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vendredi 3 juillet 2020

Inverser l'empreinte

"Je vais inverser votre empreinte de pas. Parce que vous avez beaucoup emmagasiné sur votre chemin. Tout est là ici, avec vous, dans cette pièce. Venez", dit-elle en se levant."

Kapka Kassabova, Lisière, Marchialy, 2020, p. 474.

A la fin de son périple, Kapka Kassabova, sur les conseils de son amie Marina, va consulter une guérisseuse, une infirmière à la retraite qui aurait vu passer dans son salon deux générations de militaires affectés dans la zone frontalière entre Bulgarie et Turquie, le personnel de l'hôpital régional tout entier (dont des chirurgiens en chef) et des centaines d'autochtones. Comme nombre de guérisseurs ici aussi en France, on ne donne, cadeaux ou argent liquide, que ce que l'on veut bien donner. La guérisseuse, après avoir affirmé que Kapka n'avait pas le mauvais oeil (uroki), ne l'entraîne pas moins dans le rituel de l'inversion d'empreinte, dans la cour d'une maison abandonnée attenante, envahie par la végétation :
"Il fallait un sol non foulé, calme sur le plan énergétique. Elle m'enjoignit de poser un pied par terre, orteils pointant vers l'est. Pourquoi l'est ?
Avant le rituel du feu, musiciens et nestinari se tournent vers l'est. Les pieds des morts dardent vers l'est. Le soleil se lève à l'est. Avec son couteau, elle traça le contour de mon pied trois fois, dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, tout en marmonnant à trois reprises une incantation que je n'entendis pas. Ensuite, elle retira mon pied et, usant de la lame, délogea la terre retournée à l'endroit où se trouvait mon empreinte.
Elle se redressa.
"Toute la mauvaise énergie reste ici. Tout ce dont vous n'avez pas besoin. Vous êtes libre."
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A peine avais-je - nous étions le 24 juin -, lu ce passage que, m'étant tourné vers l'autre livre lu en parallèle (Générations collapsonautes, de Citton et Rasmi), je tombai sur ce paragraphe :
" A l'heure de l'Anthropocène - où s'avère intenable le partage traditionnel entre activité de la sphère humaine et passivité naturelle de l'environnement -, l'échelle, certes fuyante, du climat devient un objet d'attention et d'implication. Comme l'a souligné à maintes reprises l'anthropologue Tim Ingold, le temps qu'il fait n'est pas une simple scénographie immuable derrière nos histoires humaines : nous habitons dedans, nous en sommes imprégné.e.s, nous y laissons des traces. Le monde de notre civilisation surgit au sein d'un milieu météorologique et climatique qui l'influence et qu'elle influence en retour. Chaque empreinte que nous produisons distraitement  - depuis nos traces de pas dans un sol mouillé jusqu'à notre empreinte carbone, en passant par la buée de notre souffle - nous rappelle cette imbrication entre nos vies et le milieu où elles se déroulent : tout monde humain est un weather-world3." (p. 107, c'est moi qui souligne)
 La note 3 de bas de page renvoie à un article de Tim Ingold : "Footprints Through the Weather-World", Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. 16, 2010, p. 121-139."

vendredi 26 juin 2020

Comme un animal en quête de lichen

"Il n'y a que le rêve qui permette de voyager à une bonne hauteur."

Pierre Gascar, Le présage, Imaginaire/Gallimard, 1972, p. 17.

Reprenons. L'article précédent, Vivre dans les ruines, est issu pour l'essentiel d'une note de bas de page débouchant elle-même sur une autre note de bas de page ouvrant sur l'univers post-exotique de l'écrivain Antoine Volodine, un univers de ruine et de destruction qui entre en résonance avec les deux livres lus en parallèle ces derniers jours, Lisière de Kapka Kassabova, et Générations collapsonautes d'Yves Citton et Jacopo Rasmi, dont le sous-titre, je le rappelle, est Naviguer par  temps d'effondrements. Un cheminement quasi-souterrain, rhizomatique, qui doit laisser dubitatif, j'en ai bien conscience, le lecteur plus cartésien, mais cet itinéraire possède sa cohérence et sa nécessité, du moins en ai-je la forte intuition. Sceptiques ou non, je vous propose de poursuivre avec le narrat 33 des Anges mineurs de Volodine, intitulé Gina Longfellow.

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Berger dans les montagnes de la Strandja, sur la frontière turco-bulgare. Photo: Nedret Benzet

Narrat important puisque c'est celui où Will Scheidmann, accusé par les grands-mères d'avoir rétabli le capitalisme, échappe à la sentence de mort, et voit sa peine commuée en surveillance à vie. C'est Lilly Young qui est en charge de l'annonce. Young, un nom bien paradoxal pour une grand-mère presque hors d'âge : "La tricentenaire marchait sur une surface qui, même pour les bêtes, était restée tabou pendant deux ans après que les aïeules eurent abreuvé Scheidmann à l'alcool de yoghourt et qu'elles se furent retirées pour le fusiller."

Cet alcool de yoghourt me rappelle immédiatement un passage du livre de KK où elle entreprend une excursion dans les Rhodopes en compagnie de quelques personnages assez louches :
"Du temps de l'opulence et du libre-échange, Les Rhodopes étaient constellées de laiteries appelées mandras. Les voyageurs y faisaient halte pour s'approvisionner en fromage, en yaourt et en katuk, la première crème du lait, très riche. Au début du XXè siècle, le microbiologiste russe Ilia Metchnikov, un pionnier, décréta que la mandra, avec ses sacoches en cuir permettant de transporter le lait par-delà les sommets, était la clé de la longévité légendaire des locaux. Metchnikov détermina l'agent qui fortifiait la flore intestinale et prolongeait la vie : le yaourt. Lactobacillus bulgaricus, baptisé d'après Grigorov, étudiant en médecine bulgare établi à Genève qui isola la bonne bactérie permettant la fermentation du lait en yaourt, est vivant, et même fringant, dans nos pots de yaourt." (p. 329-330)
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Extrait du site de Danone

En France, en 1912, c'est un homme dont le nom n'aurait pas déparé dans la galerie de personnages volodiniens, Aram Deukmedjian, qui ouvre une crèmerie-restaurant nommée « Cure de Yogourt », 8 rue de la Sorbonne à Paris. Il obtient même le parrainage de Metchnikov, ce qui lui permet d'apposer sur ses yaourts la mention « Seul fournisseur du Pr Metchnikov ».
Il sera suivi en 1919, à Barcelone, par le médecin Isaac Carasso qui ouvre une boutique de yaourt à partir de ferments issus de l’institut Pasteur (mais à l'origine le yaourt, considéré comme un médicament, est d'abord vendu en pharmacie). Il crée dès lors la marque Danone inspirée du surnom qu’il donnait à son fils Daniel (Danon, « petit Daniel » en catalan.")." 

On en déduirait presque que c'est le yoghourt (ou l'alcool dudit yoghourt*) qui a prolongé la vie des grands-mères, mais si nous reprenons le texte de KK là où nous l'avons interrompu, on voit que l'on demeure sur le motif qui nous a accompagnés jusqu'ici : "Mais tout ce qui subsiste de ces mandras où le yaourt a vu le jour, ce sont des ruines. Et quelques idiomes laitiers."

Tandis que Will Scheidmann subit l'interminable monologue de Lilly Young, que la nuit succède au jour, et le jour à la nuit, il est écrit qu'il baissait la tête "comme un animal en quête de lichen, il regardait par en dessous, secouait sa chevelure en tresses grasses et ses bras pareils à des liasses de lanières vésiculeuses, et les secousses se communiquaient aux longues bandes de peau et de chair squameuse qui partaient de son cou pour lui cacher entièrement le corps et les jambes." Plus loin, dans le narrat 38, Naïsso Baldakchan, on lit que "les algues de cuir qui bourgeonnaient partout sur son corps l'empêchaient d'avancer, se prenaient dans ses jambes, bruissaient."(p. 180)

Lichen, algues... sur la même page 97 du livre de Citton/Rasmi (CR), où la note de bas de page me renvoyait sur l'article de Joëlle Le Marec, je lis :
"Le documentaire L'Algue et le Champignon de Claire Second (2016) focalise notre attention sur les lichens, que nul ne songe généralement à regarder mais dont nous pourrions faire une autre figure emblématique pour certaines générations collapsonautes. Le film limite les présences humaines projetées sur des fonds minéraux où prolifèrent ces formes de vie discrètes et symbiotiques ; à la fois mycobiontes (champignons) et photobiontes (algues), les lichens associent la photosynthèse des plantes à l'extraction mycélienne de sels minéraux et d'humidité sur les supports (rocheux ou lignés) où il s'installent. Cette double vie des lichens leur permet de survivre et de prospérer dans des environnements extrêmes (déserts, très hautes montagnes) où aucune autre espèce vivante ne peut subsister. Le film se termine sur des images d'édifices humains abandonnés, effondrés, habités seulement par des lichens et par des ombres de revenants. En donnant l'image d'une collaboration symbiotique entre deux espèces (algue et champignon), les lichens offrent aux collapsonautes un modèle d'association résiliente et résidente qui permet de ne pas fuir son milieu hostile."

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Lichens que nul ne songe généralement à regarder, écrivent CR, grief que l'on ne saurait me faire, car je suis depuis longtemps fasciné par ces formes de vie, et la beauté de leurs inscriptions sur la roche ou l'écorce. Ainsi ce mur de Dordogne...

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... que je mettais en correspondance avec les châles de la collection Moser qui avaient tellement ému Rainer Maria Rilke (Le centre noir du châle, 29 août 2013), en un texte comme empli par prémonition des senteurs volodiniennes, avec ces références orientales et ces arrière-grand-mères : "... des châles, des châles de cachemire de la Perse et de Turkestan, tels qu’on en voyait prendre une valeur touchante sur les épaules doucement tombantes de nos arrières-grands-mères ; des châles au centre rond, ou carré, ou étoilé, sur un fond noir, vert ou ivoire, chacun d’eux un monde en soi,vraiment, oui, chacun un bonheur complet, une félicité totale et peut-être un total renoncement –chacun tout cela, tout tissé d’humain, chacun un jardin dans lequel tout le ciel de ce jardin était dit, était contenu aussi, comme dans le parfum du citron l’espace tout entier, le monde tout entier probablement, que l’heureux fruit a intégré jour et nuit dans sa croissance, se communique."

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Ailleurs, sur FB, ce lichen sur les noyers gémellaires :

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ou ces Lichens à la fenêtre bleue :

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Avant de revenir dans un prochain article sur le texte de Joelle Le Marec, et donc Anna Tsing et Sebald, je profite de cette dérive lichenienne pour évoquer une nouvelle fois un de mes auteurs fétiches, si peu connu de nos jours, Pierre Gascar. Celui-ci, dans Le présage, publié pour la première fois en 1972, posait  "d'une manière presque prémonitoire, dit justement la quatrième de couverture de l'édition L'Imaginaire/Gallimard, toutes les questions actuelles de l'écologie." La singularité de Gascar est qu'il entre dans ce questionnement à travers la raréfaction ou la disparition des lichens :
"Le souvenir des brumes et de la pénombre subarctiques donnait maintenant à cette réalité des contours flous, fantomatiques, qui l'apparentaient aux mauvais rêves, aux obsessions de la mélancolie. Comment en aurait-il été autrement ? Existe-t-il au monde chose plus informe, plus propre à susciter l'abattement que les lichens touchés par le flétrissement et déjà entrés en décomposition ? (...) Un charnier végétal, une plaie courant tout le long du cercle polaire et qui, plus tard, fermenterait sous la neige, comme la gangrène sous la charpie.
Ainsi, dans la mort, s'affirmait, avec encore plus de force, la propriété que possédaient les lichens, à cause de l'imprécision de leurs formes et de leurs couleurs, de déborder dans le mental et le surnaturel. Mal de notre temps, conséquence de l'excès de nos connaissances et de notre pseudo-rationalisme, phénomène entièrement définissable en termes de physique, la disparition des lichens prenait cependant le caractère fantasmagorique des signes, des présages, et faisait s'étendre, dans la nuit polaire, quelque chose d'assez semblable à une apparition."(p. 45-46)
Voir aussi Lichenigmes.

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Montagnes des Rhodopes, Bulgarie (Filip Stoyanov)
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* Sans doute à rapprocher du koumis ou koumys, qui contient jusqu’à 2,5% d’alcool, fabriqué avec du lait de jument, d’ânesse ou de vache. "Courante dans les steppes russes et en Asie depuis fort longtemps, cette boisson fut très appréciée du temps des Tartares, des Cosaques et des Russes, soit du xiii e au xix e siècle. On le consomme traditionnellement en Asie centrale." (Source)

mercredi 24 juin 2020

Vivre dans les ruines


J'aborde Stranja étoilée, la quatrième et dernière partie de Lisière, le puissant livre de Kapka Kassabova. Son périple continue en Thrace orientale, autrement dit en Turquie, dans ces montagnes de la frontière turco-bulgare marquées par tant de drames, dont la plupart n'ont jamais été portés à la connaissance de nous autres, Occidentaux, Français, dont seuls quelques infortunés avaient trouvé la mort non loin de là, sur la péninsule de Gallipoli, lors de la première guerre mondiale, quand un corps expéditionnaire fut envoyé pour se battre au détroit des Dardanelles. Je ne parviens pas à retrouver la carte que j'avais établie, pendant la préparation d'Eté 1915, des lieux où avaient péri les soldats dont le nom est gravé sur le monument aux morts de Cluis, mais il me souvient qu'ils furent deux ou trois à n'être pas revenus de cet Orient qui devait être pour eux si lointain.

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Eté 1915 première édition (juillet-août 2006)

Ce fut le dernier spectacle que je mis en scène dans les ruines du château de Cluis-Dessous.

Ce sont des ruines aussi qu'arpente Kapka Kassabova, villages fantômes, vallées désolées, fortifications devenues inutiles, mais ruines spirituelles également, quand l'âme d'un peuple s'enfuit avec l'exil et l'exode.
""La montagne enfante des personnes, la plaine enfante des citrouilles." Etait-ce vraiment pour cela que ça se passait ? Un peu sévère pour les habitants de la plaine, mais il est vrai que les habitants des Rhodopes et de la Strandja possédaient une qualité toute particulière.
On pourrait l'appeler le paradoxe des montagnes et il est sans doute universel : plus leur histoire a été dure, plus ils ont évolué en terrain ardu, plus les gens sont exceptionnels. Ils semblent détenir un savoir que les autres ignorent : au bout du compte, la seule chose qui importe vraiment, c'est la gentillesse. Un peu partout dans la Strandja, des villageois tiraient leur subsistance des ruines. Ruines au sens propre, ruines ancestrales, ruines linguistiques." (p. 424)
Quand je lus ces lignes cet après-midi,une pause s'imposa. Car ces mots de ruines me rappelaient un passage de l'autre livre que je lis en parallèle de celui-ci, l'essai de Yves Citton et Jacopo Rasmi, Générations collapsonautes, Naviguer par temps d'effondrements (Seuil, 2020), et plus précisément une note du bas de page 97 : "pour les ombres de crimes passés qui hantent nos perspectives d'effondrement, cf. Joëlle Le Marec, "Lire et vivre dans les ruines : Tsing et Sebald", Multitudes, n°76, 2019, p.96-102."

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Un tel intitulé ne pouvait me laisser insensible : l'écrivain allemand W.G. Sebald est l'auteur le plus souvent cité dans ma nébuleuse de mots-clés, et j'ai écrit plusieurs articles où l'on peut croiser l'anthropologue Anna Tsing et son maître-livre, Le champignon de la fin du monde, Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme. Je téléchargeai donc l'article de Joëlle Le Marec, disponible en ligne.

Pour rappel, Anna Tsing enquête autour d'un champignon, le Matsutake, qui ne pousse que dans des forêts dévastées par les entreprises humaines, comme celles de l'Oregon américain. Cela la conduit à suivre les cueilleurs, travailleurs précaires, anciens soldats, migrants sans papiers, qui vendent chaque soir leur récolte du jour, qui terminera comme produit de luxe sur les étals des épiceries fines japonaises. "Ces enquêtes, écrit Joëlle Le Marec, qui constituent enfin le vivant en phénomène intéressant – un vivant auquel nous avons perdu l’habitude de prêter attention et que nous distinguons beaucoup plus facilement dans les ruines [3]– nous mettent en contact avec ce qui avait toujours existé, mais sans attirer l’attention de ceux qui dominent d’une manière ou d’une autre, dans la politique, la finance, ou les institutions du savoir sur la nature et sur la société."

Je vole décidément d'une note de bas de page à l'autre :  cette note [3] renvoie au roman d' Antoine Volodine, Les Anges Mineurs, (Seuil, 1999), dont la lecture m'avait beaucoup marqué en son temps, à tel point que je rêvais d'en faire une adaptation théâtrale dans le cadre d'un ancien abbatoir désaffecté à Aigurande. Joëlle Le Marec ne stipule aucun passage précis du livre, que j'ai mal nommé roman, car ce n'est pas ainsi que le désigne Volodine : il parle en effet de narrats.
"J'appelle narrats des textes post-exotiques à cent pour cent, j'appelle narrats des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir. C'est une séquence poétique à partir de quoi toute rêverie est possible, pour les interprètes de l'action comme pour les lecteurs. On trouvera ici quarante-neuf de ces moments de prose. Dans chacun d'eux, comme sur une photographie légèrement truquée, on pourra percevoir la trace laissée par un ange. Les anges ici sont insignifiants et ils ne sont d'aucun secours pour les personnages. J'appelle ici narrats quarante-neuf images organisées sur quoi dans leur errance s'arrètent mes gueux et mes animaux préférés, ainsi que quelques vieilles immortelles. (...)"
Chaque narrat porte le nom d'un personnage, et le moins que je puisse dire c'est que ces noms ne sont pas sans résonance avec les noms que je croise dans le récit de Kapka Kassabova. Citons-en quelques uns : Enzo Mardorissian, Laetitia Sheidmann, Marina Koubalghaï, Varvaria Lodenko, Babaïa Schtern, Lydia Mavrani, Bashkim Kortchmaz, Nayadja Aghatourane, Safira Houliaguine, Clara Güdzül, Gloria Tadko, Alia Araokane...

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Le narrateur est, semble-t-il, un certain Will Scheidmann (j'écris "semble-t-il" parce que tout écrit volodinien est marqué d'une incertitude fondamentale), qui utilise indistinctement la première ou la troisème personne. Dans l'étude de Jean-Françis ChassayL’alpha et l’oméga. Le temps catastrophique dans Des Anges mineurs d’Antoine Volodine, il est précisé à la note 21 (on  continue à sauter d'une note de bas de page à une autre) : "On apprend vers la fin du livre que Scheidmann « disposait ses narrats en tas de quarante-neuf unités » (p. 202), ce qui explique le nombre de
narrats qu’on retrouve dans
Des anges mineurs. On peut cependant ajouter à cela que dans la religion bouddhiste, un esprit a 49 jours après sa mort pour réintégrer un corps. Voilà qui ajoute une autre dimension à « l’esprit magique » qui traverse le roman et fait contrepoids au politique."


Or, je viens de lire, juste avant de reprendre la rédaction de cet article, la fin du livre de Kassabova - très polarisé par la dimension magique et mystique qui s'attache aux montagnes de la Strandja -, et page 469, j'ai rencontré la même mention des 49 jours :
" Quarante jours : un nombre symbolique dans le monde spirituel. Lorsque quelqu'un décède en Bulgarie ou en Turquie, le deuil est strictement observé pendant quarante jours, au terme desquels une cérmonie honore le trépas de l'âme à travers offrandes et prières. Dans le bouddhisme tibétain, le nombre de jours à respecter est de quarante-neuf et la croyance veut que l'esprit du défunt demeure dans le royaume intermédiaire baptisé le "bardo du devenir" pendant ce laps de temps, après quoi, il se met en quête d'un canal - une matrice humaine en règle générale - par lequel renaître et recommencer le cycle de samsara, la souffrance."
Deux observations subséquentes : 1/ il est hors de doute que cette notion de Bardo ne soit au coeur de l'imaginaire volodinien, puisqu'il a publié en 2004 Bardo or not Bardo, dont la quatrième de couverture revient sans ambiguïté sur les 49 jours :
"Présumant que le défunt est obligé par son karma de traverser les quarante-neuf jours du Bardo, et qu'il doit rencontrer, sur le chemin de la renaissance, de terribles visions et obstacles, un lama lit le Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain, pour guider le mort et l'aider à triompher des dangers qui le menacent. Voilà le principe.[...]"
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Bardo_Thodol ; by Anonymous [Public domain], via Wikimedia Commons. (Via Lucien Raphmaj)

 2/ Cette notion de bardo était aussi omniprésente dans mon esprit lorsque j'ai écrit Eté 1915, qui relate la mort d'un poilu dans un village sur le front. Se réveillant il a la surprise de découvrir ses anciens camarades de patrouille sous les traits de personnages de ses lectures anciennes. Il lui faudra du temps pour accepter l'invraisemblable : il est bel et bien mort, mais pour un moment encore dans ce monde intermédiaire entre les vivants et les créatures de songe, à cheval entre réel et fiction.

Cette hésitation entre deux régimes d'existence se retrouve, par exemple, dans le narrat 40, Dick Jerichoe, où le narrateur évoque "l'épopée rectificatrice de Varvalia Lodenko, ses appels au massacre des puissants, sa nostalgie d'une abolition parfaite de tout privilège. La question n'est pas de savoir si, oui ou non, il s'agit d'une rêverie bien-pensante, ou si le fusil de Varvalia Lodenko a bel et bien retenti dans le réel ou s'apprête à le faire. Là n'est absolument pas le problème." Et ceci nous reconduit directement à la thématique des ruines : " Après le passage de Varvalia Lodenko, on était donc enfin de nouveau à l'aise pour vivoter fraternellement et bâtir sans honte de nouvelles ruines, ou, du moins, pour habiter sans honte les débris de tout."(p. 188)
Il est même question dans le même narrat d'arrière-ruines (p. 190). Alors "Que reste-t-il à faire, demande Jean-François Chassay, comment l’histoire et le politique pourraient-ils continuer à  s’entendre dans pareil contexte? Par la grâce des chiffonniers qui, justement, ramassent les
déchets. Dans son ouvrage sur Baudelaire
29, Benjamin parle de la fascination pour la figure du chiffonnier au XIXe siècle qui s’imposait comme une figure des limites de la misère
humaine. L’écrivain comme le révolté retrouvaient dans le chiffonnier une part de lui-même, de sa marginalité, de sa précarité. Baudelaire de ce point de vue apparaît comme celui qui crée à partir de ce qu’il trouve dans la ville, comme le chiffonnier vit à partir des déchets matériels. Les histoires se racontent à partir des déchets de la ville."

Cette figure du chiffonnier chez Walter Benjamin m'a fait resurgir un très ancien article d'Alluvions, où, à la suite d'une longue citation de  Stéphane Mosès extraite de son livre sur L'Ange de l'histoire, j'écris : "nouvelle "harmonique" au poème* déposé ici lundi dernier, je lis, dans une annonce de l'IMEC autour du livre de Jean-Michel Palmier sur Benjamin (livre inachevé que j'ai maintenant grande envie de découvrir), que le penseur est désigné comme le "Guetteur de rêves" (après recherche, ce nom proviendrait d'un livre de Miguel Abensour)."

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 Dans le dossier de remue-net auquel je renvoyais, toujours en ligne actuellement, on peut lire :
"Il y a peut-être un fil qui nous permettrait d’entrer dans le livre de Palmier, celui du chiffonnier. A propos de l’analyse de Benjamin sur Baudelaire, Palmier évoque son « étrange métaphysique du chiffonnier ». (Ne pas rater à ce sujet la préface de Florent Perrier car il en donne une magistrale généalogie). Le chiffonnier, c’est l’être méthodologique de la modernité (son allégorie), celui qui rassemble les images dialectiques. C’est le grand lecteur du monde, lecture à partir de laquelle se découvrent les citations et les fragments du monde."
Et, un peu plus haut, une citation de Jean-Michel Palmier renvoyait explicitement à cette idée de sauvetage au sein des ruines :
« Assurément, son œuvre, dans sa fidélité surprenante à un nombre restreint d’intuitions qui ne cessent de s’enrichir et de se métamorphoser, n’est pas un monolithe. C’est ce qui lui confère, avec la magie du style, sa beauté insolite et sa profondeur. Plutôt que d’y chercher des réponses à des questions qu’il ne pouvait se poser, de le lire sans distance, de le réinventer à notre image, il est peut-être plus utile d’être sensible à sa mise en crise de tout discours qui s’énonce comme certitude et comme vérité. Au-delà de l’imbrication inextricable du politique et du théologique qui domine sa philosophie de l’histoire, son exigence d’affronter le « maintenant », de sauver au sein des ruines les « échardes du messianique », l’expérience des vaincus, garde la même urgence. » (Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin, Le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu, page 12, c'est moi qui souligne)

Pour en revenir à Volodine, chez lui, développe Jean-François Chassay, "plusieurs personnages font office de chiffonniers (surtout des femmes, comme Clara Güdzül, Jessie Loo), mais ce sont surtout les narrats qui naissent des déchets et des restes. Car il faut se rappeler que Will Scheidmann lui-même naît de ses chiffons, de ces déchets qui traînent. C’est cette ruine vivante — Scheidmann, pourrait-on dire, naît « ruiné » — qui va permettre de raconter l’histoire de ce monde et de ses bourrasques politiques. Né de bric et de broc, « constellé de cicatrices et de coutures qui se ramifiaient vers [s]es entrailles molles et [s]es poches à produits organiques et jusqu’à [s]es os durs » (p. 110), Scheidmann n’est pas sans faire songer au monstre créé par Victor Frankenstein et qui était constitué aussi bien de parties humaines qu’animales30." 
 
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Boris Karloff dans Frankenstein de James Whale © 1931 Universal Studios.

Arrêt sur image. Je m'aperçois que les échos entre les textes rassemblés ici ne cessent de s'amplifier, que cet article est déjà bien long, et qu'il me faudra bien plus de quelques paragraphes supplémentaires pour mettre un peu d'ordre dans les résonances qui m'assaillent. Il me faut donc clore ici cette première errance dans les ruines, il est temps de dresser le bivouac avant la nuit. Pour veiller devant les étoiles, je vous laisse sur cette parole d'Edma Redžepova, chanteuse gitane citée en exergue par Kapka Kassabova :

"Les gens oublient que nous sommes de simples hôtes sur cette Terre, que nous y arrivons nus et que nous la quittons les mains vides."


________________
29. Walter Benjamin, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 1974.

* Le poème en question : 

Rapport d'un guetteur

Sommeil bradé à l'étal des songes
Solitaire sur l'aile de l'instant
Mes yeux s'épuisent à fouiller l'ombre

Sur l'ardoise éclatée des rêves
J'inscris les mouvements du silence
L'affleurement fugace d'une lèvre

Tout ce qui vint en ce royaume
Chat de gouttière éventrant la nuit
Poulpe noir réfracté dans la paume
30. « Qui concevra les horreurs de mon travail secret, tandis que je tâtonnais, profanant l’humidité des tombes ou torturais l’animal vivant pour animer de l’argile inerte? »; « La salle de dissection et l’abattoir me fournissaient une grande partie de mes matériaux ». Mary Shelley, Frankenstein, Paris, Garnier-Flammarion, 1979, p. 116.