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vendredi 25 août 2017

# 203/313 - Le grondement distant du jaguar

Le rêve va avec l'image, cela semble une évidence. Le rêve se présente le plus souvent comme un film, disloqué, absurde, incohérent tant qu'on voudra, mais ce qu'on ne remet guère en cause, c'est la nature visuelle du rêve. Or, mon expérience est un peu différente. A côté de ces songes marqués par une imagerie forte, je me souviens de ces rêves épuisants auxquels je suis accoutumé lorsque je suis dévoré par une fièvre. Aucune image ne s'impose plus, et encore moins d'hallucination comme on pourrait peut-être le pressentir dans un contexte de maladie. Non, le rêve se décline en raisonnements interminables, en ratiocinations que le réveil détruit sans remède. Tout se passe comme si le cerveau tournait à vide, ne produisant que des énoncés abstraits dont la logique n'est qu'apparente. Mais même en dehors de ces périodes de mauvaise santé, il arrive que le rêve vire au dépouillement cistercien et revêt plutôt une forme radiophonique : ne me reste alors au réveil que des mots, des noms, et parfois un sentiment flou. Ce fut le cas par exemple pour Augenblick dont j'ai parlé ici l'an dernier. Et très récemment, ce fut presque la même chose avec le rêve d'un personnage qui s'est construit dans la difficulté, les épreuves. Impossible d'en dire plus si ce n'est qu'un nom l'accompagnait, qui n'était pas le sien mais peut-être celui d'une ville, d'un pays : Iquitos. Et il me semble bien que dans le rêve lui-même j'étais conscient de la proximité de ce mot avec la capitale de l’Équateur, Quito, mais le mot demeurait inscrit ainsi : Iquitos.

Le lendemain, je commençai un autre des livres achetés à Toulouse : Comment pensent les forêts, de l'anthropologue Eduardo Kohn, avec une préface de Philippe Descola, publié chez cette excellente petite maison d'édition qui s'appelle Zones sensibles.

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Ce livre, "magistral" selon Descola, "œuvre d'art" si l'on en croit Bruno Latour, est en effet extrêmement stimulant. Je ne veux surtout pas en donner un résumé ici, d'autant plus que je n'ai pas fini de le lire. Contentons-nous pour l'instant de cette introduction de la notice de l'éditeur : 
Les forêts pensent-elles ? Les chiens rêvent-ils ? Dans ce livre important, Eduardo Kohn s’en prend aux fondements même de l’anthropologie en questionnant nos conceptions de ce que cela signifie d’être humain, et distinct de toute autre forme de vie. S’appuyant sur quatre ans de recherche ethnographique auprès des Runa du Haut Amazone équatorien, Comment pensent les forêts explore la manière dont les Amazoniens interagissent avec les diverses créatures qui peuplent l’un des écosystèmes les plus complexes au monde. (...)
Or, sur la première figure du livre, un détail d'une carte du XVIIIe siècle montre la région de l’Équateur  où l'auteur a travaillé, en particulier le village d'Ávila dont il écrit que la distance à vol d'oiseau de Quito est d'approximativement 130 kilomètres.

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Iquitos, Quito. La coïncidence était merveilleuse. On pourra bien sûr penser qu'en feuilletant le livre au moment de l'achat mon cerveau a pris inconsciemment des informations. Je ne veux pas disputer là-dessus, mais il reste que le rêve est précisément un aspect crucial de l'analyse d'Eduardo Kohn, ainsi que le pointe Philippe Descola dans sa préface :
" L’interprétation quotidienne des rêves, un trait fondamental de la vie quotidienne des Amérindiens de l’Amazonie équatorienne, devient ainsi un mécanisme très original qui va au-delà de l’oniromancie classique en ce qu’il permet la calibration et l’alignement des points de vue situés de toutes sortes d’êtres qui habitent des mondes différents."
Dans la chronique précédente, Gabriel de Azambuja évoquait la pensée rêvante de J.-B. Pontalis où il voyait la possibilité "d'une passerelle qui permet d'imprégner notre vie diurne de la matière même de nos rêves". Or, cette possibilité est clairement réalisée par les Runas d'Ávila :
"A Ávila, la vie de tous les jours et cette seconde vie que constituent le sommeil et les rêves sont enchevêtrées. Dormir à Ávila n'est pas l'activité ininterrompue, solitaire et sensoriellement pauvre qu'elle est si souvent devenue pour nous. Le sommeil - au milieu de beaucoup d'autres personnes dans des maisons de torchis ouvertes et sans électricité, très perméables au monde extérieur - est entrecoupé de veille. On s'éveille au milieu de la nuit pour s'asseoir près du feu et combattre le froid, ou pour recevoir un bol de thé huayusa fumant, ou parce qu'on a entendu le cri de l'ibijau gris à la pleine lune, ou parfois même le grondement distant d'un jaguar. Grâce à ces interruptions continuelles, les rêves débordent dans les moments de veille, et les moments de veille dans les rêves, tant et si bien que les uns et les autres s'enchevêtrent. Les rêves - les miens, ceux des membres de ma maisonnée, ceux, étranges, que nous avons partagés, et même ceux de leurs chiens - en sont venus à occuper une grande part de mon attention ethnographique, d'autant plus qu'ils impliquaient souvent les créatures et les esprits qui peuplent la forêt. Les rêves font aussi partie de l'empirique, et d'une certaine manière ils sont réels. Ils prennent racine dans le monde et le travaillent ; apprendre à s'ouvrir à leur logique particulière et leurs formes fragiles d'efficacité permet de révéler quelque chose du monde au-delà de l'humain." (p. 37, c'est moi qui souligne)
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PS : J'ai tapé "Iquitos", par acquit de conscience, sur Google et je découvre qu'il s'agit d'une vraie ville située dans l"Amazonie péruvienne ! Wikitravel : "Iquitos est au Pérou ce que Manaus est au Brésil. Perdue au milieu de l'Amazonie, cette ville n'a été très longtemps qu'un regroupement de missionnaires pour se protéger des populations indiennes hostiles à la conversion catholique. Au XIXème siècle, comme pour Manaus, Iquitos va connaître le boom du caoutchouc, et va grandir de manière fulgurante! Aujourd'hui, elle ne vit que du tourisme, et du commerce fluvial (elle borde le fleuve Amazone)."
Ajoutez à cela que Gabriel de Azambuja est précisément d'origine péruvienne.


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Iquitos (vue aérienne) - Percy Meza

jeudi 24 août 2017

# 202/313 - La matière même de nos rêves

"Être des deux côtés à la fois, ambo i lati, entrambi i lati, pouvoir traverser la frontière, poser des axes, créer la ville, s'enivrer de passages."
Benoît Vincent,  GEnove, villes épuisées, p. 73

"S'enivrer de passages" me renvoie au livre de Gabriel de Azambuja, à l'occasion d'une évocation de J.-B. Pontalis qu'il définit comme "un ami des passages et un ennemi des concepts". "Ou plutôt, précise-t-il (et la précision est d'importance), de l'usage qu'on en fait lorsqu'ils arrêtent la pensée au lieu de la relancer. (...) Il aimait citer Harry Guntrip, le psychanalyste britannique, lorsqu'il disait que "le moment où les concepts sont le plus utiles est celui où ils sont en train d'être formés." Les mots n'ont pas couvert ce qu'ils nomment, au contraire, ils nous aident à le découvrir. Garder la fraîcheur des mots."

Aujourd'hui le concept est partout, il a même investi ce qui semblait lui être naturellement rétif, ces professions manuelles qui nécessitent certes intelligence et savoirs techniques mais qui naguère ne s'encombraient pas d'un tel vocabulaire : j'ai ainsi découvert récemment un concept élagage qui m'a laissé rêveur. Il s'agit toujours de tailler des arbres mais l'affaire ne saurait plus se faire sans doute sans un concept approprié...

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Dans mon domaine professionnel - l'éducation -, les concepts sont bien entendu nombreux, et nombreux aussi les concepts qui figent la réflexion. Pour ne prendre qu'un exemple, observez la bienveillance. Il est impératif d'être bienveillant envers nos élèves, cela va sans dire. Mais hélas, cela va aussi souvent sans réfléchir : le mot suffit et l'on ne s'interroge guère sur ce qu'il recouvre. Quelle forme doit prendre cette bienveillance ? Quelles attitudes sont requises ? S'agit-il seulement d'être gentil et attentionné ? Faute d'être questionnée, la notion incline certain-e-s au laxisme et à une sorte de démagogie. Les hussards noirs de la République étaient plus réputés pour leur sévérité que pour leur bienveillance, est-ce à dire qu'ils ne l'étaient point ? La sévérité était fonction de l'exigence de ces maîtres, de leur volonté d'inculquer le savoir et de former des hommes. En ce sens, même une colère, une engueulade, peut être paradoxalement bienveillante, quand elle reste mesurée et ne vise pas à stigmatiser, mais à mobiliser le meilleur de l'élève en face de soi.
"J'aime penser que, poursuit Gabriel de Azambuja, pour J.-B. Pontalis, les concepts sont assis au fond de la classe et regardent par la fenêtre dans cette matinée ensoleillée où le cours a lieu, et ils aiment se balader ensuite avec le ing de playing entre les mains, hommage à Winnicott et son Playing and Reality. Je crois que la "pensée rêvante" faisait partie de la bande. "Je rêve d'une pensée de jour qui serait rêvante, non pas rêveuse mais rêvante." Et Pontalis d'ajouter, juste après, dear Prudence : "Je suis bien incapable de définir ce qu'elle serait."* L'idée n'est donc pas de définir cette notion, mais plutôt d'être sensible à son trajet, une pensée qui s'exerce à la lumière du jour, mais irriguée par la nuit et la vie onirique. Il s'agit d'un régime onirique de la pensée qui avance sans cesse, de séquence en séquence, moins contraint et limité  que la pensée du jour, poussé par le mouvement régrédient qui anime les images. N'essayons donc pas de définir la pensée rêvante, mais voyons plutôt la possibilité qu'elle annonce : l'existence d'une passerelle qui permet d'imprégner notre vie diurne de la matière même de nos rêves. Et si Shakespeare avait raison et que nous soyons faits de l'étoffe de nos rêves, nos petites vies entourées de sommeil ?"
De cet échange métabolique entre le jour et la nuit, la vie et le rêve, je donnerai demain un exemple vécu ces jours-ci.
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* J.-B. Pontalis, Fenêtres, Gallimard, 2000, p. 39.

mardi 22 août 2017

# 200/313 - Le mystère des portes

"L’autre enjeu de l’Odyssée est la reconnaissance, celle d’Ulysse par ses proches lorsqu’il revient enfin à Ithaque, mais aussi en tant que héros : la nostalgie va de pair avec la quête d’identité. Face au cyclope Polyphème, Ulysse prétend s’appeler “Personne”, soit outis en grec. Homère fait un jeu de mots lié à la négation outis/mêtis, deux manières de dire “personne” : le second terme est l’homophone de mêtis, la ruse, qui caractérise Ulysse."

Barbara Cassin, in Philosophie Magazine, Été 2017 

En visite à Toulouse la semaine dernière, entre le Capitole et le couvent des Jacobins, je n'ai pu résister à la tentation d'arpenter la grande librairie Ombres blanches. En fait je redoute ces cathédrales du livre : la profusion menace, comment choisir entre cent titres alléchants ? J'essaie de retenir des ouvrages mal distribués ailleurs, je laisse courir mon intuition, mais on en ressort toujours un peu frustré. Pourquoi ai-je acheté, au détriment d'autres titres, le petit Où étiez-vous ? du psychanalyste Miguel de Azambuja ? Est-ce la mention de l'ami disparu, Jean-Bertrand Pontalis ? La citation intérieure de Stanislas Lem, tirée de Solaris ? Les noms entrevus d'Edgar Poe et de Roger Caillois ? Sans doute y a-t-il un peu de tout ça. Il y avait de la curiosité en tout cas, car c'est le premier livre que j'ai commencé, le soir à Lavaur, en pays de cocagne, sur les cinq acquis ce jour-là.

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Serrure toulousaine
Gabriel de Azambuja parle lui aussi, en passant, d'Ulysse et du cyclope :
"Personne, Monsieur, c'est moi" est la phrase du disparu, celui qui ne veut pas être vu, mais aussi celui qu'on ne voit pas : il est sorti du champ de vision de l'autre, exilé dans le monde invisible. Personne, c'est aussi Ulysse, le tour qui sauve la vie, la disparition qui précède l'arrivée du nom : "Je suis Ulysse, fils de Laërte." (p. 19-20)
Gabriel de Azambuja dont je m'aperçus un peu plus tard qu'il était l'un des contributeurs du colloque qui eut lieu en septembre 2006 à Cerisy autour de l'oeuvre de J.-B. Pontalis, et dont les actes furent recueillis dans ce volume de Folio/essais intitulé Le royaume intermédiaire, acheté à l'automne dernier chez un bouquiniste de la Place de la Bourse, à Lille. Section 18, Le détective flâneur : sept fragments pour Jean-Bertrand Pontalis. Il commence sa présentation par une anecdote sur Federico Garcia Lorca qui disait devant son auditoire avant de lire Un poète à New York (Un poeta en Nueva York) : "Chaque fois que je suis devant un public et que je vais lire un de mes textes, j'ai la curieuse sensation de m'être trompé de porte". Ce qui le conduit à évoquer "le mystère de ces portes qui s'ouvrent et nous mettent en contact avec un ailleurs qu'on porte aussi en soi, avec des trésors qui nous donnent des nouvelles sur nous-mêmes", puis les écrits de Pontalis qui sont, selon lui, "peuplés de ces portes qui permettent les voyages".

Les portes, c'est sans doute ce que je photographie le plus souvent en voyage. Et il en est de magnifiques dans le sud-ouest, dans le pays de cocagne, dans la Ville Rose ; heurtoirs de bronze, serrures alambiquées, bois crevassé : je ne sais ce que vous cachez, taisez, protégez mais vos faces muettes, marquées par le temps qui passe me sont comme des visages dont l'énigme me demeure opaque. Et c'est fascinant.