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jeudi 4 décembre 2025

La mort de Pasolini

Il me faut revenir un peu en arrière. A cette constellation de signes qui s'était imposée autour de cette date de la Toussaint dernière, et que j'ai exposée dans La maison vide et Bon pour les filles. Un troisième élément s'y rattachait que je n'ai pas mentionné alors, et qui m'était apparu dans une des lectures du moment, le Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard (Seuil, Fiction&Cie, 2024). Il s'agit de la troisième section du neuvième chapitre, Qu'est-ce qu'un auctoramentum ? (version nouvelle d'une postface à la réédition en 2014 de son essai sur Leopold von Sacher-Masoch). Section intitulée La plage d'Ostie, et qui commence ainsi :

L'assassinat commandité de Pier Paolo Pasolini, à l'âge de cinquante-trois ans, roué de coups par trois personnes, mis à mort la veille de la Toussaint, puis écrasé par sa propre voiture, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, dans un terrain vague situé près de la mer, à Ostie, renvoie-t-il à un pacte ? (p. 115-116)

J'avais évoqué récemment Pasolini dans mon article L'odore dell' l'India, livre découvert à la suite des Rencontres de Chaminadour *consacré à l'écrivain italien. 

Un mois plus tard, j'apprends la publication du livre du même nom, associant le texte de Pasolini et les images que le photographe Paolo Roversi a prises en Inde en 1989. Un soir de janvier de cette année-là, Paolo Roversi fit une halte à l’hôtel Malabar de Cochin, dans la région du Kerala. Entamant la lecture de L’Odeur de l’Inde de Pier Paolo Pasolini, il réalisa qu’il résidait exactement dans l’établissement où séjourna presque trente ans plus tôt son compatriote italien. Laurent Rigoulet, dans Télérama, écrit que "l’on vogue de l’un à l’autre, de l’écrit à la photo, de l’image au récit, comme en rêvait Paolo Roversi, qui souhaitait publier ce recueil depuis une trentaine d’années. Le photographe s’est coulé dans les pas de son aîné, il a cherché, parmi la multitude, des figures que celui-ci aurait pu croiser. Il s’est surtout frotté aux mêmes interrogations, celle d’un homme italien dont l’enfance fut dominée par le catholicisme et qui découvre une autre religion, une autre lumière, un autre rapport au monde : « L’hindouisme est une religion magnifique, professait l’athée Pasolini. Elle a rendu les hommes modestes, doux, raisonnables. C’est cet esprit de quiétude qui a rendu possible la remarquable action politique de Gandhi : la non-violence. »

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Paolo Roversi (L'Odeur de l'Inde, Atelier EXB, Paris, 2025)
 

On peut bien sûr s'interroger sur la clairvoyance de Pasolini par rapport à l'hindouisme, quand on sait ce qui se passe aujourd'hui avec Narendra Modi (par exemple, le nombre de crimes de haine contre les minorités musulmanes et chrétiennes a augmenté de 300 % depuis l’arrivée de Modi au pouvoir selon une étude de 2023 de l’université américaine du Massachussets, et l'Inde a constamment reculé dans le classement sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières ; en 2023, elle pointe à la 161e place sur 180 pays). Mais en 1961, date du voyage de l'écrivain, les choses étaient bien différentes, et il n'a séjourné que quelques mois dans le pays.

Dans un entretien avec Philippe Séclier, Paolo Roversi confie le souvenir suivant : « Lorsque j’étais étudiant à Ravenne. Ma professeure de latin, chez qui j’allais souvent pour des cours privés, n’était autre que la tante de Pasolini. Un jour, on sonne à sa porte : c’était Pier Paolo. Elle lui demande ce qu’il fait là et il répond aussitôt qu’il a besoin de s’éloigner de Rome et de fuir la persécution dont il est victime : les procès, critiques et attaques de toutes sortes. Je l’ai vu s’appuyer sur la table, la tête dans ses bras, et il a commencé à pleurer. Voilà l’image qui me reste de Pier Paolo Pasolini. Celle d’un très grand poète en larmes, à qui l’on a fait beaucoup de mal. » 

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Mais il faut revenir maintenant sur cette question posée par Pascal Quignard : L’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? De quel pacte veut-il parler ? 

Suite au prochain épisode.

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* A Chaminadour, j'ai découvert aussi que Pasolini avait écrit des sonnets. J'avais alors commencé à en écrire de mon côté (j'en donne un exemple dans l'article sur La maison vide). Et cela m'a conforté dans mon élan.

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lundi 13 octobre 2025

L'odore dell' India

"Six ans plus tard, avec Colette, dans un autre taxi, je suis cueillie par les mêmes émotions. Mêmes visions. Même choc de sensations. Même étrange familiarité saisie à travers la chaleur moite de l'air - son humidité, son intimité - car même l'odeur d'excréments et d'urine, de détritus brûlés et de grande pauvreté si singulière qu'elle a donné son titre au petit livre angoissé de Pasolini, L'odore dell' India."

Cécile Guilbert, Feux sacrés, Grasset, 2025, p. 182. 

C'est Bombay (Mumbai) que Cécile Guilbert décrit dans ce paragraphe - et un vieux souvenir de lecture entrait en collision avec ses lignes : celui de l’écrivain V.S. Naipaul dont le récit, L'Inde, fut publié en 1992. Naipaul était d'origine indienne, mais ses grands-parents venus d’Uttar Pradesh au nord de l’Inde avaient émigré sur l'île antillaise de Trinidad en 1880, afin de remplacer, dans les plantations, les esclaves noirs affranchis à partir de 1834. Le sous-titre de l'ouvrage était éloquent : Un million de révoltes. Le récit de ses cinq mois de voyage dans les différentes provinces indiennes commençait donc par Bombay, avec la  saisissante description du gigantesque bidonville de Dharavi, le deuxième plus grand bidonville d'Asie (après Orangi Town, de Karachi au Pakistan), un million d'habitants et une latrine pour 1440 personnes.

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Mais c'est sur la référence à Pier Paolo Pasolini que je veux m'attarder aujourd'hui. Ce petit livre, je ne le connaissais pas avant d'avoir assisté très récemment aux dernières Rencontres de Chaminadour : René de Ceccatty y marchait précisément, selon la formule consacrée, sur les grands chemins de Pasolini. Je ne suis allé à Guéret que le premier jour de ces Rencontres, le jeudi 18 septembre, où j'ai écouté la conférence inaugurale de René de Ceccatty, vivement apprécié les extraits du spectacle Pasolini en forme de rose, donnés par le chanteur Antonio Interlandi accompagné par l'accordéoniste Wilfried Touati, et un peu souffert de la lourde phraséologie du jeune philosophe Yorick Secretin dissertant sur la poétique et métaphysique pasoliniennes, auquel succéda avec bonheur Laurent Lasne qui, sans aucune note, nous éclaira sur l'importance du football dans l'existence du grand poète et cinéaste italien.


Je ne quittai pas bien sûr Guéret sans acheter quelques livres dans le hall de la salle de spectacle. Et l'un d'entre eux était justement L'odeur de l'Inde (que j'achetai en pensant aussi à ma fille Violette dont j'ai déjà dit qu'elle revenait d'un petit voyage dans le Kérala).

Je n'avais pas encore lu le livre lorsque j'ai abordé Cécile Guilbert, et ce n'est que la semaine dernière, au château de Saint-Jean le Blanc, près d'Orléans, où E. exposait avec des amis, que j'ai plongé dans ces pages fiévreuses, installé dans l'angle de l'une des salles comme un gardien de musée. C'est en 1961 que Pasolini, en compagnie d'Elsa Morante et Alberto Moravia, fait ce voyage entre des essais destinés à Fellini et le tournage d'Accatone qui commencera au printemps. Au même moment, il publiera le recueil de poèmes La Religion de mon temps, dont je découvre, en cherchant l'image de sa couverture, qu'elle montre (comme pour donner raison à Laurent Lasne), Pier Paolo shootant dans un ballon.

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René de Ceccatty écrit dans sa biographie de Pasolini (Gallimard, 2005, 2022) que ce recueil est un long panoramique de l'"humble Italie", où les termes "misère" et "frères" reviennent souvent. Il en cite un extrait où le poète observe, "après deux journées de fièvre", "par la fenêtre deux jeunes garçons aux cheveux brillantinés qui gravissent une côte. Il se souvient, dit-il, de sa jeunesse à Casarsa et à Bologne."

(...) J'observe, en me penchant 
à ma fenêtre, ces deux gamins qui vont légers
sous le soleil ; et je me tiens comme un enfant

qui ne gémit pas seulement pour ce qu'il n'a pas eu,
mais aussi pour ce qu'il n'aura pas...
et dans ce pleur, le monde est odeur,

rien d'autre ; des violettes, des champs, qui sait ?
ma mère, et dans quelles primevères...
Odeur qui tremble pour devenir, là

où le pleur est doux, matière
d'expression, ton... 

Le monde est odeur, écrit Pasolini. Et l'Inde qu'il découvre en 1961 "va être tout entière odeur, odeur des bûchers au bord du Gange."

    Cette odeur de pauvres nourritures et de cadavre, qui, en Inde, est comme un continuel souffle puissant, qui donne une sorte de fièvre. C'est cette odeur, qui, devenue, peu à peu, une entité physique presque animée, semble interrompre le cours normal de la vie dans le corps des Indiens.

Écrire cette chronique est en soi une sorte de paradoxe, pour moi, entendez bien, qui a perdu l'odorat à la suite du Covid et désespère de le retrouver un jour...

 

mercredi 20 septembre 2023

Sur les grands chemins de Dante

Pas besoin de mur entre l'Indre et la Creuse. La frontière est encore dans les têtes. C'est une très vieille histoire : Berry et Limousin répètent la vieille division gauloise entre la cité des Lémovices et celle des Bituriges (Bourges et Limoges hériteront directement de ces deux noms-là). Les Berrichons, dont la terre est moins pauvre, n'auront pas l'obligation de se faire maçons et de quitter leur terroir pour la capitale. La Marche, cette terre si proche, est aussi une terre étrangère, avec une langue incompréhensible. On ne se fait pas la guerre, mais on s'ignore royalement. 

Et cette ignorance mutuelle, je suis chaque fois surpris de la retrouver encore, tous les ans en septembre, avec les Rencontres littéraires Chaminadour, à Guéret. Je ne peux pas bien sûr certifier qu'aucun autre Indrien ne s'était glissé dans le public, je n'ai pas fait l'appel, mais je n'ai reconnu personne. Cette année, avec moi pour la première fois, Nunki Bartt. Il m'avait suivi sur le causse, il pouvait bien se livrer à une autre expérience. Pas question ici de crapahuter dans les sentiers, aussi n'était-il pas sûr de tenir plus de six heures dans les sièges du Théâtre de la Guérétoise de Spectacle. 

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A l'origine, j'aurais aimé venir le vendredi 15, le programme était alléchant, et surtout une table ronde autour du péché de littérature y réunissait Bertrand Schefer, Pierre Michon et Sarah Chiche. Oui, Sarah Chiche, dont je venais donc de lire le dernier roman, Les alchimies. Hélas, ce ne fut pas possible, et je dus me contenter du samedi 16 (Pierre Michon ne fut d'ailleurs pas présent non plus, apparemment souffrant).

Garés devant l'auguste lycée Pierre Bourdan, nous arrivâmes un peu avant neuf heures. L'esplanade devant le théâtre était quasi déserte. De fait, nous avions une demi-heure d'avance : la première conférence était fixée à 9 h 30, contrairement à ce qui était indiqué sur le site internet. Le temps d'aller écluser un petit noir au bar de la Poste, un peu plus haut. J'y achetai par curiosité le Creuse-Citron, journal de la Creuse libertaire, à prix libre (ça aussi, on ne trouve pas dans l'Indre).

Retour au théâtre pour la conférence de Jérôme Ferrari, Décrire l'Enfer, décrire le Paradis.  
Prix Goncourt 2012 pour son livre Le Sermon sur la chute de Rome, prof de philo à Bastia, il nous régale avec Shopenhauer, commentateur avisé de Dante.  Le reste de la matinée n'est pas dénué d'intérêt, loin de là, mais c'est ce qui nous aura le plus séduits (mais tu pourras en juger toi-même, avisé lecteur, en visionnant cette vidéo).


Le Doc, descendu en droite ligne de La Châtre, et qui nous avait retrouvé un peu plus tard (mais le bougre était déjà venu la veille), nous déclare qu'il a une idée pour casser une petite croûte avant la reprise. En fait, il suffit de passer de l'autre côté de la rue, de descendre un grand escalier et nous voici sur un autre festival, celui des Assises debout, premier festival des Tiers-lieux creusois. Le site est celui de la Quincaillerie, un ancien Noz, semble-t-il, reconverti en espace d'échange, de co-working et d'animations culturelles. On y boit une bonne bière artisanale, et grâce à l'entregent du Doc (qui connaît plusieurs personnes sur place) on est même invités à partager les restes du repas de ces derniers jours (une petite caisse recueille le prix libre qu'on veut bien donner - la Creuse aime bien les prix libres). Tout cela est fort cordial, mais alimente mon étonnement. Personne ici ne semble soupçonner que juste à côté se déroule une rencontre littéraire avec de grands écrivains d'audience nationale voire internationale (et inversement, qui, à Chaminadour, est au courant de cette manifestation voisine ?). Tout ceci est symptomatique du cloisonnement de nos sociétés, avec ses territoires étanches et ses niches parallèles. On ne cesse de parler de réseaux sociaux et de communications, mais le plus souvent, cela fonctionne par bulles organisant l'exclusion et l'indifférence.

Bref, retour à Chaminadour (où, je dois le préciser, tout est gratuit, l'entrée, l'accès aux conférences et même le café). Et un bel après-midi, avec un duo, Alexandre Civico et Xavier Boissel, qui évoque Dante et le roman noir (et où j'apprends l'existence d'un auteur, David Peace, qui selon eux, devrait recevoir le Nobel), et surtout, un peu plus tard, une belle conférence de Yannick Haenel, Peut-on faire l'expérience du Paradis ?, où il bat un peu en brèche la version shopenhauerienne du matin. Car il est vrai que de Dante, on retient surtout l'Enfer. Il vaut donc la peine d'entendre ses mots, qui nous appellent à remonter vers la lumière.


mardi 20 septembre 2022

Quatre doublons pour l'Incrédule

Interlude dans la série Cristal noir (une série dont nous sommes loin du bout : je compte y inscrire pas moins de quinze épisodes). Juste le temps de partager une autre étrange série, qui s'est déroulée les jours derniers. Tout commence le 14 septembre quand, en fin d'après-midi, je reviens de Mers-sur-Indre et traverse le petit village de Clavières, près d'Ardentes. Soudain, je n'en crois pas mes yeux (c'est histoire de dire, je leur accorde là pleine confiance) : je croise deux voitures qui se suivent et portent exactement le même nombre 666. Ceux qui sont familiers du site connaissent mon obsession des plaques d'immatriculation (lire à ce propos Jurassic Bartt), obsession que je partage (ceci ne vaut pas argument) avec David Lynch*. Depuis le temps que je scanne les plaques à tout bout de champ, c'est la première fois que j'épingle un doublon. Et puis quand même, ce n'est pas n'importe quel nombre. Le 666. Le nombre de la Bête dans l'Apocalypse. 

De fait, j'ai déjà croisé le 666 en septembre 2019, et il avait, semble-t-il, beaucoup à voir avec ce que Hans-Jürgen Grief nommait l'avant-dernière Apocalypse : la Shoah. Et c'est curieusement en se rendant à Ardentes à un rendez-vous médical pour mon fils Gabriel que j'ai enregistré ce jour-là plusieurs 666 (cf. Six parmi six millions). Un peu plus loin, quelques secondes plus tard, je consigne une petite réplique à la secousse principale avec un 066. 

Le lendemain, en sortant justement de chez Gabriel, nouvellement installé rue de la Gare, je surprends, garés l'un derrière l'autre, deux véhicules portant le nombre 020. Là, j'ai eu le temps de prendre une photo (pour les 666, il faut me croire sur parole).

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Et presque au même moment où je prends cette photo, remonte une voiture affichant un 010 (mais je n'ai pas eu le réflexe de la flasher). Evidemment, je repense à mes deux 666. Deux jours de suite, des doublons. 

Le lendemain, vendredi 16 septembre, je découvre le dernier article de barbOtages, qui est titré En double. Il est question d'un livre de l'écrivain italien Leonardo Sciascia, Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel.  Publié en 1972 aux éditions de L'Herne, puis en 2022 chez Allia.

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L'article est en fait un court extrait d'un plus long billet sur le site Sitaudis, dont voici quelques passages significatifs : 

[Raymond Roussel] est mort le 14 juillet — dans la nuit du 13 au 14 — 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, Sicile, « an XI de l’Ère fasciste ». [...] « Roussel le malade, Roussel l’ingénu, Roussel l’enchanteur » (Leiris) — est retrouvé le matin du 14 par le personnel de l’hôtel, allongé sur un matelas posé à même le sol, en chemise de nuit blanche, chaussettes noires et tricot de laine « champagne ».

Comment l’auteur de La Doublure, né en 77 et mort en 33, qui trouva la mort durant la nuit d’une double fête, religieuse et patriotique, dont les initiales sont redoublées — RR, un homme richissime qui voyageait en Rolls Royce —, pouvait-il ne pas retenir l’intérêt d’un auteur sicilien amateur de romans-enquêtes, dont le patronyme est composé d’une syllabe géminée : « Scia-scia » — son nom ainsi sciemment « scié » ?

Autant vous dire que j'étais moi-même scié, à la lisière de l'hallucination : mes petits doublons trouvaient là une extraordinaire résonance littéraire. Je me félicitais d'avoir récemment cité Jean-Paul Kauffmann citant lui-même Sciascia : "Les seules choses certaines en ce monde, ce sont les coïncidences", a écrit un jour l'écrivain italien Leonardo Sciascia. Tilsit, symbole du bonheur de Napoléon et des retrouvailles franco-russes ; l'allusion aux Anglais, présage de la catastrophe. Il me plaît de penser que ces rencontres ne sont jamais fortuites et que le destin se plaît surtout à pratiquer le comique de situation." (La chambre noire de Longwood, p. 267).

A Saint-Christophe, sur le côté de l'église, je surprends dans l'après-midi un nouveau double (il n'est pas parfait, 607 et 607(7), mais la perfection n'est pas de ce monde). A signaler que j'ai croisé à nouveau deux 666 (qui ne se suivaient pas mais presque) avenue Georges Lemoine, et, en soirée, un 666 (qui me bloqua un petit moment rue de la Gare) et un dernier 666 rue Raspail.

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Le vendredi 17 septembre, je me rends avec mes deux filles Pauline et Violette aux rencontres littéraires Chaminadour, à Guéret. Yannick Haenel y marchait sur les grands chemins de Michel Leiris et de Georges Bataille. De beaux moments (l'événement mériterait une note entière, mais bon, ce sera pour une prochaine fois). Nous y retrouvons mon vieux complice, le Doc, qui a déjà une journée entière dans les neurones. Après une discussion Yannick Haenel-Pierre Michon, chaleureuse et parfois cocasse, nous gagnâmes une pizzeria éloignée (pas facile de se sustenter un samedi à Guéret), escorté d'un étudiant lillois qui faisait son master sur Bataille. C'est au retour, alors que je n'y pensais plus, que je tombai sur un double 927.

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Personne, à part moi bien sûr, ne l'avait noté. J'explique alors que c'était le quatrième doublon, en quatre jours, ce qui fit rigoler le Doc. "Ah, on va voir bientôt ça sur Alluvions..." Le bougre connaît mes lubies, et je suis bien certain qu'il ne croit pas une seule seconde qu'il puisse y avoir autre chose que du bon vieux hasard derrière tout ça. Il me fait penser à Hector, le personnage du père dans Philémon, de Fred. Et à cet album très drôle, Le Voyage de l'Incrédule, où il suit Philémon dans le monde des lettres de l'Océan Atlantique, sans jamais quitter sa position de sceptique.

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Qu'à l'aller, j'ai noté un 607 suivi immédiatement d'un 670, et qu'au retour j'ai vu garés l'un en face de l'autre un 670 et un 671, n'ébranlerait pas davantage cet esprit fort... 

A Guéret, j'achète le Journal de Michel Leiris. A ce moment-là, je ne fais aucun lien avec l'article de Jacques Barbaut, qui cite Leiris parlant de Roussel. C'est en lisant une fois revenu la biographie dans ce Quarto que je tombe sur plusieurs mentions de l'écrivain de Locus Solus. Et je découvre aussi plus tard que Leiris a écrit une biographie (demeurée inachevée).

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Par ailleurs, j'ai terminé le roman de Bernard Chambaz** emprunté mardi dernier à la médiathèque, La peau du dos. Je suis un peu déçu, je n'ai pas vibré comme dans ses précédents livres.

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Et puis le lendemain je m'avise qu'il pourrait bien être un autre écho à mes doublons. Tenez, voici un extrait de la présentation de l'éditeur :

C’est l’histoire de deux jeunes hommes qui n’ont pas trente ans, deux exaltés. L’un a une passion pour la peinture. On le connaît. C’est Auguste Renoir. L’autre a une passion pour l’égalité et il sera le délégué à la police puis le procureur de la Commune de Paris. On le connait à peine. C’est Raoul Rigault.
Leur rencontre doit tout au hasard. La première a lieu dans la forêt de Fontainebleau alors que l’un peint sur le motif et l’autre fuit la police de Napoléon III. Renoir prête une blouse de peintre à Rigault pour lui porter secours et ils passent quelques jours ensemble. Ils marchent sur le chemin des merles, ils partagent des oeufs durs et une fiasque de vin, ils roulent des cigarettes, ils conversent, de tout et rien, des nuages dans le ciel, du régime impérial. Et puis ils rentrent à Paris.

Auguste Renoir - Raoul Rigault. R/R. Et même RR pour Raoul Rigault, comme Raymond Roussel.

Le 18 septembre, je fais le point. Résumons-nous. Si aucun autre signe n'apparaissait, on aurait la séquence 666 - 020 - RR - 607 - 927. RR désignant donc l'article de barbOtages, situé à la pliure.

Cela me semble cohérent, satisfaisant pour l'esprit. 
Le dimanche arrive, et rien ne viendra ce jour-là. Ce n'est pas faute de matière : nous nous rendons à la brocante de Moutier-Malcard, sémillant village creusois, juste après Mortroux. Sur le parking champêtre, moult automobiles. Je ne peux pas m'empêcher de lire les plaques, alors même que je suis partagé : je trouve que la séquence se tient et qu'on pourrait s'arrêter là, mais en même temps un nouveau doublon serait exaltant, détruirait mon algorithme pour peut-être en annoncer un autre, plus sophistiqué. 

Mais non, rien. Et ce lundi 19 n'a rien donné non plus. Fin, au moins provisoire, des doubles.

Les questions ne s'arrêtent pas là. A quoi ça rime tout ça, me direz-vous ? Y a-t-il un message derrière ? Un sens à cette séquence ? 

Et bien peut-être. Un autre fil s'est entrecroisé dans la chaîne. Mais je suis fatigué, ce sera pour un prochain épisode.

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"Les notions de destin et de chance sont une composante essentielle de la vision du monde de Lynch, et ses proches peuvent en attester. "J'habitais dans la même rue que lui et, quand nous tournions à Los Angeles, nous partions ensemble en voiture pour le plateau de Sailor et Lula, confirme Montgomery. Nous ne pouvions nous rendre sur place sans qu'il ait fait sa numérologie avec les plaques d'immatriculation que nous croisions et vu ses initiales sur au moins une plaque. Parfois il fallait continuer à tourner un moment jusqu'à ce qu'on ait croisé ces trois lettres, "DKL", sur une plaque. Les rares occasions où les lettres étaient dans cet ordre, c'était un présage extrêmement favorable."Lynch admet avoir "observé les plaques d'immatriculation" avant même le tournage d'Eraserhead, et que son chiffre de chance était le sept."

Kristine McKenna, L'espace du rêve (avec David Lynch), JCLattès, 2018, p. 355 (cité dans l'article Bron/Broen/Bridge)

** Dans un article pour AOC Media, Histoire(s) du cinéma et de l'Italie, du 24 mai 2018, Bernard Chambaz écrit :

"Les seules choses qui sont sûres en ce monde, ce sont les coïncidences. Leonardo Sciascia aimait répéter cet aimable paradoxe. Par gratitude, je le reprends à mon tour. Le jour même où je regarde enfin le film Novecento de Bernardo Bertolucci que je n’avais jamais revu depuis sa sortie en 1976, nous apprenons la rencontre entre les Cinq-Étoiles et la Ligue en vue d’un accord de gouvernement. Ce qui me frappe, instantanément, c’est le divario, le fossé entre les deux époques, entre ces deux morceaux de réel. Et ce constat vient confirmer un sentiment navrant : le reflux des connaissances historiques, la méconnaissance du passé et notamment de son feuilleté chronologique contribuent à expliquer la confusion qui règne dans le monde actuel." (C'est moi qui souligne)

On retrouve Sciascia (soit dit en passant, mort le 20 novembre 1989, à Palerme, comme Roussel) dans le paragraphe final :

"Cu tuttu ca sugnu orbu, la viu niura. C’est-à-dire : bien qu’aveugle, je la vois noire ; autrement dit : je vois que ça finira mal. C’est à Sciascia, vous l’auriez deviné, que nous devons cet adage en sicilien. Il rapporte la phrase d’un aveugle dans son village de Racalmuto lors de la déclaration de guerre de Mussolini à l’Angleterre et à la France, qui n’en demandait pas tant, la preuve, deux semaines plus tard Pétain s’abaissera à signer l’armistice. Sciascia ne souligne le pessimisme radical de cette phrase que pour mieux l’appliquer à la situation italienne en 1984. Une autre coïncidence sans doute. La disparition de Berlinguer et l’épiphanie de Big Brother."

Difficile de ne pas faire le rapprochement avec l'actualité italienne : la probable arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni, la présidente de Fratelli d'Italia, un parti post-fasciste.

mercredi 12 janvier 2022

Simone et Blaise sous le signe d'Orion

Samedi dernier, j'achète à Arcanes le premier volume des Démons de Dostoïevski, dans la traduction d'André Markowicz. Mais un autre livre, soudain, m'interpelle avec sa belle couverture rouge et noire, rideau d'arbres au tronc fin laissant voir dans ses fentes le ruban lisse d'un fleuve. Colonne, d'Adrien Bosc. Je feuillette, il est question de la philosophe Simone Weil, celle-là même que citait Alain Supiot à la fin de ce chapitre 6 que j'avais revu à la suite de la relecture de Les sources et le sens du communisme russe, de Nicolas Berdiaev. En cette même année 1936 où le philosophe exilé en France achevait son essai, Simone Weil rejoignait l'Espagne pour s'engager dans les Brigades internationales de la colonne Durutti. C'est cet épisode intense et douloureux, sur lequel il existe peu de documents, "un passeport, des notes éparses d'un "Journal d'Espagne dont il reste trente-quatre feuillets, des lettres et des photographies en uniforme", que nous conte Adrien Bosc, qui n'est pas un inconnu pour nous, comme en témoignent les cinq articles où il apparaît.

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Je l'avais découvert à travers son premier roman, Constellation, qui raconte la catastrophe aérienne  du Lockeed Constellation F-BAZN d'Air France qui s'élance d'Orly au soir du 27 octobre 1949. A son bord, il y avait onze membres d'équipage et trente-sept passagers, dont quelques célébrités, la violoniste prodige Ginette Neveu et le boxeur Marcel Cerdan. Cerdan qui part à New York avec l'ambition de reconquérir son titre de champion du monde contre le Taureau du Bronx, Jake LaMotta. Trois places prises au dernier moment, à cause de l'impatience d'Edith Piaf, qui a supplié son amant de venir la rejoindre au plus vite. Le droit de priorité accordé au champion a laissé à terre un jeune couple, Edith et Philip Newton, ainsi qu'une certaine Mme Erdmann.
Mais quelques heures plus tard, l'avion, qui devait faire escale aux Açores, ne répond plus.
On retrouvera le lendemain l'épave fracassée sur les pentes du Mont Redondo, sur l'île de São Miguel. Il n’y a aucun survivant.
Constellation, c'était le nom de l'avion, mais c'était aussi la métaphore de ces quarante-huit hommes et femmes, dont le destin se croisait en cette nuit fatale. Autant de trajectoires diverses que l'auteur, après une enquête longue et serrée, s' employait à reconstituer. Agitant une poignée de questions qui ne pouvaient me laisser insensible, je cite la quatrième de couverture :
Quel est l’enchaînement d’infimes causalités qui, mises bout à bout, ont précipité l’avion vers le mont Redondo ? Quel est le hasard objectif, notion chère aux surréalistes, qui rend « nécessaire » ce tombeau d’acier ?

Deux mois plus tard, en novembre 2014 donc, Adrien Bosc, âgé seulement de 28 ans, reçut le Grand Prix du roman de l'Académie française. Il déclarait alors : "Constellation est un livre très important pour moi. Il sonde le destin, les coïncidences qui font qu'on prend tel avion plutôt que tel autre".
Et aussi : "Ce roman questionne le hasard, la synchronicité des dates et des chiffres. C'est mon obsession."
C'était aussi la mienne, vous vous en doutez un peu. j'écrivais alors que c'était complètement stupide, mais ce prix c'est un peu comme si je l'avais reçu moi-même, j'en étais bêtement heureux moi aussi.
Adrien Bosc confiait également qu'il était "d'autant plus ému de recevoir le prix de l'Académie française " que son livre préféré est "Le journal d'un curé de campagne" de Georges Bernanos qui l'avait reçu en 1936. Et je notais encore que le démon de l'analogie ne le quittait pas, à l'évidence, pas plus qu'il ne me quittait moi-même.

Or, Bernanos est l'autre grand personnage de Colonne. Il apparaît à la page 93, avec la reproduction de la lettre que Simone Weil lui a adressée en 1938. Installé à Majorque, l'écrivain fêtait justement le 18 juillet son prix de l'Académie française avec la bourgeoisie locale lorsque certains éléments de l'armée se mutinèrent contre la République, un putsch qui marquait le début de la guerre civile dans la péninsule. Le monarchiste Bernanos, au départ favorable à la Phalange (où s'engagea par ailleurs son fils Yves), fut de plus en plus révolté devant les exactions des franquistes, appuyés par un contingent de fascistes italiens : exécutions sommaires, familles entières assassinées sur la foi d'une dénonciation. Devant cette capitulation morale, la complicité du clergé espagnol, il tirera Les Grands Cimetières sous la lune, qui précipitera sa rupture avec l'Action française.


Adrien Bosc a évoqué la lettre de Simone Weil en septembre dernier à Guéret pour les Rencontres de Chaminadour, où Lydie Salvayre marchait sur les grands chemins de Georges Bernanos. C'est à la mort de l'écrivain, le 5 juillet 1948, qu'on la retrouva à l'intérieur de son portefeuille : "Une grande feuille de papier fatigué, pliée en huit et glissée dans une poche en revers. (...) Dix ans à l'abri, transportée de veste en veste. C'était l'une des deux lettres, avec celle reçue de Mgr Fontenelle, que Bernanos avait conservées dans son portefeuille jusqu'à la fin. On ne sait s'il répond. Sans doute non. Aucune trace dans les fonds d'archives. Elle y raconte sa guerre d'Espagne et sa lecture des Grands Cimetières sous la lune. Elle témoigne de sa désillusion en miroir du récit  des opérations sanglantes des nationalistes et des troupes italiennes  sur l'île de Majorque que raconte Bernanos." (p. 107)

Je découvre aujourd'hui seulement, dans la rédaction même de cet article, que Colonne avait l'objet d'une recension dans Diacritik, sous la plume de Laurent Demanze, lui aussi familier de Chaminadour, et que j'ai évoqué récemment (voir Chorda Achillis et Godzilla) à travers sa lecture avisée de Bruno Remaury (qui concluait lui aussi une trilogie) : "Avec Colonne, Adrien Bosc clôt avec élégance sa trilogie de non-fiction, commencée avec Constellation et poursuivie quelques années plus tard avec Capitaine. Il explore, récit après récit, les communautés provisoires, en marge de l’histoire notamment : dans l’avion Constellation, avec à son bord trente-sept passagers dont Marcel Cerdan et Ginette Neveu, ou dans un navire conduisant notamment Breton et Lévi-Strauss aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est encore dans le sillage de la guerre que se forme ici une communauté éphémère et disparate : c’est la colonne Durruti, rassemblant pour beaucoup des anarchistes de tous pays, au commencement de la guerre d’Espagne en août 1936."

En replongeant dans Constellation (avec une sorte de remords, car j'avais eu le projet en 2014 de reprendre pas à pas chaque chapitre du livre et d'en développer les ramifications - projet que j'ai délaissé), je me suis porté vers le post-scriptum, intitulé Le mariage des vieux amants. Dans cet ultime chapitre, Bosc commence par évoquer le poème Fernando de Noronha, de Blaise Cendrars, noté alors qu'il était dans un avion pour Lisbonne :

De loin on dirait une cathédrale engloutie
                           De près
     C'est une île aux couleurs si intenses
     que le vert de l'herbe est tout doré

Il écrit encore qu'il y trouvait une description fidèle des Açores, bien que "les Açores ne ressemblent en rien à l'archipel brésilien de Fernando de Noronha où le vert tropical chute dans le bleu turquoise des lagunes. Vingt et une îles, perdues à plus de cinq cent kilomètres de Recife. C'est en tombant sur le rapport d'enquête du crash du Paris-Rio qu'un lien étonnant naissait." Adrien Bosc parle ici bien sûr de la catastrophe du 31 mai 2009, où le vol AF447 Rio-Paris s'est abîmé dans l'Atlantique, causant la mort de 228 personnes. Le rapatriement des premières dépouilles s'effectuera depuis l'aérodrome de Fernando de Noronha.

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Adrien Bosc enchaîne  aussitôt avec ce jour funeste où Blaise Cendrars perd son bras droit le 28 septembre 1915, au cours d'une offensive en Champagne. Et toujours sans transition il passe à cette "fiévreuse nuit d'écriture, le 1er septembre 1916, (où) il retrouve l'inspiration, ce sera La Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame."

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Page de titre (national library of the netherlands)

La notice de wikipedia donne une date différente ("Au cours de l'été 1917, qu'il passe à Méréville (Seine-et-Oise, aujourd'hui Essonne), il découvre son identité nouvelle d'homme et de poète de la main gauche, en rédigeant, au cours de sa « plus belle nuit d'écriture », le 1er septembre, La Fin du monde filmée par l'Ange N.-D.") C'est Wiki qui a sans doute raison car le Centre d'études Blaise Cendrars, sur sa page Constallation-Cendrars, signale aussi que c'est en 1917 que le poète s'installe à Méréville : "été d’intense création (L’Eubage, Moravagine, La Fin du Monde filmée par l’Ange Notre-Dame). Publication de Profond Aujourd’hui.." C'est cette année-là aussi qu'il rencontre la comédienne Raymone Duchâteau, qu'il finira par épouser, mais bien plus tard et pas n'importe quel jour : "Quand tu aimes, il faut revenir. Le 27 octobre 1949, tandis qu'un avion au nom de Constellation décolle d'Orly, à Sigriswil, dans l'Oberland bernois, le poète Blaise Cendrars se marie avec son aimée de toujours, Raymone Duchâteau. Le mariage des vieux amants, dans une auberge suisse allemande, voyage de fiançailles d'abord, l'anneau scelle le retour au pays natal. Blaise l'apatride s'est trouvé une patrie. Parti pour ne pas revenir, au seuil de sa vie, il trouve dans le village de Sigriswil la terre des ancêtres."(p. 191)

Mais revenons un instant sur cette Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame.*Wikipedia continue en affirmant que "Commence alors une période d'activité créatrice intense placée sous le signe tutélaire de la constellation d'Orion, dans laquelle la main droite du poète s'est exilée.Et Adrien Bosc ne dit pas autre chose quand il écrit : "Sous le signe de la constellation d'Orion, le membre fantôme est monté au ciel et lui insuffle en muse les vers élastiques de la modernité, le poète de la main gauche est né", mais quand il ajoute, après avoir rappelé qu'Orion a été élevé au ciel après avoir piqué par le dard du scorpion d'Artémis, que "Scorpion et Orion sont côte à côte en constellations", il se trompe.  Dans l'une des versions de sa mort, ce chasseur émérite ne cessait de se vanter de ses prouesses. Une arrogance qui déplut si fortement à Héra (dans une autre version, il s'agit en effet d'Artémis) qu'elle commanda à un scorpion de le piquer. Orion succombant au venin du petit animal fut transformé en constellation, mais comme Héra n'avait pas oublié de porter également au ciel le loyal scorpion,  Zeus intervint en faisant  en sorte qu'Orion et le Scorpion ne puissent jamais s'atteindre ; c'est pour cela que lorsqu'Orion se lève à l'horizon Est, le Scorpion se couche à l'horizon Ouest. Scorpion et Orion ne sont donc jamais visibles en même temps dans le ciel, ils ne sont jamais côte à côte.

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Mosaïque illustrant le mythe d’Orion et du Scorpion découverte à Pompéi. © Pompeii – Parco Archeologico

Bon, on n'en voudra pas plus que ça à Adrien Bosc, qui écrit ensuite que Blaise transpose au mythe grec la légende personnelle de la main sidérale : "Arrachée, prise dans la mélasse boueuse des sentiers de la gloire, elle rejoint comme les cinq doigts de la main les nébuleuses d'Orion. Enchantement, assomption d'une main d'écriture s'agglomérant à Bételgeuse, l'étoile majeure du thème astral scintille :

C'est mon étoile
Elle a la forme d'une main
C'est ma main montée au ciel
Durant toute la guerre je voyais Orion par un créneau
Quand les Zeppelins venaient bombarder Paris ils
   venaient toujours d'Orion
Aujourd'hui je l'ai au-dessus de ma tête
Le grand mât perce la paume de cette main qui doit
   souffrir
Comme ma main coupée me fait souffrir percée qu'elle
   est par un dard continuel

J'ai retrouvé ce poème dans le recueil Au coeur du monde, Poésies complètes 1924-1929, publié en Poésie/Gallimard**. Et curieusement, sur la page suivante, nous trouvons un autre poème consacré à Fernando de Noronha :

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Un bref passage dans Colonne me fut une réminiscence de la constellation. Le 14 mai 1942, Simone Weil s'embarquait avec ses parents Bernard et Selma à bord du paquebot Maréchal-Lyautey. Après Oran, le navire fit escale à Casablanca, où les passagers furent débarqués  et logés de force dans un camp. Adrien Bosc note qu'à Gustave Thibon, elle confie, comme une lettre de testament, la proprieté de ses cahiers, puis qu'en observant le ciel nu d'Afrique, elle écrivait à un ami : "Je penserai à toi en regardant Orion, que tu m'as montré jadis et qui est devenu aussitôt ma propriété personnelle."

Adrien Bosc ne donne pas le nom de cet ami, et je n'ai retrouvé nulle part une autre occurrence de cette lettre. De là à penser qu'il a inventé ce détail (qui cadre si bien avec le motif cendrarsien, bien que Cendrars ne soit jamais invoqué dans Colonne), non, je ne me le permettrai pas...


________________
* Ce titre me fait penser que nous avons regardé hier soir 4h44, dernier jour sur Terre, le film d'Abel Ferrara, sorti en 2012. Il n'eut pas le succès phénoménal de Don't look up, actuellement sur Netflix et que tout le monde semble avoir vu. Je n'en avais d'ailleurs jamais entendu parler, il se trouve que j'ai déniché le DVD à Noz en décembre dernier. Le film montre les dernières heures du monde du point de vue d'un couple, Cisco (Willem Dafoe), ancien drogué, et Skye (Shanyn Leigh), artiste bouddhiste, retranchés dans leur loft new-yorkais. Jean-François Rauger, dans Le Monde du 18 décembre 2012, écrit les lignes suivantes qui entrent en résonance avec les toutes premières lignes de cet article :
"Le cinéma d'Abel Ferrara a toujours donné corps à une philosophie morale. Quel sens donner à nos actes si personne ne les voit ? Si Dieu est aveugle, la distinction entre le bien et le mal est-elle légitime ?

Ce questionnement quasi dostoïevskien est littéralement celui du spectateur qui assistait aux méfaits sans conscience d'un gangster luciférien (The King of New York), d'un policier corrompu et défoncé (Bad Lieutenant), d'un couple de petits bourgeois trafiquants de drogue (R'Xmas)."

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 ** Un volume qui ne m'appartient pas : je l'avais emprunté à la mère de Violette et Gabriel (il faudra que je lui rende). Je note qu'il lui a été offert par une amie le 1er septembre 1994, 77 ans jour pour jour après la "plus belle nuit d'écriture".

lundi 26 août 2019

Par la lucarne du versant est

- Vous n'êtes pas entré par la lucarne du versant est ? Vous me décevez quelque peu.
- Non, je suis passé par la porte tout bonnement, veuillez m'en excuser, mais en matière d'alpinisme je ne suis pas de taille.
- J'aurai mauvaise grâce à vous le reprocher, je suis très mauvais escaladeur moi aussi, car sujet au vertige. Et pour la spéléologie, c'est encore pire. Claustrophobe invétéré.
- C'est Bartt qui va être déçu. Il semble qu'après la découverte du causse, un gouffre de 800 mètres n'ait rien pour lui faire peur.
- Je l'attendrai au bivouac. De fait, j'eusse été un très mauvais compagnon de voyage pour l'expédition au Mont Analogue. Cela n'a pas empêché Daumal de se signaler à nouveau par trois fois ces temps derniers.
- Ah bon ? Le contraire m'eût étonné, à vrai dire. Vous ne jurez plus que par lui.
- Persiflez tant que vous voudrez. Le fait est que, sans rien chercher, je suis retombé dessus à plusieurs reprises. Tout d'abord avec cette page du livre de Maxime Préaud, Cécile Reims graveur (2000), que j'ai consulté pour la rédaction d'un article commandé par le magazine La Bouinotte.

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Le jour suivant, alors que nous passions quelques jours chez des amis près d'Aix-en-Provence, j'ai remarqué dans leur bibliothèque un livre qui s'intitulait A la Verticale de soi. Ouvrage d'une championne d'escalade, Stéphanie Bodet. L'ouvrant au hasard, je choisis d'abord de lire un chapitre qui se nomme Vertiges. C'est là qu'elle cite René Daumal, page 244 : "Je songeais que la vie ne tarde pas à nous retirer "ce manteau de puissance" pour reprendre la belle expression de Christian Bobin. Lorsqu'il vient à glisser de nos épaules, on a froid soudain, on vacille et on réalise enfin que cette nudité est une grâce qui permet de redevenir humble et humain. A l'avenir, se méfier de la réputation, me disais-je. Et se défier de soi car "sait-on bien toujours si l'on vit ou si l'on joue ?"comme l'écrit René Daumal dans sa correspondance."
- La grimpeuse a des lettres...
- Elle a en poche un Capes de lettres et a même enseigné un temps. Enfin, pas longtemps, l'appel de la roche la séduisait plus que l'appel de la cloche.
- Vous réfléchissez longtemps pour produire de telles formules à la noix ?
- Et enfin, il y a eu le commentaire de Rémi Schulz à propos de son article du 4/4/2012, La mode Daumal, où il relate une de ses plus fabuleuses coïncidences, autour de l'achat d'une page de dessins et de calculs de Daumal jeune.
- Bon d'accord, mais l'autre jour vous mettiez Daumal en rapport avec Sebald. Vous avez oublié ?
- J'y viens. Mais tout d'abord...
- Encore une digression...
- A peine... La veille de notre escapade caussenarde et poulignesque, je suis passé à la librairie Arcanes. Le livre que j'avais commandé n'était pas arrivé mais j'ai flashé immédiatement sur un inédit de Frances A. Yates, Le Théâtre du Monde, édité chez Allia. Magnifique édition, soit dit en passant, comme souvent avec cette petite maison.

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- Frances A. Yates, l'auteur de L'Art de la mémoire. Vous en avez parlé plusieurs fois sur Alluvions.
- Ravi que vous vous en souveniez. Ce livre, par ailleurs, n'est pas vraiment une nouveauté : il a été publié en 1969, il a donc fallu un demi-siècle pour qu'il passe la Manche. Il se trouve qu'au retour de notre périple jurassique et brennou, j'ai procédé à une petite recherche sur internet. A ma requête "Frances Yates + Allia", je tombe en page 2 (page 3, aujourd'hui) sur une mention du site Norwich.

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L'article, vieux de dix ans, évoque un autre livre de Yates édité chez Allia, Fragments autobiographiques.
- En quoi ce site Norwich vous interpelle-t-il ?
- Je prends votre excellente mémoire en défaut. Ceci dit, votre oubli est compréhensible, je n'ai pas reparlé de ce site et de son auteur, Sébastien Chevalier, depuis octobre 2012. Et si j'en ai parlé c'est qu'il évoquait principalement Sebald, comme en témoigne le sous-titre "Du temps et des lieux chez W.G. Sebald et quelques autres." Je suis curieux alors de savoir si le blog est toujours actif et je me rends donc sur la page d'accueil. Le dernier billet publié remonte au 18 mai de cette année (il est titré d'ailleurs 18.5). J'ai fait une copie d'écran :

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- Je vois maintenant pourquoi vous parliez l'autre jour du 18 mai 44, naissance de Sebald, trois jours avant la mort de Daumal. Ici, dans Austerlitz, dans la dernière page de son dernier livre, Sebald (qui vivait et enseignait la littérature à Norwich, en Angleterre, d'où le nom du blog de Chevalier) se glisse dans l'histoire avec cette mention de Max Stern, 18.5.1944.
- Il n'aimait pas ses deux prénoms Winfried et George, et préférait qu'on l'appelle Max. Mais l'affaire ne s'arrête pas là.
- Il fait trop chaud cet après-midi. Que diriez-vous d'une bonne bière ?
- Un peu de patience, vil soiffard ! Je disais donc que l'affaire ne s'arrêtait pas là. Je sursautai aussi sur cette mention de Drancy. Car il en était fortement question dans le livre que j'avais entamé deux jours avant, Une île, une forteresse, sur Terezín, d'Hélène Gaudy. Par exemple, page 266 : "C'est de la gare de Bobigny qu'est partie Ginette Kolinka, qu'est parti mon grand-père, comme tous ceux qui ont quitté Drancy pour Auschwitz à partir de 1943."

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- Mais ce livre, il me souvient que vous l'aviez acheté aux rencontres de Chaminadour, à Guéret, en septembre 2017, il y a presque deux ans. Vous m'y aviez traîné et je dois dire que je n'ai rien regretté : la romancière était d'ailleurs présente mais vous aviez été trop timide pour lui réclamer une dédicace.
- Chaminadour ce n'est pas un salon du livre. Elle était en pleine conversation , je n'ai pas osé l'interrompre.
- Donc vous avez attendu deux ans pour lire ce livre.
- C'est ça. A vrai dire, je l'avais commencé à l'époque puis vite interrompu, je ne sais plus pourquoi, et je ne sais pas non plus la raison qui m'a décidé à le reprendre, précisément le 19 août, au milieu de cinquante livres encore à lire qui s'entassent dans la bibliothèque et ses parages. C'est de l'ordre de l'intuition, une intimation de l'Attracteur étrange...
- Votre fameux Attracteur étrange... Là, désolé, je coince, et je ne suis pas le seul...
- Je vous comprends, c'est dur à avaler. Vous n'êtes qu'un attracto-sceptique de plus... Voyez tout de même cet ouvrage d'Hélène Gaudy. Le sujet, Terezín, l'ancienne forteresse militaire devenue ghetto modèle de Theresienstadt, antichambre d'Auschwitz, est au coeur d'Austerlitz de Sebald, qui décrit la quête de son personnage principal sur les traces de sa mère disparue en ces lieux. Un peu plus bas, sur la page d'accueil de Norwich, je lis : "PS: Pendant ce temps, je poursuis moi aussi mon enquête, paresseusement, sur d’autres carnets que Norwich. Pour des raisons pratiques, j’ai rapatrié l’un d’eux, Extractions, sous WordPress. Ce sera donc Extractions (2). Sa particularité : se limiter strictement à la récolte de matériaux." Je clique alors sur ce nouveau carnet et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il est plutôt en déshérence puisque le dernier article remonte à juillet 2017. En fait il a migré vers un Tumblr. Néanmoins, l'une des dernières extractions est précisément un extrait de "Une île, une forteresse."

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Voici l'extrait : "Rassemblement des Juifs allemands dès 1938 dans des immeubles qui leur sont réservés, trains interdits sauf quand il s’agira de les déporter, décret empêchant de leur vendre des articles de maroquinerie: ils deviennent des voyageurs sans bagages, évincés de la vie publique, cantonnés à un quartier, une rue, un immeuble, un appartement, une chambre, un châlit dans une chambrée.
On ne se déplace plus, on est déplacé, envoyé à l’Est ou, dans une symétrie absurde, empêché sous peine de représailles de s’éloigner de plus de 30 km de son domicile.
Tout se restreint, s’atrophie, les loisirs, les professions, l’habitat, les déplacements. L’ombre nous tient lieu de forêt, et une bassine d’eau remplace la rivière, écrit Helga Weissowa dans son journal commencé en 1938, à l’âge de 8 ans, et tenu jusqu’à la fin de la guerre parce que son père lui a dit: Dessine ce que tu vois." (Une île, une forteresse, p.27)"
-  [...]
- Vous avez toujours envie d'une bière ? J'ai une bonne artisanale.

lundi 19 mars 2018

Diane et Actéon

" Je suis le fils d'un salopard qui m'aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens de Juifs déportés. Mot par mot, il m'a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. A vingt-huit ans, j'ai connu une première crise de délire, puis d'autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique.
Pas sûr que cela ait un rapport, mais l'enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n'ai été qu'une somme de questions. Aujourd'hui, j'ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j'ai compris."

Gérard Garouste, quatrième de couverture de L'Intranquille, Autoportrait d'un fils, d'un peintre, d'un fou (écrit avec Judith Perrignon, L'Iconoclaste, 2009)

Je ne connaissais guère Gérard Garouste que de nom. Et je n'écoute pratiquement jamais Europe 1. Mais dimanche dernier, au retour de Chambost Longessaigne, après avoir essuyé un déluge dans le Roannais, c'est avec le plus vif intérêt que j'avais suivi son entretien avec Isabelle Morizet, sur lequel j'étais tombé par hasard (enfin, du moins sans le chercher). Son actualité parisienne était, il est vrai, pléthorique : pas moins de trois expositions dont une aux Beaux-Arts sur le thème de la Divine Comédie de Dante, une à la galerie Templon à propos du Talmud et une au Musée de la Chasse et de la Nature, autour du mythe de Diane et Actéon. "En réalité, écrit sur son blog le journaliste Thierry Hay, cette première exposition fait suite à la commande du musée, d’un tableau sur la rencontre entre la belle Diane et le chasseur Actéon, mythe relaté dans ses Métamorphoses, par le poète latin Ovide (43 av JC). Le peintre a réuni les trois expositions, sous le même titre : Zeugma (plusieurs éléments avec des significations différentes dans la même phrase, pouvant déclencher un effet comique). Niché en plein milieu du Marais, le Musée de la Chasse et de la Nature est un endroit hors du temps, que je vous recommande, car on y cultive, avec raffinement, une singulière étrangeté."

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Musée de la Chasse et de la Nature, mars 2018. Photo Thierry Hay
Rappelons brièvement le mythe d'Actéon. Ce jeune thébain, devenu un des plus habiles chasseurs du pays grâce aux conseils avisés du centaure Chiron, s'était vanté (selon Diodore et Euripide) de surpasser Artémis (devenue Diane chez les Romains). Un jour qu'il poursuivait du gibier sur les montagnes du Cithéron, il surprit la déesse au bain. Furieuse d'avoir été vue dans sa nudité, elle change le chasseur en cerf et le fait dévorer par les cinquante chiens qui l'accompagnent (cette meute hurlante ne le reconnaît pas et - petit détail amusant - les deux mâtins Hylactor et Pamphagos qui ont dévoré la langue du cerf se retrouvent dotés de la parole humaine).

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Gérard Garouste : Diane et Actéon, 2013-2015. Huile sur toile, 200 cm x 260. Musée de la Chasse, photo David Bordes
Sur ce, deux jours plus tard, le 13 mars, je retourne à la médiathèque pour rendre Les Disparus de Daniel Mendelsohn (je venais de lire Une Odyssée, dont je reparlerai un de ces jours, et voulais maintenant découvrir l'œuvre qui l'avait rendu célèbre en France, mais là j'avais eu les yeux plus grands que le ventre et je n'avais pas trouvé le temps nécessaire pour cela - c'était partie remise). Mais, une fois dans les lieux, impossible de repartir sans bagages : je me charge déraisonnablement de Gratitude, le dernier journal publié de Charles Juliet, d'un roman graphique, Le retour de la bondrée, de l'artiste néerlandaise Aimée de Jongh, et enfin du dernier roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne. Or, ces trois ouvrages, comme on le verra dans ce billet et les prochains, vont tous faire signe d'une façon ou d'une autre, et s'insérer dans la vaste intrication de motifs que je ne cesse de vouloir décrire ici.

Commençons donc par Haenel (il était présent en septembre aux Rencontres de Chaminadour, à Guéret, il avait participé à une table ronde, mais je n'avais pas alors acheté son livre : pour tout dire, je ne savais trop que penser du personnage et de sa littérature, il était à la fois attirant et irritant - proche de Sollers, il en avait, me semble-t-il, le côté bateleur plein d’esbroufe, mais derrière l'escamoteur se tenait aussi un vrai chercheur de vérité - ou bien était-ce le contraire : derrière l'érudit et l'aventurier de l'esprit n'y avait-il, comme le pense avec férocité Juan Asencio, que de l'imposture et du vent ?). Bref, j'étais dans l'expectative, mais ce jour-là le livre était au rayonnage des nouveautés et j'eus le plus grand désir de le lire.

D'emblée, je fus saisi : dès la première page du premier chapitre, intitulé Le daim blanc, c'était l'un des thèmes les plus forts de ce début d'année 2018 qui me sautait au visage :
"A cette époque, j'étais fou. J'avais dans mes valises un scénario de sept cents pages sur la vie de Melville, l'auteur de Moby Dick, le plus grand écrivain américain, celui qui, en lançant le capitaine Achab sur les traces de la baleine blanche, avait allumé une mutinerie aux dimensions du monde, et offert à travers ses livres des tourbillons de prophétie auxquels je m'accrochais  depuis des années ; Melville dont la vie avait été une continuelle catastrophe, qui n'avait fait à chaque instant que se battre contre l'idée de son propre suicide et, après avoir vécu des aventures fabuleuses dans les mers du Sud et connu le succès en les racontant, s'était soudain converti à la littérature, c'est-à-dire à une conception de la parole comme vérité, et avait écrit Mardi, que personne n'avait lu, puis Pierre ou les Ambiguïtés, que personne n'avait lu, puis Le Grand Escroc, que personne n'avait lu, avant de se cloîtrer pour les dix-neuf dernières années de sa vie dans un bureau des douanes de New York, et de déclarer à son ami Nathaniel Hawthorne : "Quand bien même j'écrirais des Évangiles en ce siècle, je finirais dans le ruisseau." (p. 11)

Deux phrases. Une très courte et une très longue, une mèche courte et une mèche longue, mais qui ensemble propulsent le roman, le font irrésistiblement décoller. Deuxième étage de la fusée : après l'écrivain Melville, le cinéaste Cimino :
"Alors voilà : un jour, j’avais entendu une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché, et j’avais pensé à ce film de Michael Cimino qu’on appelle en France Voyage au bout de l’enfer, mais dont le titre original est The Deer Hunter, c’est-à-dire le chasseur de daim.
Dans ce film qui porte sur la guerre du Vietnam, où de longues scènes de roulette russe jouées par Christopher Walken donnent à cette guerre absurde la dimension d’un suicide collectif, le chasseur, joué par Robert De Niro, poursuit un daim à travers les forêts du nord de l’Amérique ; lorsque enfin il le rattrape, lorsque celui-ci est dans son viseur, il s’abstient de tirer." (p. 17)
Je vais vite, trop vite, mais ce qu'il faut savoir c'est cela, ce roman est tout entier sous le signe de la Chasse, une chasse qui n'est pas seulement d'ordre cynégétique, mais aussi, et surtout, d'ordre spirituel. Je passe vite, trop vite (j'y reviendrai très certainement), sur deux cents pages de périple rocambolesque entre New York et Paris, pour déboucher sur une nuit d'ivresse au musée de la Chasse et de la Nature, oui, celui-là même où Gérard Garouste expose en ce moment ses toiles actéoniques. Le narrateur a rencontré dans un restaurant d'huîtres la conservatrice du Musée, une certaine Léna Schneider, et celle-ci l'entraîne dans une sorte de labyrinthe érotique :
"Léna apparaissait dans l'embrasure d'une porte, puis aussitôt disparaissait. En entrant dans une pièce rouge sombre où un sanglier me contemplait, ses défenses violemment tournées vers moi, je trouvai son blouson en hermine abandonné sur le sol ; puis, entre deux portes, sa jupe ; plus loin encore, son chemisier.
Allait-elle m'attirer vers la source ultime, vers ce lac ajusté au cœur du bois où, dénudant ses seins, découvrant ses cuisses, révélant sa toison, la déesse, avec ses doigts qui ont glissé dans sa vulve, asperge le voyeur dissimulé derrière le tronc d'un chêne, et par ce geste le met à mort ?" (p. 228)
La déesse c'est évidemment Diane, et le voyeur Actéon. D'ailleurs, un peu plus loin, la référence est explicite : le narrateur retrouve Léna dans un café où elle est en train de lire, il lui demande ce qu'elle lit et elle retourne alors en souriant la couverture du livre. Ovide, Les Métamorphoses.
"Elle me rappela que, cette nuit, je lui avais confié ma passion pour l'histoire d'Actéon, le chasseur qui se détourne de ses proies habituelles pour suivre la déesse qu'il a entrevue dans les bois. On connaît l'histoire : Actéon surprend Diane au bain entourée de ses nymphes. La nudité de Diane est taboue. Lorsqu'elle se rend compte qu'elle a été vue, elle cherche son carquois, son arc, ses flèches, mais, étant dans l'eau, elle est désarmée : alors elle éclabousse son voyeur ; et les gouttes, en giclant sur Actéon, le transforment en cerf, sur lequel ses chiens se jettent et qu'ils dévorent." (p. 267)
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Eugène Delacroix - Été - Diane et Actéon
Concluant le chapitre de la scène de sexe débridée qui se tient donc au coeur même du Musée de la Chasse, ultimement dans un petit cabinet tendu de soie noire et au plafond couvert de têtes de hiboux, Yannick Haenel écrit cette phrase : A travers notre plaisir, les animaux affluaient, ils ont crié dans nos gorges.
Il met en italiques les animaux affluaient.
De même, à partir de cette rencontre Garouste-Haenel (mais tout cela n'avait-il pas commencé avec les fourmis d'AS Byatt ?), je vis les animaux affluer. Ce sera le sujet des prochains billets.

vendredi 22 septembre 2017

# 227/313 - Aurélien à Chaminadour

J'ai raconté récemment comment Aurélien, le roman d'Aragon, a croisé ma route. De fait je n'ai jamais lu cet ouvrage, et l'envie pointa d'y jeter au moins un œil. A la médiathèque, que je hante décidément souvent ces temps-ci, je décide d'aller voir au rayon Aragon. Et je me dis que si le volume est par hasard disponible, je l'emprunterai peut-être. Mais je n'ai pas eu à me poser cette question, car, surprise, au rayon Aragon c'est la misère. Un seul volume : La sainte Famille. Juste au-dessus, Jean Anglade, écrivain considérable il va sans dire, s'honore d'une belle longueur de titres. Un seul Aragon. Je n'en reviens pas. Comment un des immenses écrivains français du XXe siècle peut-il être réduit à un seul titre dans les rayonnages d'une grande bibliothèque qui a vocation à promouvoir la littérature ? Je ne doute pas qu'en magasin, dans les réserves, on ne retrouve Aurélien, et bien d'autres livres d'Aragon, mais le magasin c'est l'invisibilité, la ressource des déjà lettrés. Médiathèque, je t'aime, mais je ne te comprends plus très bien.

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Par bonheur, j'ai retrouvé Aurélien. Il était à Guéret. Je m'explique : vendredi et samedi dernier, je suis allé pour la première fois aux Rencontres de Chaminadour. Dont le maître d'ouvrage était cette année le jeune écrivain Arno Bertina, autour de l’œuvre de Svetlana  Alexievitch, prix Nobel 2015, invitée bien sûr mais qui ne put quitter sa Biélorussie natale pour rejoindre la Creuse. Conférences et tables rondes au Théâtre de la Fabrique, au coeur de la ville. C'était toujours instructif et parfois passionnant, drôle et tonique. Un événement de cette ampleur mériterait d'être mieux connu, au moins dans l'Indre : il ne me semble pas que nous étions nombreux, les Berrichons, à assister aux débats. C'est comme si la frontière était encore bien présente entre les deux pays.

C'est donc là que j'ai retrouvé Aurélien, dans le hall du théâtre. Dans une vitrine, il s'affichait sans complexe, dans une édition Folio récente :

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