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mardi 26 juillet 2022

Je me jetai à genoux au point H

"L'échelle, écrit Anouchka Vasak, - escalier, estrade, scala, strada - alerte sur un dispositif subjectif déterminant chez Stendhal. 1797 est peut-être le moment où il se cristallise, comme en témoignent les petits dessins du tableau de l'école centrale." (1797, Pour une histoire météore, p. 352)

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Stendhal au tableau de M. Dupuy (A : Ardoise). Source : Stendhal, ville de Grenoble, Bibliothèque municipale, Vie de Henry Brulard, volume 2


Pour explorer ce motif des échelles, l'historienne choisit de partir du lieu-dit Les Echelles, en Savoie, où Henri Beyle/Stendhal vécut "quelques jours d'intense bonheur, en 1790, année de la mort de sa mère, ou 1791- voilà qui change tout, mais de la mère dans cette excursion aux Echelles, il n'est pas question." Elle montre combien l'échelle, "concrète, encombrante, est présente dans Le Rouge et le Noir, et à plusieurs reprises." Au nombre des exemples, la "grande échelle du jardinier" qui permettra à Julien Sorel de monter jusqu'à la chambre de Mathilde de La Mole. L'échelle serait-elle un symbole, au sens d'"incarnation d'une idée abstraite" ? Et, selon cette perspective, serait-elle "un symbole du désir et de la jouissance stendhalienne" ?
Elle propose plutôt de revenir à ce souvenir d'enfance des Echelles - raconté dans la Vie de Henry Brulard, l'autobiographie inachevée -, moment de jouissance suprême, "bonheur subit, complet, parfait", au point qu'Henri (Beyle/Brulard) peine à le raconter : "La difficulté, le regret profond de mal peindre et de gâter un souvenir céleste où le sujet surpasse trop le disant me donne une véritable peine au lieu du plaisir d'écrire." Qu'est-ce qui provoque un tel bonheur ? Eh bien, c'est tout d'abord que le voyage, qui dure alors sept heures, fait disparaître à jamais la tante abhorrée, Séraphie, le père détesté, Chérubin (quels noms pour ces mauvais anges !), "le rudiment, le maître de latin, la triste maison Gagnon de Grenoble, la bien autrement triste maison de la rue des Vieux-Jésuites." Et puis, en positif, il y a la tante, Camille Poncet, "la bonté et la gaieté même", "l'objet du plus ardent désir" depuis que le jeune Henri avait entrevu un instant, un an ou deux avant ce voyage, "sa peau blanche à deux doigts au-dessus du genou comme elle descendait de notre charrette couverte."

A ce chapitre succède le chapitre 14, "Mort du pauvre Lambert", Lambert, valet de chambre de son grand-père, "garçon fort intelligent", qu'il considère comme son ami et auquel il disait tout. En cueillant une feuille du mûrier sur lequel il élevait des vers à soie, il tomba et c'est sur une échelle qu'on rapporta son corps. Soigné "comme un fils" par le grand-père, il décède malgré tout au bout de trois jours.
"Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la mort.
L'arrachement produit par la mort de ma mère avait été de la folie où il entrait à ce qu'il me semble beaucoup d'amour. La douleur de la mort de Lambert fut de la douleur comme je l'ai éprouvée tout le reste de ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation."

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Dessin du « Lieu ou Lambert sciait les bûches » (L) et du point « H » d’où Henry se donne « des paroxysmes de douleur » en se souvenant de l’ami perdu. La bûche, la lame et la corde de la scie sont à voir sur la droite. Source : Stendhal, ville de Grenoble, Bibliothèque municipale, Vie de Henry Brulard, volume 1 — R.299 (1) Rés.


C'est encore au point H que se rend Henri quand on annonce la mort de Séraphie, la tante honnie :

"Un soir d'hiver, ce me semble, j'étais dans la cuisine vers les sept heures du soir, au point H vis-à-vis l'armoire de Marion. Quelqu'un vient me dire : "Elle est passée." Je me jetai à genoux pour remercier Dieu de cette grande délivrance."

Anouchka Vasak suggère que le point H est peut-être lié à l'échelle : "non seulement à la notion de gradation ("série continuée et progressive"), étant entendu que le point H serait le climax de cette progression, mais aussi à l'échelle ou l'escalier comme objet. Le point H est ce lieu paroxystique du plaisir et de la jouissance, de l'émotion, comme la Scala de Milan. Point, pointe, punctum."

Je saute par-dessus bien des conjectures intéressantes pour en arriver à la conclusion de Vasak :

"La difficulté où est Stendhal de préciser la date (96, 97, 98 ?) est significative de la période, et conforme à la pensée météore qui s'ouvre avec elle. Pourquoi Stendhal est-il un des premiers à le révéler, avec la désinvolture qui est la sienne, dont témoigne également l'inachèvement de l'autobiographie ? Peut-être parce qu'il est un des premiers à accueillir, à assumer et à mettre en scène la travail de la mémoire subjective dans l'Histoire. Ce que Stendhal initie aussi, c'est un rapport inconscient au signifiant, structurant du sujet. En France, les oeuvres de Jacques Derrida et Hélène Cixous, elle-même grande amatrice de Stendhal, systématiseront ce "travail" au sens analytique : l'empreinte du signifiant dans le sujet. Il me plaît de penser  que c'est Stendhal qui, vers 1797, a ouvert la voie." (pp. 370-371)

Lisant ce chapitre, j'ai donc établi le rapport avec ce motif de l'échelle apparu l'année dernière et que je n'avais pas alors relaté. Mais je me suis également souvenu d'un roman de Philippe Sollers où il était question à plusieurs reprises de la Vie de Henry Brulard. Il s'agissait de La Fête à Venise (1991), un livre important pour moi car sa lecture coïncide avec la naissance du concept d'archéo-réseau. Stendhal y apparaît dès la première page et le second paragraphe :

"C'est le 18 septembre 1846 que Le Verrier écrit sa fameuse lettre à Galle. Celui-ci la reçoit le 23 et, la nuit suivante, profitant d'une carte récente et corrigeant une légère erreur de calcul, observe pour la première fois au téléscope la présence de Neptune. On dit que Le Verrier avait mauvais caractère. Possible. J'aime son nom, parmi d'autres. J'aime qu'Henri Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, note qu'il a commencé la rédaction de ses souvenirs le 20 juin 1832, "forcé comme la Pythie". Il a quarante-neuf ans, il est à Rome. Il s'arrête le 4 juillet de la même année, abandonnant son manuscrit sur ces mots : "La chaleur m'ôte les idées à 1h 1/2."On devrait tout laisser inachevé, c'est mieux." (pp.11-12)

Ces souvenirs, c'est bien sûr Vie de Henry Brulard. Qui revient à plusieurs reprises dans la suite du roman. Ainsi, page 153 :

"On ne parle pas assez des croquis de lieux et de situations que Stendhal accumule dans ses manuscrits posthumes, topographie émotive et rapide. Il n'a rien à perdre, tout à retrouver. J'étais là, j'allais de là à là, sa mémoire est debout devant lui, tableau noir, carte militaire, partition de musique, souvenirs marqués géométriquement  avec leur halo vivant de contrainte ou de joie. Ainsi pour l'annonce de la mort de Séraphie, la soeur de sa mère, sa persécutrice :  "Je me jetai à genoux au point H pour remercier Dieu de cette grande délivrance." Le dessin représente la cuisine où il se trouvait (il a quatorze ans) quand la nouvelle ("Ell est passée") a été dite ; la petite cour près de la cuisine ; une grande table ; un point O, "boîte à poudre qui éclata", et sa présence donc, au point H (il s'appelle Henri et sa mère perdue  bien-aimée Henriette). D'autres fois, il est en H.H.H. C'est beaucoup plus qu'un récit, une incision à vif, une scarification, une stèle. Un peu comme les Grecs, après un raid victorieux, dressaient un trophée. Réhabiter le point H, tout est là pour qui s'est beaucoup comprimé, et pour cause, dans le temps et l'espace." (pp. 153-154)

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Au troisième paragraphe du roman, était apparue Luz, vingt-trois ans, née en 1966 à Los Angeles, étudiante en physique et astronomie à Berkeley. Rencontre par hasard au Louvre avec le narrateur, Pierre Froissart. J'ai déjà écrit (c'était le 6 juillet 2009) que Luz était un nom pour moi primordial : "Luz, la lumière en espagnol, est un nom primordial pour moi, car c'est avec lui que j'ai ouvert l'Archéo-réseau, en février 1991. Deux livres déroulaient en parallèle des échos improbables : Une saison chez Lacan, de Pierre Rey, et La Fête à Venise de Philippe Sollers. L'héroïne de celui-ci se nommait elle aussi Luz, elle était née en 1966 à Los Angeles et avait les yeux très bleus : description qui convenait bien à celle avec qui je partageais ma vie à l'époque.

Sollers citait lui-même un passage d'Hemingway : "Par une soirée brûlante, à Padoue, on le transporta sur le toit d'où il pouvait découvrir toute la ville. Des martinets rayaient le ciel. La nuit tomba et les projecteurs s'allumèrent. Les autres descendirent et emportèrent les bouteilles. Luz et lui les entendirent en-dessous, sur le balcon. Luz s'assit sur le lit. Elle était fraîche et douce dans la nuit chaude."

L'échelle de Jacob, au coeur de l'article précédent, m'avait conduit à relire Le fin murmure de la lumière, ce livre d'entretiens et d'essais de Claude Vigée (Parole et Silence, 2009). J. Lequime interroge ainsi le poète : Dans Le silence de l'Aleph, vous dites : "Jacob se repose en un lieu jadis appelé Louz, la ville de l'amandier. Cet arbre fleurit précocement, sa splendeur reste unique et solitaire. Son fruit est fait de lumière cachée, d'une huile gardée dans les écorces opaques de l'espace et du temps. Louz, le lieu de la séparation et de la sainteté, le site de l'amandier verra mûrir sur l'arbre du rêve de Jacob un fruit d'éternité : Beth-El sera son nom nouveau. En hébreu, l'amande (shaqed) est l'anagramme de la sainteté (qodesh)".
Et Claude Vigée de poursuivre  : "Aux yeux du prophète Jérémie, l'évocation si imagée de la fleur d'amandier précoce est porteuse du souvenir comme e l'annonce de la grâce divine, fût-ce au pire moment de la vie d'Israël. La fleur de l'amandier, parce qu'elle s'épanouit au coeur de l'hiver dans les monts de Jérusalem couverts de neige, annonce le retour possible de la grâce perdue, le mûrissement à venir  de l'amande (shaqed) sur les branches nues et givrées de l'amandier de la promesse divine (shqédiyah). Toute la poésie de la Bible s'appuie sur des choses concrètes ; l'esprit divin invisible s'y incarne dans les créatures vivantes et, de manière plus générale encore, dans tous les objets sensibles de notre univers.

Enfin, un autre souvenir de lecture me revint en mémoire, qui était le premier chapitre de Vertiges de W.G. Sebald,  Beyle ou le singulier phénomène de l'amour. Chapitre par ailleurs évoqué dans un article de juillet 2016, My eyes begin to be obscured. J'y mentionnais une intéressante étude de Ludovic Burel dans la revue Textimage qui nous apprenait  que "Sebald a tiré la quasi totalité des images illustrant le chapitre, soit onze images sur treize, de l’Album Stendhal publié en 1966 par les éditions Gallimard, dans la collection de la Pléiade." Il observe ainsi que la paire d'yeux (encore une) de la page 18 provient d'un recadrage très serré d'un portrait de Stendhal jeune de 1802.

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Plusieurs de ces images sont des dessins de Stendhal* tirés de Vie de Henry Brulard, comme celui-ci :


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Le fort de Bard, "Excepté pour le moral […] j'arrivais donc au S[ain]t-Bernard poule mouillée complète. […] A chaque pas tout devenait pire."(Vie de Henry Brulard).
Croquis de Stendhal extr. du manuscrit Vie de Henry Brulard.
Bibliothèque municipale de Grenoble, R. 299(3) Rés., f° 397

__________________
* Le manuscrit complet a été numérisé par la Bibliothèque municipale de Grenoble.


lundi 25 juillet 2022

L'échelle de Jacob

L'été, on le sait, est propice aux lucioles. J'en ai épinglé quatre récemment, puis me suis aperçu que l'an passé, à mi-juillet également, j'en avais repéré quelques-unes, que j'ai laissé filer sans prendre la peine de les consigner dans un article. Tant pis, je n'y reviendrai pas. En revanche, un motif était apparu à la même époque, que j'avais également négligé, et qui s'est rematérialisé grâce au livre d'Anouchka Vasak, 1797, Pour une histoire météore. C'est ce motif que je voudrais explorer aujourd'hui. Non sans quelque inquiétude, car il me semble essaimer dans de multiples directions, et le risque d'égarement ou de confusion est loin d'être négligeable. Considérons néanmoins la chose en son commencement.

A son début, il y a une conversation. Avec un détenu de la maison centrale de Saint-Maur. Ce jeune homme a une surprenante affection pour la grammaire. Il aime s'interroger sur la langue, lui qui avoue par ailleurs avoir été un piètre élève, sans goût pour l'école. Ainsi me parle-t-il d'un problème de définition du mot "échelle". Qu'il trouve contestable dans le dictionnaire dont il fait usage. Je n'ai hélas pas noté les détails précis de son réquisitoire. Seulement ce fait, déjà en soi étonnant, un prisonnier portant la plus grande attention au sens du mot "échelle".

La nuit suivante, un rêve se fait en somme l'écho de ce moment. J'en ai perdu le souvenir mais je me reporte aux notes du jour (13/07) : "Rêve très riche, je veux montrer quelque chose à l'aide d'un ordinateur mais je perds mes moyens, je ne sais plus, je suis très nerveux, une dame que je n'aime pas me critique, veut démontrer mon erreur. Agacement. Impression d'avoir à ma disposition un ensemble de documents très riches dont je ne parviens plus à démêler le sens. Paralysé."

Et puis voici que je découvre  Trillium, un poème de Louise Glück, extrait de L'iris sauvage, recueil en édition bilingue acquis à Bourges le 7 juillet (et dont je lisais un poème par soir, pas davantage, en essayant de capter ce que je pouvais dans la version originale - autant dire peu de chose - avant de me raccrocher  à la traduction). Trillium où l'on peut lire ces vers :

(...) Are there souls that need 
death's presence, as I require protection ?
Il think if I speak long enough
Il will answer that question, I will see
whatever they see, a ladder
reaching thorough the firs, whatever
calls them to exchange their lives - (...)

(...) Existe-t-il des âmes qui ont autant besoin
de la présence de la mort que moi, de protection ?
Il me semble que si je parle assez longtemps
je répondrai à cette question, une échelle 
tendue hors des sapins, tout ce qui
les incite à échanger leur vie avec d'autres - (...)

(Traduction : Marie Olivier, p. 31)

L'échelle qui donne le titre d'un poème un peu plus loin, page 70.

THE JACOB'S LADDER

Trapped in the earth,
wouldn't you too want to go
to heaven ? I live
in a lady's garden. Forgive me, lady ; 
longing has taken my grace (...)

L'ECHELLE DE JACOB

Piégé dans la terre,
ne souhaiterais-tu pas, toi aussi, aller
au paradis ? Je vis
dans le jardin d'une dame. Pardonnez-moi, madame,
si rêver m'a ravi ma grâce (...)


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Marc Chagall, L'échelle de Jacob, 1973.

Rappelons que l'échelle (ou songe) de Jacob est un épisode célèbre de la Genèse. L’échelle de Jacob ou songe de Jacob est un épisode biblique du Livre de la Genèse. Résumé comme ceci dans Wikipedia : "Fuyant son frère Ésaü qui a juré de se venger à la suite de la bénédiction d’Isaac, Jacob se rend à la demande de sa mère à Haran pour trouver femme à marier dans la famille de celle-ci. Arrivé à Louz, il fait un rêve où il voit une échelle entre ciel et terre, d’où les anges descendent et montent. Dieu se révèle à lui et renouvelle l’alliance contractée avec ses pères. À son réveil, Jacob complète l’alliance et consacre l'endroit, qui sera désormais nommé Béthel."

Je m'avise aussi que l'échelle est un motif important du film vu le 13  au soir, à l'Apollo, Gagarine, de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh. Youri, un jeune homme de seize ans habitant la cité Gagarine à Ivry-sur-Seine, essaie de sauver celle-ci de la démolition programmée. Un article dans AOC de la critique Occitane Lacurie, daté du 19 juillet 2021, montre que le film apporte un contre-point de vue saisissant à la vision habituelle que l'on donne des quartiers périphériques.

"Dans Gagarine, une grue de chantier cette fois, fait l’objet de deux séquences centrales du film. Alors que vient d’être annoncée la destruction imminente de Gagarine, Youri remarque le clignotement irrégulier du balisage aérien. Reconnaissant les lettres de son prénom formées en morse, il répond par ce qu’il devine être le prénom de sa correspondante. Au fur et à mesure de l’échange, la caméra s’éloigne des personnages pour laisser place à un dialogue entre la lueur rouge de l’immeuble et le phare blanc de la machine, filmé dans un champ-contrechamp aux dimensions grandioses.

Plus tard, le couple escalade la grue pour regarder ensemble la cité d’en haut, une dernière fois. Youri, pris de vertige, s’immobilise à mi-parcours : adopter un tel point d’observation est une véritable épreuve. Diana lui bande délicatement les yeux, pour qu’il ne soit pas tenté de regarder en bas, dit-elle, ou pour que ses yeux puissent s’habituer à cette nouvelle échelle des plans dans de bonnes conditions." (C'est moi qui souligne)

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Deux sens du mot échelle sont présents dans l'extrait : l'échelle intérieure bien concrète de la grue qu'il faut escalader, et l'échelle au sens analogique de moyen de mesure et de comparaison.

L'échelle peut désigner aussi ce qui permet de monter ou descendre à bord d'un navire (échelle de coupée), et par extension, le lieu où un bâtiment pousse à terre une échelle, autrement dit une escale. Ainsi désignait-on les échelles du Levant comme les ports de la Méditerranée orientale autrefois soumis à la domination turque.

Ce mot même d'escale me renvoyait à un coffret de DVD que j'avais déniché à Noz peu de temps auparavant. Huit films rares de Raoul Ruiz, édités par la cinémathèque. Qui proposait en même temps une exposition virtuelle sur l'oeuvre de Ruiz, intitulée Escales.

Par ailleurs, je découvris qu'Adrian Lyne était l'auteur d'un Jacob's ladder, sorti en 1990, dont le héros, soldat américain au Vietnam, portait le même nom que le détenu que j'évoquais au début et par qui toute cette histoire a commencé. "Le scénariste et coproducteur Bruce Joel Rubin, nous dit Wikipedia, voyait dans le film une interprétation moderne du Bardo Thodol, le livre des morts tibétain. Avant d'écrire les scripts de L’Échelle de Jacob et Ghost, tous deux sortis en 1990, Rubin, de confession juive, a passé deux ans dans un monastère tibétain bouddhiste au Népal, après avoir écrit Brainstorm et Deadly Friend, deux films centrés sur la vie après la mort."

L'échelle présente aussi un double sens dans ce film. Elle désigne tout d'abord une drogue dont Jacob découvre, grâce au chimiste Michael Newman qui l'avait conçue, que son bataillon avait été l'objet d'un test sans le savoir ("surnommé Ladder (échelle) aux États-Unis, le gaz BZ ou benzilate de 3-quinuclidinyle est un agent incapacitant anticholinergique bloquant l'action de l'acétylcholine dans le système nerveux. C'est une substance toxicologique non létale étudiée dans le cadre d'un programme de recherche par les forces armées des États-Unis, les stocks américains ont été détruits en 1988)."

L'échelle s'impose aussi à la toute fin du film dans son sens biblique, quand Jacob comprend que ses visions n'étaient que des manifestations de son état mental et qu'il a bien été poignardé par un membre de son unité. "Apaisé, il retourne dans son ancien appartement familial, retrouve les derniers souvenirs de sa vie avant de voir son fils Gabriel au pied d'un escalier et l'invitant à monter vers la lumière."


Les échelles se sont donc imposées une nouvelle fois en ce mois de juillet. Nous verrons comment au prochain épisode.

jeudi 25 juillet 2019

La trilogie des prénoms : III - Claude

On n'a pas choisi son nom. On n'a pas choisi son prénom. Résultat  : parfois, on se sent mal servi. Longtemps j'ai détesté mon nom, qui rimait trop bien avec mon identité mal assurée de berrichon. Parlez-moi d'un basque, d'un catalan, voire d'un cantalou, mais un berrichon... Pas de quoi être fier (ni honteux d'ailleurs), pas de quoi surtout porter à la rêverie. Non, c'est plutôt la moquerie que je redoutais, et je n'avais pas toujours tort. Récemment encore, donnant mon nom à une inconnue, à la terrasse d'un estaminet castelroussin, je me suis entendu dire que je n'avais pas de "chance". Une délicatesse qui m'eût blessé en d'autres temps. Mais cette pauvre gourde ne pouvait savoir que je suis fier maintenant de l'animal dont mon nom porte étymologiquement la mémoire.

L'écrivain qui se sent enfermé par son patronyme a toujours la liberté du pseudo. Gérard Labrunie aimait son prénom (il en fit même son nom pour ses deux anthologies de poésie allemande et française) mais beaucoup moins son nom : il devint Gérard de Nerval, en souvenir d'un lieu-dit, le clos de Nerval près de Loisy, un champ cultivé par son grand-père maternel, à cheval sur la commune de Mortefontaine. Louis Poirier adopte Julien Gracq dès son premier roman, Le Château d'Argol, histoire, semble-t-il, de « séparer nettement son activité de professeur de son activité d'écrivain ». A ce compte-là, n'importe quel nom eût fait l'affaire, mais Poirier ne choisit pas Jean-Pierre Durand ou Albert Dupont, mais bien Julien Gracq (Julien en référence à Julien Sorel et Gracq en hommage aux Gracques, puis-je lire sur un site). On ne peut pas exclure non plus un choix de sonorités qui claquent. En tout cas, c'est patent, le mystère est plus présent que pour Louis Poirier.
J'ai pris ces deux exemples parce que ce sont les premiers qui m'ont traversé l'esprit. J'aurais pu citer Marguerite Yourcenar (anagramme de Crayencour), Paul Eluard (Eugène Grindel), le comte de Lautréamont  (Isidore Ducasse), etc. La liste des pseudonymes dans les arts et la littérature est immense, et riche d'enseignements sociologiques quand on s'y penche quelque peu (combien de noms juifs travestis en noms bien français, de noms bien français passés au moule anglo-saxon).

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L'écrivain Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier, le 3 décembre 1951 à Paris après avoir reçu le prix Goncourt pour son roman "Le rivage des Syrtes".
Nunki Bartt peut s'ajouter à la liste. Mon compagnon de voyage baxtérien s'est donné ce nom d'artiste pour donner du lest à son imaginaire. Fuir la banalité ressentie de son vrai prénom : Jean-Claude. Attribué en une année où il commençait à se faire rare. Prénom de fidélité au père, prénommé Claude, aujourd'hui disparu. Nunki Bartt a rusé, signé parfois Jean-Clod, ou (j'invente peut-être) Janclod - comme Deligny renommant Jean-Marie en Janmari.

Pourtant, en repensant au gué du Yabboq, à ce gué du Yabboq que nous avons traversé à Remerle, au-dessous de la maison d'Yves Robert, sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, je ne puis que redonner ses lettres de gloire au prénom délaissé. Je m'explique.

L'ange a frappé Jacob à l'emboîture de la hanche : "Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.
Depuis ce jour, ou plutôt cette nuit de combat, Jacob est boiteux. 
Or, que signifie Jean-Claude ?
Le prénom Jean-Claude est composé de Jean, Yohanân en hébreu qui veut dire "Dieu a fait grâce", et de Claude, claudius en latin qui signifie "boiteux".
Jacob claudique. 
Jean-Claude traversant le gué de Remerle, près de ce moulin et de cette ferme dont une partie, je le rappelle, appartenait à une famille Jacob, rejoue dans notre réalité profane la geste sacrée du patriarche biblique.


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Le 10 juillet, deux jours avant cette virée anglinesque, je surfais sur le site de Lionel André, Fleuves et montagnes sans fin, et me rendais sur les articles du libellé Aleph (la première lettre de l'alphabet cananéen/phénicien qui, dans mon esprit, n'était pas sans rapport avec le choix d'Alexandre pour le film d'Yves Robert - mais j'aurai l'occasion de revenir là-dessus). Et puis ne voilà-t-il pas que je rencontre mon thème de la lutte avec l'ange avec un chapiteau de la basilique Sainte Marie Madeleine de Vézelay (Vézelay dont le Doc - autre Jean-Claude, soit dit en passant -, m'entretiendra par courriel quelques jours plus tard) :


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portail nord du narthex

la lutte de Jacob avec l'Ange

Photographie suivie de ce texte-ci :
Quelle est donc cette expérience qui nous fait avancer
sans passer?
Qui nous fait progresser sans franchir nos
limites?
Qui nous fait nous transmuter sans que nous soyons
sortis du cercle de notre existence?
Quel est donc ce dépassement intérieur qui nous rejette
en nous même
et en même temps qui nous transforme de fond
en comble
quel est donc ce dépassement
et pourquoi
son prix en est-il
une lutte?
La récompense est pour celui qui sait dompter
le temps
de la lutte avec l'ange Vigée les belles lettres

Qui est Vigée, l'auteur de ces vers ? Et bien c'est un autre Claude, Claude André Strauss,
issu d’une famille juive alsacienne, né le 3 janvier 1921 à Bischwiller. Chassé par la guerre, il séjourne à Toulouse en 1940, où il adhère à l'A.J. (Action Juive), et choisit de changer de nom pour agir plus librement au sein de cette résistance. Il s'appellera donc Claude Vigée :
"Devenu agent de liaison, il a fallu que je trouve un nom différent du mien et de faux papiers pour voyager dans les trains fouillés par la police de Vichy. Lisant la Bible sérieusement pour la première fois, je suis tombé sur ces deux mots hébreux que m'a traduits un copain de l'A.J., et je me suis dit  : voilà le nom qu'il me faut pour accomplir la tâche, car "'Haÿ Ani"! signifie littéralement : Vivant moi ! qui se trouve dans Jérémie (33, 34, 35), et surtout dans le prophète Isaïe au chapitre 49, verset 18, selon l'original hébreu. Ce texte stupéfiant annonce la restauration imminente d'Israël détruit.
On peut imaginer mon bouleversement, quand j'ai lu ces versets de près, en ces mois tragiques, à la veille du génocide des Juifs d'Europe par les bourreaux nazis déjà victorieux : "Une femme oublie-t-elle le nourrisson qu'elle allaite ? N'a-t-elle pas pitié du fruit de sa matrice ? Quand elle l'oublierait, Moi, je ne t'oublierai pas. ... 'Haÿ-Ani, vivant, moi ! dit YHWH." Un peu plus loin, le prophète écrit : "Le Nom m'a donné une langue exercée"... (chap. 50, v. 4). Ces mots ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd - à Toulouse en 1940 - quand j'avais dix-neuf ans. Ainsi se décide une destinée, quand il ne reste d'autre issue qu'un impossible lendemain : 'Haÿ-Ani ! Comme mon aïeul Jacob sortant du gué du Yabbok vainqueur, mais blessé, après le combat avec l'ange, "Je boite, mais vie j'ai - moi aussi !" Désormais Claude Vigée sera mon nom : celui d'un poète juif. Mais aussi, plus profondément, à travers ce nom-là, je pouvais enfin exprimer ce qui me poussait à écrire les poèmes de La lutte avec l'Ange, en chantier depuis 1940." 'Haÿ-Ani ! ", ce n'est pas tant "Je suis vivant", assez banal en somme, que l'affirmation et le défi : "En moi a été déposée la vie pour la vivre, en dépit de nos meurtriers triomphants." Dans le nouveau nom d'Abraham, on entend encore l'écho d'Abram, et dans Sarah demeure la mémoire de Saraï. Mais ces changements de noms décisifs les ont lancés dans leur grande aventure prophétique : "Quitte ta maison, le pays de ton père, va-t-en vers toi-même, dans la pays que je te montrerai !" Pour ma petite histoire personnelle, c'st sous la signature de Claude Vigée que j'ai (illégalement) publié les premiers poèmes de La lutte avec l'Ange dans la revue de la résistance Poésie 42 (n°2), éditée par Pierre Seghers, à Villeneuve-lès-Avignon, pendant la Seconde Guerre mondiale." [C'est moi qui souligne]


Le fin murmure de la lumière, cinq entretiens avec J. Lequime, Parole et silence, 2009, p.86-87.


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Claude Vigée
J'ai retrouvé cette page dans ce livre acheté à Noz en janvier 2015, je ne pensais pas alors que je reverrais de sitôt le thème du gué du Yabboq.
Sur le site Esprits nomades, on trouve encore ces phrases sans ambiguïté :
«« Jacob et poésie ont le même destin
............................................. ..............être juif
ou poète
.................c’est tout un. »
"Homme de cinq langues, l’allemand, le français, l’anglais, l’hébreu, l’alsacien, et même du judéo-alsacien et de l’espagnol, il sait le danger de la langue de la Tour de Babel, le danger du chaos, mais aussi le pont jeté entre les mondes, ouverture vers l’universel.
Mais lui ne lutte pas contre le verbe, il lutte comme Jacob contre l’ange.
Déjà fier de son prénom claudiquant, - "« On avance dans la vie en boitant » -, Claude, il change son nom de Claude Strauss en Claude Vigée « vie j’ai »! Et ce pacte passé avec la vie, il le portera toujours : Vigée a la vie.
Et à partir de cette acception du vivre, il pourra entreprendre sa quête du sens, poète et témoin.
Je boite mais je vis… et ça m’aide à comprendre que la création n’est pas finie, qu’elle est imparfaite." [C'est moi qui souligne]
Et on lira avec grand profit un texte magnifique de Claude Vigée, que je viens juste de trouver en cherchant une photographie du poète, texte datant de septembre 1959,  mais encore parfaitement actuel : La ‘coïncidence avec les sources’. Il y explique qu'il ne s’agit pas de connaître des sources ; "on ne peut pas remonter à des sources, car une source n’est pas quelque chose de figé ; les sources surgissent ; c’est l’étymologie même ; une source, c’est quelque chose qui sourd, et elle doit sourdre devant vous ou en vous ; c’est cela coïncider avec des sources, et c’est là une expérience cruciale."

On peut y lire aussi ceci :
"Ce que les livres saints peuvent vous donner, c’est la réminiscence de quelque chose qui nous arrive à nous-mêmes, mais si ce quelque chose ne nous arrive pas, cela n’a aucune importance. C’est l’histoire du Buisson ardent et l’histoire de Jacob avec l’Ange, et d’Abraham appelé dans le désert. Alors, remonter aux sources dans ce sens ne sert à rien, mais remonter aux sources comme réminiscence de ce qui vous est arrivé à vous-mêmes et de ce à quoi il faut s’attendre, de ce à quoi n’importe quel homme maintenant doit s’attendre, alors toutes les formes de connaissances deviennent utiles."
 Et encore ceci :
"(...) tout est à réinventer constamment, parce que cette expérience centrale, que j’appellerai confrontation, corps à corps, la lutte avec l’ange dans l’image biblique, doit être refait constamment. Si elle n’est pas refaite, et si dans la façon dont nous élevons nos enfants ou nous-mêmes, ceci n’est pas cherché, n’est pas explicité et célébré, alors le judaïsme ne continue pas, il n’y a pas de tradition. Il faut cette recréation constante par reconfrontation. C’est une expérience spirituelle, celle-là, mais pas du tout au sens sirupeux, trop souvent donné à ce mot, c’est une expérience directe du surgissement ontologique et c’est la seule chose importante dans le judaïsme, ce par quoi nous nous distinguons de toutes les autres formes de culture, de civilisation et de religion, surtout de la forme chrétienne."
On voit combien cette lutte avec l'Ange a continué d'inspirer sa pensée.


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Cher Nunki Bartt, sois fier, toi aussi , de ton prénom claudiquant !

mercredi 17 juillet 2019

Le gué du Yabboq

Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. 
Il dit : "Lâche-moi, car l’aurore est levée", mais Jacob répondit : "Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni."Il lui demanda : "Quel est ton nom" — "Jacob", répondit-il. Il reprit : "On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté." Jacob fit cette demande : "Révèle-moi ton nom, je te prie", mais il répondit : "Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?" Et, là même, il le bénit. 
Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, "car, dit-il j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauvé."  Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.

Genèse 32,23-33 (Bible de Jérusalem)

Cet épisode de la vie du patriarche Jacob, assurément l'un des plus mystérieux  de la Bible - et qui a suscité nombre d'interprétations, aussi bien de la part de théologiens (ainsi Benoît XVI) que d'anthropologues (Henri-Jacques Stiker, par exemple) -, Jean-Paul Kauffmann le place à l'orée de son livre, La Lutte avec l'Ange, car tout ce qui va venir, l'église Saint-Sulpice et sa méridienne, Delacroix et ses fresques - que l'artiste considérait comme son "testament spirituel"-, n'existerait pas sans cette quinzaine de lignes que Stiker voit comme un condensé mythologique. Quand le livre est réapparu dans mon viseur à l'occasion de cette exégèse d'Alexandre le Bienheureux à laquelle je ne songeai aucunement voici un mois, sa redécouverte entra soudain en résonance avec certains éléments rassemblés grâce à cette information en apparence banale et anecdotique : la présence sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin d'une maison ayant appartenu à Yves Robert. Info que je n'avais pas trouvée sur le net, mais que j'obtins grâce à Nunki Bartt, qui s'était étonné à sa découverte de l'article que je n'en fasse pas mention, car lors d'une première balade dans les alentours du village, il m'avait déjà signalé le fait. Mais à ce moment-là, sans doute parce que Yves Robert n'entrait pas alors dans mon champ de recherche, ma mémoire ne l'avait pas retenu.

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Remerle (vue de la rive droite de l'Anglin)
Il faut dire que nous avions exploré les rives de l'Anglin en amont d'Angles, et la maison de Remerle se situait en aval. Ce pourquoi une autre expédition s'imposait, qui fut promptement décidée la semaine dernière.
Mais déjà, à la lecture de l'analyse de Daniel Cahen, plusieurs indices de la vie des propriétaires de Remerle à partir de 1879, Luc Desages et Pauline Leroux, la fille du penseur socialiste Pierre Leroux, m'avaient intrigué. Et tout d'abord ceci : "La famille "démarre" vraiment avec la naissance de Paul en 1855, même si l'on enregistre encore deux ans après une mort infantile. Au total, sur onze naissances, sept survécurent."
Onze enfants, comme Jacob.
Les familles nombreuses ne sont pas rares à l'époque. Ne nous emballons pas.
Cependant, un peu plus loin, je lis ceci :
"C'est un peu par hasard qu'il s'établit dans la Vienne, en cet écart de la ferme et du moulin de Remerle sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, alors occupés par les familles GUERINEAU, PIRONNET, AUDRU et SAINTON, tout près de son Indre natale, entre Berry, Poitou et Touraine ; le 7 septembre 1879, il acheta la ferme à deux familles, celle d'Antoine Théodore Ernest SAINTON et son épouse Cécile Pauline Augustine CARRÉ, et celle, non résidente, de Jérémie JACOB et son épouse Louise Florence CAMUZARD, sur la fortune de ses parents décédés et qu'il cédera une vingtaine d'années plus tard, le 26 avril 1903, à son fils Jean Luc et ses frères et sœurs (33), Paul DESAGES, bien installé à Cheltenham, Gloucestershire, Angleterre, ayant vendu ses parts. "
Un certain Jérémie Jacob ancien propriétaire de Remerle. Le nom est-il si courant en ce pays placé à la jonction du Berry, de la Touraine et du Poitou ?
Et ce n'est pas le seul Jacob auquel Luc Desages aura affaire :
"Peu après son arrivée, il participa, souvent frontalement et parfois naïvement, à certains débats écrits dans la région et au plan national, notamment par une défense peu argumentée des idées de LEROUX face aux analyses pertinentes d'Henri FOUQUIER (1838-1901), journaliste, écrivain, dramaturge et homme politique, et par ailleurs sur le mysticisme, notamment contre Alexandre ERDAN (1826-1878), natif d'Angles sous le seul nom d'André, plus tard prénommé Alexandre André JACOB dit ERDAN, décédé en Italie où il avait été envoyé par Auguste NEFFTZER (1820-1876), journaliste et fondateur du "Temps" en 1861 - une "connaissance religieuse" de Pierre Henri LEROUX, rencontré à Londres en 1852... " [C'est moi qui souligne]
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Remerle (rive gauche de l'Anglin) : le ballon abandonné à la croisée des allées me fit penser à la partie de football dans la cour de la ferme d'Alexandre.
Tiens, Alexandre Erdan, voilà un autre personnage tout à fait passionnant, sur lequel on trouve des renseignements plus complets sur la page perso de Jean-Michel Tardif, actuellement maire d'Angles-sur-l'Anglin.
"André, c’est avec ce seul prénom que l’état civil d’Angles enregistra, le 8 février 1826, la naissance d’un enfant de sexe masculin. Pourquoi ceci? Parce qu’il était de père inconnu. Sa mère, Rose Jacob, était couturière. Au recensement de 1836, il habitait avec sa mère et l’une de ses tantes, Place de la Paix, à l’embranchement des actuelles routes du Blanc et de Tournon. Vers l’âge de 12 ans, il partit étudier chez les jésuites, à Poitiers. Il se crut une vocation de prêtre, intégra le petit séminaire de Montmorillon, fit le séminaire de Poitiers, puis celui de Saint-Sulpice, à Paris. La révolution de 1848 l’aida à rompre des chaînes qui lui étaient devenues insupportables : Jetant son froc aux orties, il se fit désormais l’apôtre de la démocratie et de la libre pensée. En 1849, Alexandre Erdan (Tel est le pseudonyme qu’il se choisit, Erdan étant l’anagramme d’André, son prénom) se distingua avec ses Petites lettres d’un républicain rose (Rose, parce qu’il faut toujours mettre un peu d’eau dans son vin), commença une carrière journalistique dans le journal Le Temps, de Xavier Durrieu, passa à l’Évènement, la feuille officieuse de Victor Hugo."[C'est moi qui souligne]
Récapitulons : voici donc un autre Jacob natif d'Angles, qui se choisit comme nom son prénom anagrammisé et un nouveau prénom, comme par hasard, Alexandre. Et que sa vocation religieuse conduit à Paris, à Saint-Sulpice, avant de rompre avec les ordres non sans un certain fracas  : son livre majeur, La France mistique, tableau des excentricités religieuses de ce tems (sic) (1855), rédigé en écriture néographique (il avait précédemment publié en 1853 un petit ouvrage, Les Révolutionnaires de l’ABC, préconisant une réforme de l’orthographe), "dresse, écrit Tardif, un portrait incisif des principaux chefs de sectes de son époque et égratigne au passage l’Eglise. Accusé d’outrage à la religion catholique, Erdan ne peut échapper à une ignominieuse condamnation (1 an d’emprisonnement) que par la fuite à l’étranger." 

Ne voilà-t-il pas un autre point commun entre Luc Desages, Alexandre Erdan et... Jacob : l'exil ?


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Alexandre Jacob (Erdan)

Luc Desages, exilé à Jersey par Napoléon III, Alexandre Erdan exilé en Suisse*, et Jacob, au gué du Yabboq, qui revient dans son pays après s'être enfui à Harrân, chez son oncle Laban, sur les conseils de sa mère Rebecca.

Le gué du Yabboq, voilà le troisième indice qui surgit sur ma route :
"Depuis, située au fond du chemin du même nom, la ferme de Remerle à Angles-sur-l'Anglin, reliée par un chemin à la maison et le moulin du même nom situés de l'autre côté de l'Anglin, autrefois reliés par un gué, a fait l'objet, en 1986, d'un classement à l'inventaire des Monuments Historiques (Référence Mérimée : IA00045719)". [C'est moi qui souligne]
Je ne sais pas pourquoi Cahen écrit que la maison et le moulin étaient autrefois reliés par un gué, car  ce gué existe toujours, et la preuve, c'est que nous l'avons traversé, Nunki Bartt et moi, chaussures au pied, trente centimètres d'eau au plus profond, au moment même où deux canoës descendaient l'Anglin, râpant leur coque aux cailloux tandis qu'une escouade de canetons effarouchés suivait leur mère dans les halliers de la rive.

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Le gué de Remerle (rive droite, on voit le chemin en face qui monte vers la maison)
Dans la splendeur du paysage, en ce matin radieux, tout me portait donc à croire que s'inscrivait en filigrane un récit mythique qu'on peut lire aussi, ainsi que le suggère Stiker, comme "un rite de passage, à la fois individuel et collectif, d’un chef, indissociablement exceptionnel et infirme, la boiterie étant la marque de la vulnérabilité au cœur du destin du nouvellement nommé Israël."

Comme pour Alexandre le Bienheureux, je soupçonne que se dissimule sous les oripeaux de l'histoire profane les ors de l'histoire sacrée, retrouvant en cela les intuitions de Mircea Eliade dans L'épreuve du labyrinthe, les entretiens qu'il accorda en 1978 à Claude-Henri Rocquet :
" Je crois que le sacré est dissimulé dans le profane comme, pour Freud et Marx, le profane était camouflé dans le sacré. Je crois qu'il est légitime de retrouver les patterns et les rites initiatiques dans certains romans. Mais c'est là tout un problème, et j'espère bien que quelqu'un s'y attachera : déchiffrer le camouflage du sacré dans le monde désacralisé." (p.159)
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Le moulin de Remerle

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* "Il a fui en Suisse, où il a fondé un journal, Le National Suisse, à La Chaux-de-Fonds . Deux ans plus tard, il se rend à Florence et de là à Rome, où il travaille comme correspondant de Siècle et d’autres journaux. Il est décédé le 24 septembre 1878 à Frascati." (Babelio)

jeudi 4 août 2016

Les pierres de foudre

Je vais insister un tantinet  sur la carte XVI du Tarot de Marseille, la Maison-Dieu, car il se trouve qu'en 1991 j'avais ébauché à son propos une petite étude. Comme je persiste à penser qu'elle en éclaire des aspects peu connus, je me permets de la dévoiler ici pour la première fois.

"Taillant dans la jungle des multiples jeux de tarot édités depuis des siècles, les ésotéristes soucieux de rigueur ont fondé leurs interprétations sur le célèbre Tarot de Marseille. Les atouts - rebaptisés arcanes sans doute pour valoriser le mystère - ont été analysés sous toutes les coutures : couleurs, dimensions, proportions, nombres, détails symboliques, rien n'a, semble-t-il, été laissé au hasard. Force est pourtant de constater que, nonobstant ce choix (mal explicité) d'un seul et unique Tarot comme base de toute interprétation, les gloses les plus diverses continuent de proliférer. Le Tarot est docile, qui se plie à toutes les tentatives d'explication. Les plus tolérants diront que tout le monde a raison et tendront à présenter le vénérable jeu comme une sorte de médiéval test de Rorscharch.

Il est pourtant des détails qui résistent jusque là à tout examen. Ne comptons pas sur l'occultiste courant - auto-baptisé tarologue - pour nous les soumettre : tout ce qui échappe au système préconçu par ce dernier est bien sûr passé sous silence. Heureusement quelques chercheurs honnêtes mentionnent quelquefois, sans s'attarder il est vrai, mais tout de même, leur impuissance ou leur perplexité. Tel est le cas de Robert Grand, auteur d'une véritable somme, L'Univers inconnu du Tarot, paru dans la collection Gnose aux éditions du Rocher, en 1979.

Je ne prendrai qu'un exemple, mais il va s'avérer lourd de conséquences : il s'agit de la lame XVI nommée Maison-Dieu dans le Tarot de Marseille. Robert Grand, qui procède à un tour d'horizon de l'ensemble des lames majeures, confesse que celle-ci est un "véritable casse-tête"(page 126). Que sont au juste ces "énigmatiques petites boules colorées " tombant du ciel comme des flocons de neige ?

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Tarot Conver, Marseille ca 1760
Paris, Bibl. Nationale, Estampes, Kh 381, n°81
Un peu plus loin, page 129, il va jusqu'à écrire : "Au fait, que signifie ce terme de "Maison-Dieu", puisqu'il ne s'agit pas d'une église ou d'un temple ? On ne sait." En effet, on voit mal une église ou un temple frappés par la foudre divine.

Pour les besoins de cette étude, je me suis servi de deux jeux de Tarot. Un Tarot de Marseille bien sûr, mais pas n'importe lequel : une reproduction du jeu de 78 cartes édité en 1761 par Nicolas Conver, maître-cartier à Marseille. Soit dit en passant, les couleurs différent sensiblement de celles adoptées par les éditions modernes. J'ai acquis ensuite une réédition du jeu de Jacques Vieville, maître-cartier à Paris, entre 1643 et 1664. Jeu donc plus ancien, très rare selon les érudits, et présentant des différences notables avec le Conver. C'est le cas en ce qui concerne la fameuse lame XVI, où la Tour a proprement disparu, remplacée par un arbre. Ou plutôt, faudrait-il écrire, en raison de l'antériorité du Vieville, un arbre apparaît, qui sera remplacé par la tour. Pas de personnages chutant, mais un homme semblant implorer le ciel. Un troupeau de moutons au pied de l'arbre. Et toujours les fameuses petites boules.

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Tarot Jacques Vieville
Or, il a existé dans l'Antiquité des boules de pierre que les Hébreux, selon Jill Purce (La spirale mystique, Chêne, 1974), appelaient Béthel. Et Béthel, ou Bétyle,  signifie Maison de Dieu (Beth : maison -El : Dieu). Ces boules de pierre étaient selon James G. Frazer, cité par Purce, "rondes et noires, comme vivantes et habitées par des âmes, comme en mouvement dans les airs et prononçant des oracles en une voix sifflante que des sorciers pouvaient interpréter."

Cela étant dit, reste à expliquer pourquoi se sont attachées à la lame des significations négatives de chute, ruine et catastrophe."

Je n'étais pas allé plus loin. Mais cette analyse me semble toujours juste : la notice de Wikipedia sur les bétyles confirme l'origine céleste de ces pierres. Extraits :

Un bétyle est une pierre sacrée de forme variée, vénérée comme une idole dans le monde arabe et sémitique. Dans les sources antiques, il s'agit plus particulièrement de météorites, au sens strict ou supposé, dans laquelle les anciens voyaient la manifestation d'une divinité, tombée du ciel. Les bétyles étaient ordinairement l'objet d'un culte et parfois d'offrandes. [...] Le mot bétyle provient de l'hébreu 'Beth-el' (« demeure divine » ou « Maison de Dieu »). Par la suite, ce mot est utilisé par les peuples sémitiques pour désigner les aérolithes, appelés également « pierres de foudre ».
La maison-dieu désigne donc à l'origine ces petites boules de couleur descendant du ciel, et je suppose donc que cette attribution n'a plus été comprise à une certaine époque, ou jugée absurde, ce qui expliquerait qu'on ait substitué à l'arbre, réceptacle de la foudre divine, une tour, à la verticalité semblable mais plus susceptible d'apparaître comme une maison.

Un site anglais, où j'ai pu retrouver une image de la carte XVI de Vieville,  met en correspondance cartes du Tarot et pétroglyphes de cathédrales. A la Maison-Dieu, il associe ce bas-relief de la cathédrale d'Amiens :

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Amiens - Shepherd in Flight from Egypt sequence
Ce site m'a fait découvrir incidemment une réplique de Wikipedia entièrement consacrée au Tarot : Tarot-pedia, où l'on peut par exemple consulter la page de la Maison-Dieu.

La pierre noire de la Kaaba à La Mecque, l'Omphalos de Delphes sont des bétyles. La pierre sur laquelle s'endort Jacob en est aussi un prototype. Retour à la notice de Wikipedia :

"Dans la tradition biblique, un bétyle est une pierre dressée vers le ciel symbolisant l'idée de divinité. L'origine de cette pierre est attribuée à une scène de Jacob à Béthel. Celui-ci, endormi sur une pierre, rêve d'une échelle dressée vers le ciel et parcourue par des anges, quand Dieu lui apparaît et lui donne en possession la pierre en question. Jacob comprend alors que la pierre est une porte vers le ciel et vers la divinité. D'une position allongée, il la fait passer à une position verticale et y répand de l'huile. Il la nomme Béthel (Beth : maison, El : divinité ⇒ « maison de Dieu »). "
Curieusement c'est cette idée de la pierre comme porte vers le ciel que l'on va retrouver dans un détail de la tour de La Maison-Dieu. Mais j'en ai assez dit pour aujourd'hui et ce sera pour la prochaine fois.