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mardi 1 octobre 2024

Même si l'abri de ta nuit est peu sûr

Vendredi dernier, le Doc est sorti de sa campagne. Une réunion à la Préfecture pour l'organisation, si j'ai bien compris, des prochaines élections professionnelles du monde agricole : il y représentait la Confédération paysanne, dont il fut un temps porte-parole dans l'Indre. La chose se traitait en matinée, l'occasion de se retrouver pour déjeuner dans un resto du centre. Nunki Bartt, le Kid, était de la partie aussi bien sûr. Je tiendrai secret les propos que nous échangeâmes, je ne mentionne tout cela que pour donner le contexte d'apparition du livre dont je veux parler aujourd'hui. Vous me direz qu'on pourrait se passer du contexte, et vous auriez raison. Sans doute. Mais c'est comme cette expression même, sans doute,  en fait le plus souvent elle signale paradoxalement qu'il y en a un, un doute, ténu si l'on veut, négligeable peut-être, mais un doute quand même. Alors, au bénéfice du doute, oui, je le précise, comme j'avais un peu d'avance pour notre rendez-vous, je suis allé traîner à la Fnac, et je suis tombé sur un Folio que je ne pouvais laisser passer. L'usure d'un monde de François-Henri Désérable, sous-titré Une traversée de l'Iran. 

C'était mon fil irano-syrien qui se prolongeait. Certes, on peut objecter qu'il y avait toutes les chances, en entrant dans une librairie, de trouver au moins un bouquin qui cause de l'Iran. Oui encore, bien sûr, seulement regardez bien le titre : l'usure d'un monde. Ça ne vous rappelle rien ? Non ? Ouvrons le livre alors, et allons à la citation en exergue : "Ici, où tout va de travers, nous avons trouvé plus d'hospitalité, de bienveillance, de délicatesse et de concours que deux Persans en voyage n'en pourraient attendre de ma ville où pourtant tout marche bien." En dessous, on peut lire Nicolas Bouvier, L'usage du monde

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Et c'est bien pour cela que je n'ai plus hésité une seconde à acheter ce livre. Nicolas Bouvier, L'usage du monde, je venais juste d'y faire allusion dans mon dernier billet, en le comparant au Livre de l'amour infini de Maxime Rovere. Désérable écrit que la découverte de Bouvier, vers vingt-cinq ans, fut pour lui "une déflagration comme j'en ai peu connues dans ma vie de lecteur. C'était prendre la vraie mesure du monde, en même temps que son pouls. On s'avise qu'il est vaste, et grandiose, et terrible - et qu'on n'en a rien vu. Dès lors, on ne connaît pas de mot plus beau, plus enivrant que celui de voyage, et l'on est mû par une seule obsession : prendre la route." (p. 17) 

J'étais plus âgé quand j'ai découvert Nicolas Bouvier : sur mon exemplaire du livre, l'ex-libris au feutre noir mentionne L'Ancre de miséricorde, La Trinité-sur-Mer, 30 juillet 97. Ce fut un enchantement, et je n'ai jamais oublié l'admiration de l'écrivain pour ce pays, l'Iran, où il passa près d'un an, avec son ami Thierry Vernet, dont les dessins ornent le récit. Partis tous les deux depuis Belgrade en 1953, au volant d'une petite Fiat Topolino, ils traversèrent la Yougoslavie, la Turquie, l'Iran, le Pakistan, avant de finir un an et demi plus tard en Afghanistan. Ce dont j'avais souvenir, ce qui m'avait particulièrement frappé, c'était la forte présence de la poésie dans la vie du peuple persan. Nicolas Bouvier écrit : "En Iran, l'emprise et la popularité d'une poésie assez hermétique et vieille de plus de cinq cents ans sont extraordinaires. Des boutiquiers accroupis devant leurs échoppes chaussent leurs lunettes pour s'en lire d'un trottoir à l'autre. Dans ces gargotes du bazar qui sont pleines de mauvaises têtes, on tombe parfois sur un consommateur en loques qui ferme les yeux de plaisir, tout illuminé par quelques rimes qu'un copain lui murmure dans l'oreille. Jusqu'au fond des campagnes, on sait par cœur quantité de "ghazal" (17 à 40 vers) d'Omar Khayam, Saadi ou Hâfiz. Comme si, chez nous, les manœuvres ou les tueurs de la Villette se nourrissaient de Maurice Scève ou de Nerval."

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La première page du manuscrit du Divân 1899
 

Sur la portière gauche de leur Fiat, les deux gaillards avaient fait inscrire en persan un quatrain de Hâfiz, une inscription qui fut selon Bouvier, un sésame et une "sauvegarde dans des coins du pays où l'on n'a guère sujet d'aimer l'étranger":

Même si l'abri de ta nuit est peu sûr
et ton but encore lointain
sache qu'il n'existe pas 
de chemin sans terme 
Ne sois pas triste

 

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François-Henri Désérable cite aussi ce poème, rapportant aussi l'anecdote de la portière : "Il n'est pas un seul Iranien qui ne connaisse au moins quelques vers de Hafez. Pas en Iran un seul Iranien qui n'ait un jour ouvert le Divân. Hafez, disent les Iraniens, parle la langue de l'invisible. Et dans les vers de ce poète mort il y a plus de six siècles, ils cherchent des réponses à leurs questions existentielles." (p. 81)

Il écrit Hafez et non Hâfiz. Mais c'est Hâfiz tel que l'écrivait Bouvier que je tenais en mémoire lors de ce stage théâtral autour du silence que j'ai évoqué dernièrement (organisé, je le rappelle, par le Doc, tout se rejoint), car, lors de cet exercice dont j'ai parlé et qui consistait à inventer une expression contenant le mot silence, j'avais finalement choisi Pendant la nuit vendange le silence. Une formule poétique que j'attribuai dans mon explication (et le Doc, encore lui, avec qui j'étais en duo sur cette impro, ne cessait d'insister sur la nuit), explication fort confuse en vérité, au poète Hâfiz, arrivant la nuit sur un caravansérail au coeur d'un désert. Dois-je préciser que c'était donc une semaine avant de découvrir le livre de Désérable et de me remémorer L'usage du monde ?

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samedi 28 septembre 2024

Silences et coïncidences

Retour à Maxime Rovere. Au Livre de l'amour infini. "Roman vrai de l'Antiquité", nous dit la quatrième de couverture. Je tique sur cette expression de "roman vrai". Il y aurait donc des romans faux ? Des romans qui mentent ? Un roman vrai est-il encore une fiction ? Le roman a-t-il besoin d'être "vrai" pour avoir de la valeur ?  

De fait, j'attendais beaucoup de ce livre et j'ai assez vite déchanté. Il est assurément très bien documenté, et Maxime Rovere ne manque pas de faire valoir la longue liste de spécialistes, historiens ou archéologues, qu'il a consultés pour l'écrire. Il n'en reste pas moins que c'est une oeuvre de fiction, composée de beaucoup de dialogues, et que cela soit une fiction ne me dérange pas, bien au contraire, mais c'est la prétention à la vérité qui me chagrine. Je ne pouvais me déprendre d'une sensation d'artificialité, comme bien souvent dans ce genre du roman historique. Damis, le narrateur, cité par Philostrate dans sa Vie d'Apollonios de Tyane, et qui a peut-être existé (il n'y a pas de consensus à ce sujet), est un personnage qui ne m'a pas convaincu, peut-être parce que je le perçois surtout comme une cheville commode pour raconter l'histoire. Il est au soir de sa vie, et il relate sans faiblir, sans douter une seule seconde de sa mémoire, des conversations longues et complexes auxquelles il a assisté dans sa jeunesse. Le livre (509 pages) est rempli de voyages et de tribulations diverses mais on est au plus loin du sublime L'usage du monde, de Nicolas Bouvier. Le fait est que je me suis ennuyé au point de terminer l'ouvrage en le lisant en diagonale. 

Je n'ai pas retrouvé cette réflexion sur les synchronicités qui avait attiré mon attention pendant l'entretien chez Mollat. Il y avait bien cette idée de lire les signes, qui apparut dans l'un des chapitres, mais rien qui aille aussi loin qu'annoncé. On peut bien évidemment se dire qu'il n'était pas question d'user du terme même de synchronicité, inventé par Jung*, et qui aurait sonné comme un anachronisme. Marc Lebiez, dans son article sur En attendant Nadeau, écrit, à mon sens fort justement : "Le lecteur est devant un livre du XXIe siècle dont l’écriture ne rappelle en rien celle que l’on pouvait pratiquer au IIIe siècle. Ce n’est pas un pastiche et l’on n’est pas choqué par des anachronismes manifestes ; c’est juste le ton qui n’y est pas. On ne peut pas faire dire à un pythagoricien du premier siècle qu’un « dieu est une présence qui a du sens » ni préciser qu’un « signe est un relais du sens » : ces thématiques de la présence et du sens sont étrangères à la pensée antique. "

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Il reste que si l'on n'emploie pas un terme étranger à l'époque, il n'est pas interdit d'évoquer l'idée, le concept sous-jacent qui, lui, existait bel et bien. Les coïncidences significatives ne pouvaient pas manquer d'être constatées aussi au 1er siècle après J.-C. Or, la vie d'Apollonios et de Damis se déroule sans que jamais une seule coïncidence ne vienne frapper à la vitre de leur conscience. Cela n'est guère surprenant d'une certaine manière, car on sait bien que la fiction répugne à en faire mention. Car la coïncidence dans la fiction a tendance à la faire sonner comme irréaliste. On y voit non l'intervention d'un destin malicieux mais la patte d'un créateur paresseux. Alors que les coïncidences sont, je ne dis pas légion, mais assurément non rares dans la vie, elles sont en quelque sorte bannies d'un roman de bon aloi. Seuls quelques écrivains sont parvenus à en faire presque la matière même de leur inspiration. Ainsi Paul Auster, auteur du Carnet rouge où il a consigné une série de coïncidences extraordinaires qu'il a pu observer ou dont il a eu connaissance autour de lui ; Jean-Luc Joly, dans un article de 2010, "La seconde musique du hasard : Paul Auster et Georges Perec" précise : 

"L'édition à part de ce texte (publiée en 1993, à tirage limité, chez Actes Sud) précise sur la quatrième de couverture : « Le carnet rouge existe bel et bien. Depuis des années, Paul Auster y consigne des événements bizarres, coïncidences, étrangetés et autres invraisemblances dont il fut un jour victime, confident ou témoin. » Naturellement, Le Carnet rouge n'est pas le seul texte de Paul Auster où les singularités du hasard jouent un rôle important (par exemple, Le Livre de la mémoire, deuxième partie de L'Invention de la solitude, consigne lui aussi les coïncidences extraordinaires, et ces dernières jouent un rôle important dans la plupart des grands romans de Paul Auster, à commencer, naturellement, par La Musique du hasard) mais son intérêt tient ici à son appartenance au genre autobiographique. Perec s'intéressait lui aussi à ces partitions de la « musique du hasard » dans sa vie et son œuvre. Sur ce point, je renvoie à : Jean-Luc Joly, « Pièges de sens. Contrainte et révélation dans l'œuvre de Georges Perec », dans : Christelle Reggiani et Bernard Magné éds., Écrire l'énigme, Paris, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2007, p. 289-304 )"

Pourtant, le livre lui-même de Rovere fut support de coïncidence. On va voir comment.

Notre ami le Doc nous avait proposé un stage de théâtre dans son bourg de Lacs. Entre le silence en était le thème, l'intitulé. Le silence créatif. Voici un extrait de sa présentation : "

"Il est partout et nulle part à la fois. Il peut s’avérer apaisant ou douloureux, bénéfique ou cruel, empreint de compassion ou de trahison. Il fait rire et pleurer. Il est parfois nécessaire, parfois blessant. Au théâtre, il s’immisce, s’impose. Il est grandiose et discret à la fois, intime mais rassembleur. Vertigineux. Complexe. Le silence est inévitable. Silencieux ? Et pas simplement de sa parole, qu'est ce qu'être silencieux dans le calme de son propre corps ? Que serait le théâtre si tous les mots se suivaient, sans pause, sans silence ? Quel enchevêtrement de sens ce serait alors ! (...)"

Le stage était animé par Bastien Crinon, de la compagnie Aurachrome. J'avais déjà suivi, à Lacs déjà, il y a bien longtemps, un stage de clown avec Bastien, et j'en avais gardé un bon souvenir, mais bon, avais-je encore envie de suivre un stage de théâtre ? Moby Dick ne m'avait-il pas suffi ? Non, j'en avais fini avec les stages. Une semaine avant la date fatidique, j'étais donc résolu à décliner l'offre du Doc. Et puis un lundi il m'appela. Ou plutôt je vis qu'il m'avait appelé. Et soudain, pour une raison inconnue de moi-même, j'eus soudain envie de participer. Nunki Bartt fut aussi de la partie. Vendredi soir 20 septembre, nous rejoignîmes la salle des fêtes de Lacs pour explorer cette foutue histoire de silence.

Je ne le regrettai pas. Ces trois jours à Lacs furent riches et précieux ; Bastien, un maître de stage alerte et bienveillant, drôle et généreux. Dimanche après-midi, de retour chez moi, j'en avais plein les pattes mais j'étais heureux d'avoir changé d'avis.

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Lacs-Jour 2
 

C'est là que je repris Rovere, mais, je l'ai dit, en diagonale, à vive allure. Et voilà qu'à quelques pages de la fin, je lus ce dialogue entre Apollonios et Damis, juste avant leur séparation définitive :

"Moi, j'irai bientôt de l'autre côté du silence. Toi, tu as encore à faire, je le sais.
Il s'interrompit. Par une étrange association d'idées, je pensai au volume qu'il avait écrit au retour de la grotte.
- Apollonios, répondis-je, laisse-moi emporter à Rome ce que tu as écrit. Je m'occuperai d'éditer Le don des silences, je le ferai publier, il pourra...
Il rit comme s'il venait d'entendre une plaisanterie.
- Si je l'avais gardé, Damis, dans quelle langue l'aurais-tu traduit ? Dans les silences de quelle langue ?" (p. 504)

Et je songeai alors que le silence était inscrit dès l'incipit du roman :

"Toute parole se juge à l'aune du silence. Si l'on retenait le silence comme étalon pour ce que l'on entend, les propos qui frappent nos oreilles s'évanouiraient presque aussitôt. Semblables aux aboiements des chiens que les promeneurs laissent se perdre dans le lointain, ils nous retiendraient à peine. Libres d'aller parmi des créatures humaines que notre propre silence ferait roucouler comme par enchantement, nous traverserions la vie  dans une tranquillité digne des premières heures de l'aube. Notre attention se tournerait alors vers d'autres sons, vers d'autres voix. Nous passerions le temps à nous émerveiller des harmoniques du monde." (p. 13)

 Enfin, lisant ce fragment de phrase, notre propre silence ferait roucouler comme par enchantement, je me souvins que lors d'un exercice proposé par Bastien, qui consistait à inventer une expression contenant le mot silence, pour en faire ensuite l'explication en improvisation, j'avais failli prendre ces deux vers d'Alluvions qui m'étaient remontés en mémoire :

Mais aujourd'hui le silence
roucoule sur l'ardoise

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* "Le concept de synchronicité apparaît pour la première fois le dans le compte rendu du séminaire sur l'analyse des rêves. En 1934, un de ses patients avait vu dans un rêve un aigle qui mangeait ses propres plumes ; or, quelque temps après, Jung, au British Museum, découvrit un manuscrit alchimique attribué à Ripley, qui représentait un aigle mangeant ses propres plumes. Le mot apparaît dans une lettre au physicien Pascual Jordan, le ." (Wikipedia)