà que madame Fayard nous a vanté l'Allemagne, dit ses espoirs, exprimé sa satisfaction de voir l'Europe bien défendue. Tout ce qui nous manque, elle l'impute non pas à l'avidité des vainqueurs mais au blocus anglo-saxon. Elle traite de traîtres nos soldats d'Afrique et se réjouit que la conscription actuelle envoie nos enfants en Allemagne où ils pourront fraterniser avec nos futurs amis et alliés.
Les Tharaud s'exaltent, la secouent, rien n'y fait et nous sommes sur le point de partir pendant le café.
Et sous ces discours, madame Fayard ne cache pas sa pensée secrète. Elle a peur que le communisme dérange sa petite vie oisive, riche et inutile." (p. 729-730)

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lundi 4 septembre 2017

# 211/313 - Sorciers, momie et une autre Aurélia

Donner à voir ici ce qui me remue le cerveau, m'émeut, m'instruit, me charme ou me bouleverse, c'est mon but quotidien. Je craignais il y a quelques jours une interruption de ce courant, mais voici que tout est relancé, et bel et bien, si bien même que je suis porté à modifier la forme même de ces billets : ils suivaient jusque-là une ligne unique, ne traitaient chaque fois que d'un sujet (avec ses dérives bien sûr), mais les apports d'hier soir et de ce matin changent la donne. Je n'ai pas envie de repousser leur approche à je ne sais quelle date, donc je choisis de diffracter chaque chronique en plusieurs sections, afin d'avancer de façon plurielle sur des thèmes différents. Je n'en ai pas terminé avec Ronsard et Vivre, le chef d’œuvre de Kurosawa, mais vont venir s'ajouter la sorcellerie (eh oui), et la reprise d'une méditation sur la mort (hum, c'est réjouissant tout ça...).

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J'ai employé ci-dessus l'adjectif pluriel, dont Starobinski use pour désigner les journées de Ronsard. Il se trouve que le poète dut se défendre contre les pamphlets de certains protestants, qui le dénonçaient  comme païen et épicurien, et pour ce faire rien de mieux, selon l'usage du temps, que de décrire les activités d'une seule de ses journées. Technique inaugurée par Sénèque (Lettre 83), "reprise et affinée par la conscience chrétienne, (...) [elle] constituera , à tout le moins à partir de Pétrarque, l'une des ressources de la rhétorique défensive et de la justification personnelle. (Nous verrons Rousseau s'en servir dans tous ses textes autobiographiques dès les Lettres à Malesherbes)."

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Ce ne sont là qu'extraits d'un poème de plus de cinquante vers, où apparaissent entre autres les "trois commerces" (livres, amis, femmes), ce que louera Montaigne (Starobinski note aussi que "l'ordre des activités de Ronsard ressemble assez étroitement à celui qui règle la journée laborieuse, joyeuse et pieuse de Gargantua".)
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C'est en somme l'inverse que l'on observe chez Kurosawa : cet homme, Watanabe, qui suivit pendant toute sa carrière administrative une routine inébranlable, cet homme-là, démoli par la perspective de sa mort prochaine, ne peut se coucher sans soucy... Il va errer dans le Tokyo nocturne des plaisirs, et ce n'est qu'au matin du jour suivant qu'il va prendre la décision d'agir pour les autres. Dans l'extrait suivant, il va découvrir le surnom que la jeune fille lui donnait.


Cruelle révélation que ce surnom : La Momie. Dont il ne peut qu'accepter la vérité : il n'était bien qu'un mort-vivant derrière son bureau.

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Acheté ce matin à Arcanes Une autre Aurelia de Jean-François Billeter (Allia, 2017). Le philosophe et sinologue y raconte la mort de sa femme Wen, d'origine chinoise, le 9 novembre 2012, après 48 ans de vie commune. Enfin, il y rapporte surtout ce que furent pour lui les mois qui suivirent, à travers les notes qu'il prit presque chaque jour. Un livre bref, intense et juste, qui n'est pas me rappeler bien sûr le Journal de deuil de Roland Barthes. Deuil dont Barthes refusait la doxa même la "mieux attentionnée du monde", et que réfute aussi Billeter :
15 déc. "Deuil", mot affreux. Affreuse aussi la loi du silence qu'observent les autres, qui me parlent de tout sauf d'elle. Craignent-ils de me causer de la peine ? Ou ont-ils peur, au fond d'eux-mêmes." (p. 26)
Ou encore, page 37 : "5 Mars. "Deuil" ? Non. Il s'agit du passage d'un bonheur à un autre - de celui de vivre avec Wen à celui d'avoir vécu avec elle. Passage agité, il est vrai. Une tourmente éprouvante."
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Francis (Dusserre) me prête hier soir l'édition originale d'un livre dont je n'avais jamais encore entendu parler, ce qui m'a grandement étonné : Sorciers et jeteurs de sorts, par Marcelle Bouteiller (Plon, 1958). Marcelle Bouteiller était maître de recherches au CNRS et son livre s'honore d'une préface de Claude Lévi-Strauss, excusez du peu. C'est celle-ci que je lis en premier : le savant ethnologue rappelle un ouvrage antérieur Chamanisme et guérison magique (Paris, 1950) où Marcelle Bouteiller avait entrepris une comparaison entre certains sorciers sibériens et amérindiens : les chamans, et les "panseurs de secrets" européens, puis il écrit :
"Le livre qu'on va lire renouvelle cette démarche, mais à une échelle réduite et sur un nouveau plan. Un autre type de sorcier, le jeteur de sort, y est envisagé dans sa continuité historique depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours et, dans son unité géographique, grâce à des documents provenant en majorité d'une seule région : pentagone dont les villes de Romorantin, Sancerre, Nevers, Aigurande et Le Blanc marquent approximativement les sommets."[C'est moi qui souligne]
Je ne puis que vous inviter à lire le dernier billet de Rémi Schulz sur son site Quaternité : éberluant anniversaire. Nos démarches, dont j'ai pu écrire naguère qu'elles étaient parallèles, se sont récemment croisées, et les collisions que cela a engendrées sont assez "éberluantes"...

samedi 2 septembre 2017

# 210/313 - Boire

Vivez si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
"La thématique du carpe diem, écrit Jean Starobinski, présuppose d'une part, l'écoulement du jour, d'autre part, le geste de la prise, rapide, ponctuel, qui retient moins le temps lui-même (dont la course est insaisissable) que les êtres et les objets de désir, dans leur floraison encore intacte. Cueillir est le mot qui peut désigner ce geste, selon la métaphore végétale qui se prête le mieux à indiquer la prise de possession. Cueillir c'est combler la main et le regard, dans l'appropriation d'une beauté odorante ; plus passivement, l'instant saisi sera celui du boire ; le plaisir implique la complicité du page-échanson, et l'image anacréontique de la tasse remplie vaut comme métaphore du moment heureux. Un exemple entre plusieurs :
Ne vois-tu pas que le jour se passe ?
Je ne vy point au lendemain.
Page, reverse dans ma tasse,
Que ce grand verre soit tout plain [...].₁"
Boire, boire pour fuir la perspective de sa mort prochaine, c'est la tentation à laquelle s'abandonne un moment Watanabe, le héros de Vivre de Kurosawa. L'acteur qui l'incarne, Takashi Shimura, tenait d'ailleurs le rôle d'un médecin alcoolique dans un film antérieur, L'Ange ivre (1948), septième film de Kurosawa mais considéré par le réalisateur lui-même comme son premier film personnel en ce sens qu’il était pour la première fois préservé de la censure japonaise et parce qu’il avait pu enfin s'entourer des acteurs et techniciens qu'il désirait. La maladie tient dans ce film aussi une place éminente, car  c'est ce médecin bougon, mal embouché, parfois brutal, qui détecte la tuberculose d'un jeune yakusa (joué par l'autre acteur fétiche de Kurosawa, Toshiro Mifune) dans un quartier de Tokyo qui se remet difficilement de la guerre. Au centre de celui-ci, une mare putride joue le rôle du terrain vague insalubre de Vivre. Dans une des scènes du film, Sanada le docteur éloigne sans ménagement les enfants qui jouent autour de la mare.

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De même, il ne cessera de lutter pour que Matsunaga le jeune yakusa accepte de se soigner, de sa phtisie et de son alcoolisme, le même mal dont il est atteint. Un combat qui se soldera au bout du compte par un échec, mais qui n'en révèlera pas moins la part d'humanité que le jeune homme portait encore en lui.
Les yakusas, nous les retrouvons dans Vivre, yakusas dont le projet de parc municipal défendu par Watanabe menace les intérêts.

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« Arrête avec ça ! Ta vie n’a aucune valeur ? » lui assène le yakuza au visage balafré. Watanabe ne se défend pas, il ne répond pas, il se contente de sourire. Il a passé un cap, sa vie justement a pris un sens nouveau qui lui donne une force irrésistible, si bien qu'aucune menace ne saurait entamer sa détermination. Ce que même les yakusas comprennent obscurément.

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C'est encore autour du boire que la seconde partie du film se construit. Car soudain nous quittons Watanabe que la caméra jusque-là avait suivi sans relâche. Une ellipse géniale nous conduit cinq mois plus tard à la cérémonie d'hommage qui a lieu chez lui, en présence de son fils, sa belle-fille, ses collègues et ses chefs. 

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Ce bel ordonnancement recueilli va être mis à mal au fil des libations de saké qui vont s'enchaîner, après l'arrivée des mères de famille éplorées qui ont tenu à venir saluer leur "héros", des interventions des uns et des autres apportant leurs points de vue particuliers. Ces ronds-de-cuir que l'on a vus au début du film serviles et cauteleux, insensibles aux demandes des femmes, bien repliés sur leurs tâches monotones, s'enhardissent, l'alcool aidant, à se révolter contre leur lourde bureaucratie. Mais on comprend bien que ce n'est qu'un feu de paille et qu'ils retrouveront bien vite leurs positions soumises. Un homme, un seul, échappe à cette dérive qui vire au grotesque, un homme qui ne crie ni ne boit, et que la fin de Watanabe a ému pourtant en profondeur.

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1. Les Odes, Livre II, t. I, p. 445.

vendredi 1 septembre 2017

# 209/313 - Carpe diem

"Catulle, Horace l'ont dit mémorablement après les Grecs. Comment les poètes humanistes, et Ronsard, ne s'en souviendraient-ils pas ? Notre vie est comparable à une journée, illuminée d'un bref soleil ; l'ombre tombe vite. Faut-il rappeler Du Bellay : "Si notre vie est moins qu'une journée"?..."
Jean Starobinski, Ronsard, in La beauté du monde, p. 274

"Pour celui qui touche à la fin de sa vie, poursuit Jean Starobinski, celle-ci, presque indifféremment, peut être représentée par la série des ans révolus, ou par le cycle unique d'une seule année ou d'un seul jour. Quand Ronsard regarde vers le passé, la vie parcourue, dans toute sa diversité et sa violence, n'est qu'une brève succession de jours, et l'histoire humaine se réduit à la répétition indéfinie du matin et du soir, à la succession des "météores", à l'infortune des nations :
Ja du prochain hyver je prevoy la tempeste,
Ja cinquante et six ans ont neigé sur ma teste,
Il est temps de laisser les vers et les amours,
Et de prendre congé du plus beau de mes jours.
J'ai vescu, Villeroy, si bien que nulle envie
En partant je ne porte aux plaisirs de la vie [...]
J'ay veu lever le jour, j'ay veu coucher le soir,
J'ay veu greller, tonner, esclairer et pluvoir,
J'ay veu peuples et Rois, et depuis vingt années
J'ay veu presque la France au bout de ses journées [...]
[...] J'ay veu que sous la Lune
Tout n'estoit que hazard, et pendoit la Fortune.₁ "
Ce constat s'accompagne d'un renoncement résigné. Ailleurs, comme nous devons nous y attendre, le cours du temps, la puissance de mort inscrite dans le laps d'une seule journée constituent, au gré d'un raisonnement pseudo-syllogistique, l'une des prémisses dont la conclusion sera le carpe diem, selon l'une ou l'autre de ses innombrables variantes :

[...] Les beautez en un jour s'en vont comme les roses.₂
[...] ainsi qu'un bouquet se flestrit en un jour.
J'ai peur qu'un mesme jour flestrisse votre amour.₃"



Dans ce même temps de juin où je lisais ces lignes, il se trouve que je découvrais sur Mubi un des chefs d’œuvre d'Akira Kurosawa : Vivre (Ikiru), sorti en 1952. Il y est question aussi de quelqu'un qui "touche à la fin de sa vie", en l'occurrence un petit chef de bureau, Watanabe, qui apprend qu'il a un cancer de l'estomac et qu'il ne lui reste plus que quelques mois à vivre. Lui qui a passé presque trente ans à tamponner des formulaires sans une seule journée d'absence, il prend soudain conscience de la vacuité de son existence. Bouleversé, il abandonne son poste, se met à boire, découvre les plaisirs nocturnes en compagnie d'un écrivain nihiliste, tombe sous le charme d'une jeune collègue de travail, avant de trouver véritablement sa voie : consacrer tout ce qui lui reste de temps et d'énergie pour créer un parc pour les enfants d'un quartier populaire, réclamé en vain jusque-là par une poignée de mères de famille. C'est une variante de la philosophie du carpe diem que Kurosawa explore ici, comme le souligne la présentation du DVD sur le site des éditions Wildside : "L'incroyable passage musical avec la chanson Life is brief (monument du film) ajouté à la performance de l'acteur principal, Takashi Shimura, témoignent du désir de Kurosawa de toujours privilégier le fait d'agir,, surtout d'agir pour les autres : un hommage fulgurant à la philosophie du carpe diem - profiter de l'instant. Une morale qui tranche véritablement avec l'individualisme moderne. « Vivre ce n'est pas attendre la mort » Kurosawa

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1. A.N. de Neufville, t. I, p. 279.
2. Sonnets pour Hélène, Premier Livre, t.1, p. 241.
3. Ibid. Second Livre, t.1,p. 268.