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mardi 26 juillet 2016

Le Bateleur et l'Ermite

Fernande (Evrard-Bougarel) m'a devancé. Elle a reconnu immédiatement dans le chapeau de paille du tableau de Pisanello le chapeau en forme d'infini du Bateleur ou de la Force dans le Tarot de Marseille.

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Ces chapeaux  forment ce qu'on appelle une lemniscate (du latin lemniscus, ruban), une courbe plane en forme de huit.

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La lemniscate de Bernoulli (Wikipedia)
Elle est analogue au symbole représentant l’infini,  inventé par le mathématicien John Wallis en 1655 dans De sectionibus conicis1 (lit. des sections coniques), contemporain de Bernoulli.
Certains tarots plus récents représentent carrément le symbole sans plus s'embarrasser du chapeau :

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Le Bateleur, parfois désigné comme ici Le Magicien, ou L'Escamoteur, est toujours représenté comme un jeune homme (c'est le "Petit "dans le jeu de tarot officiel non divinatoire). Première lame majeure, il est ambivalent : son honnêteté est bien sûr sujette à caution, on le soupçonne d'être capable de tours pendables, c'est un joueur de bonneteau, rapide, sans scrupules excessifs, bref c'est un charlatan.
Et pourtant il s'agit de la première lame, du premier atout, porteur du Principe. Son boniment est peut-être plus profond qu'on ne pense, sa rouerie cache des secrets essentiels. Il faut dépasser les apparences, et sous le filou deviner le philosophe.
Dans sa main gauche, un bâton, une baguette levée vers le ciel. Certains veulent y voir l'évolution de la matière, peut-être une baguette magique.

Un mot sur la Force, une des quatre vertus chrétiennes cardinales, représentée par une femme ouvrant la gueule d'un lion. Ne vous fait-il pas penser au dragon pisanellien, qui ronge son frein aux pieds du paladin ?
En somme ce saint Georges serait comme une sorte de condensation entre ces deux figures du Tarot.

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Fresque de la casa Borromeo représentant des joueurs de cartes
Pas d'emballement. L'historien avisé hurlera, et il aura raison, à l'anachronisme. Le plus ancien tarot du type "Tarot de Marseille" est daté de 1650 (Jean Noblet, Paris). Cependant la première mention de cartes de tarot (car le Tarot est loin de s'identifier au seul type marseillais) remonte à 1442, à Ferrare, en Italie. Exactement à la même époque que la création du tableau de Pisanello.
On parle alors de carte da trionfi, car ces figures spéciales qui composent en somme une cinquième couleur, au-delà des enseignes habituelles (nos piques, cœurs, carreaux, trèfles n'existent pas encore et l'on parle de deniers, bâtons, épées, coupes), sont appelées triomphes. Une fresque de la Casa Borromeo à Milan, datée aussi du Quattrocento, représente ainsi pour la première fois des joueurs de trionfi.

Il ne faut pas s'y tromper : ces cartes, d'origine certainement orientale, sont d'abord un jeu de princes, des objets luxueux produits par d'excellents artistes. Ce n'est que vers 1500, avec la xylographie des maîtres cartiers, que le jeu va gagner les milieux populaires.

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La Force - Tarot Visconti-Sforza (XVème siècle)- Bonifacio BemboBeinecke Rare Book & Manuscript Library, Yale University ([1]).

Revenons à Pisanello : s'il a subi l'influence de ces nouvelles cartes, les autres éléments du tableau en sont-ils indemnes ou bien participent-ils du même mouvement ? J'ai tendance à opter pour la seconde solution, car saint Antoine, pour commencer, n'est pas très éloigné d'une autre lame majeure, l'ermite.

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Le numéro 9, l'Ermite, du jeu de Jean Dodal (début XVIIIe siècle)
Saint Antoine, dit le Grand, fut en effet ermite, dans le désert d'Egypte, où il vécut entre 251 et 356. On le considère même comme le fondateur de l'érémitisme chrétien. Comme attributs, outre le cochon, il porte la clochette et le bâton en forme de tau (le tau apparaît parfois sur l'habit, chez Bosch par exemple).
Or, regardez bien le bâton d'Antoine sur le tableau de Pisanello : il n'est pas en forme de tau, mais recourbé comme sur la carte de l'ermite (on notera en passant le huit formé par la dragonne de la clochette).

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Le grand Saint Antoine, volet latéral du retable d'Issenheim (on distingue bien le bâton en forme de tau)
Bouclons pour aujourd'hui, par cet extrait de journal de 2004, où Fernande tient en quelque sorte la vedette. On verra que le symbole de la lemniscate lui est familier depuis bien longtemps...

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lundi 25 juillet 2016

San Giorgio con capello di paglia

Outre le chapeau noir de Napoléon, il est un autre chapeau remarquable dans Vertiges de Sebald. Si le premier s'invite dans la narration comme une image furtive, l'autre coiffe est l'objet propre d'un étonnement de l'auteur. Cela se situe à quelques pages de la fin du livre : Sebald, de retour à Londres après son périple allemand sur les traces de son enfance, se rend à la National Gallery pour voir un tableau bien précis de Pisanello - il précise même que c'est même la première chose qu'il fit, comme s'il était habité par une sorte d'urgence.
Ce tableau n'est pas à sa place habituelle mais, en raison de travaux de transformation, dans une salle mal éclairée du sous-sol : il s'agit de la Vierge à l'enfant avec saint Antoine et saint Georges, peint vers 1435-1441.

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Ce petit tableau, écrit Sebald, "est presque entièrement occupé dans sa moitié supérieure par un disque doré dardant son éclat sur le bleu du ciel et servant de fond à une image de la Vierge portant l'Enfant rédempteur. (...) A gauche se tient le patron des troupeaux, des bergers et des lépreux, saint Antoine. Il porte un habit grenat à capuchon recouvert d'une houppelande ocre-brun et tient à la main une clochette. A ses pieds, un sanglier docile, aplati sur le sol en signe de complète soumission. L'ermite pose un regard empreint de gravité sur la glorieuse apparition du chevalier venu à sa rencontre et dont émane une temporalité émouvante. Le dragon, animal ailé à carapace annelée, a déjà rendu son dernier souffle. L'armure de métal blanc artistement forgée concentre sur elle toute la lumière du soir. Il ne tombe pas la moindre ombre de culpabilité sur le visage juvénile de Georges. Nuque et cou sont livrés sans protection au regard de celui qui l'observe." (C'est moi qui souligne)

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Le sanglier et le dragon
 Méticulosité de la description, comme le plus souvent chez Sebald, qui laisse pourtant passer une légère erreur : il ne me semble pas en effet que le dragon ait rendu son dernier souffle. Au pied du chevalier, la gueule entrouverte sur une mâchoire menaçante, il semble entretenir bien au contraire un dialogue silencieux avec le sanglier d'Antoine : les regards  des deux bêtes sauvages convergent et l'une des pattes écailleuses du monstre pointe vers un groin qu'on dirait presque transpercé par l'une des épines de l'aile.

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Saint Antoine et saint Georges

Et puis que penser de cette culpabilité absente sur le visage juvénile de Georges ? Pourquoi Georges devrait-il se sentir coupable ? En tout cas, il affronte sans état d'âme le regard de l'ermite, et cet échange là aussi silencieux redouble celui qui se joue à l'étage inférieur avec le dragon et le sanglier.
Étrange aussi cette phrase que j'ai soulignée : cette nuque et ce cou livrés sans protection au regard de l'observateur. La lourde capuche de saint Antoine ne l'expose pas à pareil danger. Sebald instille une menace, qui s'incarne aussi en ce dragon mal occis qui frétille à la botte du héros.

Mais ce n'est pas cela qui semble surtout retenir l'attention de Sebald, qui écrit que ce qui rend ce tableau si particulier c'est "le chapeau de paille à large bord, extrêmement ouvragé et orné d'une grande plume, que porte le paladin. J'aimerais bien savoir comment il est venu à l'idée de Pisanello d'affubler saint Georges d'un couvre-chef seyant en vérité si peu aux circonstances, et pour tout dire extravagant. San Giorgio con capello di paglia - fort insolite, ma foi, comme le pensent peut-être aussi les deux bons chevaux qui regardent par-dessus l'épaule du chevalier."

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Pourquoi Sebald n'a-t-il rien de plus pressé, à peine revenu d'Allemagne, que d'aller contempler (on peut supposer que ce n'était pas la première fois) ce tableau de Pisanello ? Pourquoi se confronter à nouveau à cette énigme du capello di paglia, substitut de l'auréole sanctificatrice (bien présente en revanche chez Antoine) ?

(A suivre)