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mercredi 23 avril 2025

Le cinquième plan de "La Jetée"

                   "Le hasard a des intentions qu'il ne faut pas prendre pour des coïncidences"

 Chris Marker 

Il y a cinq ans, en avril 2020, j'avais consacré un article à Hélène Châtelain, qui venait de mourir. Hélène Châtelain, c'était l'héroïne de La Jetée, le court métrage de Chris Marker sorti en 1962, un chef d’œuvre qui n'a jamais cessé de me fasciner. Aussi, quand j'ai vu qu'Arte diffusait un film documentaire de Dominique Cabrera dont le titre était Le cinquième plan de "La Jetée", je ne pouvais manquer cela pour rien au monde. Et je n'ai pas été déçu : tous les thèmes qui tissent mes obsessions, les coïncidences, le temps, la mémoire, le vertige, s'y rencontraient et s'y entrecroisaient. Tout part de la visite à la Cinémathèque du cousin de la réalisatrice, Jean-Henri, pour l'exposition consacrée à Marker en 2018. Un cliché retient son attention : photographiés de dos, un couple et un enfant regardent les avions sur les pistes de l'aéroport d'Orly. 

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Or Jean-Henri se reconnaît dans ce petit bonhomme en culottes courtes, les oreilles décollées, juché sur la balustrade, comme il lui semble reconnaître la silhouette de ses parents. Cela semble incroyable, mais en cette année 1962, dramatique pour la famille Cabrera, les trois viennent souvent à Orly le dimanche pour tenter de reconnaître d'autres pieds-noirs débarquant d'une Algérie maintenant indépendante. Ce photogramme n'est autre que le cinquième plan de La Jetée.


Cette reconnaissance est-elle véritable ou bien n'est-elle qu'une illusion ? Dominique Cabrera mène l'enquête, interrogeant aussi bien des membres de sa famille que des proches ou d'anciens collaborateurs de Chris Marker. Et d'autres coïncidences tout aussi étonnantes surgiront au fil de l'enquête (ainsi, Dominique Cabrera découvre que Davos Hanich (Bou-Hanich de son vrai nom), qui incarne le héros et alter ego de Marker, est étrangement né à Saint-Denis-du-Sig, le village de sa famille en Algérie).

Mais au bout du compte, cette question ne constitue pas l'essentiel du film, qui est bien plutôt de confronter l'histoire intime d'une famille à la grande Histoire qui impose des ruptures sans retour. Et c'est aussi un superbe hommage à un artiste dont le philosophe Vincent Jacques écrit : "Critique, caustique, plein d'humour et de fantaisie, Marker sait aussi être poétique : se pencher sur l'histoire du siècle visera alors à éprouver le "vertige du Temps"..."*


 Rachid Taha (né le 18 septembre 1958 à Saint-Denis du Sig)

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* Vincent Jacques, Les médias et le XXe siècle, Le revers de l'histoire contemporaine, Créaphis Éditions, 2018, p. 10.

 

samedi 3 juin 2023

De longues épingles d’or piquées en étoile

Je continue ma dérive autour de cette phrase rêvée : Rat rhumeux de l'Atlantique. Qui se trouva, pour aller vite, en écho avec un article de Rémi Schulz, daté du 29 mai, lui-même survenant le même jour qu'une constellation 606/686, qui me renvoyait naturellement aux quatre doublons pour l'Incrédule de septembre 2022. Venant après une période de vide relatif, cette chaîne de résonances me surprenait, me réjouissait même, avouons-le, mais pouvait-on aller au-delà ? 

Je n'en ai pas la certitude, mais il me plaît d'esquisser une suite. Relisant le billet de septembre, je m'arrêtai sur le pli axial de la série des doublons, que je formalisais ainsi 666 - 020 - RR - 607 - 927où RR désignait un article de Barbotages, baptisé En double, portant sur un livre de l'écrivain italien Leonardo Sciascia, Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, publié en 1972 aux éditions de L'Herne, puis en 2022 chez Allia. L'article est en fait un court extrait d'un plus long billet sur le site Sitaudis, dont je citai quelques passages significatifs :

[Raymond Roussel] est mort le 14 juillet — dans la nuit du 13 au 14 — 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, Sicile, « an XI de l’Ère fasciste ». [...] « Roussel le malade, Roussel l’ingénu, Roussel l’enchanteur » (Leiris) — est retrouvé le matin du 14 par le personnel de l’hôtel, allongé sur un matelas posé à même le sol, en chemise de nuit blanche, chaussettes noires et tricot de laine « champagne ».

Comment l’auteur de La Doublure, né en 77 et mort en 33, qui trouva la mort durant la nuit d’une double fête, religieuse et patriotique, dont les initiales sont redoublées — RR, un homme richissime qui voyageait en Rolls Royce —, pouvait-il ne pas retenir l’intérêt d’un auteur sicilien amateur de romans-enquêtes, dont le patronyme est composé d’une syllabe géminée : « Scia-scia » — son nom ainsi sciemment « scié » ?

Je confessai que j'étais moi-même scié, à la lisière de l'hallucination, mes petits doublons trouvant là une belle résonance littéraire.

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Concentrons-nous donc sur cet extraordinaire Raymond Roussel. Il m'apparut soudain que ces nom et prénom résonnaient eux-mêmes éloquemment avec la séquence Raismes-Hem-Roeux du roman de Franck Thilliez. On pourrait ainsi écrire Raismes[Hem](ond) Roeux(ssel).

Je restai là encore sur ma faim, et décidai d'aller jeter un oeil sur L'allée aux lucioles, un inédit de Roussel conseillé en son temps par Rémi Schulz lui-même. Le texte, publié par Les Presses du Réel en 2008, est suivi d'un essai de Jacques Sivan, Les Corps subtils aux gloires légitimantes. C'est un passage de cet essai qui m'interpella fortement dans sa relation aux thèmes qui m'occupaient. Il se présente comme une interprétation d'Impressions d'Afrique, l'un des romans phares de Raymond Roussel. Il est donc nécessaire pour sa pleine compréhension de revenir à l'oeuvre et d'en donner l'extrait en question (il se trouve qu'Impressions d'Afrique, ainsi que Locus Solus sont deux des 22 livres que je récupérai un matin sans coup férir sur un trottoir de la brocante des Marins, il y a cinq ans, jour pour jour). Pardon pour la longueur de la citation :

"Au début de son règne Talou VII avait épousé une jeune Ponukéléienne idéalement belle, nommée Rul.

Très amoureux, l’empereur refusait de choisir d’autres compagnes, malgré les usages du pays, où la polygamie était en honneur.

Un jour de tempête, Talou et Rul alors enceinte de trois mois se promenaient tendrement sur la plage d’Éjur pour admirer le sublime spectacle offert par la mer furieuse, quand ils virent au large un navire en détresse qui, après avoir heurté quelque récif, vint couler à pic sous leurs yeux.

Muet d’horreur, le couple resta longtemps immobile, regardant l’emplacement fatal où surnageaient quelques épaves.

Bientôt le cadavre d’une femme de race blanche, provenant évidemment du navire disparu, flotta dans la direction de la grève, roulé en tous sens par les vagues. La passagère, couchée à plat, la face tournée vers le ciel, portait un costume de Suissesse composé d’une jupe foncée, d’un tablier à broderies multicolores et d’un corset de velours rouge qui, descendant seulement jusqu’à la taille, enfermait un corsage blanc décolleté, aux manches larges et bouffantes. Derrière sa tête on voyait briller, à travers la transparence des eaux, de longues épingles d’or disposées en forme d’étoile autour de quelque chignon solidement natté.

Rul, très éprise de parure, fut aussitôt fascinée par ce corset rouge et ces épingles d’or dont elle rêvait de s’affubler. Sur sa prière l’empereur manda un esclave, qui, montant dans une pirogue, se mit en devoir de ramener la naufragée.

Mais le mauvais temps rendait la tâche ardue, et Rul, dont le désir morbide se trouvait aiguisé par la difficulté à vaincre, suivait anxieusement, avec des alternatives d’espoir et de découragement, la périlleuse manœuvre de l’esclave, qui sans cesse voyait sa proie lui échapper.

Après une heure de lutte incessante avec les éléments, l’esclave atteignit enfin le cadavre, qu’il parvint à hisser dans la pirogue ; on découvrit alors le corps d’un enfant de deux ans, placé sur le dos de la morte, dont le cou restait convulsivement enfermé dans les deux faibles bras encore crispés. Le pauvre petit était sans doute le nourrisson de la naufragée, qui, au dernier moment, avait tenté de se sauver à la nage en emportant son précieux fardeau.

La nourrice et l’enfant furent transportés à Éjur ; bientôt Rul entra en possession des épingles d’or, qu’elle piqua en cercle dans ses cheveux, puis du corset rouge, qu’elle agrafa coquettement au-dessus du pagne qui lui ceignait les reins. Dès lors elle ne quitta plus ces ornements qui faisaient sa joie ; suivant l’avancement de sa grossesse elle distendait le lacet, qui glissait avec souplesse dans les œillets à fine garniture métallique.

À la suite du sinistre, la mer pendant longtemps jeta sur la côte, au milieu d’épaves de toutes sortes, maintes caisses diversement garnies, qui furent recueillies avec soin. On trouva, parmi les débris, un bonnet de matelot portant ce mot : Sylvandre, nom du malheureux navire naufragé. 

Six mois après la tempête, Rul mit au monde une fille qu’on appela Sirdah.

L’heure d’anxiété passée par la jeune mère avant l’atterrissage de la Suissesse avait laissé des traces. L’enfant, d’ailleurs saine et bien constituée, portait sur le front une envie rouge de forme spéciale, étoilée de longs traits jaunes rappelant par leur disposition les fameuses épingles d’or." (ch. XI, voir Wikisource)

Selon Jacques Sivan, la tache rouge de Sirdah forme un troisième oeil, "l'oeil non organique vers lequel convergent les deux yeux de Sirdah." Un agencement triangulaire où l'oeil rouge, incandescent, est auréolé de rayons d'or. Le chignon étoilé de la nourrice suisse est aussi pour lui "cet oeil abyssal par lequel les réalités multidimensionnelles ne cessent de se nouer dans le même temps qu'elles se dénouent, se dédoublent, se pluralisent pour toujours être l'autre qu'elles sont aussi. Chignon contenu, ramassé sur lui-même ("solidement natté") mais contenu aussi dans cet autre tourbillon, celui produit par la tempête  qui fut fatale au navire. Chignon vertigineux rappelant étrangement celui mythique de Madeleine, l'héroïne du film d'A. Hitchcock, Vertigo)."

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Un peu plus loin, Sivan revient sur cette analogie en soulignant que dans le film la "mécanique spiralée est, elle aussi, génératrice de double."

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II m’écrivait qu’un seul film avait su dire la mémoire impossible, la mémoire folle. Un film
d’Hitchcock : Vertigo. Dans la spirale du générique, il voyait le Temps qui couvre un champ de plus en plus large à mesure qu’il s’éloigne, un cyclone dont l’instant présent contient, immobile, l’œil..." (texte de Sans soleil, dans le film de Chris Marker)

A ce stade, on peut quand même s'étonner de la convergence des thèmes : la triangulation, le jeu sur la mémoire, avec cette spirale figurée par le chignon, entre en écho direct avec La mémoire fantôme de Franck Thilliez, et sa spirale de Bernoulli. Les doublons automobiles se reflètent dans les innombrables jeux de doubles du roman, comme en témoigne cet autre passage de Sivan : "Le double du chignon est ici la figure de l'oeil. On sait que le nom du bateau qui transporte des Incomparables est le Lyncée. Lyncée est un des argonautes, célèbre pour sa vue perçante. Nous venons de voir que cette vue perçante est produite par le perpétuel travail des réalités dédoublantes qui n'en finissent pas de proliférer." Et dans une note appelée par Lyncée, la thématique du double est encore plus saillante : "Ce personnage de la mythologie grecque a intéressé Roussel non seulement pour sa vue perçante, mais aussi pour la querelle que son frère Idas et lui ont eue avec les jumeaux Castor et Pollux. Au cours de cette rixe, qui opposa en quelque sorte les deux doubles (les deux frères Lyncée et Idas sont parfois appelés les Dioscures messéniens pour les différencier des dinosaures Castor et Pollux), Lyncée fut tué par Pollux, tandis que Idas tua Castor mais fut frappé à son tour par la foudre de Zeus."

Et c'est l'océan Atlantique (dont on a vu qu'il s'associait au rat rhumeux de mon rêve) qui apparaît dans un autre passage où il est question du corset rouge porté par Rul, la reine condamnée par son ancien époux Talou VII. La scène évoquée est au chapitre II :

"Revenus à leur poste, les esclaves s’emparèrent de Rul, Ponukéléienne étrangement belle, seule survivante de l’infortuné trio. La condamnée, dont les cheveux montraient de longues épingles d’or piquées en étoile, portait au-dessus de son pagne un corset de velours rouge à demi déchiré ; cet ensemble offrait une frappante ressemblance avec la marque bizarre inscrite au front de Sirdah.

Agenouillée dans le même sens que Mossem, l’orgueilleuse Rul tenta en vain une résistance désespérée.

Rao enleva de la chevelure une des épingles d’or, puis en appliqua perpendiculairement la pointe sur le dos de la patiente, choisissant, à droite, la rondelle de peau visible derrière le premier œillet du corset rouge au lacet noueux et usé ; puis, d’une poussée lente et régulière, il enfonça la tige aiguë, qui pénétra profondément dans la chair.

Aux cris provoqués par l’effroyable piqûre, Sirdah, reconnaissant la voix de sa mère, se jeta aux pieds de Talou pour implorer la clémence souveraine.

Aussitôt, comme pour prendre des ordres inattendus, Rao se tourna vers l’empereur, qui, d’un geste inflexible, lui commanda la continuation du supplice.

Une nouvelle épingle, prise dans les tresses noires, fut plantée dans le second œillet, et peu à peu la rangée entière se hérissa de brillantes tiges d’or ; recommencée à gauche, l’opération acheva de dégarnir la chevelure en comblant successivement toutes les rondelles à lacet.

Depuis un moment la malheureuse ne criait plus ; une des pointes, en atteignant le cœur, avait déterminé la mort.

Le cadavre, brusquement appréhendé, disparut comme les deux autres." 

Sivan voit dans les oeillets par où la mort est donnée une "allusion à l'oeil, physiquement perçant de Lyncée se dédoublant sous la forme d'un chignon ; l'un et/ou l'autre se trouvant être contenus dans le tourbillon tempétueux de l'océan Atlantique qui les fait s'échouer, se défaire, pour à nouveau se reformer, à nouveau se recentrer selon des paramètres toujours identiques et toujours différents."

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mercredi 23 juin 2021

L'homme le plus fort du monde

« Il est temps de mettre les choses au clair : les lieux tranquilles, tels et tels, ne m’ont pas seulement servi de refuge, d’asile, de cachette, de protection, de retrait, de solitude. Certes ils étaient aussi cela, dès le début. Mais ils étaient, dès le début aussi, quelque chose de fondamentalement différent ; davantage ; bien davantage. Et c’est avant tout ce fondamentalement différent, ce bien davantage qui m’ont poussé à tenter ici, les mettant par écrit, d’y apporter un peu de clarté, parcellaire comme il se doit.» 

Peter Handke, Essai sur le Lieu tranquille, Arcades, Gallimard, 2014, p. 42.

J'ai plusieurs fois évoqué ici le Lieu tranquille de Peter Handke, autre désignation plus poétique de ce que nous appelons communément toilettes, water-closets, petits coins, cabinets, gogues et autres chiottes, encore qu'il ne s'agisse pas chez Handke d'un quelconque enjolivement de la réalité. Si j'y reviens aujourd'hui, c'est que c'est là, précisément , dans le Lieu tranquille qui m'appartient, que s'origine la quasi-synchronicité que j'ai vécue le 21 juin dernier, il y a donc deux jours de cela.

Je venais juste de publier la chronique sur l'afturganga, cette rencontre Fred Vargas-John Burnside, dans les terres glaciaires, entre Norvège et Islande. Dans le Lieu tranquille qui est le mien, il y a toujours à lire, et une pile de magazines et de revues menace toujours d'écroulement sur une mince étagère de bois tendre. Un des périodiques (il s'agit de Philosophie magazine) placé sous les autres laisse juste voir la fin d'un article : "A l'issue du spectacle, seul reste cet aphorisme sibyllin : "L'homme le plus fort du monde, c'est l'homme le plus seul." Mes yeux se sont posés sur cette phrase pour une raison que j'ignore, et c'est, je le sais encore, juste après que je quitte le Lieu tranquille. Et vais reprendre L'été des noyés pour savoir par où je vais poursuivre cette exploration du livre. Car il n'y a pas de plan précis, d'itinéraire balisé, je vogue à partir des traces que j'y ai laissées : notes en marge, coups de crayon, marque-pages colorés. Je parcours donc les pages suivant la page 88 qui m'avait fourni ma précédente matière à réflexion, et soudain je tombe à la page 122 sur un dialogue entre Liv la narratrice et Martin Crosbie, et voici ce que je lis :

"Il secoua lentement la tête.
- J'ai lu Rosmersholm et celui-ci, dit-il. Je les ai achetés dans une boutique au pied d'un glacier, quelque part dans les fjords de l'Ouest. - Il attrapa le livre. - Je l'ai lu en anglais, dit-il. Maintenant, j'essaie de m'y retrouver dans la version originale. Je lis, puis j'écris les mots, et ensuite... Il ouvrit le livre aux dernières pages et le brandit, comme un comédien pendant une répétition. - Sagen er den, lut-il, ser I, at den starkeste mand i verden, det er han, som står mest alene. - Il me regarda, sans chercher à dissimuler qu'il était assez content de lui-même. Il avait un accent épouvantable. - Alors, ça signifie : "Et donc, voyez-vous, l'homme le plus fort du monde", c'est-à-dire lui, Stockmann, "est celui qui est le plus seul". Il sourit. - N'est-ce pas ?" [C'est moi qui souligne]
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Nicolas Bouchaud (Tomas Stockmann) et Agnès Sourdillon (Katrine, son épouse).

La même phrase, sibylline, déconcertante, sur laquelle j'étais passé sans m'arrêter dans mes deux premières lectures, et qui là revient, par deux fois en quelques minutes, comme pour me mettre les points sur les i. Je retourne bien sûr immédiatement au Lieu tranquille et en ressors le magazine pour relire l'article en entier (numéro d'avril 2021, p. 93). C'est la reprise d'un article antérieur écrit par Cédric Enjalbert daté du 15 mai 2019, et qui commence ainsi :

"Les dérives démocratiques dépeintes par Henrik Ibsen en 1883 dans “Un ennemi du peuple” n’ont rien perdu de leur actualité. Le metteur en scène Jean-François Sivadier en présente une adaptation vigoureuse au Théâtre de l’Odéon puis en tournée en France.

« Ce n’est pas parce qu’une chose est difficile que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elle est difficile ». Sous ce jour philosophique, Jean-François Sivadier monte Un ennemi du peuple à l’Odéon - Théâtre de l'Europe, comme un déluge dont il ne reste qu’une scène dévastée sous des trombes d’eau. 

Du texte d’Ibsen, il tire un spectacle inquiétant, en forme de noyade comique, tenu par une distribution solide dans la représentation de nos grandeurs et de nos misères : où s’arrête la modération et où commence la compromission, où la conviction et où l’orgueil ? "

Évidemment, cette métaphore de la noyade cosmique vient résonner puissamment avec le thème de la noyade chez Burnside, fatale pour Martin Crosbie justement, qui va succomber au charme de la huldra. Fabienne Darge, qui rend compte du spectacle dans le Monde du 13 mai 2019,  conclura son article de la même façon qu'Enjalbert, avec la même phrase fascinante :

"Il avait du flair, le vieil Ibsen, l’homme que la colère rendait non pas aveugle, mais lucide. A la fin, le docteur Stockmann livre sa morale énigmatique : « L’homme le plus fort au monde, c’est l’homme le plus seul. » A chacun de s’en débrouiller."

Le docteur Stockmann est interprété par Nicolas Bouchaud, acteur magnifique que j'ai eu le bonheur de découvrir ici même à Châteauroux dans son monologue Le méridien, le 16 janvier 2018, spectacle créé d'après un discours de Paul Celan. Dans cette pièce d'Ibsen, il est en somme ce qu'on nomme aujourd'hui un lanceur d'alerte : "Le docteur Stockmann [fondateur avec son frère d'un nouvel établissement de bains] découvre que les eaux thermales sont empoisonnées par une bactérie. Il a la naïveté de penser que cette découverte est une chance, qui permettra de mener les travaux nécessaires et d’éviter une catastrophe sanitaire. Naïveté, oui : car pour son frère, le préfet Stockmann, il est hors de question de laisser diffuser cette nouvelle qui ruinerait la richesse et la renommée de la ville."

Le nom de la pièce, L'ennemi du peuple, n'est pas mentionné par Burnside à la page 122, mais plus haut, à la page 69, lors d'une  rencontre précédente entre Liv et Martin Crosbie, où le motif du temps, que j'ai abordé dans l'article du 16 juin, se fait à nouveau prégnant. Il faut revenir sur ce passage à la fin duquel on découvre la pièce d'Ibsen.

"Il avait tenté de se changer les idées à l'aide du livre, et peut-être avait-il bu un verre ou deux, mais la panique montait, quelque part au fond de ses pensées - panique vis-à-vis de l'espace, panique vis-à-vis du temps. Vis-à-vis du temps, surtout. De la façon dont il se met à évoluer différemment lorsqu'on s'interrompt un moment, et que tout ralentit, jusqu'à donner l'impression qu'il peut s'arrêter n'importe quand. De la façon dont il coagule et se fige au beau milieu d'une matinée d'été, ou dans le crépuscule blanc, si bien qu'on a envie d'aller contempler une horloge, juste pour voir la grande aiguille bouger. De la façon dont cette panique ancienne s'accumule au bord des paupières - et alors, lorsque quelqu'un survient, juste au moment où tout va être gagné par la paralysie, la gratitude insensée qu'on éprouve, une gratitude qu'on s'efforce désespérément de masquer, pour ne pas avoir l'air idiot, ou dans le besoin. Et ma foi, ce jour-là, ce fut moi l'interruption et, l'espace d'un instant, je le compris, de même que je compris que, pendant quelques secondes, Martin Crosbie avait oublié jusqu'à ma présence. Ce fut seulement après avoir posé le livre, ouvert à plat de façon à garder la page, qu'il parut me voir à nouveau - et il sourit alors, d'un doux sourire comme humide, semblable aux sourires qu'on réserve aux bébés et aux animaux de compagnie capricieux. Le livre, je le remarquai, n'était pas du tout de T.S. Eliot. C'était une traduction anglaise d'Un ennemi du peuple et autres pièces d'Ibsen."

Je finirai en mentionnant une autre quasi-synchronicité qui me laisse plus que songeur. Au lendemain de ce 16 juin, où j'évoquai donc Sans soleil de Chris Marker, avec ses images islandaises prises sur l'île d'Heimaey, recouvert quelques années plus tard des cendres du volcan Eldfell entré en éruption, au lendemain de ce 16 juin donc, sortit sur Netflix la série Katla,de Baltasar Kormákur. Je ne suis pas un habitué de Netflix, mais il était trop tentant de voir ce qu'il en était.

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Katla est un volcan, situé au Sud de l’Islande, recouvert par le glacier Mýrdalsjökull. Lorsque débute la série, il est entré en éruption depuis un an mais continue de déverser un déluge de cendres. Le village de Vik a été évacué et seuls y résident encore quelques habitants et des scientifiques venus surveiller l’éruption. D'étranges réapparitions vont alors survenir, et en premier lieu une jeune femme suédoise, Gunhild, qui avait séjourné dans le village vingt ans auparavant.

J'ai donc visionné à cette heure les deux premiers épisodes, et je dois dire que je suis happé par l'histoire : la photographie grisâtre de ces paysages sublimes y est aussi pour beaucoup. On peut dire qu'on est loin ici du Lieu tranquille...


lundi 21 juin 2021

L’afturganga ne convoque jamais en vain

« L’afturganga ne convoque jamais en vain. Et son offrande conduit toujours sur un chemin ».

Fred Vargas, Temps glaciaires (Flammarion, 2015) 

John Burnside, acte trois. En ce premier jour de l'été 2021, il me paraît cohérent d'ouvrir une nouvelle chronique sur L'été des noyés, acheté à la fin de l'été 2017. Ce faux thriller enferme aussi une méditation sur l'art, à travers la figure de la mère de Liv, Angelika Rossdal, l'artiste peintre qui a choisi de se retirer dans cette île de Kvaløya, au nord de la Norvège. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir beaucoup de succès : ses tableaux sont exposés à Oslo et partout dans le monde, et elle reçoit assez fréquemment des demandes d'entretien :

"Elle n'avait vraiment aucune idée de la façon dont se donne une interview et s'en délectait - et le chroniqueur ou le critique assis en face d'elle écoutait poliment pendant aussi longtemps que nécessaire, puis regagnait son bureau et rédigeait l'article sur la belle recluse éthérée du Nord glacial qu'il avait initialement prévu d'écrire." (p. 88, c'est moi qui souligne)

Lisant ces mots en janvier 2018, je ne manquai pas d'être intrigué : c'est que je venais de lire coup sur coup deux romans policiers de Fred Vargas, Temps glaciaires et Quand sort la recluse, qui avaient été l'occasion de nombreuses coïncidences et donc de plusieurs articles.

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Il se trouve que l'histoire de Temps glaciaires se déroule en partie en Islande, et plus précisément dans une île au nord de l'Islande, Grímsey. Qui fait le pendant en quelque sorte de l'île de Heimaey, située elle au sud de la grande île, où Chris Marker, on l'a vu, tourna les premières images de Sans soleil. Que vient donc faire le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, le héros récurrent de Fred Vargas, sur cette île du cercle arctique ? Eh bien, enquêter sur la mésaventure d'un groupe de touristes pris en otage par le brouillard sur l’île du Renard, minuscule îlot tout proche de l’île de Grímsey (nous sommes donc sur l'île de l'île de l'île - une île puissance trois). Il a répondu à l'appel de l'afturganga, sorte de fantôme islandais, parce que "quand un afturganga te convoque, t'as drôlement intérêt à obéir."C'est qu'Adamsberg s'abandonne à ses intuitions, au grand dam du rationnel inspecteur Danglard.

L'afturganga est censé aussi attirer les humains dans l'au-delà, et en cela il est proche de l'autre figure mythique qui hante L'été des noyés, la huldra, qui apparaît sous les traits d'une femme irrésistiblement belle, et qui entraîne dans la mort les deux frères Sigfridsson et Martin Crosbie, en les noyant "dans les eaux froides et lisses du détroit de Malangen".

De fait, en octobre 2017, j'avais déjà établi une relation entre Sans soleil et Temps glaciaires : "Sans soleil de Chris Marker ne m'a pas retenu seulement pour le motif de l’œil, on s'en doute. De fait, dès le premier plan, la connexion était établie avec Temps glaciaires de Fred Vargas."

Pour en revenir à Angelika Rossdal, il est singulier que son mode de préparation à l'advenue du tableau soit si proche de la méthode d'investigation d'Adamsberg.

"C'était ainsi qu'elle avait décrit son activité, un jour, à une femme venue en voiture de Tromsø afin de l'interviewer pour le journal local. Mère s'était donné un mal incroyable pour expliquer tout cela, le fait qu'il s'agissait plus d'écouter que de regarder, que tout reposait sur l'attente, dans un état de préparation extrême, du moment où arriverait le tableau, et combien ç'avait été dur pour elle d'apprendre à ne pas penser, ne pas choisir, ne pas prendre de décisions à propos de ce qu'elle était en train de faire." (pp. 108-109)

"Adamsberg s'arrêta pile au milieu du trottoir, carnet toujours en main, immobile. Cette fois, ne pas bouger. Une particule de neige, une bulle, une "proto-pensée", venait vers lui. Il reconnaissait le frôlement léger de cette lente ascension, il savait qu'il ne devait pas un seul mouvement risquant de l'effrayer, s'il voulait avoir la chance de voir émerger son visage.
Parfois l'attente durait peu. Cette fois, elle lui parut très longue. Et elle le fut. C'était une lourde bulle, maladroite peut-être, sachant mal se mouvoir, trouver la force de s'élever sous l'eau. Les passants évitaient cet homme immobile ou le heurtaient sans le vouloir, et peu importe. Il ne fallait à aucun prix les regarder, ni esquisser un geste ni murmurer un mot. Pétrifié, il attendait.
Brutale, la bulle éclata en surface et lui fit lâcher son carnet. Il le ramassa, chercha un stylo et nota d'une écriture chancelante : Le mâle oiseau de la nuit." (p. 444)

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Vinteraften, Harald Solhberg (1909), le peintre aimé d'Angelika Rossdal



mercredi 16 juin 2021

Quelque part dans le soleil des années 1960

"La lenteur modifie le trajet de ce monde en imposant des temps désynchronisés, en destituant le Temps des maîtres C'est en se démultipliant en des lenteurs spécifiques qu'elle exprime le temps des choses, des entités naturelles, le temps des êtres, leur durée propre, au lieu que les choses et les êtres se trouvent capturés dans les filets d'un temps prométhéen. Au temps anthropocentrique s'oppose la texture courbe des temps enchevêtrés, humains et autres qu'humains. C'est de ces temps retrouvés, de ces cheminements sur les traces de temps hétérogènes, irréductibles au temps chronologique, que se tissent des commencements."

Geneviève Azam, Retisser la toile des temps, Socialter, Hors-Série "Libérer le temps", 2021, p. 9.

C'est ainsi que se termine l'article de l'économiste Geneviève Azam, promue rédactrice en chef le temps d'un numéro hors-série de la revue Socialter. A la même période, j'étais plongé dans L'été des noyés de John Burnside, et un passage du livre vint soudain entrer en collision avec la réflexion sur le temps qu'elle portait à l'orée de ce hors-série :

"Non : Kvaløya, Tromsø, Sommarøy, Hillesøy... voilà quels sont, pour moi, les vrais lieux, les endroits familiers. [...] Le temps a quelque chose de différent ici, les vieilles histoires persistent, incrustées dans le bois des hangars à bateaux et des quais du ferry, le temps dérive et sombre dans les herbes estivales et les épilobes qui tapissent le bord des routes. Il suffit de choisir le bon jour, la bonne météo, et on tombe sur un lieu caché dans la lumière matinale où le temps s'est arrêté bien avant notre naissance. Ou bien on bifurque pour prendre quelque étroit sentier à travers prés et on arrive à la contrée secrète que ces noms décrivent, quelque part dans le soleil des années 1960. Le temps existe encore, bien sûr - il est là-bas, dans le monde où vivent les autres, mais ce n'est qu'un concept. Purement théorique. Là-bas, dans le monde actif, l'heure tourne, mais nous sommes quasiment seules sur notre île Baleine et, que ce soit la nuit blanche ou l'obscurité hivernale, il n'y a pas grand chose qui trahisse le tic-tac des pendules." (pp. 33-34)
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Cette vision d'un temps échappant au temps des horloges m'a aussitôt évoqué le poète André Hardellet dont l'idée fixe était bien cette sortie hors du temps commun. La phrase que j'ai soulignée ici, j'en retrouve une variation étonnamment proche dans une citation du Chardonneret de Donna Tartt dans ce même article de décembre 2017 mis en lien : le jeune personnage principal, Theo Decker,  vient de traverser le continent américain avec les bus Greyhound. Fuyant Las Vegas après la mort de son père, il arrive un soir à New York, à la gare routière de Port Authority, brûlant de fièvre. Il entreprend néanmoins de marcher jusqu'à Central Park South, un lieu autrefois familier :

"Les odeurs, les ombres, même les troncs tachetés et pâles des platanes me rendaient heureux, pourtant c'était comme si je voyais un autre parc en dessous de celui qui était visible, une cartographie du passé, un parc fantôme assombri de souvenirs, de sorties scolaires et de visites au zoo reléguées si loin dans ma mémoire. J'ai marché le long du trottoir du côté qui donnait sur la 5ème Avenue, jetant un coup d’œil, les sentiers étaient ombragés par des arbres avec le halo des réverbères, arbres mystérieux et accueillants comme les bois dans Le Monde de Narnia. Si je bifurquais et marchais le long de l'un de ces chemins éclairés, est-ce que je ressortirais  dans une année différente, peut-être même dans un avenir différent où ma mère, tout juste sortie du travail, m'attendrait légèrement décoiffée par le vent sur le banc (notre banc) à côté de l'étang : elle rangerait son téléphone portable et se lèverait pour m'embrasser : Bonjour, mon poussin, c'était comment tes cours, qu'est-ce que tu veux manger ce soir ?" [C'est moi qui souligne]

Mais à peine ai-je retranscrit ici cet extrait de ce Chardonneret, que j'avais abordé à reculons et qui m'avait ensuite si passionné, que j'ai envie de dire, comme Frédéric Boyer, dans Le lièvre, mes amis, mes amis, pardonnez-moi, mais voici qu'une autre image s'impose à moi, ce soleil des années 1960, ces chemins éclairés, irrésistiblement me conduisent à Sans soleil, le grand film de Chris Marker, somptueuse méditation sur le temps et le souvenir. Film qui s'ouvre sur l'image de trois enfants sur une route d'Islande en 1965, dont Marker dit (pour être précis, c'est Sandor Krasna, un caméraman free-lance qui est censé s'exprimer dans une lettre dite en voix off par une femme inconnue - on entrevoit déjà par là la vertigineuse complexité du film)  qu’elle est pour lui une parfaite image du bonheur, mais qu’il avait essayé plusieurs fois en vain de l'associer à d'autres images.

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L'Islande, ce n'est pas la Norvège bien sûr, mais c'est encore le Nord, ce qui nous hante, dit Robert Macfarlane en sous-titre de sa troisième partie. Marker revient plus tard sur cette première image des enfants islandais. Et la voix off précise que ce plan a été pris lors d’un voyage sur l'île de Heimaey* en 1965. Suivent alors des images tournées par Haroun Tazieff au même endroit en janvier 1973 : "Le volcan de l’île s’était réveillé. J’ai regardé ces images, et c’était comme si toute l’année 65 venait de se recouvrir de cendres." [Le passage en question se situe à 1 : 35 : 50]


Cette éruption est racontée dans le livre de l'anthropologue islandais Gísli Pálsson, Ma maison au pied d’un volcan (Gaïa Editions, janvier 2020). Enfant du pays, il étudiait à l’étranger à ce moment-là mais  "il en a minutieusement reconstitué la trame, explique Jean-Pierre Tuquoi dans Reporterre, qu’il insère dans un récit plus large qui donne à voir la vie dans ce coin d’Islande en marge de l’Europe. « Ce sont les pierres et le magma qui ont donné forme à mon existence », écrit-il. Un volcan inactif depuis sept mille ans, le Eldfell (littéralement "montagne de feu") s'est réveillé. "Dans le village, poursuit Tuquoi, tout le monde est pris de court. Des sismographes ont bien été installés mais, en nombre insuffisant, ils n’ont rien signalé d’anormal." La majorité des 5000 habitants de l'île sont évacués, un seul homme décèdera, asphyxié par les gaz volcaniques. Un tiers des maisons seront détruites dont la demeure familiale de Pálsson, mais les 47 énormes pompes déversant de l'eau de mer sur les coulées de lave parviendront à la figer avant qu'elle n'obstrue le port, vital pour l'économie insulaire. Il est amusant, si l'on peut dire, de lire (Tuquoi toujours) que des "vulcanologues réputés se sont manifestés pour donner leur avis sur ce qu’il convenait de faire ou de ne pas faire, dont le français Haroun Tazieff, qui en l’occurrence n’a pas fait preuve d’un grand discernement." L'article de Reporterre finit par cet avertissement :

"Peut-être faut-il voir dans cet évènement microscopique que fut à l’échelle planétaire l’éruption du volcan un avant-goût de ce qui attend l’humanité avec le changement climatique ? Gísli Pálsson en est convaincu. « Si l’éruption avait continué, les conséquences auraient été très différentes. Tous les efforts entrepris pour préserver la ville et le port auraient pu être réduits à néant. Il en va de même, conclut l’auteur, de nos tentatives pour sauver la planète : si nous ne prenons pas le problème à bras-le-corps (et en particulier le changement climatique), les jours de la Terre telle que nous la connaissons sont comptés. »"

"Il suffisait donc d'attendre, commente Sandor Krasna, et la planète mettait elle-même en scène le travail du Temps. J'ai revu ce qui avait été ma fenêtre, j'ai vu émerger des toitures et des balcons familiers, les balises des promenades que je faisais tous les jours jusqu'à la falaise où j'avais rencontré les enfants."

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Robert Macfarlane, dans son périple sur les îles Lofoten, découvre le village de Refsvika, dont les habitants, furent comme ceux de Heimaey "déplacés", entre 1949 et 1951, dans de plus gros villages de la côte norvégienne. Les maisons ont alors été démolies, les pierres et le bois de charpente transportés par bateau pour construire de nouvelles maisons. L'écrivain contemple les vestiges en essayant d'imaginer l'endurance des gens qui ont habité cet endroit hostile, si longtemps et avec si peu de ressources :

"La baie elle-même est entourée de gros sable coquillier blanc, moucheté de fragments de buccins et de moules, jonchés de déchets humains. Une tête de poupée, deux brosses à dents, des fragments de bouteille en plastique, des récipients, des écheveaux de corde bleue, des hameçons rouillés pris dans un enchevêtrement  de fils de nylon, du varech emmêlé dans des filets de pêche.
Je repense à ce que m'a dit un jour une archéologue, à Oslo, au sujet du temps profond : Le temps n'est pas profond, il est déjà autour de nous en permanence. Le passé nous hante, il occupe notre espace, non tant sous forme de strates que sous forme de sédiments à la dérive. En ce lieu, tout cela me semble juste. C'est nous qui hantons le passé, nous sommes son fantôme." (p. 293)"

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Refsvika (1939)

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* La réalisatrice Sólveig Anspach est née elle aussi à Heimaey, le 8 décembre 1960, c'est-à-dire dix jours après moi, ce qui en fait presque une jumelle cosmique, Sagittarienne malheureusement décédée d'un cancer récidiviste en 2015. 

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Sólveig Anspach par Anna Rouker - 1986

Dans son dernier film, L'Effet aquatique, Solveig Anspach filme, écrit Thomas Sotinel dans Le Monde, les gens et les lieux qu’elle aime :  "Elle a vécu à Montreuil ; l’Islande est le pays de sa mère. La cinéaste y a situé un drame, Stormy Weather (2003), et une comédie, Back Soon (2007), tous deux interprétés par une poétesse islandaise, Didda Jonsdottir (que l’on voyait aussi dans Queen of Montreuil). On la retrouve dans L’Effet aquatique en édile de Reykjavik, chargée d’accueillir le congrès des maîtres-nageurs." Elle a réalisé également plusieurs documentaires, dont l'un sur son île natale intitulé Vestmannaeyjar, dont le synopsis est tout simplement : "Dans une petite île d'Islande, quinze ans après une éruption volcanique, les habitants racontent les faits et leurs rêves prémonitoires quant à l'événement." On peut le visionner sur YouTube (mais il est dommage que les propos des Islandais ne soient pas traduits):


 




jeudi 11 février 2021

Toute la mémoire du monde

Après avoir découvert le recueil de citations de remue.net, où cohabitaient de façon pour moi étonnante, dans l'orbe de ces lieux fascinants que sont les bibliothèques, ces écrivains que je traquais depuis plusieurs semaines, un autre nom s'imposa à moi. Il n'était pas au nombre des cités, mais Chantal Thomas l'avait déjà désigné dans son ouvrage, regrettant son "sable triste". Lui, dont le sable, curieusement, est contenu dans le nom même : (Winfried Georg) Sebald. Et dont il me souvint tout à coup que la bibliothèque, et pas n'importe laquelle, la Bibliothèque nationale de France, tient une place considérable à la fin de son dernier roman, ce chef d’œuvre qu'est Austerlitz.

Je m'y suis très vite replongé, comme mû par une sorte d'urgence, celle qui me pousse à publier presque chaque jour en ce mois de février, écrivant au fil de la plume, ne sachant pas trop bien chaque fois où je vais atterrir, jouissant aussi de cette improvisation continue, qui m'entraîne en des lieux parfois insoupçonnés, me surprenant moi-même.

Il me faut quand même préciser tout d'abord, pour le lecteur qui n'aurait pas eu encore le loisir, la chance ou l'occasion de lire Sebald, qu'Austerlitz, dans ce roman, ne désigne pas le lieu, ni la bataille, mais un personnage, Jacques Austerlitz, "hanté par une appréhension obscure, lancé dans la recherche de ses origines", comme nous le dit la quatrième de couverture de l'édition Folio que je consulte ici. Mais, comme rien n'est simple chez Sebald, le lieu aussi, Austerlitz, la gare, le quartier, intervient aussi, précisément dans cette partie terminale du roman. On verra comment.

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Tout commence à la page 345, où le narrateur dit recevoir une carte postale d'Austerlitz avec sa nouvelle adresse à Paris (6, rue des Cinq-Diamants, dans le 13ème arrondissement), "ce qui, je le savais, était une invitation à venir lui rendre visite dès que possible". Il arrive donc à la gare du Nord, dans un Paris asséché par la canicule, et rejoint Austerlitz au bistro Le Havane, sur le boulevard Auguste-Blanqui, non loin de la station de métro Glacière. Un grand écran de télévision diffuse alors des images des incendies gigantesques ravageant alors l'Indonésie : "Un moment nous regardâmes tous deux le spectacle de cette catastrophe qui se déroulait à l'autre bout du monde avant qu'Austerlitz, sans préambule, ne commence à se raconter." Il n'est pas de détail sans importance chez Sebald : la catastrophe, déjà en germe dans la canicule parisienne, se donne à voir par l'image et annonce celle à venir, ou plutôt faut-il dire celle qui a déjà eu lieu, et qui détermine la quête du personnage principal. S'il a pris pension dans le 13ème arrondissement, c'est en souvenir de son père, Maximilian Aychenwald, dont la dernière adresse avant sa disparition était rue Barrault. Ce n'est pas la première fois qu'il vient à Paris, y ayant loué une chambre, en novembre 1958, "chez une dame d'un certain âge, presque diaphane, nommée Amélie Cerf, au numéro 6 de la rue Émile Zola, à quelques pas du pont Mirabeau dont je vois parfois, encore aujourd'hui, dans mes rêves angoissés, la masse de béton informe." En semaine, raconte-t-il encore, il allait tous les jours à la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, "où je restais assis jusqu'au soir à ma place, en muette solidarité avec les nombreux autres travailleurs de l'esprit, perdu dans les minuscules notes en bas de page des livres que je consultais, dans les ouvrages que je trouvais mentionnés dans ces notes et dans les annotations de ceux-ci, et ainsi de suite, remontant toujours en arrière, depuis la description scientifique de la réalité jusqu'aux détails les plus saugrenus, dans une sorte de constante régression qui se concrétisa sous la forme bientôt totalement absconse des notes de plus en plus foisonnantes, de plus en plus hétéroclites que je prenais." Cette phrase vertigineuse me donna aussitôt à penser au "A" de Louis Zukofsky dont j'ai parlé dans la chronique précédente, et dont Philippe Lançon termine la recension en précisant qu'il est, "à l'image du cerveau, un tissu de ramifications sans fin." Un autre souvenir, plus personnel, s'y ajouta : la visite de la bibliothèque de Tours avec mes camarades du groupe Baxter, à la découverte des anciens catalogues sur rouleaux toujours visibles.

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Que la Bibliothèque soit une sorte d'entité vivante, aux parties interdépendantes, est une idée développée par Sebald un peu plus loin :

"Un jour, plus tard, j'ai vu dans un film documentaire en noir et blanc sur la vie de la Bibliothèque nationale les messages circuler à grande vitesse par courrier pneumatique entre les salles de lecture et les réserves, le long de trajets nerveux, pour ainsi dire, et j'ai constaté que la communauté des chercheurs reliés à l'appareil de le Bibliothèque forme un organisme extrêmement compliqué, sans cesse en évolution, consommant comme aliment des myriades de mots qui lui permettent de générer à son tour des myriades de mots. Je me rappelle que ce film que je n'ai vu qu'une seule fois mais qui, dans mon imagination, est devenu de plus en plus fantastique et monstrueux, était signé d'Alain Resnais et intitulé Toute la mémoire du monde."

Ce film, tourné en 1956, je ne l'avais jamais vu, et je l'ai cherché immédiatement, vous pensez bien. Il se trouve qu'il est disponible sur You Tube. Il faut absolument le visionner, c'est une sorte, là aussi, de chef d’œuvre. 


L'atmosphère créée par les mouvements de caméra, les travellings incessants, la voix grave du narrateur, Jacques Daumesnil (qui doublera le Chaplin de Monsieur Verdoux) et l'extraordinaire musique (composée par Maurice Jarre avec une direction d'orchestre de Georges Delerue) confine au fantastique. On ne s'étonne pas de voir Chris Marker au générique : certains plans pourraient facilement trouver place dans La Jetée (1962). On jurerait que Marc-Antoine Mathieu y a trouvé matière aux rêves de Julius-Corentin Acquefacques.

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Resnais développe dès le départ la métaphore de la forteresse associée à la peur, celle d'oublier. Et pour se repérer dans cette "citadelle silencieuse", la nécessité est d'établir des listes, des inventaires, des catalogues.

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On y suit le trajet d'un livre, depuis son dépôt légal jusqu'à son placement dans les rayonnages, au sein d'un extraordinaire labyrinthe de salles, d'allées et de couloirs.

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Dans l'évocation des trésors de la Bibliothèque, le film fait la part belle aux œuvres fortes, saisissantes, parfois chargées d'horreur, comme pour bien accentuer ce caractère décidément presque irréel qui le distingue absolument du documentaire lambda auquel on pourrait s'attendre pour la découverte d'un bâtiment comme celui-ci.

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La conservation de tout cela nécessite une surveillance constante : "coûte que coûte, dit le Narrateur, il faut faire échec à la destruction". Une telle phrase ne peut que résonner très fort dans l'imaginaire sebaldien, obsédé justement par la ruine et le naufrage.

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Résonne aussi puissamment dans notre psyché d'aujourd'hui ce plan où l'on voit le livre se faire vacciner. La bibliothèque est le lieu, est-il affirmé, "d'une lente bataille contre la mort"

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Et puis voici le moment évoqué par Austerlitz, le courrier pneumatique, les messages qui fusent à travers le dédale des magasins.

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Enfin, nous suivons le livre qui parvient jusqu'à la salle Labrousse, où l'attend le lecteur, le chercheur, et le commentaire se fait lyrique, parlant de cet ici "qui préfigure l'instant où toutes les énigmes seront résolues, un temps où cet univers, et quelques autres, nous livrent leurs clés, et cela simplement parce que ces lecteurs, assis devant leurs morceaux de mémoire universelle, auront mis bout à bout les fragments d'un même secret, et qui a peut-être un très beau nom, et qui s'appelle le "bonheur"."

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Un final bien surprenant parce que le film montre à l'évidence tout autre chose que du bonheur. Les employés y déambulent comme des gardiens de prison, graves et solennels. Et l'on comprend que Sebald qui assurément, comme Austerlitz, a vu le film, en ait gardé une empreinte "monstrueuse".

L'incursion dans le labyrinthe n'a fait que commencer.

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Bibliothèque municipale de Tours, entrée


samedi 11 avril 2020

Ricordarsi del tempo felice (ancora una volta)

C'est par Twitter qu'arrivent une nouvelle fois les mauvaises nouvelles.

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J'avais évoqué ici dans Alluvions  Hélène Châtelain. Une seule et unique fois : à l'occasion d'un billet sur une autre femme merveilleuse, Franca Madonia, qui fut le grand amour de Louis Althusser. J'avais mis en parallèle une photo de Franca datée de 1962, avec un photogramme de La Jetée de Chris Marker, tourné la même année.

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La Jetée , court métrage immense que j'avais encore eu le plaisir de mentionner tout récemment dans Fixer-les-vertiges, à travers un beau numéro de Blow Up de Luc Lagier, où celui-ci montrait les liens plus qu'étroits - on devrait dire consubstantiels -, avec le Vertigo de Hitchcock.

Entre autres choses, Lagier montrait comment Marker jouait avec l'image de Madeleine (Kim Novak), cette image hypnotique que le voyageur du Temps (Davos Hanich) va rejoindre à travers l'image de la jeune femme incarnée par Hélène Châtelain :

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"Même cadrage, même profil droit, même coiffure, et même charme ensorceleur que l'apparition de Madeleine dans Vertigo." Le personnage, dit Luc Lagier, a trouvé la porte d'entrée vers le film d'Hitchcock, et on va donc le revoir à la 13ème minute entré dans le plan. C'est comme s'il avait pris la place de James Stewart.

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Et je retombe pratiquement sur le photogramme que j'avais choisi pour l'article de 2017. Cette image du couple au devenir tragique.

De Franca à Hélène, d'Hélène à Madeleine, c'est ainsi que s'enroule la spirale du vertige.

Ajout à 23 h 34 : La page Facebook de Blow Up, qui s'est affichée sur ma page d'accueil sans que j'aille la chercher volontairement,  rend hommage à Hélène Châtelain. Le même photogramme de La Jetée a été choisi pour cela. Puissance magnétique de ce profil.

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lundi 14 janvier 2019

Il parle Vrai, celui qui dit l'Ombre

"Cette obscure clarté qui tombe des étoiles"
Pierre Corneille (Le Cid, IV, 3)
L'oxymore est cette figure de style qui assemble deux termes contradictoires, deux termes qui normalement devraient se repousser l'un l'autre. C'est un défi au bon sens, une subversion des évidences. Un autre exemple en est le sous-titre du Shakespeare d'Eugène Green : ou la lumière des ombres. Comment les ombres peuvent-elles prétendre à la lumière ? N'en sont-elles pas l'exact contraire ? L'auteur va plus loin, il écrit que le théâtre de Shakespeare se situe au début d'une époque que l'on nomme le baroque, et que l'essence de cette époque est précisément un oxymore, "où le développement de la mentalité rationnelle, avec un modèle mécanique de l'univers, côtoyait dans les esprits une foi en Dieu comme réalité suprême, non plus visible dans sa création, mais caché." Oxymore aussi, selon Green, la langue même du poète, cet anglais qui n'était à l'origine qu'un créole saxo-normand, et oxymore encore sa personnalité complexe associant "un artiste exigeant et un homme d'affaires pragmatique, exerçant ses deux facettes de lui-même sur le même terrain."

L'Angleterre, comme toute l'Europe, vivait à la charnière du XVIe et du XVIIe siècle une crise spirituelle qui se traduisit de diverses manières, Green cite "l'athéisme matérialiste de quelques esprits forts, la spiritualité "monadiste" de Giordano Bruno, ou l'intégrisme doctrinaire des puritains", mais il ajoute que "la réponse la plus générale, et qui est responsable de la plupart des œuvres que nous a léguées cette civilisation, c'était d'accepter de vivre un oxymore où, d'une part, on continuait à rendre le monde naturel indépendant de toute force extérieure à ses lois, mais où, d'autre part, à travers une recherche spirituelle et mystique, on traquait des signes de Dieu, caché sous les apparences du monde". [C'est moi qui souligne]

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Quelques jours après avoir vu ce film magnifique, La Sapienza, j'ai ressorti le jour de Noël - reprise chrétienne de la fête solsticiale d'hiver où dans la nuit la plus longue de l'année surgit la promesse de l'aube (ce pourquoi la messe est dite à minuit car c'est au cœur de la nuit, au plus profond de l'ombre, que germe la lumière nouvelle) - ressorti, disais-je, d'une étagère de livres en attente, deux ouvrages qui s'y trouvaient côte à côte, compagnons de poussière et de silence. Cela m'apparaissait comme une nécessité. Le premier était une méditation scientifique de Jean-Claude Ameisen, Dans la lumière et les ombres, dont le titre, et le tableau de Turner de la couverture, disent déjà la proximité thématique avec la pensée de Green ; le second était une autre méditation, artistique celle-ci, sur la vie et l’œuvre du grand peintre Nicolas de Staël : Le Vertige et la Foi de Stéphane Lambert. Trois citations ouvraient chacun de ces volumes, et chaque fois la troisième citation était de Paul Celan, sur lequel je me suis un peu penché en janvier de l'année dernière, à l'occasion de la lecture du livre d'Edmund de Waal sur l'histoire de la porcelaine et la venue presque dans le même temps du comédien Nicolas Bouchaud avec son spectacle sur Le Méridien. D'ailleurs la citation choisie par Stéphane Lambert est issue du Méridien : "Celui dont l'art obsède le regard, et la pensée, jamais ne garde conscience de soi. L'art déporte le Moi au plus loin." La citation d'Ameisen est, elle, extraite de Von Schwelle zu Schwelle, 1955 :

Parle aussi toi,
parle en dernier
dis ta Parole.

Parle -
Mais ne sépare pas le Non du Oui.
Donne à ta parole aussi le Sens :
donne-lui l'Ombre.

Regarde tout autour :
vois, comme cela devient vivant à la ronde -
Auprès de la Mort ! Vivant !
Il parle Vrai, celui qui dit l'Ombre.
"Parle - Mais ne sépare pas le Non du Oui." N'est-ce pas l'oxymore qui se trame ici encore ? Ce duo-duel de la lumière et de l'ombre, ne le retrouvai-je pas à la page 49 de l'essai de Lambert, lorsque celui-ci aborde la période marocaine de Nicolas de Staël ?
"La lune jetait son éclat feutré dans la nuit. Depuis le Maroc - la révélation du Maroc ! l'illumination marocaine ! - il avait traqué la lumière dans les moindres recoins où elle allait se cacher. Il l'avait poursuivie dans l'ombre, là où elle  donnait à la couleur une autre coloration. La lumière qui éclairait sombrement son esprit en cette nuit de cogitation, il avait essayé d'en saisir la juste réverbération comme s'il s'était appliqué à recueillir le feu caché dans l'obscurité. Comme ceux qui avaient peint au fond des grottes en sachant que l'autre lumière, à l'extérieur, celle qui tombait du ciel, était l'ombre de Dieu et qu'il ne fallait pas y toucher sous peine de se brûler les yeux !"
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Un peu plus loin, page 80, on retrouvera explicitement cette oxymorique "lumière de l'ombre", avec le Maroc toujours à l'arrière-fond :
"Ce ciel allait brutalement se refermer au-dessus de lui, image obscurcie se confondant avec celle de la mer dans la nuit, surface sombre où onduleraient faiblement les reflets de la lune à la manière d'une berceuse pour endormir les enfants. Mais avant d'en arriver là, calfeutré dans sa tour, il aurait fini par atteindre cette fameuse lumière de l'ombre, équilibre du jour et de la nuit (point de contact entre la vie et la mort, atmosphère matricielle dont on en sait dire encore si elle aboutira à l'enfantement ou à la disparition), dont il avait tant rêvé lorsque, à vingt ans, il avait séjourné de longs mois au Maroc afin d'y faire l'apprentissage  sur le vif du dessin et de la couleur." [C'est moi qui souligne]*
Et il semblait que chaque jour apportait maintenant son présent de clarté : le lendemain, reprenant une énième fois ce vieux 10/18 de Guy-René Doumayrou, Géographie sidérale, qui m'accompagne depuis bientôt trente-neuf ans, depuis que j'en ai fait l'acquisition sur les trottoirs de la brocante de l'avenue des Marins, je lis page 13, placée sous le titre VOIR EMOUVOIR, ce paragraphe qui n'a gagné que plus d'actualité encore à l'heure du réchauffement climatique et de l'effondrement de la biodiversité :
"Soleil d'une lucidité qui l'oblige à fouiller l'au-delà des apparences, l'homme debout ne se lasse point, en dépit des balancelles du progrès, de poursuivre les horizons terrestres. Et au fond de toutes les satisfactions, le gouffre d'une incompréhensible lumière d'ombre le maintient impitoyablement en alerte ; or voici que se creusent les houles de la plus tragique détresse parce qu'on a voulu égarer cette longue quête sur les plages fétides de la réplétion, et encore n'est-ce rien. Mortelle, excusez du peu : la civilisation se découvre enfin nuisible. Elle s'aperçoit que pour avoir trop pétri la terre à ses menus plaisirs elle en a perdu l'amitié, et que le pire peut advenir." [C'est moi qui souligne]
De même, reprenant ma lecture, décidément bien erratique, de l'essai de Frances A. Yates sur L'art de la mémoire, je ne pouvais pas ne pas voir comme une nouvelle pierre ajoutée à l'édifice ce chapitre sur Le secret des "Ombres" de Giordano Bruno. Ce livre, De umbris idearum, parut à Paris en 1582 où il fut dédié à Henri III : "(..) Les Ombres, écrit Yates, descendent clairement du Théâtre hermétique de la Mémoire que Camillo avait montré à François 1er, grand-père du roi au pouvoir."

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Curieusement (mais on pourrait tout aussi bien dire "logiquement"), c'est sur le site consacré à Chris Marker que j'ai retrouvé ce schéma du système de mémoire de Giordano Bruno (correspondant à la planche 11 du livre de Frances A. Yates). Souvenons-nous que c'est à partir d'un texte de Marker que s'est mis en route une série d'articles sur l'art de la mémoire
Je n'ai pas trouvé de meilleur résumé de la complexe tentative de Bruno que celui donné sur un blog justement intitulé lombredesidées, rédigé par un anonyme qui se surnomme l'Ombre :
"Dans ce livre à la forme étrange, il livre une méthode pour mettre en ordre ses souvenirs afin d’atteindre la divinité. Il lui suffit pour cela de combiner l’ars memoriae des Anciens avec les roues combinatoires de Raymond Lulle ; d’articuler une théorie des images mnémotechniques et une théorie de l’infini mécanique. Pour Bruno, les Idées sont les étoiles qui brillent au firmament. L’homme ne peut les atteindre, ni se les approprier ; il doit se contenter de leurs images, c'est-à-dire pour Bruno de leurs ombres. Cette ombre portée, ce reflet de la pensée, s’incarne dans une image qui la synthétise. Il suffit alors de placer ces images sur des cercles concentriques qui tournent les uns dans les autres pour mettre en relation les idées entre elles, former des combinaisons nouvelles, créer des rapports inattendus entre les choses. Les cercles combinatoires contiennent en puissance la totalité des pensées possibles ; en les faisant jouer, on peut suivre des filiations secrètes entre les images de notre esprit, et finalement ressaisir notre mémoire en une unité immense qui se confond avec le cosmos."[C'est moi qui souligne]

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G. Bruno, De umbris idearum, 1582, Roues de mémoire


En passant nous avons renoué avec Raymond Lulle, apparu dans l'article sur La Sapienza. Lulle dont nous savons l'intérêt que lui porte Eugène Green. Mais ce n'est pas hasard non plus si l'on retrouve Giordano Bruno dans Le Pont des Arts. C'est Pascal qui offre à son amie, l'étudiante en philosophie, un exemplaire de Des fureurs héroïques.

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Dans la présentation réalisée par Les Belles Lettres, chez qui le volume est édité, la citation liminaire témoigne d'une langue charnelle et torrentielle qui me  donne furieusement (c'est bien le mot approprié) envie de découvrir plus avant l’œuvre d'un homme dont l'on se contente le plus souvent d'évoquer la biographie.
 « Voici tracé sur le papier, imprimé dans les livres, placé devant les yeux et entonné aux oreilles un bruit, un fracas, un vacarme d'allégories, d'emblèmes, de devises, d'épîtres, de sonnets, d'épigrammes, de volumes, de prolixes dossiers, de sueurs d'agonie, de vies consumées, le tout accompagné de cris à assourdir les astres ; de lamentations dont les échos retentissent jusqu'aux antres infernaux, de tortures qui frappent de stupeur les âmes vivantes, de soupirs qui font s'évanouir de compassion les dieux immortels, et tout cela pour ces yeux, pour ces joues, pour ce buste, pour ce blanc et pour ce vermeil, pour cette langue, ces dents, ces lèvres, ces cheveux, ce vêtement, ce manteau, ce gant, cette chaussure, cette pantoufle, cette réserve, cette risette, cette petite moue, cette fenêtre veuve, ce soleil éclipsé, ce remue-ménage, ce dégoût, cette puanteur, ce sépulcre, cette latrine, ces menstrues, cette charogne, cette fièvre quarte, ce déni de justice, ce tort extrême de la nature, laquelle par l'apparence d'une surface, par une ombre, un fantôme, un enchantement circéen mis au service de la génération, nous donne l'illusion trompeuse de la beauté. »
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* Nicolas de Staël, dans une lettre envoyée de Marrakech à Emmanuel Fricero : "je veux rester longtemps parti ou mieux, ne plus m'arrêter de travailler". Ce qui attire le commentaire suivant de Guitemie Maldonado dans son très bel ouvrage Nicolas de Staël (Citadelles et Mazenod, 2015) : "Comme si travail et mouvement étaient devenus également nécessaires à celui qui souhaite, par leur association et dans le bel oxymore "rester parti", s'inventer une position qui, il faut bien l'admettre, a toutes les apparences de l'intenable."