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mardi 2 juillet 2019

Yod

Reprenons : le i se glisse au cœur du Rems hébraïque et fait advenir Reims. Ni vu ni connu, ainsi passe-t-on à travers les mailles du filet des milices. A l'origine de notre i se trouve le iota grec et le yod de l'alphabet hébreu.

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Selon Marc-Alain Ouaknin (L'Alphabet expliqué aux enfants, Seuil 2012), "le yod représente, en protosinaïtique et plus nettement encore en cananéen/phénicien, l'image de la "main", et plus précisément l'image du bras, de l'avant-bras articulé à la main qui prend un objet. Le mot yad en cananéen/phénicien signifie la "main"." Yod est la première lettre du Nom sacré, du Tétragramme, qui s'écrit : Yod  Hé  Vav  Hé  (à lire de droite à gauche)

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Le Tétragramme en phénicien, en araméen ancien et en hébreu carré (Wikipedia)
Sachant cela, je m'émerveillai alors de découvrir que la dernière photographie du catalogue consacré à Cécile Reims représentait ses mains, ses mains au travail, poussant le burin sur la plaque de cuivre.


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Je voulus dès lors relire L'embouchure du temps, son dernier ouvrage. Mais je m'aperçus qu'il était absent des rayonnages, j'avais dû l'emprunter à la médiathèque ; qu'à cela ne tienne, je me rabattis sur le précédent, Tout ça n'a pas d'importance (Le Temps qu'il fait, 2014). Or, à la première page du premier chapitre, c'est justement à partir de sa main que Cécile développe sa méditation sur l'existence :
"En la quatre-vingt sixième année  de celle qui use, avec de plus en plus de retenue ou d'exigence, de la première personne du singulier "je" et du pronom possessif qui lui est accordé, la main droite, jusqu'alors docile et répondant aux injonctions du graveur - main qui prédomine, exécute les gestes les plus élémentaires - cette main s'insoumet, opposant à la demande une douleur telle que la demande se rétracte et se soumet au verdict d'abstinence." (p. 9)

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L'ombre portante était le septième article du mois de juin, et le 707ème article d'Alluvions. Or, une recherche sur Quaternité, le blog de Rémi Schulz, avec ce nombre 707 nous conduit sur le billet du 11 mai 2009, Les pendus bizarres, où l'on retrouve non seulement le Livre d'Esther mais aussi le nombre 7, à travers un jeu numérologique décrit par Jean-Jacques Glassner :

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"On retrouverait donc, poursuit-il, le même jeu dans le livre d'Esther, lequel est si imprégné de culture babylonienne que ses héros juifs se nomment Esther et Mardochée, où se reconnaissent Ishtar et Marduk, les principaux dieux babyloniens. A l'instar de la clémence de Marduk, c'est Mardochée qui est à l'origine de la lettre royale expédiée le 23 du 3e mois, 70 jours après la lettre du 13 du 1er mois, à l'initiative d'Haman, ordonnant l'extermination de tous les Juifs le 13 adar, 11 mois plus tard."

Rémi rappelle ensuite qu'il réagit particulièrement à l'idée d'un jeu palindrome sur le nombre 11 dans le livre d'Esther, parce qu'il a découvert "en 2002 que le jour de la naissance de Georges Perec, le 7 mars 1936 à 21 h, correspondait dans le calendrier hébraïque au début du 14 adar 5696, soit à la fête de Pourim, commémorant les réjouissances ayant suivi la victoire des Juifs sur leurs ennemis le 13 adar 3405, la réalité des faits et de leur datation n'étant pas mon problème." Il s'ensuit une cascade d'émerveillements que je me vois contraint de citer longuement, car c'est ainsi que l'on parvient à l'évocation finale de 707 :
"Je m'émerveillais donc ici de voir Perec lié au livre d'Esther, où apparaît cette disposition unique dans la Bible hébraïque, pour les versets 9,7-9:

J'ai fusionné ici le texte d'Esther donné pages 124 et 126 de l'édition Colbo de 1987, ISBN 2-85332-094-4
On y voit dans la colonne de droite le dernier mot du verset 6, ish, "homme", censé désigner Haman, pendu plus tôt sur le gibet qu'il avait préparé pour Mardochée, suivi des noms de ses 10 filsImage, tués le 13 adar; dans la colonne de gauche, 10 fois la conjonction we'eth, "et", et le premier mot du verset 10, assereth, "dix" (fils d'Haman...) La tradition voit Haman et ses 10 fils avoir été pendus l'un au-dessous de l'autre sur le gibet de 50 coudées de haut.
Je m'émerveillais parce que la disposition fait apparaître un carré avec un blanc central, de 11 lignes de hauteur, or le carré, le "manque" et le nombre 11 sont essentiels dans l'oeuvre de Perec, dont notamment le recueil Alphabets est constitué de 176 carrés de 11x11 lettres, l'immeuble de La vie mode d'emploi correspondant à un carré bi-latin est sis 11 rue Simon-Crubellier.
Je m'émerveille à nouveau en apprenant la possibilité d'un jeu palindrome dans le livre d'Esther, ou anadrome pour employer le terme exact, alors que c'est une autre spécialité de Perec, et le jeu original est de plus basé sur le nombre 11, le premier nombre palindrome non trivial en chiffres arabes.
Je m'émerveille encore plus en constatant que mes considérations sur la date de naissance de Perec étaient intégrées à une page nommée baruq, en référence au prétendu auteur Boris Baruq Nolt mentionné dans La vie mode d'emploi, nom obtenu par divers jeux palindromes sur les 3 premiers éléments du titre de la nouvelle Tlön Uqbar Orbis Tertius, de Borges. Perec a inversé l'ordre des deux syllabes uq-bar pour en faire bar-uq, de même que Marduk avait joué avec les deux signes cunéiformes écrivant 11 et 70.

J'achevais cette page ainsi :
Il est ahurissant de constater que le procès de Nuremberg s’est soldé par la condamnation au gibet de 11 chefs nazis, et que le schéma 1-10 du récit d’Esther s’est matérialisé dans l’Histoire avec son grand nœud coulant : l’accusé vedette Göring a réussi à se suicider la veille de la pendaison, les autres 10 sont montés sur le gibet le 16 octobre 46.
En 2002 je ne sais si les infos disponibles aujourd'hui en ligne ne l'étaient alors pas, ou si je n'ai pas été capable de les découvrir, toujours est-il que mon renouveau d'intérêt m'a mené à ceci :
- Lors de la pendaison des chefs nazis, celui qui s'est le plus exprimé est Julius Streicher, qui a notamment crié Purimfest 1946, “(Voici la) fête de Pourim 1946”
- Les noms des fils d'Haman présentent des anomalies typographiques, diverses selon les traditions. Selon l'une d'elles, 3 lettres seraient plus petites que la normale, et la valeur numérique de ces 3 lettres 707 correspond dans le calendrier hébreu à l'année de la pendaison des nazis, 16 octobre 1946 = 21 tishri (5)707 !"
On retrouve certains des éléments décrits ici dans Tout est accompli du trio HMR. Encore une fois, longue citation :

"L'une des principales sources d'aveuglement consiste à enfermer l'histoire profane dans ses propres cadres. Or l'histoire profane ne cesse elle-même de renvoyer à l'histoire sainte, comme le prouve ce qui s'est passé au XXè siècle. Ainsi la fin du IIIème Reich s'inscrit-elle directement dans le livre d'Esther. Au tribunal militaire de Nuremberg, on prononce d'abord douze condamnations capitales. Comme Martin Bormann était contumace, onze dignitaires nazis attendaient l'exécution de la sentence. Mais dans la nuit qui précède les pendaisons, un des dignitaires, Hermann Göring se suicide avec du cyanure. Aussi, Julius Streicher, l'un des futurs pendus, comparera-t-il les condamnés aux dix fils de Haman. Au moment où on lui passera la corde au cou, il s'exclamera même :"Pourim fest 1946." L'antisémite en lui, le fils d'Amaleq, venait de reconnaître le renversement du sort, ce moment où le dé se retourne en faveur d'Israël.
Il n'est pas anodin non plus que les droits d'auteur de Mein Kampf, déposés par Hitler sur un compte secret en Suisse, l'aient été au nom de Max Amann, homonyme du chef d'Amaleq dans le Livre d'Esther. Par ce subterfuge, Hitler se comparait implicitement à l'exterminateur d'Israël, avec l'idée de mener à fin ce que son prédécesseur n'avait fait qu'entrevoir." (pp. 242-243)
Amaleq revient souvent dans l'essai. "Amaleq, écrit David Banon dans la revue Pardès, c’est le peuple qui, sans raison aucune, a attaqué Israël dans le désert. Sans raison si ce n’est la haine ancestrale qu’Esaü vouait à Jacob. Car Amaleq est de la lignée d’Eliphaz, fils d’Esaü (Gn. 36, 12) et, comme son ancêtre, il voue aux descendants de Jacob une haine implacable.(...) La tradition juive fait d’Amaleq la figure de l’anti-Israël et ordonne de le combattre."

samedi 22 décembre 2018

La main de Mauburnus

A la suite de ma chronique sur le problème du Mal, F. m'écrit :

"Pour ne pas polluer ton Blog ou ton Face Book [mais non, cher F., tu ne pollues en aucune manière], une petite réaction en direct….
Veux-tu dire que l’algorithme suprême est dans le grand rouleau ? N’ayant encore une fois pas les mêmes passes-ports que toi je suis encore resté sur le quai. Candide, mais aussi Le Mondain sont pourtant, de mes longues heures d’ennuis au lycée, parmi les rares choses qui me restent. "Oh le bon temps que ce siècle de fer…. », et aussi, là je cite de mémoire «  Quand le Grand Turc lance une galère sur la mer il ne se soucie pas des rats qui sont dans la cale » (Candide), Pourquoi le Grand Architecte se soucierait des passagers de la terre ?(...)"

Il me faut répondre, et comme je pense que cet échange peut intéresser trois ou quatre quidams dans notre genre, je rends publique cette réponse, qui ne se veut qu'invite à plus amples développements et ne prétend aucunement au dernier mot. Déclarons quand même tout de go que je ne veux pas dire que l'algorithme suprême est dans le grand rouleau, tout simplement parce que je ne crois pas tout d'abord qu'il existe quelque chose comme un grand rouleau, où tout serait écrit de toute éternité. Autrement dit je ne suis pas fataliste. D'autre part, je ne pense  pas non plus qu'il existe un algorithme suprême, qui se jouerait de tous les algorithmes inférieurs. L'attracteur étrange que j'évoque régulièrement, je ne le conçois pas vraiment comme un algorithme, au sens que donne Wikipedia par exemple de ce terme : "suite finie et non ambiguë d'opérations ou d'instructions permettant de résoudre un problème ou d'obtenir un résultat". L'attracteur étrange, métaphore empruntée à la mathématique du chaos, lorgne plutôt du côté de l'infini, de l'ambiguïté, de l'incalculable ; et il n'est pas certain qu'il cherche à obtenir un résultat. Autrement dit, nous sommes loin du Grand Architecte. Il n'a pas de plan mais il s'immisce dans les plans existants, il en déchire la rationalité étroite, il ouvre des failles dans la logique des algorithmes.


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Deux mots encore sur Jacques. Ce valet, quand j'y repense, est bien éloigné du cliché habituel du fataliste, homme naturellement porté à la passivité et à l'inaction, à la résignation et à l'inertie (à quoi bon s'activer si tout est déterminé à l'avance ?). Non, Jacques est merveilleusement dynamique, enjoué, volontaire ; sa philosophie lui est surtout prétexte à causerie, elle ne constitue pas un empêchement de vivre.
Et l’œuvre elle-même n'est-elle pas à l'opposé d'un roman de type balzacien, où l'intrigue implacable façonne à sa guise les destins des personnages ? Jacques racontant à son Maître l'histoire de ses amours est sans cesse interrompu, de nouvelles bifurcations naissent et le roman finira sans que l'on soit parvenu au bout du récit. Cette liberté dramatique est la figure la plus éloignée qui soit d'un fatum inexorable.

Puisque nous parlons de bifurcations, un mot là encore sur ce roman, récit plutôt, qui en inclut plusieurs, de son propre aveu : Le grand incendie de Londres, d'un autre Jacques, Jacques Roubaud. Comme je l'ai raconté, j'ai extirpé le volume du purgatoire des magasins de la médiathèque et me suis lancé séance tenante dans sa lecture (rendu un peu difficultueuse par la reliure à bout de souffle, ou plutôt à bout de colle, qui me fit bientôt manipuler avec précaution trois morceaux distincts complètement détachés de la couverture, comme trois icebergs arrachés à la banquise). Et au bout du compte, mon attente fut globalement déçue : en premier lieu, je fus gagné par l'ennui, je dois bien l'avouer, devant les très nombreuses répétitions dans l'histoire de ce Projet qui occupa vingt ans de l'existence de son auteur sans qu'il puisse le mener à bout. Sur les 400 pages il y en a bien cent que j'ai traversées en diagonale, et c'était bien la première fois que cela m'arrivait avec Roubaud. Heureusement, à côté de ces tunnels, resurgissaient régulièrement des passages tout à fait passionnants. Cependant, j'arrivai au terme de l'entreprise sans que quelque chose m'ait vraiment retenu. L'attracteur étrange s'était tu. Aucune coïncidence à l'horizon, clin d'oeil, écho ou résonance. Nada.

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Photo : Diacritik


Je n'avais pas encore achevé ma lecture que déjà j'avais prévu une variante dans le parcours, à savoir le dernier livre de Roubaud, Peut-être ou la nuit de dimanche, sous-titré, entre parenthèses, (Brouillon de prose), et Autobiographie romanesque (oui, beaucoup de choses sur une première de couverture), paru en janvier 2018, au Seuil. Celui-ci n'était pas au purgatoire et disposait d'une reliure à toute épreuve. Moins long (180 pages seulement), je le lus cette fois sans diagonaliser. Et cette fois, je fis quelques trouvailles. Par exemple, page 113, dans le chapitre XIV, Portrait d'un catégoricien, consacré au mathématicien Jean Bénabou, je lis :
"Dans la fameuse querelle entre Newton et Leibniz sur l'invention du Calcul différentiel et intégral (CDI pour les intimes), les historiens de la mathématique ne tranchent pas généralement entre l'astrologue de Cambridge (qui a bel et bien volé à Robert Hooke la théorie de la gravitation) et le directeur de la magnifique bibliothèque de Wolfenbüttel."
Dans cette phrase nous retrouvons les trois savants évoqués dans mes deux dernières chroniques, d'un côté Newton et Hooke, de l'autre Leibniz. Mais nous savons, par Chris Marker, que Roubaud évoquait déjà Hooke dans L'invention du fils de Leoprepes, en 1993. Rien de bien étonnant donc.

Autre chose : page 98, Roubaud écrit : "J'apprenais autrefois, très vite. Pour maintenir en mémoire, je m'étais mis à utiliser  (tard, trop tard, sale vie mal faite !) l'Art de Mémoire de Poche emprunté à Mauburnus. J'ai essayé en vain à l'hôpital de m'y remettre." 

J'avais été déçu finalement de lire fort peu de choses sur l'Art de la mémoire dans Le grand incendie de Londres. De mémoire, oui, il était souvent question, mais de l'ars memorativa, fort peu. Mais qui était donc ce Mauburnus ? Je n'en trouvai aucune mention chez Frances Yates, Mary Carruthers ou Lina Bolzoni. L'aurait-il inventé ? Non, Johannes Mauburnus (Jan Mombaer ou Jean Mauburne en français) a bel et bien existé. Né à Bruxelles vers 1460, mort à Paris le 29 décembre 1501, il est chanoine régulier de la congrégation de Windesheim. Grand liseur (comme Jacques Roubaud, qui se définit comme homo lisens), il extrait des Écritures saintes de courtes citations ou sentences, qu'il agrémente de commentaires.  L'ensemble est imprimé vers 1494, sous le titre de Rosetum exercitiorum spiritualium et sacrarum meditationum (Rosier d'exercices spirituels et de méditations sacrées). La notice de Wikipedia précise ensuite : "Autre invention relevant des arts médiévaux de la mémoire, tout autant que d'une passion de classifier : le chiropsalterium, qui consiste à assigner à chaque région des deux mains un sujet de réflexion religieuse."

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Le Rosetum a semble-t-il servi de modèle à l'Ejercitatorio de la vida espiritual, un manuel composé par dom Garcia de Cisneros (1455-1510), abbé de Montserrat, et remis par celui-ci à Ignace de Loyola, le fondateur de la Compagnie de Jésus, lorsque celui-ci s'est arrêté au monastère, avant de se retirer dans la solitude de Manrèse. On retrouve une main semblable dans les Exercices Spirituels, maître-livre de la spiritualité jésuite.

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Je ne découvre que maintenant ces liens entre Mauburnus et Loyola. Que Jacques Roubaud, fort peu religieux, ait utilisé pour apprendre des poèmes des techniques mnémoniques reprises à leur époque par les Jésuites est plutôt amusant. En tout cas, ce Mauburnus me décida à reprendre la lecture de L'art de la mémoire de Frances A Yates, que j'avais laissée en plan voici quelques mois. Il y eut alors, ce vendredi soir où je m'y collai à nouveau, un enchaînement assez vertigineux de coïncidences, qui fera l'objet du prochain billet.