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mercredi 16 juin 2021

Quelque part dans le soleil des années 1960

"La lenteur modifie le trajet de ce monde en imposant des temps désynchronisés, en destituant le Temps des maîtres C'est en se démultipliant en des lenteurs spécifiques qu'elle exprime le temps des choses, des entités naturelles, le temps des êtres, leur durée propre, au lieu que les choses et les êtres se trouvent capturés dans les filets d'un temps prométhéen. Au temps anthropocentrique s'oppose la texture courbe des temps enchevêtrés, humains et autres qu'humains. C'est de ces temps retrouvés, de ces cheminements sur les traces de temps hétérogènes, irréductibles au temps chronologique, que se tissent des commencements."

Geneviève Azam, Retisser la toile des temps, Socialter, Hors-Série "Libérer le temps", 2021, p. 9.

C'est ainsi que se termine l'article de l'économiste Geneviève Azam, promue rédactrice en chef le temps d'un numéro hors-série de la revue Socialter. A la même période, j'étais plongé dans L'été des noyés de John Burnside, et un passage du livre vint soudain entrer en collision avec la réflexion sur le temps qu'elle portait à l'orée de ce hors-série :

"Non : Kvaløya, Tromsø, Sommarøy, Hillesøy... voilà quels sont, pour moi, les vrais lieux, les endroits familiers. [...] Le temps a quelque chose de différent ici, les vieilles histoires persistent, incrustées dans le bois des hangars à bateaux et des quais du ferry, le temps dérive et sombre dans les herbes estivales et les épilobes qui tapissent le bord des routes. Il suffit de choisir le bon jour, la bonne météo, et on tombe sur un lieu caché dans la lumière matinale où le temps s'est arrêté bien avant notre naissance. Ou bien on bifurque pour prendre quelque étroit sentier à travers prés et on arrive à la contrée secrète que ces noms décrivent, quelque part dans le soleil des années 1960. Le temps existe encore, bien sûr - il est là-bas, dans le monde où vivent les autres, mais ce n'est qu'un concept. Purement théorique. Là-bas, dans le monde actif, l'heure tourne, mais nous sommes quasiment seules sur notre île Baleine et, que ce soit la nuit blanche ou l'obscurité hivernale, il n'y a pas grand chose qui trahisse le tic-tac des pendules." (pp. 33-34)
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Cette vision d'un temps échappant au temps des horloges m'a aussitôt évoqué le poète André Hardellet dont l'idée fixe était bien cette sortie hors du temps commun. La phrase que j'ai soulignée ici, j'en retrouve une variation étonnamment proche dans une citation du Chardonneret de Donna Tartt dans ce même article de décembre 2017 mis en lien : le jeune personnage principal, Theo Decker,  vient de traverser le continent américain avec les bus Greyhound. Fuyant Las Vegas après la mort de son père, il arrive un soir à New York, à la gare routière de Port Authority, brûlant de fièvre. Il entreprend néanmoins de marcher jusqu'à Central Park South, un lieu autrefois familier :

"Les odeurs, les ombres, même les troncs tachetés et pâles des platanes me rendaient heureux, pourtant c'était comme si je voyais un autre parc en dessous de celui qui était visible, une cartographie du passé, un parc fantôme assombri de souvenirs, de sorties scolaires et de visites au zoo reléguées si loin dans ma mémoire. J'ai marché le long du trottoir du côté qui donnait sur la 5ème Avenue, jetant un coup d’œil, les sentiers étaient ombragés par des arbres avec le halo des réverbères, arbres mystérieux et accueillants comme les bois dans Le Monde de Narnia. Si je bifurquais et marchais le long de l'un de ces chemins éclairés, est-ce que je ressortirais  dans une année différente, peut-être même dans un avenir différent où ma mère, tout juste sortie du travail, m'attendrait légèrement décoiffée par le vent sur le banc (notre banc) à côté de l'étang : elle rangerait son téléphone portable et se lèverait pour m'embrasser : Bonjour, mon poussin, c'était comment tes cours, qu'est-ce que tu veux manger ce soir ?" [C'est moi qui souligne]

Mais à peine ai-je retranscrit ici cet extrait de ce Chardonneret, que j'avais abordé à reculons et qui m'avait ensuite si passionné, que j'ai envie de dire, comme Frédéric Boyer, dans Le lièvre, mes amis, mes amis, pardonnez-moi, mais voici qu'une autre image s'impose à moi, ce soleil des années 1960, ces chemins éclairés, irrésistiblement me conduisent à Sans soleil, le grand film de Chris Marker, somptueuse méditation sur le temps et le souvenir. Film qui s'ouvre sur l'image de trois enfants sur une route d'Islande en 1965, dont Marker dit (pour être précis, c'est Sandor Krasna, un caméraman free-lance qui est censé s'exprimer dans une lettre dite en voix off par une femme inconnue - on entrevoit déjà par là la vertigineuse complexité du film)  qu’elle est pour lui une parfaite image du bonheur, mais qu’il avait essayé plusieurs fois en vain de l'associer à d'autres images.

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L'Islande, ce n'est pas la Norvège bien sûr, mais c'est encore le Nord, ce qui nous hante, dit Robert Macfarlane en sous-titre de sa troisième partie. Marker revient plus tard sur cette première image des enfants islandais. Et la voix off précise que ce plan a été pris lors d’un voyage sur l'île de Heimaey* en 1965. Suivent alors des images tournées par Haroun Tazieff au même endroit en janvier 1973 : "Le volcan de l’île s’était réveillé. J’ai regardé ces images, et c’était comme si toute l’année 65 venait de se recouvrir de cendres." [Le passage en question se situe à 1 : 35 : 50]


Cette éruption est racontée dans le livre de l'anthropologue islandais Gísli Pálsson, Ma maison au pied d’un volcan (Gaïa Editions, janvier 2020). Enfant du pays, il étudiait à l’étranger à ce moment-là mais  "il en a minutieusement reconstitué la trame, explique Jean-Pierre Tuquoi dans Reporterre, qu’il insère dans un récit plus large qui donne à voir la vie dans ce coin d’Islande en marge de l’Europe. « Ce sont les pierres et le magma qui ont donné forme à mon existence », écrit-il. Un volcan inactif depuis sept mille ans, le Eldfell (littéralement "montagne de feu") s'est réveillé. "Dans le village, poursuit Tuquoi, tout le monde est pris de court. Des sismographes ont bien été installés mais, en nombre insuffisant, ils n’ont rien signalé d’anormal." La majorité des 5000 habitants de l'île sont évacués, un seul homme décèdera, asphyxié par les gaz volcaniques. Un tiers des maisons seront détruites dont la demeure familiale de Pálsson, mais les 47 énormes pompes déversant de l'eau de mer sur les coulées de lave parviendront à la figer avant qu'elle n'obstrue le port, vital pour l'économie insulaire. Il est amusant, si l'on peut dire, de lire (Tuquoi toujours) que des "vulcanologues réputés se sont manifestés pour donner leur avis sur ce qu’il convenait de faire ou de ne pas faire, dont le français Haroun Tazieff, qui en l’occurrence n’a pas fait preuve d’un grand discernement." L'article de Reporterre finit par cet avertissement :

"Peut-être faut-il voir dans cet évènement microscopique que fut à l’échelle planétaire l’éruption du volcan un avant-goût de ce qui attend l’humanité avec le changement climatique ? Gísli Pálsson en est convaincu. « Si l’éruption avait continué, les conséquences auraient été très différentes. Tous les efforts entrepris pour préserver la ville et le port auraient pu être réduits à néant. Il en va de même, conclut l’auteur, de nos tentatives pour sauver la planète : si nous ne prenons pas le problème à bras-le-corps (et en particulier le changement climatique), les jours de la Terre telle que nous la connaissons sont comptés. »"

"Il suffisait donc d'attendre, commente Sandor Krasna, et la planète mettait elle-même en scène le travail du Temps. J'ai revu ce qui avait été ma fenêtre, j'ai vu émerger des toitures et des balcons familiers, les balises des promenades que je faisais tous les jours jusqu'à la falaise où j'avais rencontré les enfants."

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Robert Macfarlane, dans son périple sur les îles Lofoten, découvre le village de Refsvika, dont les habitants, furent comme ceux de Heimaey "déplacés", entre 1949 et 1951, dans de plus gros villages de la côte norvégienne. Les maisons ont alors été démolies, les pierres et le bois de charpente transportés par bateau pour construire de nouvelles maisons. L'écrivain contemple les vestiges en essayant d'imaginer l'endurance des gens qui ont habité cet endroit hostile, si longtemps et avec si peu de ressources :

"La baie elle-même est entourée de gros sable coquillier blanc, moucheté de fragments de buccins et de moules, jonchés de déchets humains. Une tête de poupée, deux brosses à dents, des fragments de bouteille en plastique, des récipients, des écheveaux de corde bleue, des hameçons rouillés pris dans un enchevêtrement  de fils de nylon, du varech emmêlé dans des filets de pêche.
Je repense à ce que m'a dit un jour une archéologue, à Oslo, au sujet du temps profond : Le temps n'est pas profond, il est déjà autour de nous en permanence. Le passé nous hante, il occupe notre espace, non tant sous forme de strates que sous forme de sédiments à la dérive. En ce lieu, tout cela me semble juste. C'est nous qui hantons le passé, nous sommes son fantôme." (p. 293)"

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Refsvika (1939)

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* La réalisatrice Sólveig Anspach est née elle aussi à Heimaey, le 8 décembre 1960, c'est-à-dire dix jours après moi, ce qui en fait presque une jumelle cosmique, Sagittarienne malheureusement décédée d'un cancer récidiviste en 2015. 

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Sólveig Anspach par Anna Rouker - 1986

Dans son dernier film, L'Effet aquatique, Solveig Anspach filme, écrit Thomas Sotinel dans Le Monde, les gens et les lieux qu’elle aime :  "Elle a vécu à Montreuil ; l’Islande est le pays de sa mère. La cinéaste y a situé un drame, Stormy Weather (2003), et une comédie, Back Soon (2007), tous deux interprétés par une poétesse islandaise, Didda Jonsdottir (que l’on voyait aussi dans Queen of Montreuil). On la retrouve dans L’Effet aquatique en édile de Reykjavik, chargée d’accueillir le congrès des maîtres-nageurs." Elle a réalisé également plusieurs documentaires, dont l'un sur son île natale intitulé Vestmannaeyjar, dont le synopsis est tout simplement : "Dans une petite île d'Islande, quinze ans après une éruption volcanique, les habitants racontent les faits et leurs rêves prémonitoires quant à l'événement." On peut le visionner sur YouTube (mais il est dommage que les propos des Islandais ne soient pas traduits):


 




jeudi 22 août 2019

Ornithology

- Avez-vous visionné la vidéo de Louis Quail dans mon dernier article, Big Brother ?
- Pas plus tard que ce matin. J'ai même relevé un détail que vous ne mentionnez pas, et qui irait bien dans votre sens.
- Dites.
- C'est au tout début du film. Justin, le big brother, commence par raconter qu'il y avait cet oiseau qui chantait dans un arbre, sur la route du mont Ararat. Il demande à son père quel est cet oiseau qui chante dans l'arbre, et ajoute que c'était un chardonneret, et que c'était en 67 ou 68. 67, ça va bien avec votre avalanche de 7. Vous voyez que je suis attentif.
- Je vous félicite. Justin dit que c'est le souvenir le plus ancien qu'il ait de la vue d'un oiseau.
- Ce schizophrène paraît tout à fait sensé sur cette vidéo. C'est comme vous, vous avez l'air tout à fait sensé, mais je ne suis pas certain que la schizophrénie ne vous guette pas aussi, avec toutes vos histoires de coïncidences et d'intrications.

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- Heureusement que j'ai de bons amis comme vous pour me remettre les pieds sur terre. Dites donc, vous n'avez pas été intrigué par cette histoire de mont Ararat ?
- Il est vrai que c'est un peu étrange. Le mont Ararat est en Turquie, pas en Angleterre. Dans la légende, c'est là que l'arche de Noé s'est échouée après le Déluge.
- Et vous savez qui a fait la première ascension complète du mont Ararat, 5165 mètres quand même, le 9 octobre 1829 ? Un médecin allemand, Friedrich Parrot, qui recherchait justement l'arche de Noé.
- N'en dites pas plus, je vous vois venir. Parrot, c'est le perroquet en anglais. Encore une histoire de piaf. Justin le dit dans le film : l'ornithologie c'est une religion.
- Et un perroquet pour monter sur l'ara(rat), c'est cohérent, non ? Ne vous fâchez pas, je rigole...Par ailleurs, le chardonneret est un thème fréquent dans l'iconographie chrétienne. Dans de nombreuses Vierge à l'Enfant de la Renaissance Jésus tient dans sa main un chardonneret élégant, annonçant ainsi son sacrifice : le chardon épineux dont il se nourrit, et qui lui donne son nom, préfigure la couronne d'épines, tandis que les taches rouges de sa tête renvoient au sang versé.

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Vierge au chardonneret, Raphaël, vers 1506, Musée des Offices, Florence.
 - Je vous arrête. Pensez-vous sérieusement que Justin Quail, ou son frère photographe, aient tout ça en tête quand ils réalisent cette vidéo ?
- Sans doute pas. Mais cette vidéo n'est-elle pas une œuvre d'art ? C'est à ceux qui la regardent de lui donner aussi du sens. C'est encore une fois le propos de Julien Gracq quand il affirme que Suzanne Lilar "sait et dit admirablement que dans l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de la poésie, c'est à celui qu'elle vient combler de faire la moitié du chemin. La poésie n'est pas un don qui nous est tendu, n'est pas un prêt-à-consommer qui nous trouverait passifs. Elle n'est qu'une proposition dont il dépend du génie de chacun de nous qu'elle se matérialise." Relisez l'article du 31 mai de cette année,
Phénix des hôtes de ces bois (dormants).
- Hum... le phénix, je m'en souviens. Encore un zozio soit dit en passant. Un drôle de zozio. Pourquoi vous souriez bêtement ?
- Là, lisez.
- "Jésus flagellé, décrit dans les évangiles comme couronné d'épines, recouvert du manteau écarlate par les soldats romains, marche ici sur des ronces, mais "sans les courber", marche magique comme celle du prince qui voit devant lui les ronces s'écarter. Le rouge de son manteau a passé dans les ronces, à moins que ce ne soit là la pourpre de son sang.
Il ressuscitera comme le phénix sur son bûcher, son nid de flammes. Significativement, le mot grec φοῖνιξ /
phoînix, avant de désigner l'oiseau fabuleux, nommait la pourpre, tirée d'un petit coquillage (Murex brandaris)." Vous voulez que je vous dise, vous êtes épuisant. Cet article, vous êtes allé le chercher exprès parce qu'il résonne avec votre truc du chardonneret.
- Pas du tout. J'ai songé à Suzanne Lilar, je suis allé chercher, c'est vrai, l'article où je la citais, elle et Gracq, et ce n'est qu'ensuite que je me suis aperçu de la présence concomitante du phénix. Et la légende, vous avez vu ?

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Phénix par Friedrich Justin Bertuch, 1790-1830.
 - Quoi la légende ? Friedrich Justin Bertuch, 1790-1830 ? Ça va, j'ai compris : Friedrich comme l'autre Friedrich l'escaladeur de l'Ararat ; 1830, à un an près la date de l'ascension. Et Justin, tiens aussi, comme le big brother. Bertuch, désolé, ça ne me dit rien.
- A moi non plus. Mais je n'en ai pas fini avec le chardonneret. Vous savez que j'en ai beaucoup parlé déjà ? Et ce n'était pas dans une oeuvre religieuse.
- Vous me pardonnerez d'avoir oublié votre chardonneret. Non, ça ne me revient pas cette fois-ci.
- Un indice : Donna... 
- ...Tartt. J'y suis. Oui, bien sûr, Le chardonneret. Le tableau de Carel Fabritius.

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-  Ceci dit, quand je vous ai demandé si vous aviez regardé Big Brother, ce n'est pas d'oiseaux dont je voulais vous entretenir. Non, je voulais vous parler de ce nombre de 7:07 qui en fixait la durée. Figurez-vous...
-  Puis-je vous interrompre ? Pouvez-vous m'accorder sept heures et sept minutes de repos ? Vos pépiements me donnent le tournis.
- Le vertige ?
- Pas un mot de plus. Et à demain. Enfin peut-être...

mardi 20 février 2018

Jan III et la petite Marie

Bus 116 pour rejoindre de bon matin et sous un ciel bleu inespéré le quartier de Wilanów au sud de Varsovie. Une dizaine de kilomètres par de longues avenues rectilignes. Il est à peu près dix heures quand je descends à l'arrêt, j'ai donc à peu près deux heures devant moi pour visiter le palais du roi Jan III Sobieski, héros national polonais pour avoir notamment vaincu les Turcs à Vienne en 1683. Je n'ai pas appris ça sur place, je ne fais que recopier la notice de Wikipedia. Ah c'est bien la peine d'avoir fait tous ces kilomètres quand le renseignement était à portée de clic, dira-t-on fielleusement. Certes, mais si je n'étais pas allé là-bas jamais je n'eusse consulté ladite notice. Le voyage attise le désir de savoir, pas une ligne dans l'Histoire de France sur Jan III Sobieski (et pas grand chose sur la Pologne en général), et pourtant ce roi (qui fut élu, lui, et non advenu au pouvoir par l'hérédité) prit pour femme une française, Marie Casimire Louise de La Grange d'Arquien, née à Nevers le 28 juin 1641, fille d'Henri Albert de La Grange d'Arquien, issu de la moyenne noblesse du Nivernais, dixit Wiki, et de Françoise de La Châtre. Eh oui, de La Châtre, le monde est petit.

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Portrait de la reine Marysieńka avec ses enfants, Jerzy Siemiginowski-Eleuter, 1684 (dans le fond, le buste de Jan III Sobieski)
Je lis aussi que dès l'âge de cinq ans, elle accompagne comme dame de compagnie Marie-Louise de Gonzague-Nevers, qui devient reine de Pologne en épousant successivement Ladislas IV et Jean II Casimir. Décidément, on aimait bien les Françaises à la Cour de Pologne. Jan Sobieski n'est d'ailleurs pas le premier mari de Marie Casimire, elle est d'abord mariée à un autre Jan, Jan Sobiepan Zamoyski, dont elle a quatre enfants, tous morts jeunes. Quand ce premier Jan meurt en 1665, elle peut alors épouser Sobieski le 5 juillet de la même année (ça n'a pas traîné). "Ils ont ensemble quatorze ou quinze enfants, dont seuls quatre survivent." Significatif cette incertitude sur le nombre d'enfants, et incroyable quand on y pense cette hécatombe de morts en bas âge, même dans ce milieu hautement favorisé de l'époque.  Marie Casimire est morte vingt ans après Jan (mort précisément à Wilanów), en 1716, à Blois, mais sa dépouille a ensuite été ramenée en Pologne pour être enterrée auprès de son époux dans la cathédrale du Wawel à Cracovie. Il faut dire que sa cote de popularité était forte, on la surnommait amicalement Marysieńka (Petite Marie).

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Palais de Wilanów, 31 janvier 2018 (il n'y avait pas foule ce jour-là).
Bon, je ne pensais pas m'attarder si longtemps sur les premiers occupants du site, mais ce lien ancestral entre France et Pologne bien marqué par ces alliances nobiliaires me laisse rêveur quand on voit maintenant le peu de place que tient la langue française en Pologne. Au temps de Marie-Casimire, j'imagine qu'elle devait être très présente, or, ce 31 janvier, m'adressant aux gardiens du palais, je n'en trouvai pas un, à l'entrée, au vestiaire ou dans les salles, qui semblât posséder ne serait-ce que quelques rudiments. Il vaut mieux d'une façon générale, à Varsovie, maîtriser la langue de Shakespeare plutôt que celle de Molière.

Je ne vais pas vous faire la recension complète de la visite, ce serait bien fastidieux. Je ne parlerai là que de la porcelaine. Oui, cette fameuse porcelaine qui m'occupe si fort (devrais-je créer le hashtag #balancetaporcelaine ?) depuis la lecture du livre magnifique d'Edmund de Waal. J'en découvris toute une riche collection dans les premières salles de ce palais-musée, avec, en particulier, des pièces chinoises de grande valeur, comme ce Bouddha hilare.

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Je repensai en déambulant devant ces vitrines (fort bien gardées - d'une manière générale, ce matin-là, il y avait plus de gardiens que de visiteurs, pratiquement un par salle), à toutes ces occurrences que j'avais relevées, du thème de la porcelaine dans le roman de Donna Tartt, Le Chardonneret, oui encore lui, pas moins de neuf, dont celle-ci, page 449 :

"Poser un pied dans l'entrée revenait à s'avancer sous le portail qui ramène à l'enfance : porcelaines chinoises, tableaux de paysages éclairés, lampes tamisées aux abat-jour de soie, tout était exactement comme quand Mr. Barbour m'avait ouvert la porte le soir où ma mère était morte." [C'est moi qui souligne]
Que la porcelaine arrive première dans cette description d'un lieu-phare pour le narrateur ne doit rien au hasard, on la retrouve un peu plus tard, comme signe symbolique majeur associé à son futur mariage avec Kitsey, la fille du couple Barbour :
"Des heures durant, nous avions arpenté d'un pas lourd le cinquième étage, avec une conseillère nuptiale à nos basques qui essayait tellement d'offrir un Service Parfait et de nous aider à arrêter nos choix que je n'ai pu m'empêcher de me sentir un tantinet harcelé ("un motif de porcelaine devait signifier "ce que nous sommes en tant que couple"... c'est une affirmation importante de votre style") [...]  La porcelaine... (la consultante nuptiale a passé un doigt manucuré de manière neutre sur le pourtour de l'assiette). J'aime que mes couples voient la belle argenterie, le cristal fin et la porcelaine fine comme le rituel de fin de journée. Du vin, des distractions, la famille, la convivialité. Un service de porcelaine fine est un moyen idéal d'injecter chaque jour du style et de l'idylle dans votre union." (pp. 514-515)
Et sans doute y eut-il aussi lors du mariage de Jan et de la petite Marie une semblable attention à la porcelaine. En tout cas, c'est bien ce qui se passa en janvier 1747, avec le mariage de Marie-Josèphe, la fille de Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe, avec le fils unique de Louis XV. A cette occasion, les deux Cours firent assaut de cadeaux prestigieux : la cour de Saxe offrit la première des porcelaines de la manufacture de Meissen uniques en Europe, tandis qu'au printemps 1749 Marie-Josèphe envoya à son père un bouquet de porcelaine, le « Bouquet de la dauphine » qui "était, selon Julia Weber, moins le geste d’une fille pour son père que la réponse de la cour de France au cadeau de Dresde. Une réponse qui devait prouver la capacité de la manufacture de Vincennes à concurrencer Meissen" (créée seulement en 1740, elle avait bénéficié dès l'origine de la protection royale). "Le mariage entre la fille d’Auguste III et le fils de Louis XV, conclut Julia Weber, marque le départ d’une véritable compétition entre Meissen et Vincennes. Cette dernière s’exprime dans un échange non verbal, celui de cadeaux royaux. D’après le marquis d’Argenson, Louis XV gagna le dernier point, le 25 janvier 1754, il écrivit dans son journal : « On voit un beau service que Sa Majesté envoie au Roi Auguste de Saxe comme pour le braver ou l’insulter lui disant qu’on a surpassé même sa fabrique ».

Il faut dire que ce roi Auguste III transpire la vanité par tous les pores. Je regrette de ne pas avoir photographié la porcelaine qui le représente de pied en cap (je ne parviens pas à en retrouver d'exemple sur le net), mais dans plusieurs tableaux, on retrouve son air infatué :

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Sur les pièces, il n'est pas mal non plus.

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Notons tout de même que par sa fille Marie-Josèphe dont il était question précédemment, il était le grand-père des rois de France Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.
Dernière curiosité, le maréchal de France Maurice de Saxe (1696-1750) est son demi-frère adultérin. Or, Maurice de Saxe n'est autre que l'arrière-grand-père d'Aurore Dupin (1804–1876), autrement dit George Sand, par sa fille naturelle Marie-Aurore de Saxe.

lundi 12 février 2018

Un vieux truc polack

Je me sentais bien dans cet appartement  au cœur de la ville. Et je n'avais pas très envie de ressortir dans la nuit et le froid. Bon, j'ai voulu fermer les volets, ou descendre les stores, mais il n'y avait ni stores ni volets. Ce n'était pas une particularité de l'immeuble mais, je m'en avisai par la suite, un trait commun aux habitations polonaises. Il y avait juste le rideau, loin d'être opaque, mais comme il n'y avait pas vraiment de vis-à-vis, ce n'était pas dérangeant.
Je n'avais qu'un paquet de gâteaux amené de France, il me fallait tout de même faire des courses. J'aurais pu aller au restaurant, mais je ne me sentais pas le courage ce soir-là de pénétrer seul dans un établissement étranger. La vieille timidité de l'enfance remontait en surface. La timidité est comme le bégaiement, on n'en guérit jamais totalement : on peut la dominer, l'avoir domptée à force de théâtre et de contacts avec le public, avoir réussi à la rendre à peu près imperceptible (et je pense que certaines personnes seront étonnées de cet aveu de timidité), mais elle demeure tapie dans les recoins de la psyché, n'attendant qu'un environnement moins familier pour vous paralyser ou du moins réfréner vos mouvements, doper votre anxiété. Ce soir-là, je me limitai donc à pénétrer dans une de ces supérettes Rossmann que j'avais repérée sur le chemin. J'y achetai du shampoing (le mien n'avait pas passé la barrière de sécurité à l'aéroport), une part de pizza, une pâtisserie ronde au chocolat dont j'ai oublié le nom, et une bouteille d'eau minérale. Pas tout à fait la grande sobriété, mais presque.

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Juste à côté de l'appartement, 10 rue Miodowa, un palais chopinesque (avec une inscription en français, c'est rare).
Ce n'est pas un 19 décembre, mais deux jours plus tôt, le 17 décembre, que j'avais noté sur le cahier bleu (mais cela je l'ai remarqué seulement au retour)  deux références très laconiques à la Pologne et à la Suède dans Le chardonneret de Donna Tartt :
p. 540 → "Un vieux truc polack"
Suède → p. 542
Replongeons donc dans l'ouvrage qui m'a tant occupé à la fin de 2017, et qui ne finit donc pas de m'inspirer. La page 540 nous place au moment où Theo Decker, le personnage principal, retrouve de façon inattendue à Manhattan son ami de Las Vegas, Boris. Qui lui donne rendez-vous un peu plus tard :
"Me jetant un coup d’œil, Myriam a dit quelque chose en ukrainien. Il y a eu un bref échange. Puis elle a glissé son bras sous le mien d'une manière curieusement intime et m'a emmené plus loin dans la rue.
"Là." Elle a tendu un doigt. "Tu descends par là, quatre-cinq rues. Il y a un bar, sur la 2ème Avenue. Un vieux truc polack. C'est là qu'il te retrouvera."
V

Près de trois heures plus tard, j'étais toujours assis sur une banquette en vinyle rouge chez le Polack, avec des illuminations de Noël qui clignotaient, un mélange énervant de punk rock et de musique de Noël genre polka qui beuglait dans le juke-box, j'en avais marre d'attendre et je me demandais s'il allait venir ou pas, ou si peut-être je devais rentrer chez moi."
Boris finit tout de même par le rejoindre. Il est très content de retrouver Theo, lui raconte qu'il est marié avec Astrid, une suédoise dont il a deux enfants, des jumeaux qu'il voit peu. "Astrid et les enfants vivent à Stockholm la plupart du temps. Parfois elle vient skier à Aspen  pour le hiver... Elle était championne de ski, qualifiée pour les jeux Olympiques à dix-neuf ans..."
Theo est incrédule, les enfants sont à ses yeux "bien trop blonds et aimables pour avoir un quelconque rapport avec Boris".
"Oui, oui, a enchaîné ce dernier, l'air très sérieux en hochant la tête avec vigueur. Elle a besoin d'être à un endroit où on peut skier et, tu me connais, moi je déteste la putain de neige, ha ! Son père était très très à droite... un nazi, en fait. Je pense... pas étonnant qu'Astrid a des problèmes de dépression avec père comme lui ! Quel vieux connard haineux ! Mais ce sont des gens très malheureux, tous, ces Suédois. Une minute ils rient et ils boivent et la minute d'après... les ténèbres, pas un mot. Dziekuje", a-t-il lancé au serveur qui avait réapparu avec un plateau de petites assiettes : du pain noir, une salade de pommes de terre, deux sortes de harengs, des concombres à la crème aigre, du chou farci et des oeufs marinés." [C'est moi qui souligne]
Comment ne pas penser en lisant ces lignes à Ingvar Kamprad, le fondateur d'Ikea, et à Per Engdahl, le chef de file des nazis suédois ?
Comment ne pas voir aussi dans ce fragment de phrase les ténèbres, pas un mot, un écho à Persona, le film de Bergman, alors que j'ai découvert sur mon mur ce statut posté par Stéphanie renvoyant à un article de Frédéric Strauss dans Télérama  ?

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Pas un mot ne peut que résonner avec l'argument même du film : une actrice, Elisabet Vogler, qui soudainement perd la voix lors d'une représentation d'Electre. Mutisme qui perdurera et la conduira à l'hôpital puis dans sa résidence sur l'île de Fårö, en compagnie d'Alma, son infirmière (Bibi Andersson). Fårö qui se trouve en mer Baltique (sous-titre de l'article : Miracle sur la Baltique), la mer intérieure qui relie (ou sépare) les deux pays que sont la Suède et la Pologne. Fårö, "territoire mental où la raison s’échappe, écrit Olivier Bitoun, où la folie peut à tout instant contaminer chaque chose. Un espace à la réalité mouvante qui épouse les circonvolutions des rêves et des fantasmes. Un monde-cerveau, comme on dit à propos des œuvres de Kubrick. Un monde replié sur lui-même, cerné par la mer, une émanation de la psyché d’Elisabet Vogler et des barrières qu’elle s’est construites."
Ailleurs, le même parle de l'enfant qui "caresse le visage de sa mère projeté sur un écran géant, deux visages se confondent et ne font plus qu’un."Et c'est le motif de la mère et du fils, entrevu avec Audeguy, Handke, Barthes, Perec, mais aussi chez Donna Tartt dans Le chardonneret, qui resurgit également.

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Motif de la relation mère-fils que je retrouve enfin dans l'ouvrage d'Aharon Appelfeld, que j'ai emporté ici à Varsovie. La chambre de Mariana. Mon seul viatique littéraire, trouvé dans la boîte à livres installé par le Lion's Club à l'entrée du parc Balsan. A mon premier passage, j'en avais profité pour l'abonder de quelques livres dont je voulais me séparer, en échange de quoi j'avais récupéré Courlande de Jean-Paul Kauffmann (dont j'aurai à reparler). Le livre d'Appelfeld était déjà présent, mais je l'avais délaissé. Ce n'est patiquement qu'au moment de partir que s'est imposée à moi l'idée que c'était très précisément ce livre que je devais emporter avec moi en Pologne, que c'est dans ce pays que je devais le lire. Bien qu'il ne parle pas de la Pologne, que d'ailleurs l'action n'y est pas clairement située dans l'espace (mais on sait que Mariana, la prostituée qui recueille le jeune juif Hugo, confié par sa mère, dans un réduit de la maison close où elle travaille, est une paysanne ukrainienne.)
Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine : la même ville natale que Paul Celan.
Alors oui, j'ai commencé le livre ce soir-là, 12 rue Miodowa. Et je le terminai la troisième et dernière nuit.

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vendredi 12 janvier 2018

La pureté des belles choses

"Ce voyage est un hommage à tous ceux qui m'ont précédé.

La formule peut sembler dégouliner de bons sentiments, mais il n'en est rien.

Elle exprime une vérité du vécu, un peu grandiloquente, certes, mais une vérité tout de même : pendant qu'on fabrique un objet en céramique, on vit l'instant présent. Je fais venir ma porcelaine de Limoges, en France. Elle m'arrive dans des sacs de plastique de vingt kilos chacun, contenant deux boudins de dix kilos d'argile spéciale parfaitement dosée, couleur lait entier, avec une moisissure verdâtre. J'en déballe un, le jette sur la planche à pétrir et j'en coupe un tiers avec mon fil d'acier. Ce tiers-là, je le cogne sur le bois, je le soulève et l'abaisse en un mouvement circulaire, comme si je pétrissais de la pâte. Il s'assouplit à mesure. Je ralentis, mon argile devient une boule."

Edmund de Waal, La voie blanche, p. 12.

Il existe comme une thématique commune aux ouvrages qui m'occupent en ce moment, que l'on pourrait peut-être définir comme la présence de l'objet, la prégnance de la chose. Edmund de Waal est écrivain, mais aussi potier, ou, dit autrement, potier mais aussi écrivain. Entendons bien, pas un artisan qui se pique de décrire son art ou un littérateur qui s'éprend d'un travail manuel, non, Edmund de Waal est indissolublement l'un et l'autre. C'est ce qui donne sa force à son livre. Monter l'argile c'est aussi construire la phrase : "(...) les parois s'élèvent, le volume change, c'est une exhalaison, une phrase qui s'articule."Rendre compte de l'histoire de la porcelaine, c'est l'inscrire dans une forme qui ne soit pas quelconque, qui soit aussi singulière que le pot élaboré dans l'atelier, aussi proche que possible de cette expérience pratique de la poterie.

Que recherche donc de son côté Phineas G. Nanson le biographe d'AS Byatt, en abandonnant sa thèse et la théorie littéraire postmoderniste ? Il dit avoir "éprouvé le besoin urgent d'une vie pleine de choses." Ce mot de choses, mis en relief par des italiques, on le retrouve plus loin, au milieu du livre, page 151, où il fait une première allusion au célèbre ouvrage de Michel Foucault, Les Mots et les Choses, avant de concéder qu'il "serait très malhonnête de ma part de ne pas rendre hommage à ces penseurs lorsque c'est légitime - et Foucault a bel et bien intégré le désir de Linné d'établir une taxinomie complète dans une vision de la langue et des langages qui est beaucoup plus vaste et l'inclut. Le plaisir pour moi, poursuit-il, je suppose, en écrivant, est que cette fois-là je pensais à Foucault, et encore plus à Linné, parmi des choses, des squelettes de poissons, aplanis, de grands papillons bleus, des reliures, des dessins de la main de cet homme, même si lesdits dessins impliquaient (et pourquoi pas ?) des niveaux de signification, des analogies entre les plantes et d'autres créatures, réelles et inventées, précises et tirées par les cheveux."

Et comment ne pas se rappeler cette tirade du vieil Hobie dans Le chardonneret de Donna Tartt (décidément, je ne sais pas quand je sortirai de ce roman, qui n'en finit pas de déployer ses échos), tirade que j'ai déjà mise en exergue au mois dernier :
" Quelle noblesse y a-t-il à rafistoler un tas de vieilles tables et de vieilles chaises ? Il est fort possible que ce soit corrosif pour l'âme. J'ai vu trop de successions pour l'ignorer. L'idolâtrie ! Trop se soucier des choses peut vous tuer. Si ce n'est que, si vous vous souciez suffisamment d'une chose, elle prend vie, non ? Et n'est-ce pas leur but, quand elles sont belles, de vous relier à une beauté supérieure ? Ces premières images qui font s'ouvrir votre cœur en grand et que vous passez le reste de vos jours à pourchasser, ou à essayer de retrouver, d'une façon ou d'une autre ? Parce que réparer les vieilles choses, les préserver, s'en occuper, en un sens, il n'y a pas de raisons rationnelles pour le faire..." (Donna Tartt, Le chardonneret, pp. 772-773.)

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C'est moi qui souligne ici, mais si je souligne, c'est que le cinéma m'a donné récemment illustration de l'idolâtrie de l'objet, de la corrosion de l'âme par l'objet, à travers le film de Ridley Scott, Tout l'argent du monde, qui a beaucoup fait parler pour des raisons qui ont peu à voir avec le film en lui-même (l'effacement de Kevin Spacey, suspecté de harcèlement sexuel, et son remplacement par Christopher Plummer, par ailleurs excellent). Plummer qui incarne le multimilliardaire J. Paul Getty, refusant en 1973 de payer le montant de la rançon réclamée pour la libération de son petit-fils John Paul Getty III kidnappé à Rome par un gang calabrais. Ce fait divers authentique voit le magnat du pétrole repousser sans vergogne les demandes de rançon (celle-ci descendant au fil des mois et des refus de 17 millions de dollars à (seulement...) trois millions*), et en même temps continuer à acquérir à grands frais des œuvres d'art, alimentant une collection qui deviendra à sa mort la J. Paul Getty Trust, la plus riche institution culturelle au monde avec un capital de 4,2 milliards de dollars (avril 2009). Dans le film de Scott, on le voit, fortement ému, s’acheter une Vierge à l’Enfant,  et déclarer : « Il y a une pureté dans les belles choses que je n’ai jamais trouvée chez l’être humain ».

C'est pourtant l'être humain, aussi impur soit-il, qui les crée ces belles choses. Je ne sais si la réplique du film est tirée d'un propos authentique de J.Paul Getty, et peu importe, mais elle illustre bien cette pente cruelle où peut glisser n'importe quel esthète, dont le raffinement peut aisément se conjuguer avec la plus grande inhumanité. Edmund de Waal en donne un autre exemple édifiant avec Zhu De, l'empereur Yongle, né en 1360, qui fut à l'origine de la construction de la Cité interdite et fit élever une pagode octogonale de neuf étages toute en porcelaine. Ce même Zhu De, en guerre contre son neveu qui s'était emparé du trône impérial, fit assassiner tous les membres de sa famille "jusqu'au neuvième degré de parenté - grands-parents, parents, frères et sœurs, neveux et nièces, petits enfants - ce qui lui permit de s'autoproclamer empereur dans un bain de sang. Après quoi il effaça des archives le règne précédent."(p .111)

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Pagode de porcelaine, Nankin, 1665.
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* "Après que son petit-fils a eu l'oreille coupée par ses ravisseurs, Getty finit par accepter de payer une rançon de 3 millions de dollars : sur cette somme, 2,2 millions sont en effet déductibles des impôts. Il fournit les 800 000 dollars restants sous la forme d'un prêt remboursable par son fils avec 4% d'intérêts." (Wikipedia).

mercredi 10 janvier 2018

La bio du biographe

L'autre jour, ne m'en voulez pas, j'ai un peu simplifié. En réalité, il n'y avait pas deux fils - la porcelaine et Moby Dick - mais trois. Une tresse.
Je m'explique : dans le dernier article de l'année 2017, parmi les pistes à explorer, j'avais mentionné brièvement la romancière britannique A.S. Byatt. Une piste suggérée encore une fois par Rémi Schulz, dans un commentaire du 21 décembre sur l'article 13, rue Linné.

"Ceci me rappelle qu'il est question de Linné dans le vertigineux Conte du biographe, de AS Byatt, où un biographe envisage d'écrire la bio d'un biographe..."
Il n'en fallut pas plus pour déclencher une envie furieuse de découvrir cette auteure que je ne connaissais absolument pas. Et ce roman-ci en particulier. Je le commandai donc presque aussitôt.

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Je lus donc fin décembre-début janvier deux livres en parallèle : Le Conte du biographe et La voie blanche d'Edmund de Waal.
En faisant des recherches sur le net au sujet d'Edmund de Waal, je tombai sur un article du Guardian du 2 mai 2014 : Porcelain ghosts: the secrets of Edmund de Waal's studio. Je ne le lus pas tout de suite (il fallait que je m'arme de courage et d'un bon site de traduction pour en saisir toutes les finesses). L'onglet resta ouvert plusieurs jours de suite.
Je n'avais pas fait attention à l'auteur : pourquoi faire ? je ne connais aucun des journalistes du Guardian. Or, en l'occurrence, je finis par m'aviser que ce n'était pas un(e) journaliste qui avait rédigé l'article mais... AS Byatt elle-même.

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Porcelaine, Moby Dick, AS Byatt, tout se reliait. Une tresse à trois brins, vous dis-je.

Enfonçons gaiement le clou : le commentaire de Rémi ajoutait : "Et Byatt est une fan de Turing et Fibonacci." Cliquons donc sur le lien qui est donné, et nous débouchons sur Here's to you, Alan and Bart, publié le 21 janvier 2013, qui commence ainsi :
"AS Byatt a donc écrit une tétralogie, parfois nommée Frederica, car elle est centrée sur Frederica Potter, qui a quelques traits communs avec Byatt, bien qu'elle soit née le 24 août 35 (alors que Byatt est née le 24 août 36). "
Frederica Potter. Or, potter c'est tout bonnement le nom anglais pour potier. Un nom que l'on retrouve par ailleurs très souvent dans Le chardonneret de Donna Tartt, puisque Potter est le surnom de Theo Decker, le personnage principal. C'est avec ce nom que Boris l'interpelle lors de leurs retrouvailles à Manhattan :
"J'étais sorti du bar et j'avais atteint le milieu de la rue quand j'ai entendu un cri derrière moi : "Potter !" (p. 538)
Enfin, le dernier épisode de ma fiction 1967 évoquait le village de Saulzais-le-Potier, où j'ai vécu entre 1965 et 1969. Les derniers mots étaient ceux de Francis Jammes :
— Dis-moi, dis-moi, guérirai-je

de ce qui est dans mon cœur ?

— Ami, ami, la neige

ne guérit pas de sa blancheur.

Francis Jammes (Élégie septième)
Choisissant alors ces vers, je ne songeai encore pas du tout à la porcelaine ou à Moby Dick. Mais le motif était déjà dans le tapis.

samedi 30 décembre 2017

# 312/313 - Ode à l'électricien inconnu

Dans cet avant-dernier article, je ne parlerai pas de littérature, de cinéma ou de peinture, d'art, de science ou de philosophie. Non, je veux juste relater un petit événement du quotidien, un de ces petits moments de vie que l'on oublie vite, dans la frénésie de nos vies pressées.

Jeudi matin 14 décembre, je place une tasse de lait dans le micro-ondes. Je tourne la molette. Rien. Avec fatalisme, j'enregistre que l'appareil a sans doute rendu l'âme, brutalement, comme ce type d'objets a coutume de le faire, par la grâce de l'obsolescence programmée. Bon, ok. Qu'à cela ne tienne, une bonne vieille casserole sur le feu et l'affaire est faite. Et allez, tiens, on ne se laisse pas abattre, on va se faire aussi un peu de pain grillé. Grille-pain branché sur une autre prise murale. Rien, nada. Deux appareils qui tombent en panne en même temps, j'ai beau être un fanatique de la coïncidence, je subodore le schmilblick technique. Une cafetière branchée sur cette même prise ne fonctionne pas mieux. La chose est claire : il y a un os avec les prises murales (il y a de la lumière au plafond). Dans les autres pièces, tout marche, sauf dans la chambre où là aussi les prises murales sont inopérantes.
Bon, pas le temps de régler le souci, je dois aller travailler, mais dès mon retour en début d'après-midi, je me promets d'en parler au gardien des immeubles Scalis, pardon, pas gardien, "interlocuteur de proximité", comme ils ont dit dans une note. En tout cas, un homme sympathique et serviable, en qui j'ai pleine confiance.
Premier coup de chance, le voilà dans la rue au moment où j'arrive. Il monte avec moi, on regarde le coffret électrique d'un air dubitatif, sans rien voir d'anormal. On fait le tour du propriétaire, si l'on peut dire (je ne suis qu'un humble locataire), il n'y voit pas plus clair que moi, et d'un côté ça me rassure, je ne suis pas le seul à être une brelle en électricité. Il dit qu'il va signaler le problème
Un peu plus tard, un type m'appelle, au ton assez rogue, me pose des questions stupides, et déclare in fine qu'il va signaler le problème. L'entreprise Eiffage va me contacter pour prendre rendez-vous.
Entre temps, je commence à trouver qu'il fait un peu frais dans l'appartement. Ce n'est pas la grosse caillante, pas du tout, mais je ne parviens pas à dépasser les 18° même en poussant les thermostats. Le chauffage au sol n'est plus perceptible. Je commence à subodorer (car j'ai de l'instinct, faut pas croire) que le chauffage a cessé lui aussi de fonctionner, et que je ne suis plus chauffé que par mes voisins du dessus et du dessous.
Le lendemain matin, prenant ma douche, je découvre qu'il me faut un peu plus pousser sur la manette pour avoir le même degré de chaleur. Se pourrait-il... ? Oui, c'est certain, le chauffe-eau doit être en berne lui aussi, et l'eau chaude du ballon doit se refroidir petit à petit.
Une dame d'Eiffage m'appelle alors que je suis en voiture sur le boulevard. Je n'aime pas téléphoner au volant, mais là c'est crucial. Au mépris du code de la route, je lui explique le topo, et elle me donne rendez-vous pour mercredi prochain. Dans cinq jours ! Soi disant pas possible avant. Surbookage. Je négocie, affiche mes craintes que plus de chauffage, plus d'eau chaude. Bref, elle prend pitié : mardi à onze heures... J'ai gagné une journée. Merci Eiffage.
Fataliste, je commence à envisager une retraite en des lieux plus salubres, un week-end à Aigurande, un squatt chez des copains.
Je ne travaille pas ce vendredi après-midi, je décide d'aller faire une course à Cap Sud (il fait chaud là-bas dans les magasins). Il est à peu près quatorze heures. Je descends les deux étages, m'enfourne dans la voiture, tiens, dans ma rue une camionnette Eiffage. Et puis un technicien Eiffage. Mon dieu, je n'ai pas grand chose à perdre, je recule, je me gare, et vais le trouver, lui explique le topo, m'attendant vaguement à ce qu'il me réponde "mon pauvre monsieur, je comprends bien votre problème, mais vous voyez, je suis en intervention, mon carnet de visites est plein, et patati et patata...".
Non. Il me dit certes qu'il doit finir une réparation chez une vieille dame du coin, qu'il a une pièce à aller chercher, mais qu'il est de retour dans une demi-heure, une heure.
Je  reste médusé. Du coup, je fais juste le tour du pâté de maison, je renonce à Cap Sud et rentre à la maison (je ne dis pas au chaud à la maison).
Une heure plus tard, comme promis, il sonne à la lourde. Après un tour de l'appart, il ouvre le coffret électrique et identifie aussitôt la cause de la panne. Heureusement qu'il est venu, ça commençait à cramer là-dedans. Si j'ai bien compris, on n'est passé pas très loin de la catastrophe. Défaut de serrage, il me montre les fils noircis. Bon, il faut changer tout le bloc, qui commandait certaines prises, le ballon d'eau chaude et le chauffage au sol. Il va récupérer la pièce puis me change ça en quelques minutes. On vérifie ensuite : tout marche à nouveau.
Merci infiniment à toi, l'électricien inconnu qui a si gentiment bousculé ton programme pour me venir en aide.
Quand il m'a quitté, j'ai repensé à cet enchaînement de circonstances qui m'avait sorti de la panade et sans doute évité des ennuis plus importants.
Si je n'avais pas eu l'idée de sortir à ce moment précis de l'après-midi pour cette course à Cap Sud qui n'avait aucune raison impérieuse par ailleurs de se faire à cette heure-ci, j'aurais raté cette opportunité, car il n'était ici, rue Marguerite Yourcenar, que le temps de dépanner la vieille dame.
S'il avait été chez cette vieille dame au moment où je prenais la route, je ne serais pas allé le chercher chez elle (je ne sais pas de qui il s'agit), j'aurais vu la camionnette, déploré que ce ne fût pas pour moi, mais j'aurais passé mon chemin. C'est bien parce qu'il était dans la rue au moment même où je passais devant que j'ai pensé à lui parler.
On peut dire bien sûr tout simplement que j'ai eu de la chance, et un peu de présence d'esprit à cet instant.
Mais qu'est-ce que la chance ? Je ne peux me défendre de l'impression que quelque chose  s'est joué à cet instant, qui n'est pas de l'ordre de l'aléatoire, d'un croisement purement fortuit de chaînes causales indépendantes. Évidemment, c'est improuvable, mais selon moi, la vie ici m'a donné une occasion, au sens grec du kairos, de l'instant favorable, qu'il faut saisir aux cheveux. Oui, la vie donne des occasions mais c'est à nous de savoir en user. Ici, j'ai su le faire (je ne suis pas persuadé que ce fut toujours le cas : nous négligeons des ouvertures par paresse, aveuglement et même bêtise).
Voilà, ce que je voulais dire ici, c'est que ce que je préfère appeler l'Attracteur étrange (plutôt que le hasard objectif, le destin, la providence, que sais-je encore) ne s'exerce pas seulement dans le domaine culturel, mais bien plus profondément, dans la chair même de l'existence.

La veille, j'avais mis un point final à mon récit fictionnel sur 1967. J'y avais cité la formule de Paul Eluard, "Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous." L'anecdote de cette panne l'illustre assez bien : au rendez-vous lointain de la secrétaire s'était substitué le rendez-vous construit par une instance invisible.
Magie de l'existence. Mais il ne faut pas être angélique non plus : parfois, au-delà des occasions ignorées ou méprisées, il est des hasards malheureux dont nous ne sommes pas, ou qu'en partie, responsables, il est des accidents funestes, des collisions tragiques. Et je songe encore à cette fin du livre de Donna Tartt (ah je sais, j'avais dit que je ne parlerais pas littérature, mais pardon, c'est plus fort que moi) : "La Nature (c'est-à-dire la Mort) gagne toujours, mais cela ne signifie pas que nous devions courber la tête et ramper devant elle. Peut-être même que si nous ne sommes pas toujours ravis d'être ici, il est pourtant de notre devoir de nous immerger : de passer à gué jusqu'à l'autre côté, de traverser le cloaque tout en gardant nos yeux et nos cœurs ouverts."
Ce qui immédiatement me fait penser à cet aphorisme d'Oscar Wilde au cœur du film de Todd Haynes, Le Musée des Merveilles : “We are all in the gutter, but some of us are looking at the stars.” En français : "Nous sommes tous dans le caniveau, mais quelques-uns d'entre nous regardent les étoiles."
Et pour ce qui est des étoiles et de  passer à gué de l'autre côté, je citerai pour finir ce poème très ancien, un sonnet de jeunesse, d'un recueil resté inédit, Grimaces évadées (1978) :

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vendredi 29 décembre 2017

# 311/313 - Wonderstruck

20/12 - Je reviens du travail, il est presque dix-huit heures. Je consulte le petit livret de l'Apollo pour les films du mois de décembre. Que vois-je ? A dix-huit heures trente passe Le Musée des Merveilles, de Todd Haynes. J'avais vu récemment la bande-annonce et je m'étais déjà promis d'y aller, mais alors, lisant le petit résumé et l'extrait de critique de Libération, cela devint très clair : je devais y foncer immédiatement. Le film ne restait à l'écran qu'une petite semaine, cinq fois jusqu'au 26 décembre.

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Ceux qui m'ont lu jusqu'ici et parcouru les derniers articles comprendront aisément mon engouement : le film prolongeait idéalement les thèmes qui avaient surgi à partir notamment du Chardonneret de Donna Tartt. Deux enfants fuguant vers Manhattan, l'un n'ayant jamais connu son père, l'autre désirant plus que tout voir sa mère, actrice célèbre menant sa carrière à distance. Deux intrigues parallèles dans deux temps différents, 1927 et 1977 (deux millésimes en sept) que cinquante ans séparent, le même intervalle qu'entre 1967 et 2017 - mais qui finissent par se rejoindre, refermant les blessures à vif des biographies personnelles.

Tout comme au coeur du livre de Donna Tartt, il y avait ce petit tableau de Carel Fabritius, dans l'enceinte du Metropolitan Museum, il y a chez Todd Haynes les dioramas du Museum d'Histoire naturelle et la maquette de New York dans le Queen's Museum. Le Musée des Merveilles, c'est le petit livre où Ben a trouvé l'adresse de la librairie Kincaid, c'est ce cabinet de curiosités oublié dans le coeur du Museum, comme une chambre secrète dans le ventre de la baleine.

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Et à quoi ressemble donc l'appartement de Hobie dans Greenwich Village, sinon à un cabinet de curiosités ? Il est tout à fait éclairant de revenir sur la découverte par Theo de cet endroit magique.
L'on ne sera guère surpris de savoir que c'est à la suite d'un rêve :
"Un dimanche matin, je remontai vers la lumière, après un rêve lourd et compliqué dont il ne restait rien à part un bourdonnement dans mes oreilles et la douleur d'avoir laissé échapper un objet, perdu à jamais dans quelque crevasse. Et pourtant - au milieu de ce naufrage abyssal, de câbles rompus, de fragments égarés et irrécupérables - une phrase sortait du lot, tictaquant dans l'obscurité comme une bande de défilement de texte qui se déroulerait en bas d'un écran de télévision : Hobart § Blaxkwell. Appuie sur la sonnette verte.
J'étais allongé et fixais le plafond, sans la moindre envie de bouger. Les mots étaient aussi clairs et précis que si quelqu'un me les avait tendus, tapés sur un bout de papier. Pourtant - et c'était merveilleux - un pan de mémoire s'était ouvert et surnageait avec eux comme une de ces boulettes de papier de Chinatown qui grossissent pour devenir des fleurs quand on les laisse tomber dans un verre d'eau." (p. 119)
Ce qui est merveilleux aussi, c'est que je retrouve ici les mêmes sensations que j'avais éprouvées avec mon rêve de l'avenue Lexington, suscitant les mêmes interrogations quand j'avais retrouvé le nom dans le livre : était-ce un vrai souvenir ou bien une pure création onirique ? Dans les deux cas, il s'agit bien d'une remémoration : lors de l'attentat terroriste, il avait retrouvé le vieux Blackwell (Welty) grièvement blessé dans les décombres d'une salle, il lui avait tenu compagnie ; Welty lui avait dit de prendre le tableau puis lui avait donné sa bague en or ornée d'une pierre sculptée, en lui disant ces mots : Hobart § Blaxkwell. Appuie sur la sonnette verte. Ce sont ceux-ci qui avaient resurgi lors du rêve.
Theo Decker a retrouvé l'adresse sur l'annuaire et s'est rendu, seul, 10ème Rue Ouest dans Greenwich Village (le quartier de New York où chanta Camille en octobre).

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L'errance de Theo ressemble fort à l'errance de Ben, le petit garçon sourd dans le film de Haynes : tous les deux parviennent seuls par le bus à New York, à la gare routière de Port Authority (dans le film, un panneau annonce une prochaine modernisation). Étrangement, nous retrouvons aussi le thème du désert mis en évidence dans les cinq extraits Lexington : "Quand j'ai fini par trouver la 10ème Rue Ouest, déserte, je l'ai arpentée en comptant les numéros." Et plus loin : "Greenwich Village était presque vide à part deux hommes vaseux qui donnaient l'impression de s'être battus toute la nuit, et une femme aux cheveux ébouriffés qui promenait un teckel en direction de la 6ème Avenue. C'était un peu bizarre d'être seul dans Greenwich Village (...)."
Et ce que découvre Theo en risquant un regard dans la boutique, c'est bien le fouillis hétéroclite des cabinets de curiosités :
"A travers la vitrine poussiéreuse j'ai vu des chiens et des chats en porcelaine, du cristal poussiéreux, lui aussi, de l'argent terni, des chaises anciennes et des canapés tapissés de vieux brocarts jaunâtres, une cage à oiseaux raffinée en faïence, des obélisques miniatures en marbre posées sur un guéridon en marbre également, et deux cacatoès en albâtre. C'était tout à fait le genre de boutique que ma mère aurait aimé - pleine à craquer, un peu délabrée, avec des piles de vieux livres par terre."
*
Pour conclure cet antépénultième article, une dernière curiosité. L'un des écrivains que j'ai désignés comme "écrivains de la coïncidence" n'est autre que le New Yorkais Paul Auster (j'ai beaucoup parlé de lui dans les premiers mois de ce projet Heptalmanach). Alors l'idée m'est venue tout à coup de googliser "Auster + Lexington Avenue". L'avenue apparaît dans plusieurs ouvrages, mais singulièrement dans Seul dans le noir :

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J'y retrouve mon année-fétiche, 1967, et deux autres occurrences du nombre sept : "Miriam qui avait alors sept ans", "mais Betty avait sept ans de plus que moi."
Il se trouve aussi que Le Musée des Merveilles est le septième long métrage de Todd Haynes.

jeudi 28 décembre 2017

# 310/313 - Chuchotement secret venu d'une ruelle

" Quelle noblesse y a-t-il à rafistoler un tas de vieilles tables et de vieilles chaises ? Il est fort possible que ce soit corrosif pour l'âme. J'ai vu trop de successions pour l'ignorer. L'idolâtrie ! Trop se soucier des choses peut vous tuer. Si ce n'est que, si vous vous souciez suffisamment d'une chose, elle prend vie, non ? Et n'est-ce pas leur but, quand elles sont belles, de vous relier à une beauté supérieure ? Ces premières images qui font s'ouvrir votre coeur en grand et que vous passez le reste de vos jours à pourchasser, ou à essayer de retrouver, d'une façon ou d'une autre ? Parce que réparer les vieilles choses, les préserver, s'en occuper, en un sens, il n'y a pas de raisons rationnelles pour le faire..."

Donna Tartt, Le chardonneret, pp. 772-773.

C'est le vieux Hobie, le restaurateur de meubles, homme noble et généreux, qui parle à Theo Decker à la fin du livre. Car j'y suis parvenu à cette fin, après dix-huit jours d'une traversée contrastée, faite de calmes plats frisant l'ennui et d'extraordinaires embardées, qui à elles seules légitiment le voyage. Dans ce livre sombre, avec son personnage principal malmené, orphelin souffrant de stress post-traumatique, plongeant dans l'alcool et l'addiction, aimant une femme sans véritable espoir de retour, entraîné dans une dérive criminelle, perce néanmoins une lumière. Dont quelques personnes, comme Hobie, sont les passeurs. Et sans doute est-il le porte-parole de Donna Tartt quand il explique à Theo la raison qui fait aimer une oeuvre d'art :
" (...) si une tableau se fraie vraiment un chemin jusqu'à ton coeur et change ta façon de voir, de penser et de ressentir, tu ne te dis pas "oh, j'adore cette oeuvre parce qu'elle est universelle", "j'adore cette oeuvre parce qu'elle parle à toute l'humanité". Ce n'est pas la raison qui fait aimer une oeuvre d'art. C'est plutôt un chuchotement secret venu d'une ruelle. Psst, toi. Hé, gamin. Oui, toi." Un bout du doigt qui glisse sur la photo fanée - le toucher du conservateur, un toucher sans toucher, un toucher de la taille d'une hostie entre la surface et son index. "Un choc cardiaque individuel. Ton rêve, celui de Welty, celui de Vermeer. Tu vois un tableau, j'en vois un autre, le livre d'art le place encore à un autre niveau, la dame qui achète la carte à la boutique du musée voit encore tout à fait autre chose, et je ne te parle pas des gens séparés de nous par le temps, quatre cents ans avant nous, quatre cents ans après notre disparition, cela ne frappera jamais quelqu'un de la même manière, pour la grande majorité des gens, cela ne les frappera jamais en profondeur du tout, mais un vraiment grand tableau est assez fluide pour se frayer un chemin dans l'esprit et le coeur sous toutes sortes d'angles différents, selon des modes uniques et particuliers. A toi, à toi. J'ai été peint pour toi." [C'est moi qui souligne]
Je trouve ce passage extraordinaire. Et d'autant plus extraordinaire qu'il vient puissamment résonner avec ces phrases d'André Hardellet que j'ai déjà citées, extraites de son essai Donnez-moi le temps, mais que je redonne ici parce qu'il ne faut jamais regretter de relire et re-relire des fragments aussi éclairants sur ce qui véritablement représente ce sel de la vie qu'évoquait si bien Françoise Héritier :
"En marchant, je laisse le hasard me poser la main sur l'épaule ; tout à coup, ça fait tilt, je brûle. Un arbre, un balcon, un angle de rue, à côté desquels j'allais passer indifférent, se détachent, subissent une étrange mise au point." (...) C'est sans doute bien peu au cours d'une existence, mais ces secondes paradisiaques sont d'une intensité telle qu'on ne peut les oublier ; cela n'est comparable qu'à un orgasme spirituel qui irait croissant jusqu'à la perte de conscience, et l'expression mourir de joie prend ici toute sa valeur. (...) Quelques mots encore : toutes les descriptions que j'ai lues des "voyages" procurés par le L.S.D., le peyotl, etc., marquent clairement la différence avec mes petites excursions personnelles : les hallucinogènes vous introduisent dans un univers fantastique où, d'ailleurs l'enfer côtoie le paradis. Au contraire, dans mon cas, tout reste conforme, ou presque à la réalité que nous connaissons, mais une réalité rectifiée par un maître incomparable. A tel point que les épisodes les plus heureux de notre vie ordinaire n'apparaissent que comme des brouillons sans valeur. La nuance est à la fois sensible et considérable ; ceux qui ont contemplé le plus moderne des paysages de Vermeer - La ruelle - me comprendront." [C'est moi qui souligne]
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Donna Tartt a-t-elle lu Hardellet, auteur peu connu et dont je n'ai pas vu de traductions anglo-saxonnes ? J'en doute. Cela ne rend que plus étonnant cette association entre Vermeer et la ruelle dans le discours de Hobie. Mais achevons celui-ci :
"Et...oh, je ne sais pas, arrête-moi si je radote (il s'est passé une main sur le front) mais Welty lui-même parlait d'objets fatidiques. Chaque marchand d'art et chaque antiquaire les reconnaît. Ce sont ces objets qui apparaissent et disparaissent. Pour quelqu'un qui ne serait pas marchand d'art, il ne s'agira peut-être pas d'un objet. Cela peut être une ville, une couleur, une heure de la journée. Le clou sur lequel ta destinée est susceptible de s'accrocher et de se déchirer.
- Je croirais entendre mon père.
- Eh bien... formulons-le autrement. Qui a dit que la coïncidence était juste la façon qu'a Dieu de rester anonyme ?
- Maintenant vous ressemblez vraiment à mon père.
- Qui peut dire que les joueurs ne sont pas mieux à  même de les comprendre que quiconque ? Une partie n'a pas de prix, si ? Le bien ne peut-il pas pénétrer parfois par des portes dérobées ?" (pp. 773-774, c'est moi qui souligne)
Donna Tartt ne donne pas la réponse à la question de Hobie sur la coïncidence. La maxime est souvent attribuée à Albert Einstein mais je me méfie : ce qui est certain c'est qu'avant lui,Théophile Gautier a écrit "Le hasard, c'est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer."(La Croix de Berny,  éd. Librairie Nouvelle, 1855, lettre III (« À monsieur le prince de Monbert »), p. 28.)

Recherchant l'auteur de cette citation, Dieu, le hasard, ou l'Attracteur étrange m'ont conduit  en tout cas vers un bel article d'une blogueuse, journaliste à Europe 1, Margaux Baralon, consacré au Chardonneret. Elle le termine par les derniers mots du livre, pleins d'espérance :
« J’ajoute mon propre amour à l’histoire des amoureux des belles choses, eux qui les ont cherchées, les ont arrachées au feu, les ont pistées lorsqu’elles étaient perdues, ont œuvré pour les préserver et les sauvegarder tout en les faisant passer de main en main, littéralement, leurs chants éclatants s’élevant du naufrage du temps vers la prochaine génération d’amoureux, et la prochaine encore. »
Allant par curiosité sur l'accueil, j'y découvre que le dernier billet, remontant au 9 octobre, a été consacré à Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve, jugé moins réussi que "l'excellent Premier Contact", dont elle avait donné une critique au 14 décembre 2016. Film dont je rappelle qu'il constitua le second billet de cette longue chronique.
"Si Denis Villeneuve évite avec habileté de sombrer dans le larmoyant et le pathétique, c’est parce que le cinéaste, tandis qu’il boucle la boucle, suggère et ne montre pas. Premier contact devient sur la fin un film à trous, que le spectateur doit compléter -par ailleurs jolie métaphore du cinéma, le septième art étant autant affaire de champs que de hors champs, de vides que de pleins, de présence que d’absence. Le spectateur y parvient, le procédé marche, parce que le cinéaste ne fait jamais appel qu’à ce qu’il y a de proprement humain chez chacun d’entre nous pour comprendre les turpitudes intérieures de son héroïne : la conscience de la mort imminente qui, si forte soit-elle, n’entrave pas la fureur de vivre."
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Encore un indice de ce bouclage sur le début de l'année : ce matin, dans mon fil FB, la revue en ligne Internetactu.net me signale un article de Ted Chiang sur l'intelligence artificielle. Or Ted Chiang (né en 1967) n'est autre que l'auteur de Histoire de ma vie, nouvelle qui a servi de base à Premier Contact. C'est la seule et unique fois de l'année où le nom de Ted Chiang est revenu sur mes tablettes.

mercredi 27 décembre 2017

# 309/313 - Escroc dans un film français

"J'ai vérifié mon portable : quatre heures du matin. Après une affreuse demi-heure, je me suis assis torse nu dans le lit, dans l'obscurité, et, me faisant l'effet d'un escroc dans un film français, j'ai allumé une cigarette et regardé Lexington Avenue pratiquement vide à cette heure-ci : les taxis venaient juste de prendre leur service, ou de le terminer, allez savoir. Mais le rêve, qui avait semblé prophétique, refusait de se dissiper et flottait comme une vapeur empoisonnée, mon cœur continuant de battre fort, à cause du danger que je sentais dans l'air, de l'impression conjointe de possibilités et de péril."

Donna Tartt, Le chardonneret, p. 614.

Voilà donc le cinquième et dernier passage comportant l'Avenue Lexington, comme les autres associés à un climat anxiogène (il faut dire que le roman entier baigne en général dans cette ambiance lourde et pessimiste). Notez la curieuse image : "me faisant l'effet d'un escroc dans un film français", pour décrire la situation somme toute banale d'un homme qui fume une cigarette assis dans un lit et qui regarde la rue. D'autant plus que le film d'escroc n'est pas une spécialité française (j'en veux pour preuve que sur la liste des 25 meilleurs films d'arnaque établie par le site Sens critique ne figure pas un seul film français). Mais c'est comme si la référence au film français devait absolument être placée, sans référence précise encore une fois, contrairement au film américain (Lost week-end est clairement désigné comme tel).
Il est une autre singularité récurrente dans les cinq extraits Lexington.

Page 210 : "Mes derniers jours chez les Barbour sont passé si vite que je m'en souviens à peine, à part de la frénésie de dernière minute en termes de lessive et de pressing, et plusieurs virées mouvementées chez le caviste sur Lexington Avenue pour y récupérer des boîtes en carton vides. Au feutre noir j'ai écrit l'adresse de mon nouveau foyer au nom exotique :

Theodore Decker c/o Xandra Terrell
6219 Route de la Fin du Désert
Las Vegas, NV"

Route de la Fin du Désert. En effet, Theo va habiter une zone très éloignée du Vegas des jeux et des casinos, aux confins d'un désert alcalin, dans des rues couvertes de sable.

Page 473 : "Quand j'ai émergé dans la rue, Lexington Avenue était déserte (...)" Ce qui paraît tout de même curieux dans un quartier aussi populeux que Manhattan.

Page 532 : " (...) peut-être la solitude d'un cinéma me remettrait sur pied, une séance de l'après-midi presque déserte pour un film en fin de course."

Page 608 : Apparemment aucune mention d'un désert quelconque. Rien dans le texte n'est à relever littéralement en ce sens. Cependant il est question, rappelez-vous, du restaurant le plus triste de Manhattan, le Jal Mahal, qui évoque le Jal Mahal, le palais sur l'eau du Rajasthan.

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Or, le site Culturebox écrit qu'il s"agit d'"une oasis aux portes du désert née de la volonté d’un homme, le maharaja Jai Singh II (1688-1743) qui décide de déplacer la capitale de son royaume d’Amber à la cité nouvelle de Jaipur à une dizaine de kilomètres de là." Le désert en question est le désert du Thar  — appelé aussi le Grand Désert indien ou Mârusthali, le Pays de la mort — qui s'étend sur 200 000 km2.
 
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Page 614 : " (...) j'ai allumé une cigarette et regardé Lexington Avenue pratiquement vide à cette heure-ci : les taxis venaient juste de prendre leur service, ou de le terminer, allez savoir."
L'adjectif ou le nom désert n'est pas employé, mais cela revient au même : encore une fois, cette avenue normalement animée est quasiment déserte, et l'explication par les taxis ne saurait faire illusion, ce "allez savoir" dissimule la difficulté de l'écrivain à trouver une cause vraisemblable à la déréliction de l'avenue. La fiction tartienne a ici besoin du vide.

Mais pourquoi ? Pour l'instant, cela reste pour moi énigmatique.

Mais lisons maintenant le paragraphe qui précède la citation de la page 614. On a vu que j'étais venu à Lexington Avenue par le rêve ; c'est avec le rêve encore qu'elle va conclure sa quintuple émergence dans le récit.
" Ce qui s'était passé avec Kitsey avait temporairement chassé de mon esprit la visite de Boris mais, une fois endormi, tout est revenu subrepticement par le biais de rêves. Je me suis réveillé droit comme un I à deux reprises : une fois à cause d'une porte s'ouvrant de manière cauchemardesque dans la consigne de l'entrepôt pendant que des femmes coiffées d'un foulard se disputaient une pile de vêtements usagés à l'extérieur ; puis, dérivant  de nouveau vers le sommeil, avec une différente mise en scène du même rêve, l'entrepôt était cette fois un lieu évanescent entouré de rideaux et ouvert sur le ciel, avec des murs couverts de tissus ondulants et comme suspendus dans l'air, puisqu'ils ne touchaient pas l'herbe au sol. Au-delà, à perte de vue, ce n'étaient que champs verdoyants et filles en longues robes blanches : une image tellement saturée (de façon mystérieuse) d'une horreur mortifère que je me suis réveillée en haletant."
Il faut remarquer que les descriptions en elles-mêmes ne sont nullement terrifiantes ; cet aspect est comme surajouté de manière presque artificielle : (" de manière cauchemardesque", qu'est-ce que ça veut dire, une porte qui s'ouvre de manière cauchemardesque ?, "saturée d'horreur mortifère" (Donna Tartt se voit obligée de préciser : "de façon mystérieuse").
Lisant ces lignes, ce ne sont pas des visions d'horreur qui me sont apparues, bien au contraire. Ce sont les images du spectacle que j'avais vu la veille au soir. Le concert de Camille à Équinoxe. Deux heures d'enchantement, de grâce et de beauté. Ces "murs couverts de tissus ondulants" étaient ceux de la scène d'Equinoxe où étaient suspendus les voiles indigo qui recouvraient au départ les instruments, et qui frémissaient dans la lumière bleutée des projecteurs, Camille elle-même commençant le spectacle complètement cachée sous une très longue toile bleue et revêtant plus tard une robe blanche vaporeuse (pour la chanson, semble-t-il, sur la mort récente de son père). Et c'est sur la danse d'un large ruban rouge flottant dans l'air qu'elle a quitté la scène, après avoir envoûté le public berrichon qui en avait oublié son habituelle frilosité.

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Camille - Lasso (clip)

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D'ailleurs, je vois que Camille a chanté, le 16 octobre, ce dernier album à New York dans une salle appelée Le Poisson rouge, située aussi à Manhattan.



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