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lundi 17 décembre 2018

Le Mal est le problème le plus important

"Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles."

Voltaire, Candide, ch.1.

Ce matin, voyant sur la table le dernier numéro de Philosophie Magazine, je me suis fait la réflexion que je n'y avais guère touché depuis son arrivée. C'est toujours la même chose : je dévore le sommaire avec avidité, je me précipite sur quelques articles et puis souvent je laisse décanter. Un nouveau numéro déboule et je suis loin d'avoir épuisé l'ancien. Pas bien grave, direz-vous, mais bon, j'y vois un indice de la dispersion qui toujours me menace. Donc ce matin, ayant un peu de temps devant moi, pour contrecarrer ce sentiment, je me plonge dans Leibniz vu par Jérôme Ferrari. Des propos recueillis par Victorine de Oliveira. J'ai lu deux romans de Jérôme Ferrari et bien qu'il ait eu le prix Goncourt j'apprécie son écriture ; romancier et professeur de philosophie, il s'intéresse depuis longtemps au philosophe de Leipzig (1646 -1716), la bête noire de Voltaire, qui l'éreinte sous les traits de Pangloss dans Candide. L'article est titré : "Leibniz m’a fait comprendre que le mal est le problème le plus important”, et commence par ces mots : « La question du mal, de son existence et de sa justification est le problème à côté duquel tous les autres me semblent subalternes, et c’est Leibniz qui s’en est emparé avec le plus de force et de conviction."

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"J’ai d’abord considéré, dit-il,  les Essais de théodicée comme un exercice de logique formelle un peu vain. Puis j’ai changé d’avis, ou plutôt de sensibilité. J’ai fini par sentir, pour ainsi dire, ce qu’ils avaient de vivant. [...] Leibniz n’aborde pas seulement la question du mal mais aussi celle du libre arbitre et de la prévisibilité des actions, et se demande comment conserver le libre arbitre en distinguant entre plusieurs ordres de nécessité. On y lit un magnifique foisonnement conceptuel qui, quand on tente une réflexion sur la liberté, reste d’actualité." Me voilà happé, car moi aussi le problème du mal me taraude depuis des lustres : n'ai-je pas écrit une nouvelle en terminale (j'ai essayé de remettre la main dessus mais elle est introuvable pour l'instant*) où le diable prend la place d'un professeur de philosophie souffrant et commence son cours en avertissant que le problème soulevé ce jour-là serait celui du mal ?

Ferrari a le mérite de résumer le problème assez simplement (c'est ce qu'il affirme lui-même), avec trois propositions : Dieu est bon, Dieu est tout-puissant, le mal existe. 
"Si je crois au dogme chrétien, ou du moins monothéiste, il faut que ces trois propositions soient vraies en même temps. Or il apparaît qu’elles ne peuvent être vraies que deux à deux : Dieu est bon et le mal existe, alors il n’est pas tout-puissant parce qu’il ne peut pas l’empêcher ; Dieu est tout-puissant et le mal existe, alors il n’est pas bon parce qu’il n’essaye pas de l’empêcher. On peut en conclure que si le mal existe, Dieu n’existe pas, ou en tout cas pas sous une forme susceptible de nous intéresser. Mais pour Leibniz, ce n’est pas une option. Si l’on veut préserver la bonté et la toute-puissance de Dieu, on n’a pas d’autre choix que de faire un sort à l’existence du mal. La solution idiote serait de prétendre que la vie est un long fleuve de délices, ce qui se tient difficilement. Il faut admettre le mal. Mais chez Leibniz, cela ne se met pas en œuvre de manière simple. De ce problème découle une multitude de sous-problèmes tous plus redoutables les uns que les autres. Leibniz se rend compte que les réponses théologiques communément admises ne tiennent pas vraiment la route.
Le mal qui nous intéresse est le mal moral causé par l’humain et dont souffrent d’autres humains. Une réponse classique consiste à se réfugier dans le libre arbitre : Dieu crée l’homme libre, donc l’homme est seul responsable du mal. Mais on voit tout de suite que cette idée pose un énorme problème. Dieu est supposé omniscient, ce qui signifie qu’en créant l’homme libre, il sait par avance que sa créature est susceptible de faire un mauvais usage de sa liberté. Si je crée une machine en sachant qu’elle va causer un mal épouvantable, je ne peux pas rejeter ensuite la responsabilité de ce mal sur ma machine, puisque je savais à l’avance qu’elle serait source de malheur. C’est un problème que j’ai exploré dans Le Principe : lorsque le physicien Heisenberg jette les bases de ce qui permettra d’inventer la bombe atomique, il en va pour moi de la chute de la physique dans le péché. C’était pourtant un homme animé des meilleures intentions du monde !"
Pardon pour la longueur de la citation, mais il le faut bien pour restituer la démonstration dans toute sa rigueur. Ce qui suit me semble tout de même moins convaincant :
« Leibniz met en œuvre de très fines distinctions conceptuelles pour expliquer qu’un acte prévisible n’en demeure pas moins libre, que la responsabilité de l’acte incombe à la créature, pas seulement au créateur. Il n’y a selon lui qu’une forme de nécessité : la nécessité logique. Un acte peut à la fois être absolument prévisible, et absolument libre, pour peu qu’il ait été possible, logiquement, que l’acte ne soit pas accompli. En mathématicien probabiliste, Leibniz montre avec brio qu’un acte absolument inévitable peut aussi être contingent. Leibniz fait une distinction entre une nécessité logique, soit les propriétés d’une figure, la nécessité d’une conclusion une fois les prémisses posées, et la contingence d’un acte comme celui de frapper quelqu’un. Si je suis sur le point de frapper quelqu’un et que tout dans mon caractère indique que, sans coup férir, je vais le frapper, il n’en demeure pas moins que le fait de ne pas frapper reste une possibilité."

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Pourquoi moins convaincant ? Ferrari nous dit qu'en tant que "mathématicien probabiliste, Leibniz montre avec brio qu’un acte absolument inévitable peut aussi être contingent". Je ne vois pas où est la probabilité si l'acte est absolument inévitable. Pour qu'il y ait une probabilité, il faut qu'il y ait une marge d'incertitude, aussi faible soit-elle. Dans l'acte de frapper, la logique n'est pas à l'oeuvre, et même s'il est prévisible, une chance existe toujours qu'il soit évité. Si les gilets jaunes vont manifester à Paris sans autorisation, les heurts avec la police sont hautement prévisibles mais la possibilité demeure jusqu'au bout, aussi ténue soit-elle, que la situation reste pacifique. Mais continuons :
"À chaque possibilité, à chaque acte possible correspond un monde possible. Le Dieu de Leibniz est un super calculateur, qui affecte chaque monde d’un coefficient de bien. Il va de soi que Dieu peut créer n’importe lequel de ces mondes, mais il crée évidemment le meilleur possible. Sa nature, sa bonté, le poussent au bien. Pour Leibniz, il est ridicule de penser qu’un être parfait pourrait créer quelque chose de moins bon que le meilleur monde possible, ce qui ne signifie pas qu’il est prisonnier de sa nature ou qu’il est déterminé logiquement par elle. La foi de Leibniz est avant tout une foi totale dans les pouvoirs de la raison et du calcul logique. C’est sa grande modernité. Je ne pense pas que l’exercice puisse donner la foi, mais j’estime qu’il n’est jamais mauvais en soi d’avoir une raison correcte de croire en quelque chose."
"Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes": c'est là-dessus que daubait Voltaire, dont Jérôme Ferrari ne parle d'ailleurs pas. Voltaire a-t-il manqué de subtilité dans son approche de Leibniz ? N'est-il pas tombé dans la caricature ? En tout cas, si notre monde est le meilleur des mondes possibles, c'est un peu à désespérer.

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Candide illustré par Wolinski
Bon, là-dessus je vais au travail, réunion à Orléans. Je reviens en fin d'après-midi. En parcourant alors mon fil Twitter je découvre un nouvel article d'Olivier Ertzcheid, sur son site affordance.info : Trump, Google, l'idiot utile, les architectures techniques toxiques et le meilleur des algorithmes possibles. Le titre l'annonçait déjà : il allait justement être question de Leibniz.
Mais on commence par Sundar Pichai, le PDG de Google. Au cours d'une audition récente devant le Congrès américain, une sénatrice démocrate lui demande pourquoi c'est la photo de Trump qui apparaît quand on tape "Idiot" dans Google Images. "Sa réponse fut que Google traitait chaque année plus de 3000 milliards de requêtes (dont 15% d'inédites chaque jour), que tout était automatisé, que c'était une question d'échelle ("large scale"), que plus de 200 critères était à chaque fois pris en compte pour extraire et classer les bonnes pages depuis leur base d'index (...)" 

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J'ai vérifié : idiot et Trump, c'est exact.

De toute façon, déclare-t-il, "Nous n'intervenons pas manuellement sur les résultats de recherche".

Olivier Ertzscheid considère cette phrase comme "quantique". En ce sens qu'elle est à la fois vraie et fausse : 
"C'est pas une phrase, c'est le chat de Shrödinger. Voici pourquoi.
D'abord, bien sûr, c'est vrai que Google n'intervient pas à la main sur chaque résultat de recherche pris isolément (3000 milliards de requêtes par an dont 15% de nouvelles chaque jour ... ça ferait du taff). Ni d'ailleurs sur des résultats de recherche pris globalement. En fait ni Google ni aucun moteur de recherche n'intervient "à la main" sur des résultats de recherche. C'est même précisément cela le principe des "moteurs de recherche" et ce qui fait qu'ils ont remplacé les ... "annuaires de recherche" où les sites étaient uniquement classés à la main et rangés à la main dans des catégories elles-mêmes faites à la main.
Et en même temps ... il est bien sûr vrai que Google intervient manuellement sur les résultats de recherche. L'algorithme de Google et les 200 critères évoqués par Sundar Pichai sont déterminés, choisis, pondérés et appliqués non par par une quelconque entité divine en mode "Deus Ex Technica" mais par les ingénieurs de Google qui, à ce titre, ont la responsabilité (intellectuelle sinon manuelle) des résultats qui apparaissent suite à une requête. Ils sont semblables au manipulateur caché qui permettait à l'automate de jouer aux échecs dans le Turc Mécanique que j'évoquais plus haut. A ceci près, accordons-leur pour filer la métaphore, qu'ils ne manipulent pas chaque coup mais qu'il supervisent les choix tactiques de l'ensemble de la partie.L'algorithme de Google est donc "manipulé" pour autant que "manipuler" implique de hiérarchiser des critères et des opérations permettant d'aboutir à la résolution rapide d'un problème, ce qui est la définition d'un algorithme comme rappelé ici."
Oui, encore une longue citation (cette chronique va être d'une longueur inhabituelle, je le sens bien), mais c'est encore une fois nécessaire pour saisir l'enchaînement du bazar (cette métaphore est peut-être malvenue mais elle s'impose à moi). Écoutons encore notre maître de conférences en sciences de l'information :
"Et c'est là où la technique s'arrête de réfléchir et où l'on a besoin d'autre chose que de décortiquer du code informatique pour comprendre ce qui est véritablement en jeu. Car cette "manipulation", ce réglage ou plutôt ces "200 critères pondérés" qui entrent en jeu à chaque fois qu'il faut afficher et classer des résultats, cette manipulation donc, installe une vision du monde qui repose sur des croyances et des présupposés qui sont sa propre grille d'analyse. [...] En fait l'algorithme de Google c'est un peu comme la main invisible du marché d'Adam Smith, en tout cas dans son interprétation la plus courante, c'est à dire cette "force qui fait de l'intérêt de l'un, l'intérêt des autres".
Nous y voilà. Qu'est-ce que je retrouve dans cette analyse serrée du phénomène Google, rien moins que mon Leibniz et mes Essais de théodicée.  La preuve :
"Je vais essayer de m'expliquer en prenant un exemple simple et déjà très documenté, celui du Google Bombing. Quand Brin et Page inventent l'algorithme du Pagerank dans lequel (je fais la version vraiment très simple hein) ils présupposent qu'un lien hypertexte vers une page correspond à un vote "pour" cette page et qu'il suffit donc de compter tous ces votes pour voir quelles pages sont les plus pertinentes, ils s'appuient sur un postulat d'optimisme semblable à celui de la Théodicée de Leibnitz telle que reprise et raillée dans le Candide de Voltaire, à savoir que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Comme le résume très bien Wikipédia (je souligne) : 
"Les Essais de Théodicée ont pour objectif de résoudre le problème du mal : comment admettre d'une part l'existence d'un Dieu bon, omniscient et omnipotent, et d'autre part l'existence du mal ? La réponse de Leibniz est que le monde tel que nous le connaissons est le meilleur des mondes possibles".
Du point de vue de Google et de Sundar Pinchai, leur algorithme est vu comme le meilleur des algorithmes possibles à l'échelle du meilleur des mondes possibles. Il est ce "Dieu algorithmique" bon, omniscient et omnipotent qui ne peut empêcher l'existence du mal ou le fait que Trump soit un idiot."
Il faut lire le reste de l'article qui est tout aussi passionnant, mais je m'arrêterai là pour l'instant. Avouez tout de même qu'il est assez troublant de rencontrer dans la même journée, matin et soir, deux fois Leibniz et ses Essais de théodicée, Candide et le problème du mal. C'est à se demander si un algorithme plus fort encore que le Pagerank de Google n'est pas à l'oeuvre. Un  algorithme divin, qui sait ? Cet attracteur étrange dont j'ai maintes fois essayé de décrire le fonctionnement ?

Cette hypothèse est folle, bien sûr. Mais à l'appui de cette folie, il y a cette autre coïncidence : il se trouve - cela m'est revenu en mémoire juste après la lecture d'Affordance - que ce n'est pas la première fois que Leibniz fait irruption dans Alluvions. Il faut remonter au mardi 18 novembre 2014, avec cet article, Le songe de Théodore.

Vous pouvez y aller voir, mais je vous connais, internautes de malheur, vous êtes paresseux, alors je vous colle la capture d'écran du début :

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Vous avez bien vu : Le chat de Schrödinger. Ce même chat évoqué dans le billet d'Olivier Ertzscheid. Mais c'est comme une friandise en plus, une résonance supplémentaire, l'important c'est ce qui va venir (je me permets là de recopier purement et simplement le reste de l'article) :

"Le passage que je découvre ce soir-là s'articule autour d'une histoire racontée par le philosophe Leibniz dans la troisième partie de ses Essais de Théodicée. Le jeune Sextus Tarquin, qui deviendra le dernier des rois légendaires de la cité romaine, interroge l'oracle d'Apollon sur son avenir. Devant la noirceur du tableau, Sextus s'insurge et se rend à Dodone, près de Jupiter, afin qu'il rectifie le destin prédit. Jupiter restant inflexible, Sextus, dépité, s'abandonne à son destin qui s'accomplit donc selon ce qu'il a été prévu.

Un prêtre, Théodore, qui assiste à la scène, s'émeut du sort de Sextus, de sorte que le dieu suprême le dirige vers sa fille Pallas, à Athènes. En songe, Théodore, touché par un rameau d'or*, est convié à pénétrer dans le "palais des destinées".


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Lucrèce et Sextus Tarquin (Simon Vouet) - Wikipedia
"Celui-ci contient toutes les représentations, dit la déesse, "non seulement  de tout ce qui arrive, mais encore de tout ce qui est possible", de sorte que Jupiter puisse passer en revue toutes les formes que l'univers aurait pu prendre et parmi lesquelles il a choisi celle qui lui a plu. Chaque pièce du palais contient ainsi l'une des versions de chacun des événements qui ont fait, qui feront ou qui auraient pu faire l'histoire de tous les hommes comme celle de chacune d'entre eux. (...) Pour convaincre l'homme à la foi vacillante, Pallas propose à Théodore de visiter les pièces qui concernent le malheureux Sextus. Dans l'une de ces chambres se trouve l'histoire vraie de celui-ci où Théodore reconnaît la scène à laquelle il a assisté, Sextus recevant d'Apollon puis de Jupiter l'oracle qui le condamne. Mais il existe toute une série d'autres chambres, d'autres mondes aussi que la déesse lui montre où Sextus connaît d'autres destins, plus vertueux, plus heureux et où il devient un saint plutôt qu'un salaud. Si Jupiter, dans sa grande sagesse et avec la plus totale équité a élu pour le jeune homme un destin honteux et misérable, c'est parce que de celui-ci devaient sortir les grandes choses nécessaires au bien de l'humanité. Il fallait le crime de Sextus - en l'occurrence le viol de Lucrèce - pour que devienne possible la gloire de Rome, "felix culpa", faute heureuse, aussi nécessaire que le péché d'Adam ou la trahison de Judas au salut du monde." (pp. 248-249)
 Je poursuis encore quelques pages, mais il est tard, je ne finirais pas encore cette nuit. Je suis parvenu à la page 272, où l'on peut lire cette phrase :
"Mais tant qu'on reste dans le dedans de la boîte, c'est autre chose : un grand récit sans partage pour lequel toutes les péripéties possibles, au lieu de s'exclure les unes les autres, s'additionnent, manifestant sous le regard le réseau ramifié de ce à quoi elles auraient pu conduire et que plus personne ne pourrait vraiment raconter puisqu'il n'existe pas de position depuis laquelle les considérer toutes à la fois."
 Un mot me retient : ramifié. Soudain, je me remémore le regard dont je parlai au-dessus. Le livre de Serres. Rameaux. Il est une heure du matin, mais c'est plus fort que moi, une intense curiosité me pousse à aller chercher le volume. J'ai déjà vécu de semblables appels, il me faut en avoir le cœur net.

Quelque chose demande à être dévoilé. Du moins, perçu.
Ou peut-être que je m'illusionne, si c'est le cas, ce n'est pas grave, je n'aurais perdu que mon temps et un peu de sommeil.

Rameaux est paru en 2004, je l'ai acheté à Limoges cette année-là. Dix ans plus tard, je suis bien incapable d'en citer ne serait-ce qu'une seule ligne, mais à le relire, en diagonale, en suivant mes soulignements au crayon, la mémoire revient de l'essentiel du propos.

Et puis, tout à coup, page 171, la fulgurante coïncidence :


" Voici une image ancienne de ces nouveautés. A la fin des Essais de théodicée (414 sqq.), la déesse Pallas entraîne Théodore, le grand sacrificateur, au dernier étage de la pyramide des mondes : à sa pointe extrême, elle lui découvre un appartement si beau qu'il s'en évanouit ; voilà, lui dit la déesse, après l'avoir réveillé, le monde actuel, le nôtre, l'unique, le meilleur. En dessous, dans la nappe inférieure du volume, voyez se multiplier, en bifurcations infinies, d'autres appartements, les mondes possibles que Dieu, au moment de créer, n'a pas choisis. En cette description sublime, Leibniz nous persuade que Dieu les élimina parce qu'ils comportaient plus de mal que celui-ci."
On objectera peut-être que le souvenir de cette histoire s'était peut-être gravé dans mon esprit, de façon inconsciente, il y a dix ans (car le fait est qu'à la lecture de Forest, aucune remémoration n'avait eu lieu). Cependant, au moment où mon regard s'était posé sur Rameaux, je n'avais pas encore lu le passage en question dans le roman. Je ne pouvais pas à ce moment-là savoir qu'il allait être question de Leibniz, de Théodore et de Pallas.

Tout se passe comme si j'avais eu l'intuition de l'avenir. Quelque chose m'était désigné qui allait prendre sens plus tard. Comme une forme de voyance (qui ne verrait pas grand chose en réalité mais ouvrirait une fenêtre sur un possible). Un geste oraculaire qui se reflète dans l'histoire elle-même, qui est une histoire d'oracle.

L'étrange c'est aussi la surgie de cet adjectif "ramifié", qui vint donc réactiver le souvenir du regard, faire le lien avec le livre de Serres et déclencher mon désir de savoir. Sans cette présence du mot, il est vraisemblable que le regard eut été oublié, et la connexion non réalisée.

Celle-ci m'a si fortement frappé que j'avais aussitôt résolu d'en rendre compte ici. Ceci dit, le sens plus global de tout cela m'échappe. Nous n'avons pas fini de méditer sur les figures du hasard objectif."


Récapitulons. La coïncidence de ce 17 décembre 2018 renvoie à la coïncidence du 18 novembre 2014. Entre les deux journées, rien. Pendant quatre années, veux-je dire, rien à signaler du côté leibnizien.
Je ne sais plus que dire. J'ai juste envie de prolonger la dernière citation de Michel Serres En cette description sublime, Leibniz nous persuade que Dieu les élimina parce qu'ils comportaient plus de mal que celui-ci." Les lignes qui suivent sont celles-ci :
"J'eusse aimé suivre cette visite et sourire, en haut, des branches mort-nées où j'eusse vécu marin, compositeur de musique et non pas écrivain, réjoui et malheureux différemment... Elles inspirent Jacques le Fataliste où, à tous les carrefours, jaillissent mille possibles, où Diderot s'écarte sans cesse de la route, gambade d'événements imprévus en bifurcations, caressant au passage dix commencements virtuellement ramifiés (...)."
En 1996, il se trouve que j'ai joué ce personnage de Jacques le Fataliste, à Cluis-Dessous, sous la direction de Sylvain Ninerailles, qui en avait aussi écrit l'adaptation. Nous déambulions en tous sens, - Emmanuel Gaultier, qui jouait le Maître, et moi-même -, à travers les ruines féodales et sous les étoiles, échangeant sans repos, conversant sans fin, et mon dieu, je suis plus que jamais persuadé que ce fut un fameux privilège que de porter la parole enjouée du génial encyclopédiste. J'ai encore ici le livre dans l'édition de Jules Tallandier, 1966, un des très rares livres qui viennent de la bibliothèque de mes parents. Or, que nous dit l'avant-propos de l'éditeur :
"C'est alors qu'il faisait route vers la Russie, puis au cours de son séjour auprès de Catherine II, c'est-à-dire entre 1773 et 1775, que Diderot écrivit Jacques le Fataliste et son Maître. Comme beaucoup de ses oeuvres, celle-ci ne fut pas publiée de son vivant. Elle parut pour la première fois en 1796.
Elle se présente un peu comme une contrepartie de Candide. Voltaire ayant moqué l'optimiste systématique, Diderot met en scène non point le pessimiste mais le fataliste. Selon Jacques, valet philosophe, "tout ce qui arrive de bien et de mal ici-bas est écrit là-haut (...), tout a été écrit à la fois. C'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit." D'où sa sérénité."
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Jacques le fataliste et son maître
Frontispice du tome I, vol. 1
Denis Diderot (1713-1784), auteur, Paris, Ed. Le Prieur, 1797.
BnF, Réserve des livres rares, SMITH LESOUEF R-1894
© Bibliothèque nationale de France**

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* Une nouvelle plongée dans des archives datant de plus de quarante ans (tenant tout entières dans un gros pochon) m'a permis de retrouver le manuscrit de cette nouvelle intitulée "Le cours de philosophie". Le prof malade se nomme Gilbert Garou (ce nom qui annonçait la couleur n'était peut-être pas ma meilleure idée), la créature démoniaque qui prend sa place arrive en retard et commence ainsi :
"- Aujourd'hui nous ne finirons pas le texte de Kant abordé mardi, comme il avait été prévu de le faire. Nous allons étudier un thème qui n'est pas, je vous le dis d'emblée, inscrit à votre programme.
    Les élèves qui occupaient les premières places rangèrent avec circonspection les mauvais polycopiés du texte kantien qu'ils avaient sagement déplié devant eux, confiants qu'ils étaient dans l'immutabilité du planning professoral. Et puis qu'est-ce que c'est que ce thème hors programme ? Peut-on se permettre de telles incartades, de telles fantaisies quand on sait la vastitude du programme et la proximité de l'examen ?
- Ce thème sera le Mal."

**Jacques raconte sa première nuit chez le paysan et rapporte le dialogue que celui-ci eut avec sa femme :
« (…) Là, femme, comment te déferas-tu de cet homme ? Parle donc, femme, dis-moi donc quelque raison.
— Est-ce qu’on peut parler avec vous.
— Tu dis que j’ai de l’humeur, que je gronde ; eh ! qui n’en aurait pas ? qui ne gronderait pas ? Il y avait encore un peu de vin à la cave : Dieu sait le train dont il ira ! Les chirurgiens en burent hier au soir plus que nous et nos enfants n’aurions fait dans la semaine. Et le chirurgien qui ne viendra pas pour rien, comme tu peux penser, qui le paiera ?
— Oui, voilà qui est fort bien dit et parce qu’on est dans la misère vous me faites un enfant comme si nous n’en avions pas déjà assez.
— Oh ! que non !
— Oh ! que si ; je suis sûre que je vais être grosse !
— Voilà comme tu dis toutes les fois.
— Et cela n’a jamais manqué quand l’oreille me démange après, et j’y sens une démangeaison comme jamais.
— Ton oreille ne sait ce qu’elle dit.
— Ne me touche pas ! laisse là mon oreille ! laisse donc, l’homme ; est-ce que tu es fou ? tu t’en trouveras mal.
— Non, non, cela ne m’est pas arrivé depuis le soir de la Saint-Jean. »
Gallica

lundi 4 juin 2018

Sine macula macla

Le 3 avril, dans l'article L'embouchure du temps, je citais un passage du roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pour faire émerger mon propre "paysage de triangles"autour des deux thèmes du cobra :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH
et du suicide :
LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    
"Je m'aperçois en les écrivant, notais-je alors, que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets." Je n'avais pas reproduit cette fois-là la figure tracée sur le cahier bleu. La voici donc :

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Je n'avais pas non plus soufflé mot de la référence qui apparaît ici : la macle de Philippe Audoin.

Ce petit rappel me semblait nécessaire avant de faire la lumière sur le second losange qui s'est formé ces jours derniers autour des deux thèmes du feu et des livres. Cahier bleu encore une fois :

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On voit que la série Lost occupe une nouvelle fois l'axe médian. Mais il faut que je m'explique avant toute chose sur ce terme de macle, que je rattache donc à Philippe Audoin, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons vu apparaître le 27 octobre dernier à l'occasion de l'enquête autour du roman de Fred Vargas, Quand sort la recluse. L'article s'intitulait De Bourges à Saint-Porchaire, et se terminait par ces lignes :
"Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède."
C'est dans cet ouvrage que Philippe Audoin, examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à un meuble héraldique bien connu : la macle, que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesses bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."

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"Le terme, poursuit Audoin,  est un équivalent de maille, et l'on présume que la figure héraldique rappelle la cotte de mailles des chevaliers, interprétation d'autant plus séduisante que la macle figure rarement seule en armoiries, mais au contraire groupée en fasce (horizontalement) ou en pal (verticalement) comme pour suggérer l'entrecroisement des mailles du haubert (fig. 5)."

Par ailleurs les macles désignent aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
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Exemples de macles de Staurolite (image Wikipedia)
Cette macle n'est assurément pas un détail anodin puisqu'elle fait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achève, avec ce texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapproche de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Outre le cristal, il évoque aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.

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Résumons : les thèmes exhumés ce 16 avril, après ceux du 3 avril, peuvent donc être agencés sous la forme d'une macle. La récente excursion à Bourges, à l'instigation de l'ami Bartt, et d'où j'ai rapporté le livre d'Anna Tsing (qui, du coup, a fait surgir comme par enchantement le thème du champignon*), n'en semble que plus cohérente. A cela je voudrais aussi ajouter une autre coïncidence qui ne m'est apparue que très progressivement, comme un paysage à la dissipation des brumes.

J'ai oublié en effet un détail hier dans ma chronique de la brocante des Marins : j'ai failli en effet acheter un autre livre, un Précis de prestidigitation par un certain Bruce Elliott. Je ne m'intéresse pas plus que ça à l'illusionnisme mais il se trouvait que le livre était préfacé par Orson Welles. Pourquoi Orson Welles préfaçait-il en 1952 un livre de magie ? Bon, je n'aurai pas la réponse à ma question car le brocanteur en demandait trente-cinq euros, et j'ai trouvé ça un peu chérot. Le dit brocanteur était en tout cas bien au courant des cotes car j'ai retrouvé le bouquin sur le net à ce prix-là exactement.

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Sur ces entrefaites, je m'avise que je n'ai plus que ce jour pour visionner sur Mubi La Soif du Mal (en anglais Touch of Evil) du même Orson Welles. Qui joue dans son propre film le rôle de Hank Quinlan, un policier américain alcoolique et brutal, opposé à Miguel Vargas (Charlton Heston), policier mexicain qui vient de coffrer un chef de gang, en voyage de noces avec l'américaine Suzy (Janet Leigh). Vargas... Ce nom évidemment résonne...
J'ai écrit hier que j'avais rapporté 22 livres issus des trois cartons abandonnés au bon vouloir sur le trottoir de l'avenue. Autant que de lames majeures du Tarot (ce n'était pas une volonté consciente : je ne les ai comptés qu'au retour). Or, des tarots, il en est question vers la fin du film : Quinlan revient voir son ancienne amie Tanya (magnétique Marlene Dietrich) et lui demande de lui tirer les cartes.

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Mais Tanya refuse :

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Quinlan est un homme fini, et il le sait. 

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Mais il y a plus fort et plus profond encore : sur le net, je débusque une analyse de Daniel Becquemont, de la revue hypermedia Criminocorpus, Crime et caméra : Touch of Evil (La Soif du Mal, O. Welles, 1957), où l'interrogation sur le titre du film vient en somme directement percuter la devise des Rohan, Sine macula macla, Macle sans tache, rapprochée, je le rappelle, de la devise de l'hermine : "Plutôt mourir qu'être souillé" :
"Le titre français du film, ‘La Soif du Mal’, des plus malencontreux, peut prêter à contresens. Aucun personnage n’est assoiffé de mal, ni l’assassin ni Grandi ou ses séides, ni Quinlan. ‘A Touch of Evil’, c’est, littéralement, une touche de mal, ou peut-être simplement une tache, qui s’élargit avec le déroulement du film, tache qui atteindra et contaminera chacun des personnages. Le crime initial déclenche l’action ; il n’est pas la source du mal, mais son révélateur. La tache de mal moral, évidente chez l’assassin quasi invisible et chez Grandi, se verra étendue rapidement à Quinlan, puis plus discrètement et chargée d’ambiguïté, à Vargas lui-même. Quant à Suzy, c’est sur son corps même que l’image nous la montrera, à plusieurs reprises, victime privilégiée, sans défense, souillée par cette ‘touche’, créature féminine élue par le mal, sur laquelle il s’inscrit, visuellement, dès que Vargas croit l’avoir mise à l’abri. Les taches de mal du film sont montrées sans ambiguïtés par la caméra, redoublant visuellement le mal moral qui envahit la ville." [C'est moi qui souligne]
L'analyse suit le film plan à plan, et montre bien comment la tache du mal envahit tout, n'épargnant pas non plus le personnage au départ profondément intègre (Vargas) :
"Menzies et Vargas tentent de piéger Quinlan avec un microphone porté par Menzies et prêt à enregistrer une confession de Quinlan, réfugié chez Tana comme en sa tanière. Quelle que soit la grande beauté plastique et la virtuosité technique de la dernière partie du film, elle vise plus à apporter la dernière touche (de mal ?) au portrait de Quinlan qu’à rétablir un ordre initial perturbé par le premier crime. La vengeance destructrice de Quinlan, son mépris de l’ordre social et de la justice, son souci exclusif de détruire les criminels par n’importe quel moyen fût-il illégal, sont certes condamnés, mais Welles prend soin de nous montrer que cet esprit de vengeance peut surgir en chacun de nous, comme chez Vargas prêt à tuer, dans des circonstances analogues à celles qu’autrefois a vécues Quinlan, et que la tache de mal a pour destination privilégiées, du pur fait de sa condition féminine, son épouse Suzy, souillée par l’ombre, la lumière, les (fausses) drogues et même les cadavres."
Enfin, j'ai trouvé la réponse à ma question au sujet de la préface de Welles sur le manuel de magie. Grâce à un article du Blog de cinéma.
"On dit souvent que les magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beaux tours."
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Cette idée de Welles magicien, je la retrouve au terme d'un bel article d'un certain Thaddeus, sur le forum de Dvdclassik :
"Ce que dit Welles à travers ce film monumental, où la société et l’homme ne coïncident pas nécessairement, où personne ne peut se réfugier derrière une idée, fût-elle juste, où le bon Samaritain doit, pour confondre son ennemi, employer des méthodes contestables qui le perdront, et où même une canaille peut atteindre au sublime, c’est que chacun doit prouver sa force en marchant. Voici peut-être son grand plus tour de prestidigitation, lui qui n’est pas du genre à se contenter de faire sortir des lapins de son chapeau : s’emparer d’une banale intrigue policière, la tailler à sa démesure personnelle et l’ériger en parabole convulsive de l’ambiguïté humaine."[C'est moi qui souligne]
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* Le livre s'ouvre par ailleurs sur ce titre ACTIVER LES ENCHEVÊTREMENTS. On ne saurait mieux dire.