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mardi 9 mai 2017

# 110/313 - Livre du destin toujours ouvert au milieu

« Il y a eu des poignées, des sonnettes,
où sur la trace d'une main
une autre s'imprimera.
Des valises côte à côte à la consigne […]
Mais tout commencement n'est qu'une suite
et le livre du destin
toujours ouvert au milieu. »
 
Wislawa Szymborska [poème cité par K. Kieslowski]

Je continue de dévider le fil du temps à partir du cahier bleu de 1995. J'y trouve collé en face de la citation d'hier sur Revenants un article du Monde daté du samedi 18 février. Paul Auster et Wayne Wang viennent de présenter au Festival de Berlin leurs deux films Smoke et Blue in the face.

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Au dos de ce collage, au 22/2, je consigne avoir lu L'invention de la solitude. "Forte impression", notai-je alors, ajoutant ensuite que "la seconde partie, le Livre de la mémoire, recèle des passages extrêmement parlants. Les "commentaires sur la nature du hasard" pourraient être des pages de l'A.R. [Archéo-Réseau]"

Je cite celui-ci, page 172 :
" A. est arrivé de Londres et reparti de Londres, et il a profité de l'une et l'autre occasion pour rendre visite à des amis anglais. La jeune fille du ferry et de l'exposition Van Gogh était anglaise (elle était née à Londres, avait vécu en Amérique entre douze et dix-huit ans environ et était rentrée faire les Beaux-Arts à Londres) et, durant la première étape de leur voyage il a passé plusieurs heures avec elle."
Dans le livre, les mots ferry et Londres sont entourés et reliés. Pour comprendre pourquoi, il faut lire la citation qui suit dans le même cahier :
" p. 156 : Au sujet de La Cassandre de Lycophron, traduit par Royston en 1806, lequel s'est noyé à 24 ans, "alors qu'il naviguait sur les eaux perfides de la Baltique."
"Et encore cette vision : le naufrage. La conscience engloutie au fond de la mer, le bruit horrible des craquements du bois, les grands mâts qui s'effondrent dans les vagues. Imaginer les pensées de Royston au moment où son corps s'écrasait à la surface des flots. Imaginer le tumulte de cette mort."
Je m'aperçois que j'ai cité les mêmes phrases dans l'article #70, précisément intitulé Les eaux perfides de la Baltique. En ayant complètement oublié ces notes de 1995, en ayant oublié Royston et la Cassandre de Lycophron. Mais il faut croire qu'ils étaient toujours là, quelque part bien arrimés dans la mémoire, avec ces images saillantes du naufrage et de la mer déchaînée.

Ce n'est pas encore fini : la page du 22/2 se termine par ce court paragraphe, qui montre un nouvel indice du couplage Auster/Kieslowski :
"A l'issue du film Rouge, un ferry fait naufrage. Qui faisait route vers l'Angleterre."
Cette fin est aussi la fin de la trilogie. Dans ce naufrage sur la Manche, il n'y a que sept survivants, et parmi eux les personnages majeurs de cette trilogie.

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Présentation par Alain Martin à Sokolowsko, le 10 décembre 2016, dans le cadre de l'Hommage à Kieslowski

jeudi 30 mars 2017

# 76/313 - La colombe du Détective

Le 17 mars dernier, en aparté d'un mail où il me parlait d'Otto Dix, Jean-Claude m'informait qu'il venait d'apprendre par ceux qui l'avaient adoptée, que la colombe du Détective était morte cet hiver. Le Détective avait été la première pièce que j'ai mise en scène, adaptation d'une nouvelle de l'écrivain grec Dimìtris Hatzis, traduite par Michel Volkovitch (on peut la lire sur son excellent site). Jean-Claude, fondateur de la compagnie Theatralacs, que j'avais rencontré l'année précédente, m'avait fait confiance sur ce coup-là. Il jouait par ailleurs le rôle de l'imprimeur Praxitèlis, "colombophile acharné", est-il écrit dans la nouvelle, aussi l'avais-je encombré d'une cage et d'une véritable colombe.

J'avais complètement oublié ce qu'elle était devenue, cette petite colombe, mais cela m'a touché d'apprendre sa disparition, en même temps que j'étais surpris de sa longévité (il y a plus de vingt ans que nous avons joué la pièce). Mais, ajoutait Jean-Claude, cela était "sans rapport aucun" avec Alluvions. Ce que dans un premier temps j'étais tout prêt à accepter.

Mais était-ce si sûr ? La page de l'épigraphe de L'invention de la solitude de Paul Auster - une citation d'Héraclite -, ce livre sur lequel je ne cessai de revenir ces temps-ci, portait mention du Détective.

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Pourquoi cet ajout ?  Très certainement parce que la vérité dans l'histoire du Détective surgit elle aussi de manière déconcertante. Le jeune Thodoràkis, employé chez Praxitèlis  - en attendant une nomination aux écritures dans les bureaux de la sous-préfecture, nomination qui ne viendra jamais -, échafaude toute une théorie autour de la disparition inexpliquée d'un pauvre bougre de la petite ville, et s'aperçoit quinze ans plus tard, au détour d'une promenade nocturne, qu'il était dans l'erreur et qu'il a laissé filer l'amour de sa jeunesse :

Il n'y a pas de secret ici, pas de crimes dont les fils s'étendent au loin, pas de meurtres ou de vols. Aucune justice rendue à l'enquêteur, aucune suite, aucun triomphe. Il n'y a qu'une jeunesse perdue, une vie égarée, un rêve mensonger auquel, il le sait maintenant, il n'a jamais cru... Il s'est rassis sur le banc, a de nouveau caché son visage dans ses mains, a laissé couler ses larmes, sans un sanglot ; ce n'est qu'un humble chagrin, tout est fini.
Héraclite, c'était aussi la Grèce, comme Dimìtris Hatzis, comme Lycophron aussi (bien qu'alexandrin, il était grec par la langue). Et la colombe n'était-elle pas présente aussi dans le grand poème de l'Obscur ?

Vers 86 : Je vois courir une torche ailée
               vers l'enlèvement de la colombe si timide de la chienne à mourir

Vers 102 : Et un loup avait enlevé l'adolescente génisse incestueuse et garce
                 Il l'avait privée du fruit de ses semences : les deux colombes sombres.

Vers 131 :  il t'aura jeté hors de la colombe noire, la femme sans pudeur, qui te bouleversait de désirs

Selon Hérodote, c'était une colombe noire qui avait fondé l'oracle de Dodone, en Épire. L'Epire, en Grèce du Nord, est la région natale de Hatzis, "dans ces zones ambiguës, crépusculaires, très loin des clairs soleils du Sud ", écrit Volkovitch.

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Noé et la colombe. Extrait de la Bible historiale (XIVe siècle)

Si j’avais choisi ce texte, c’est aussi parce qu’il avait des résonances autobiographiques. J’avais à peu près l’âge de Thodoràkis et parfois je me demandais si je n’avais pas, comme lui, sacrifié à des rêves mensongers. Lisant la préface et les notes de Michel Volkovitch qui suivent la nouvelle, je m’aperçois qu’il a éprouvé le même sentiment inconfortable :

“La traduction de ce livre et sa publication furent un long feuilleton tragi-comique. Je ne raconterai ici que le début : la rencontre d'un étudiant de grec aux Langues-O, âgé de trente-trois ans, qui n'a encore jamais traduit, avec l'histoire de Thodoràkis et Va-et-viens. Je suis bouleversé. Je m'identifie, douloureusement, à ce jeune homme qui n'a encore rien fait de sa vie et attend le salut de ce qu'il écrit dans un cahier. Thodoràkis, mon frère. Traduire son histoire est une nécessité, un devoir. Je me lance, malgré mon grec rudimentaire, et ponds une version française maladroite sûrement (je l'ai perdue depuis). Je la soumets à mon prof de littérature grecque, Chrìstos Papàzoglou, qui ne me décourage pas. J'attendrai neuf ans avant de trouver un éditeur — ou plutôt deux ! Mais ceci est une autre histoire.
Vingt-six ans après, je relis «Le détective» avant de le mettre en ligne. J'ai eu plus de chance que le petit imprimeur, le contenu de mes cahiers désormais a plus d'un lecteur, la vie m'a comblé sur tous les plans. Quel chemin parcouru ! Quelle chance d'avoir pu me faire connaître ! Deux ou trois fois, au début de mon parcours, petit Poucet perdu dans la forêt éditoriale, j'aurais pu abandonner la partie et retomber dans le silence, moi aussi.”

samedi 25 mars 2017

# 72/313 - 77

Je me suis attardé le 24 février dernier sur le 5555, me voici maintenant occupé du 77. Il faut croire que j'ai une prédilection pour les multiples de 11. Le sept étant par ailleurs le nombre à la base de ce projet, il était presque inévitable que je croise le chemin du 77.

Il faut tout d'abord en revenir au tableau de Antoine-Jean Gros :

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Baron Antoine-Jean GROS
Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau (9 février 1807)
1808, Musée du Louvre
Ce tableau, œuvre de commande, réalisé dans l'hiver 1808 après que le baron Gros ait gagné le concours organisé par Vivant Denon, est exposé précisément dans l'aile Denon, salle 77 (salle Mollien). "Malgré le blanc de la neige, écrit Jean-Paul Kauffmann, - ou plutôt à cause de ce blanc - cette peinture est noire. Gros, en voilà un qui n'a pas transigé avec le sujet qu'on lui a imposé. Sa peinture suscite le malaise comme d'ailleurs tout ce qui touche à Eylau" (Outre-Terre, p. 29). La notice du Louvre  précise que les espions de la police suspectèrent ce tableau de rendre la guerre impopulaire : "Toutefois, Napoléon apprécia l’œuvre et lors de la distribution des récompenses aux artistes, il remit sa propre croix de la Légion d'honneur au peintre."

Le second 77 n'a rien à voir en principe avec Napoléon, Gros et la peinture. Il intervient dans une triste nouvelle tombée ce dimanche soir du 19 mars :

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Sachant que 1967 fait l'objet d'une fiction chaque dimanche de cette année 2017, un demi-siècle plus tard, alors je ne pouvais être indifférent à l'annonce de la mort du vainqueur du Tour cette année-là. Mais que, de plus, il soit âgé de 77 ans me laissa rêveur. En lisant ensuite la biographie de ce coureur atypique par sa personnalité, je lui trouvai comme un air de famille avec l'Empereur : Pingeon - Napoléon, même combat... "Il incarnait le vélo romantique, par ses chevauchées et aussi ses défaillances", a commenté Christian Prudhomme, directeur du Tour de France. "Ce coureur de caractère fort, capable de coups de colère, au moral sans doute friable avait des qualités exceptionnelles", a-t-il également estimé. (Source).
Ses chevauchées... Le cycliste est comme un chevalier à la recherche de la tunique de soleil, un preux toujours dans l’épreuve ; dans l'article on le désigne même comme un pur-sang en ajoutant ses mensurations (1,82 m pour 72 kg). Son tour de France 1967, il l'avait en partie gagné grâce à une échappée solitaire à... Jambes, en Belgique (lui qu'on surnommait aussi l’Échassier à cause de la longueur des dites jambes).
"Capable de coups de tête, sujets aux états d'âme, il annonça plusieurs fois son retrait (Paris-Nice et Dauphiné 1966). Il alla jusqu'à jeter pendant la course son vélo dans le ravin au désespoir de Gaston Plaud, son directeur sportif de Peugeot, jurant de redevenir plombier-zingueur, son métier d'origine. Car cet homme secret et timide ne faisait rien comme les autres."

Enfin, cette même soirée, écrivant la prochaine fiction 1967, programmée pour le dimanche 26 mars, et devant se dérouler au Vietnam, je me suis reporté pour la documentation au Hors-série de Géo-Histoire consacrée à cette guerre, et ce faisant, je suis tombé en arrêt devant cette page :

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Wikipedia : "Le siège de Khe Sanh est une bataille de la guerre du Viêt Nam qui opposa l'armée américaine à l'Armée populaire vietnamienne et les troupes du Front national de libération du Sud Viêt Nam (Viêt Cong). Elle se déroula au début de 1968, durant la fameuse offensive du Tết. Elle commença le 21 janvier, et dura 77 jours. Conclue par une victoire américaine, elle n'eut cependant pas de réelle implication stratégique."

77 jours. Du 21 janvier au 8 avril 1968. Je m'avise là aussi, en parcourant la notice, que cette bataille de Khe Sanh n'était pas sans ressembler à la bataille d'Eylau. Certes, comme Napoléon, les Américains pouvaient la considérer comme une victoire :  après avoir fait pleuvoir plusieurs milliers de tonnes de bombes sur les collines autour de Khe Sanh, l'armée américaine avait estimé qu'au moins 13 000 Vietnamiens avaient été tués (contre 200 tués et 1600 blessés dans le camp U.S.), et le général Westmoreland, commandant du MACV, avait affirmé que Khe Sanh avait été un « Dien Bien Phu à l'envers ». Mais d'autres considèrent que "cette bataille a été une victoire stratégique vietnamienne, car elle leur a permis de fixer une grande quantité de troupes américaines loin des villes où se déroulait simultanément l'offensive du Têt. Ce qui a bel et bien servi les desseins vietnamiens. Le but de la bataille n'aurait donc pas été de battre l'armée américaine, mais de retenir troupes matériel et moyens, chose que les Vietnamiens ont réussi à faire. " Les Vietnamiens, comme les Russes à Eylau (ce qui ne manque pas de surprendre au départ Jean-Paul Kauffmann), revendiquent donc aussi la victoire.
A noter que Bruce Springsteen a fait allusion à la bataille dans son tube Born in the U.S.A. :


I had a brother at Khe Sahn
J'avais un frère à Khe Sahn
Fighting off the Viet Cong
Qui combattait les Viet Cong
They're still there, he's all gone
Ils sont encore là, il a disparu 
 ( A 2: 00, sur la vidéo)

Bon, et pour conclure ce triptyque 77, une dernière remarque : c'est le 15 novembre 1977 que Pascal Quignard enregistra la Cassandre de Lycophron sur France-Culture.

vendredi 24 mars 2017

# 71/313 - Du désastre et des graphes

Que d'amour traqué ici ! L'écriture des lichens
       dans une langue inconnue sur ces tuiles
qui sont les pierres tombales du ghetto de l'archipel,
       pierres effondrées et dressées. -
La masure reluit
de tous ceux qu'une certaine vague, qu'une certaine 
      brise ont 
mené jusqu'ici, jusqu'à leur destinée.

Tomas Tranströmer, Baltiques VI, Poésie/Gallimard, 2004, p. 206

Lord Royston, traducteur de la Cassandre de Lycophron, englouti dans les eaux de la Baltique, près du champ de bataille d'Eylau, tragique et crépusculaire, que vient arpenter deux cents ans plus tard Jean-Paul Kauffmann, ancien otage au Liban, ravi aux siens pendant trois ans. Qu'est-ce que la coïncidence cherche à nous dire ? Quoi de commun entre l'obscur poète grec et l'écrivain d'aujourd'hui ?

Réponse : le désastre.

Cassandre annonce le désastre : A sa mère grosse de Pâris, elle prédit que le fruit de sa chair causera la perte de Troie.  A Pâris, elle prédit que son voyage à Sparte le conduira à l'enlèvement d'Hélène  et causera la perte de Troie. Lorsque Pâris ramène Hélène à Troie, elle prédit seule le malheur et la perte de Troie. Nul ne la croit. Et Troie sombrera.

Jean-Paul Kauffmann, en épigraphe de son livre, cite Sainte-Beuve : "Après les miracles d'Austerlitz et d'Iéna, ne le voit-on pas pousser à bout la Fortune et vouloir absolument lui faire rendre ce qu'elle ne peut donner [...]. C'est ce qui parut à Eylau ; et du haut de ce cimetière ensanglanté, sous ce climat d'airain, Napoléon, pour la première fois averti, put avoir comme une vision de l'avenir. Le futur désastre de Russie était là, sous ses yeux, en abrégé, dans une prophétique perspective." (Causerie du lundi, I)

Incipit d'Outre-Terre : "Le 7 février 2007, la famille Kauffmann a débarqué à Kaliningrad, lourdement équipée pour affronter l'hiver russe." Observez la récurrence du sept. Ce nombre sous l'égide duquel nous nous tenons depuis le 1er janvier. L'idée du voyage vient de loin, dix ans plus tôt, en 1997, Kauffmann lance : "Dans dix ans aura lieu l'anniversaire de la bataille d'Eylau. Ce serait amusant de nous y retrouver le 8 février 1807." Un blanc a suivi. Pas sûr que tout le monde ait trouvé cela amusant. Mais "l'idée joyeuse d'un voyage à quatre finit par l'emporter."
Pour l'auteur, c'est un second voyage. Un premier reportage avait eu lieu en juin 1991, peu de temps avant la chute de l'URSS, dans cette Kaliningrad, ancienne Königsberg, autrefois capitale de la Prusse-Orientale : "Conquise par l'Armée rouge en avril 1945, elle fut placée sous domination soviétique après la conférence de Postdam puis annexée par Staline. Allemande depuis sept siècles, cette enclave, considérée par le dirigeant communiste comme un tribut de guerre, dédommageait l'URSS des énormes pertes humaines et des destructions perpétrées par l'Allemagne nazie."

Königsberg, ce nom, dit-il, le faisait rêver : "Kant y était né, Hannah Arendt, l'auteur de De l'humanité dans de sombres temps, y avait passé une partie de sa jeunesse." Et puis il y avait l'énigme des sept ponts. Un casse-tête mathématique qui donna naissance à la théorie des graphes. En 1736, l'éminent mathématicien Leonhard Euler fit halte à Königsberg, alors divisée en quatre parties reliées par sept ponts enjambant la rivière Pregel.

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Euler formulait la question ainsi : "À Koenigsberg, en Poméranie, il y a une île appelée Kneiphof; le fleuve qui l'entoure se divise en deux bras, sur lesquels sont jetés les sept ponts a, b, c, d, e, f, g. Cela posé, peut-on arranger son parcours de telle sorte que l'on passe sur chaque pont, et que l'on ne puisse y passer qu'une seule fois? Cela semble possible, disent les uns, impossible, disent les autres; cependant personne n'a la certitude de son sentiment."

Voici un schéma simplifié de la disposition des ponts dans la ville :

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Extrait d'Edouard Lucas, Récréations mathématiques, BnF 
Un degré d'abstraction supplémentaire et nous arrivons au graphe :

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Cette figure est extraite de l'excellent site du Mathouriste, où je vous invite à vous rendre si vous voulez  savoir le détail de la démonstration, car oui, il est impossible de parcourir la ville en n'empruntant qu'une seule fois chacun des ponts. Par ailleurs, l'auteur est allé sur place, vérifiant que la guerre a détruit une partie des ponts de Königsberg (Kaliningrad a actuellement six ponts).

Il note par exemple  - nous demeurons dans la thématique du désastre - que les ponts b et d ont été détruits pendant la guerre, mais que "le tas de ruines qu'était devenu l'île ne doit pas qu'aux combats acharnés lors de l'assaut Soviétique d'Avril 1945; les pires dégâts furent, assez étrangement, l'œuvre des bombardements de la Royal Air Force britannique en 1944, alors que le centre-ville ne semblait pas recéler d'objectif militaire essentiel. Les forts situés en périphérie, concentrant troupes, commandement et matériels furent plutôt moins touchés..."

Il signale aussi que le pont qui relie les îles, le Honig Brücke, lui, "n'a pas changé, conservant son aspect de pont ancien. Il n'est utilisé que par les piétons qui se rendent au parc ou à la Cathédrale, et quelques véhicules de service. Une coutume locale, sans doute récente, veut que les jeunes fiancés ou mariés viennent y sceller symboliquement leur union, d'un cadenas gravé à leurs noms qu'ils accrochent sur le parapet métallique, avant de jeter la clé dans la Pregel. La même pratique existe un peu plus au Nord, à Klaipeda (Lituanie), où le bonheur est promis à ceux qui franchiront les sept ponts de la ville! (Hasard? Symbolique usuelle du 7 ?)."

Or Klaipeda, je le rappelle, n'est autre que l'ancienne Memel allemande, près de laquelle Lord Royston trouva la mort.


jeudi 23 mars 2017

# 70/313 - Les eaux perfides de la Baltique

"Je traduisis Lycophron en 1969 et 1970, rue Poliveau, dans le Ve arrondissement de Paris. Quand j'eus terminé la traduction, mon sursis expira. Je fus convoqué au fort de Vincennes. Je refusai de suivre l'instruction d'élève officier. Je laissai pousser une barbe de penseur présocratique afin de devenir un soldat dont la souffrance et la vulnérabilité seraient invisibles au regard de ses congénères."

Pascal Quignard, Lycophron et Zétès, Poésie/Gallimard, 2010, p. 141-142

Né en 1948, Pascal Quignard a alors vingt-deux ans. Philip Yorke, lord Royston, a traduit la même œuvre en anglais pendant ses études à Cambridge : il avait vingt ans. "A un siècle et demi de distance, écrit Paul Auster dans L'invention de la solitude, l'un et l'autre ont enrichi leur propre langage, par le truchement de ce poème, d'une force particulière. L'idée l'a effleuré, un moment, que Q. était peut-être une réincarnation de Royston. Tous les cent ans environ, Royston renaîtrait afin de traduire le poème dans une autre langue et, de même que Cassandre était destinée à n'être pas crue, l’œuvre de Lycophron demeurerait ignorée de génération en génération. Un travail inutile par conséquent : écrire un livre qui restera fermé à jamais. Et encore cette vision : le naufrage. La conscience engloutie au fond de la mer, le bruit horrible des craquements du bois, les grands mâts qui s'effondrent dans les vagues. Imaginer les pensées de Royston au moment où son corps s'écrasait à la surface des flots. Imaginer le tumulte de cette mort."(p.156)

J'ai parcouru The Remains of the Late Lord Viscount Royston: With a Memoir of His Life, par le Révérend Henry Pepys, qu'on peut trouver sur Google Books. Et j'ai suivi le parcours du jeune Lord au Danemark, en Suède puis en Russie, à travers les lettres qu'il écrit très régulièrement à son père depuis son départ en 1806 jusqu'à sa mort en avril 1808. Et soudain je me suis aperçu qu'une nouvelle fois l'attracteur étrange avait croisé les fils du destin, autrement dit qu'une lecture à l'origine strictement indépendante de la présente enquête venait de collisionner avec elle.

Je m'explique : le 9 mars dernier, j'ai acheté - il venait juste de paraître en poche - Outre-Terre de Jean-Paul Kauffmann. Récit de son voyage à Eylau en février 2007, pour le deux centième anniversaire de cette bataille qui fut pour Napoléon une victoire à la Pyrrhus, car il passa très près de la catastrophe totale. J'aime beaucoup Jean-Paul Kauffmann, dont chaque livre retrace une recherche dans un esprit proche de celui qui m'anime, avec le plus souvent, au centre de l'investigation, un tableau, une peinture, vers laquelle il ne cesse de revenir. Ainsi dans La lutte avec l'Ange, le tableau de Delacroix, dans l'église Saint-Sulpice, à Paris, et dans Outre-Terre, le grand tableau de commande d'Antoine-Jean Gros, Napoléon 1er sur le champ de bataille d'Eylau, 9 février 1907.
 
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Or, j'ai découvert que Lord Royston, au moment de la bataille d'Eylau, était à Moscou, chez l'ennemi direct de Napoléon. Le 10 février, il écrit de Moscou à son père sans faire aucune allusion à Eylau, mais ceci semble logique, les nouvelles ne vont aussi vite qu'aujourd'hui. La lettre suivante, datée du 27 février, n'en fait pas plus mention mais l'ultime paragraphe évoque tout de même l'avancée napoléonienne : "We are in good spirits with the accounts of Polish frontier. I hope Bonaparte may find that he had advanced a point too far ; it is, however, extraordinary that he should have advanced so suddenly from Warsaw to within so short a distance from Konigsburgh."
Königsberg (aujourd'hui Kaliningrad, enclave russe en Occident depuis la fin de la deuxième guerre mondiale) est à environ vingt kilomètres d'Eylau.
Et c'est non loin de Königsberg, au large de Memel (nom allemand de l'actuel port de Klaipėda), que Lord Royston trouvera la mort dans la tempête qui engloutit l'Agatha de Lubeck.

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mercredi 22 mars 2017

# 69/313 - Like the black Sphinx

Je ne peux plus reculer : comme L'Halbrane de Jules Verne, me voici face au sphinx, et ce sphinx est ce massif de langage énigmatique qu'est Alexandra, alias Cassandre, cette ultime tragédie grecque écrite par Lycophron, poète si impénétrable déjà en son temps qu'on le surnomma l'Obscur. Il se trouve que cet antique écrit a bouleversé deux poètes en leur temps de jeunesse, a irrigué leurs premières œuvres, et puis a continué en eux un parcours souterrain avant la résurgence près de quarante ans plus tard, en 2010, presque simultanément, d'un côté et de l'autre de l'Atlantique, dans un roman et un ensemble d'essais. Sept ans plus tard, me voici au pied du mur, sans aucune compétence en grec ancien ou en anglais, bien décidé pourtant à interroger l'énigme, même si cette quête est au fond vouée à l'échec.

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Cassandre et Corto Maltese. Hugo Pratt, La Maison dorée de Samarkand, Casterman, 1986, p. 16

"Le futur lui tombe des lèvres au présent, chaque événement tel qu'il se produira, et son destin est de n'être jamais crue. Folle, la fille de Priam ; "les cris de cet oiseau de mauvaise augure " dont les  "...sounds of woe / Burst dreadful, as she chewed the laurel leaf, / And ever and anon, like the black Sphinx, / Poured the full tide of enigmatic song", (La Cassandre de Lycophron, dans la traduction de Royston, 1806)." (Paul Auster, L'invention de la solitude, p. 154)
Un appel de note mentionne la traduction par Pascal Quignard de ce même passage : "Cri improférable / de sa gorge brilla, mâcheuse de laurier, surgissait un langage / mimant si près la voix sonore, répétant la voix / dont la question étreint - celle d'un sphinx : assombrissant."


Ce court extrait donne déjà une idée de la complexité de l'écriture. "Dans ce poème dense, déconcertant, rien n'est jamais donné, écrit Paul Auster, tout devient référence à autre chose. On se perd rapidement dans le labyrinthe de ces associations, et pourtant on continue à le parcourir, mû par la force de la voix de Cassandre. Le poème est un déluge verbal, soufflant le feu, dévoré par le feu, qui s'oblitère aux limites du sens." C'est dans la traduction française de Pascal Quignard (qu'il nomme Q. dans le livre), publiée au Mercure de France en 1971, que l'écrivain américain a découvert Lycophron. "Trois ans plus tard, précise-t-il, rencontrant Q. dans un café de la rue de Condé, il lui a demandé s'il en existait à sa connaissance une version anglaise. Q. lui-même ne lisait ni ne parlait l'anglais mais, oui, il l'avait entendu dire, d'un certain Lord Royston, au début du XIXe siècle. Dès son retour à New York, pendant l'été 74, A. s'est rendu à la bibliothèque de Columbia University pour rechercher ce livre. A sa grande surprise, il l'a trouvé. Cassandre, traduit du grec original de Lycophron et illustré de notes ; Cambridge, 1806."

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La version trouvée sur Google Books provient aussi de Columbia University
Ce qui est étonnant là encore, c'est que cette traduction extraordinairement difficile est l’œuvre d'un jeune poète : Philip Yorke Royston était encore étudiant à Cambridge lorsqu'il l'a terminée. Il partit ensuite en voyage en Scandinavie puis dans l'Empire russe, écrivant de nombreuses lettres à son père publiées plus tard, avant de périr dans un naufrage en mer Baltique le 7 avril 1808. Il allait fêter ses vingt-quatre ans le mois suivant.

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mercredi 8 mars 2017

# 57/313 - Lycophron

Entre les chroniques d'ici et les fictions 1967 du dimanche se sont maintes fois tissés des liens, et tout se passe comme si nous avions devant nous un seul système avec des lignes de force intriquées. Paul Auster nous a conduits à Jarmusch, à Poe, et à cette double postulation Europe-Amérique. Et ce n'est pas fini : dans un texte en hommage au poète Jacques Dupin (un nom poesque en diable), il enfonce le clou :

"1967. Je viens d'avoir vingt ans. Un après-midi, j'entre dans une librairie de l'université de Columbia (où je suis étudiant) et y fais l'acquisition d'une petite anthologie de poésie contemporaine française. Trois ou quatre poèmes de Jacques Dupin y figurent, et cette nuit-là je lis son travail pour la première fois. Il produit sur moi un impact aussi immédiat que durable. Je me dis : je n'ai jamais rien rencontré de pareil.

Été, 1967. Je me rends à Paris et arrive à dénicher deux livres publiés par Dupin : Cendrier du voyage et Gravir. Pour des raisons que je ne suis plus en mesure d'expliquer, je commence à traduire les poèmes en anglais. Peut-être pour mieux les comprendre. Peut-être par pur plaisir. L'aventure devint singulière, et je passe autant de temps à traduire Dupin qu'à écrire mes propres poèmes." (La pipe d'Oppen, p. 137)
Au-delà du voyage matériel vers la capitale française, l'aventure de la traduction s'inscrit aussi dans ce double mouvement : Baudelaire et Mallarmé ont traduit Poe ; Auster traduit Dupin, et quelques autres poètes français, dont André du Bouchet. C'est dans le texte suivant du recueil, un entretien consacré précisément à André du Bouchet, qu'il évoque une autre découverte majeure : Lycophron. Un poète grec du IVe siècle avant J.-C. dont l’œuvre lui est révélée par Pascal Quignard, qui a traduit son Alexandra en 1971, au Mercure de France. Alexandra, autrement dit Cassandre, fille de Priam, douée de prophétie mais condamnée par Apollon à n'être jamais crue.

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"J'ai trouvé ce travail extraordinaire, dit Auster. J'ai rencontré Quignard seulement une fois, vers la fin de mon séjour en France. [...] Je lui ai demandé s'il y avait des traductions de Lycophron en anglais, et c'est lui, qui ne lisait pas l'anglais, ou pas beaucoup, qui m'a dit qu'un certain Lord Royston avait fait une traduction en 1808. En rentrant à New York je suis tout de suite allé à la bibliothèque de Columbia University, la traduction de Lord Royston s'y trouvait. Elle est extraordinaire. Royston l'a faite très jeune, à peu près au même âge que Quignard, à vingt-trois ou vingt-quatre ans, mais il a péri dans un naufrage. C'est tout ce qu'il a fait comme poète, mais c'est génial, vraiment l'un des poèmes en anglais les plus extraordinaires que j'aie jamais lus, c'est pour ça que j'ai cité Lycophron dans L'Invention de la solitude, et notamment cette traduction en anglais. Dans mon dernier roman, Invisible, une partie de l'action se passe à Paris, en 1967, une jeune étudiante essaie de traduire Lycophron en français." [C'est moi qui souligne]

Dois-je préciser que j'ai immédiatement commandé ce roman, Invisible, que je n'avais pas lu à sa parution en 2010 ?

C'est également en 2010 que paraît Lycophron et Zétès, dans la collection Poésie/Gallimard, une réédition du travail de Quignard, augmenté de huit petit traités évoquant cette expérience de traduction quarante ans plus tard. "C'est à la demande de Paul Celan, écrit Monique Pétillon dans Le Monde du 14 mai 2010, qu'il entreprit en poète cette difficile traduction de Lycophron. André du Bouchet ensuite sélectionnait les extraits qui lui paraissaient les plus saisissants, pour les faire paraître dans la belle revue L'Ephémère, éditée par Aimé Maeght. Henri Michaux en fit une lecture remarquée à Londres. Paul Auster rapporta dans son premier roman, L'Invention de la solitude, ses rencontres avec le "traducteur de Lycophron".

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Et l'article du Monde cite ce seul passage du livre qui évoque précisément la passion de Paul Auster pour Lycophron :

Extrait
"Paul Auster se passionna pour la traduction de Lycophron parue dans L'Ephémère. Il chercha à son tour à traduire cette ultime tragédie des anciens Grecs. La première fois que nous nous vîmes, nous nous retrouvâmes près de la grille du Luxembourg à gauche du Sénat. Puis nous allâmes boire au café qui s'appelait Le Rostand. Il prit une menthe à l'eau. Il a évoqué ces rencontres dans son premier roman, qui parut de nombreuses années plus tard, et dans lequel il fait de moi un personnage de roman avantageux, nommé d'ailleurs P. Q., dont toute l'épaisseur sociale se résume à être un "traducteur de Lycophron". Paul Auster, aux yeux si transparents, dans l'ombre qui tombait des ramures des châtaigniers du jardin du Luxembourg, se tenait tout raide. Sa tête était aussi raide que celle de la statue de reine juste au-dessus de lui. Il parlait d'abondance. Je l'écoutais, bouche close, dans l'impatience de l'angoisse, muet comme Zacharie à qui on annonce que son sexe va se dresser. Vingt ans plus tard, alors qu'il était de passage à Paris, nous nous retrouvâmes, à sa demande, face à l'Opéra, place de la Bastille. Il faisait froid. Nous étions devenus maigres et blancs."

"Lycophron et Zétès", p. 194
Il va falloir que je commande aussi ce Lycophron et Zétès...