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lundi 16 décembre 2024

Issoudun Road

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Lisière de la nuit
Retour de Maldoror
Le fil long de la plaine

Vitre cousue de pluie
Au-delà dans le vent aigre
La solitude des pylônes 

Flaques sur les champs
L'asphalte enflammé 
Par les lueurs du couchant 

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Héliogravures surgies
Dans le recul des mémoires 
Aux terrains troubles

Incisions de lumière 
Sur l'horizon fossile
Le burin des nuages

Remplacée par un carton
La plaque émaillée 
De l'impasse Ah Ah


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Dans l'anonymat des phares
La nostalgie des lièvres 
Ignorés des radars

Aux masses qui s'attardent
Des nuages enroulés 
Sur la dague du ciel

Espions du dernier éclat
Passons avant que retombe
La ferveur de la glèbe



mardi 30 novembre 2021

Le retour du Boucher Gris

Ce matin, j'ai vu qu'un ancien article d'avril 2014 avait été consulté sept fois. Il s'agit de Rue du Boucher Gris et impasse Ah ! Ah ! qui portait sur ces rues d'Issoudun qui ont conservé leur nom médiéval. Cela m'a amusé car la semaine précédente j'étais repassé par là, par un dimanche gris lui aussi, en compagnie de Gaëlle et de son père, au retour d'une visite au Musée Saint-Roch, où nous avions admiré la très belle exposition des travaux de Bernard Moninot (sur laquelle je reviendrai dans un prochain article). Et hier, au rond-point de la place Lafayette, j'avais aperçu dans une vitrine une adresse à je ne sais plus quel numéro de la rue du Boucher Gris. Le Boucher Gris était dans l'air du temps.

Il l'est encore, et plus que jamais : cherchant sur le net à en savoir plus sur la rue, je vois qu'au numéro 1 se trouve la société Imagerie médicale 36, un cabinet de radiologie/IRM. Ce qui résonne bien, si j'ose dire, avec les corps plastinés de Gunther Von Hagens, décrits par Olga Tokarczuk dans Les Pérégrins, matière de mon article d'hier. J'espérais trouver plus de renseignements dans l'ouvrage Issoudun, le nom des rues, par Michel Moreau, acheté le 7 septembre à Issoudun la même année 2014, mais non, ledit ouvrage fait suite à un premier volume publié en 2003, et la rue du Boucher Gris devait faire partie des 82 rues qui y étaient traitées. J'apprends tout de même que nous devons la survivance de ces noms charmants à François Chasseigne (1902 - 1977), maire pendant l'Occupation. Jean-François Donny, dans la préface qu'il donne au livre de Michel Moreau, explique que trois maires ont fortement influé sur les noms de rues de la ville : Alexandre Lecherbonnier (1823 - 1899), surnommé le "maire aux sabots", Jacques Dufour (1849 - 1913), "marchand de chaussures et cependant révolutionnaire jusqu'au bout des ongles", et donc François Chasseigne. "Les deux premiers, écrit Donny, avaient peint la ville aux couleurs de leurs convictions républicaines et anticléricales, tandis que Chasseigne, en apôtre de la réaction vichyssoise, avait redonné à environ quatre-vingts rues leur appellation d'origine. C'est le grand coup de balai de 1942. La rue Blanqui redevenait la rue des Capucins et la rue Maurice La Châtre la rue de l'Avenier."

Je dois avouer que cela ne m'a pas réjoui outre-mesure de savoir que je devais à un chantre du "juste instinct de la tradition locale" le doux sentiment poétique qui m'étreint chaque fois que je croise dans ces parages. Ah la vie est compliquée... En tout cas, André Laignel, dont Donny dit, avec grande justesse, "qu'il règne sur la ville depuis 1977" (année donc de la mort de Chasseigne), "s'est montré très respectueux de la toponymie historique. Ses convictions politiques et ses goûts littéraires ne se sont exprimés qu'en direction de voies ou d'équipements nouveaux : parc François Mitterrand, rue René Char..."

Ceci dit, je m'étonne quelque peu que Maurice LaChâtre n'ait pas retrouvé une place dans la mémoire locale, car malgré son nom (il est fils du colonel Pierre Denis, baron de La Châtre), il est né à Issoudun le 14 octobre 1814. Il deviendra éditeur à Paris, et publiera de nombreux dictionnaires ainsi que les Mystères du peuple, d'Eugène Sue, pour lequel il sera condamné à un an de prison, 6 000 francs d’amende et deux ans de contrainte par corps. Et surtout, proche des idées socialistes et de Proudhon, il s'installe après la chute de la Commune à Saint Sébastien, en Espagne, et commence là l’édition de la première traduction française du Capital de Karl Marx, qui sera la seule traduction révisée par l'auteur.

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Ne mérite-t-il pas une placette, un bout de rue, un sentier rimbaldien, celui qui le premier fit connaître au monde francophone le travail de Marx ? Ne mérite-t-il pas un peu de lumière celui qui dédicaça à sa fille Amélie (six ans au moment où il écrit) un mystérieux Dictionnaire des écoles, connu seulement - selon le propre aveu de l'universitaire François Gaudin, qui a beaucoup oeuvré pour la connaissance de l'homme -, à un seul exemplaire, dans une édition tardive ? Dans cette dédicace, que son ami Proudhon n'approuvait pas dans toutes ses parties (loin s'en faut, mais la réponse de Proudhon montre du moins leur proximité affective), on trouve des lignes que peu auraient cautionné à l'époque :

"En politique comme en religion, la femme doit se former une opinion ; elle a le droit de participer au règlement des destinées du pays. Nos mères les Gauloises avaient place aux conseils dans la cité et dans la famille. Tu chercheras donc à éclairer ton jugement par l’étude de l’histoire, par les rapprochements des divers systèmes politiques, et du donneras la préférence à celui qui te semblera réunir le plus de garanties pour le libre essor des facultés de l’homme et de la femme, pour celui qui rendra le mieux dans la pratique ces belles maximes : « Tous pour chacun, chacun pour tous. – A chacun suivant ses besoins ; de chacun selon ses forces »."

Et Blanqui, ne mérite-t-il pas lui aussi (au moins autant que les Capucins) de revenir dans la mémoire issoldunoise ? Le poète Renaud Ego, qui a édité et préfacé Prendre le temps de vitesse, le recueil d'entretiens et de textes écrits par Bernard Moninot depuis sa première exposition en 1971 (livre en vente à la librairie du Musée Saint-Roch), fait précéder son dernier livre de poésie, Vous êtes ici (Le Castor Astral, 2021),  - emprunté à la médiathèque il y a quelques jours (et je ne l'eusse pas fait sans doute si je n'avais surpris ce nom brièvement à Issoudun) -, par cette citation d'Auguste Blanqui : "Tous les corps animés et inanimés, solides, liquides, gazeux, sont reliés l'un à l'autre par les choses mêmes qui les séparent."

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Dans Vous êtes ici je trouve ce passage qui renvoie aussi bien à l'imagerie médicale ("calligramme vasculaire") qu'aux noms de rues évocateurs de fantômes (pp. 51-52) :

la ville est un cerveau où tout s'écoule le long de noms
qui composent un calligramme vasculaire à entrées 
   multiples,
à lui nos passages à nous sa durée, moins intraitable
que le temps elle permet que sur ses pas on revienne

Toujours nous sommes environnés de vous
le moindre paysage est la forme où votre absence
    demeure
même cette banale rue parisienne est un mausolée
    de patience
chacun se déposant dans le geste de passer
fils et filles devenus pères mères aïeuls ancêtres couchés
les uns au-dessus des autres et diaphanes leurs fantômes
    tremblent
et les stèles les monuments les noms de rues les enferment
dans la pierre ou l'émail durci de plaques
entre la crainte que vous puissiez surgir
et la mélancolie de votre dissipation

On pourra lire aussi avec profit le texte qu'un autre Moreau, Jean-Claude de son prénom, m'avait envoyé en mai de cette même année 2014 sur Maurice Lachâtre et Jean de Boschère.

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Maurice Lachâtre en 1865


samedi 26 juin 2021

Le bel été du lanceur d'alerte

Ibsen me poursuit. C'est le 21 juin, premier jour de l'été, que par deux fois je tombai sur l'aphorisme clé de sa pièce de 1882, L'ennemi du peuple : "L'homme le plus fort du monde, c'est l'homme le plus seul."J'en rendis compte deux jours plus tard dans un article où je notais aussi cette autre résonance entre le volcan islandais de Sans soleil, le film de Chris Marker et le volcan de la série islandaise toute fraîche sortie de l'usine Netflix, Katla.

Le 24 juin, je parcours tard dans la nuit l'édition du 21 juin du magazine New Yorker (je dis bien "je parcours", car abonné un peu malgré moi, je manque de temps et d'énergie pour véritablement lire, au plein sens du verbe, les textes qu'il renferme). Et puis voilà ce que je découvre, page 8 :

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Ann Dowd, célèbre pour ses rôles dans deux séries cultes (Patti Levin dans Leftovers, et Tante Lydia dans The Handmaid's Tale : La Servante écarlate), a accepté sans même voir le script la proposition d'adaptation assez radicale de Robert Icke : elle y interprète tous les rôles, en une intrigue se déroulant non en Norvège mais dans l'Amérique contemporaine.

Autre résonance singulière, mais il me faut un peu de temps pour en dessiner les contours. Jeudi après-midi j'ai arpenté les salles du musée Saint-Roch d'Issoudun, en compagnie de mon ami baxtérien Nunki Bartt. A la découverte d'Antoni Clavé (1913 - 2005), dont 38 œuvres étaient présentées, essentiellement des grands formats, datant de 1960 à 2002. On peut lire que "si le thème rend hommage à l’amitié entre l’artiste et l’historien et écrivain Pierre Daix, le parcours de l’exposition mettra en lumière le goût d’Antoni Clavé pour la matière, ses altérations, ses érosions, en présentant des œuvres sur panneau et sur toile, mais aussi des tapisseries-assemblages, des boîtes objets, et des sculptures originales en bois explorant ainsi les différents matériaux (papier journal, corde, tissus, bois, carton, pastel, huiles, acryliques…) que l’artiste se plait à enchevêtrer, juxtaposer, parfois à soustraire."

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Poisson - Antoni Clavé - 1960

Aude Hendgen, responsable des Archives Antoni Clavé, et commissaire de l’exposition, écrit de son côté : 

"Ce n’est pas un hasard si Pierre Daix choisit de débuter son analyse à partir de 1960, moment où Clavé peut affirmer la dimension matérielle de son art. Poisson et La Nappe illustrent parfaitement cette réflexion. Respectivement sur panneau (laissé presque nu) et sur toile, elles associent la peinture à l’huile à des collages de morceaux de réel, arrachés à leurs univers habituels. Des petits morceaux d’illustrations d’un journal déchirés et une feuille blanche froissée et trouée pour Le poisson, une pièce de tissu d’ameublement effilochée pour La Nappe, sont insérés sans toutefois perdre leurs propriétés originelles ni leur mémoires, au sein de nouvelles structures : deux œuvres peintes que nul ne saurait sortir de cette catégorie. Elles ouvrent la voie à la revendication assumée de la matérialité par Antoni Clavé qui n’utilise plus le collage pour ses qualités plastiques. Pour lui, la dimension matérielle, parfois matiériste, devient une fin en soi, et l'assemblage un aboutissement."

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Antoni Clavé, La Nappe, Huile et collage sur toile,1960 - (73x92 cm)

La force de cette œuvre, dont les reproductions ici ne donnent qu'une très faible idée, mérite une visite lente et patiente (il faudrait des heures pour s'immerger dans certains assemblages, qui demandent des approches et des visées très différentes : on ne cesse de se reculer pour prendre la juste dimension de l’œuvre dans son entièreté, et de se coller le nez à la toile pour y observer les détails de texture et de matière). La distinction abstrait/figuratif, le plus souvent, n'a plus de pertinence. Et la profusion des motifs n'empêche pas que l'ensemble tienne, manifeste solidité et équilibre.

En rentrant à Déols, nous parlons de la prochaine exposition de Nunki au Moulin de la filature de la ville du Blanc, sur les rives de la Creuse, superbe endroit.

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Parmi les toiles exposées, il me parle plus spécialement à ce moment-là du Bel été du lanceur d'alerte, une toile plus ancienne, de 2017, mais qu'il a tenu à faire figurer parmi les nouvelles.

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Le bel été du lanceur d'alerte, Nunki Bartt, acrylique et poscas, 100 x 100.

Autour de cette œuvre, le peintre a écrit un texte baignant dans cet humour particulier qu'on lui connaît, parfois noir et grinçant, en 2017, à l'occasion d'une exposition à la galerie 75, à Rouen. Extrait  :

"Nunki Bartt a peint à première vue une scène bucolique. Mais à y regarder de plus près, pas seulement.

Le personnage qui se tient au bas du tableau a cru bon, animé de toute la fougue de sa jeunesse, de donner un bon coup de pied dans la fourmilière, afin d'attirer l'attention sur un scandale qui aurait fait long feu sans sa courageuse intervention.

Malheureusement, il s'avéra que notre lanceur était un fort médiocre entomologiste. La fourmilière était en réalité une termitière, une immense termitière à plusieurs étages. En deux mois, il s'était mis à dos toute l'industrie du BTP, la profession de la boucherie et charcuterie, le marché du barbecue de luxe, ainsi que club local de danseurs de tango."

C'est avec le même Nunki Bartt que j'avais vu Nicolas Bouchaud, ici même à Châteauroux, dans son monologue Le méridien, le 16 janvier 2018 ; Bouchaud qui interprète donc le docteur Stockmann de la pièce d'Ibsen, dont je disais qu'il était en somme" ce qu'on nomme aujourd'hui un lanceur d'alerte". 

Il n'est pas jusqu'à la piscine au bas droit du tableau qui ne rappelle les établissements de bain des deux frères Stockmann.

vendredi 5 octobre 2018

Le mois du Bram

J'avais proposé à Nunki Bartt d'aller à Issoudun. Il était d'accord, octobre, m'a-t-il dit, était le mois du brame, ça tombait bien. Évidemment, vous vous doutez bien qu'il n'allait pas être question de cerf dans cette histoire, Issoudun n'étant pas spécialement réputé pour ses forêts. En revanche, la ville a un musée, le musée Saint-Roch, le plus riche du département, et il accueille en ce moment, et jusqu'au 30 décembre, 110 lithographies de Bram Van Velde (1895-1981), un artiste d'origine néerlandaise qui connut une enfance difficile voire misérable, et ne connut le succès que tardivement, ce qui lui vaut une réputation d'"artiste maudit" (la vidéo ci-dessous use aussi de l'expression), ce qui me paraît excessif.

J'étais seul au cinéma l'autre jour, et là, formidable, nous étions deux. Les choses s'arrangent. Deux à s'en mettre plein les mirettes, car Bram c'est de la beauté tranquille, une douceur de formes et de couleurs qui donnent une certaine idée du bonheur. Lui-même s'émerveillait de ce qui jaillissait sur sa toile, qui n'était jamais prémédité. Il faut l'écouter pour savoir que ce sentiment épiphanique était teinté de peur : "Chaque fois, un tableau vient, et je ne le savais pas. L’acte est une sorte de désespoir qui vous plonge en profondeur, mais de laquelle on ne sait rien. Une sorte de cauchemar."

J'espère que nous serons plus que deux ce soir, à 18 h 30, devant la mairie de Châteauroux pour l'appel des Coquelicots, lancé par Fabrice Nicolino dans Charlie-Hebdo. J'ai lu son petit livre (écrit avec François Veillerette) sur son plaidoyer pour l'arrêt des pesticides, et j'ai été convaincu. Je n'ai pas, loin de là, la fibre militante, mais ce mouvement me plaît. Il est parti pour deux ans, et cela aussi me séduit, cette inscription dans le moyen terme.

Les toiles de Bram Van Velde ont la beauté évanescente des coquelicots.

mardi 25 avril 2017

# 98/313 - 813

« Le nom d’Arsène Lupin ? la création de ce personnage ? Je serais incapable de vous dire comment l’idée m’en est venue. Sans doute était-elle en moi, mais je l’ignorais […] En réalité, tout cela est né dans mon inconscient […] »

Maurice Leblanc

Doit-on croire Maurice Leblanc quand il affirme ne rien savoir de la genèse de Lupin ? En tant qu'écrivain, il n'ignore certainement pas le sens du mot lupin. En l'affichant aussi ostensiblement, ne  rejoue-t-il pas d'une certaine manière le coup de La Lettre volée, d'Edgar Poe ? Le gentleman-cambrioleur est un loup garou mais nul ne le voit car trop clairement affiché. Soit dit en passant, il a rendu hommage au poète américain : « Si j’ai été influencé par un romancier, c’est par Edgar Poe. », ajoutant ailleurs être redevable à Poe « à bien des égards [...] car il savait, lui, comme nul ne l'a jamais tenté depuis, créer autour de son sujet une atmosphère pathétique. »
En baptisant son héros Lupin, Maurice Leblanc faisait aussi d'une pierre deux coups : le détective logicien de La Lettre volée n'est autre qu'Auguste Dupin. A une lettre près...

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Remarquons maintenant que Leblanc écrit à une époque où le loup vit ses dernières années dans le pays. Daniel Bernard, dans Le Loup en Berry (2017), déclare que les loups ont commencé à disparaître en Berry à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, on ne signale plus guère que de  "rares animaux erratiques". La simplification des conditions de chasse, l'augmentation des primes, la modernisation des armes à feu ont provoqué le déclin puis la disparition de l'espèce. Le loup fléau immémorial est éradiqué. Difficile dans ses conditions de revendiquer explicitement la louvitude (si je puis risquer l'expression) du héros. Il est plus facile d'en appeler à l'inconscient...

Qu'il y ait de l'inconscient, je n'en doute pas, mais que rien de conscient ne soit au départ de la geste lupinesque, j'ai peine à le croire. 
Et je le crois encore moins après avoir lu ce que j'ai lu.
Dans la double page qu'il consacre à la louveterie, Daniel Bernard explique qu'en 813, Charlemagne réglemente la chasse au loup, chargeant ses comtes de désigner deux hommes, les luparii, responsables de la traque. Ce fameux capitulaire de Villis est le premier acte officiel d'un État contre canis lupus.

Capitulare secundum anni DCCCXIII
Cap. VIII - Ut Vicarii luparios habeant
Ut vicarii luparios habeant unusquique in suo ministerio duos. Et ipsi de hoste pergendi et de placito Comitis vel Vicarii ne custodiat, nisi clamor supereum veniat. Et ipsi vertare studeant de hoc ut perfetum exinde habeant et ipsae pelles luporum ad nostrum opus dentur. Et unus quisque de illis qui in illo ministerio placitum custodiunt, detur eis modium de annona.
Deuxième capitulaire de l’an 813
Chapitre VIII – Au sujet des propriétaires ruraux qui possèdent des chasseurs de loups (louvetiers)
Les propriétaires ruraux doivent avoir dans leur « ministère » deux chasseurs de loups (louvetiers). Et qu’ils ne s’occupent pas eux-mêmes du passage de l’ennemi ou du décret du Comte ou du propriétaire foncier s’ils ne reçoivent pas d’ordre à ce sujet. Et qu’ils doivent réfléchir à ce sujet qu’à l’avenir ils doivent avoir une ordonnance et que les peaux de loups soient remises à notre ministère. Et qu’à chacun qui dans ce ministère surveille la décision, soit donnée un « modus » (mesure romaine de volume) de la récolte de grains.

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813. Mais c'est là aussi le titre de l'une des plus célèbres aventures de Lupin, parue en juin 1910. Est-ce un hasard ? Je ne possède pas le roman, mais il est disponible en ligne sur Wikisource. Le nombre 813 est au cœur de l'énigme. Sa signification reste longtemps obscure, jusqu'au chapitre 5 de la deuxième partie. Je ne veux pas spoiler l'histoire, aussi me contenterai-je d'indiquer que la résolution du mystère du 813 n'a rien à voir avec les loups ou bien avec Charlemagne.

Cependant, quel est le titre du chapitre précédent ? Rien moins que Charlemagne.

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Titre bien étrange car il est bien peu question de Charlemagne dans ce chapitre. Il n'y est d'ailleurs cité qu'une seule et unique fois :
"Ils se turent tous les deux, et ce moment de répit n’était pas de ceux qui précèdent la lutte de deux adversaires prêts à combattre. L’étranger allait et venait, en maître qui a coutume de commander et d’être obéi. Lupin, immobile, n’avait plus son attitude ordinaire de provocation ni son sourire d’ironie. Il attendait, le visage grave. Mais, au fond de son être, ardemment, follement, il jouissait de la situation prodigieuse où il se trouvait, là, dans cette cellule de prisonnier, lui détenu, lui l’aventurier, lui l’escroc et le cambrioleur, lui, Arsène Lupin et, en face de lui, ce demi-dieu du monde moderne, entité formidable, héritier de César et de Charlemagne."
Ce demi-dieu est l'Empereur d'Allemagne, héritier donc de Charlemagne. Le premier empereur ennemi déclaré de la gent lupine. Tout est merveilleusement cohérent.
Soit Maurice Leblanc a magnifiquement orchestré tout cela, soit c'est l'attracteur étrange qui s'est chargé de l'opération.
Il ne s'est pas gêné en tout cas pour envoyer quelques signes : en reprenant la voiture ce matin, un des deux compteurs affichait 8133. Et une visite d'exposition à Issoudun au musée Saint-Roch, prolongée par une petite ballade en ville, nous conduisit jusqu'à la collégiale Saint-Cyr, où je fus à peine surpris, mais réjoui tout de même, de découvrir un vitrail représentant Charlemagne. Une brochure à l'entrée m'apprit ensuite qu'il aurait été le fondateur de l'édifice, car il avait une grande dévotion pour saint Cyr, enfant martyr qui l'aurait protégé d'un sanglier lors d'un songe.

lundi 15 septembre 2014

Sombre pierre, granit de l'âme

Dimanche à la Foire du Tout, à Issoudun. Il y a deux ans, j'y avais découvert une édition américaine du Monopoly et un formidable roman de Simenon. Je me souviens aussi l'année précédente d'un coup de vent vers 17 heures qui avait mis fin prématurément au grand déballage. Pas de ça ce week-end, chaleur comme on n'en avait pas connue cet été, les exposants alignés en rang d'oignon sous les parasols, la binouze au pied du transat, regardant passer le flot transpirant des promeneurs.
Violette y fit la chasse aux doudous, et il me fallut dire non à tout un ramassis de peluches, nounours, castors, hiboux et pingouins, avant de céder bien entendu pour un modèle fleur  de taille réduite qui ne paraissait pas comme les autres être un vrai repaire d'acariens.
En ce qui me concerne, je fis une belle cueillette de bouquins, parmi les rares vendeurs qui ne fourguaient pas en masse leurs épouvantables France-loisirs (je hais les bouquins de France-loisirs, même un bon livre, je serai incapable de le lire sous une couverture France-loisirs, c'est comme ça, un vieux livre de poche tout jauni, tout corné, oui, un Rance-loisirs non).
Bref, le soir venu, du butin j'extrayais deux volumes qui m'attiraient à ce moment-là plus que les autres : Passagers du temps, un long poème de Georges-Emmanuel Clancier et Signes de la pierre, de Marie Mauron, un essai illustré de belles photos noir et blanc de Zoé Binswanger. C'était d'ailleurs surtout pour ces photos que j'avais pris l'ouvrage, car je connaissais pas du tout l'auteure. Un euro chacun, je ne m'étais pas ruiné sur le coup.
Clancier, en revanche, je connaissais, j'avais lu un volume de poèmes dans la collection Poésie/Gallimard, et puis la semaine précédente, j'étais par sérendipité tombé sur un article de La Croix relatant le centenaire de l'homme. Oui, Clancier, né le 3 mai 1914, venait d'avoir 100 ans, et il est encore vif d'esprit, comme en témoigne l'entretien qu'il a accordé au journal :


Particularité du volume, il était dédicacé : "à Myriam Anissimov, à la romancière de talent ce nouveau poème des Passagers du temps, en amical souvenir, G.E Clancier." Je n'ai jamais lu Myriam Anissimov, mais je savais qu'elle avait écrit une biographie de Primo Lévi.
La notice de Wikipédia m'indiquait par ailleurs qu'elle était "née en 1943 à Sierre (Valais) de parents juifs polonais réfugiés en Suisse suite aux rafles qui les menaçaient à Lyon où ils étaient établis."
1943, cette année ne m'était bien sûr pas indifférente (voir le billet précédent sur Casablanca). Et puis il y a autre chose (mais j'y reviendrai une autre fois). Toujours est-il que ce livre était mystérieusement parvenu (Myriam A. s'en était-elle débarrassé ?) à la foire du Tout, sur un étal un peu à l'écart des autres, coincé dans un renfoncement de hangar. Et j'étais heureux de pouvoir admirer l'écriture même, bleue et fine, du poète.

Et voici les premiers vers de ces Passagers du temps :

Sombre pierre, granit de l'âme
Remonte la rivière d'enfance

Quel souvenir, quel chemin cherches-tu
Qui te donneraient cette clé ou cet écho
Si longtemps sans le savoir espérés ?

Un écho, j'en percevais un, bien sûr, dans le titre même du second livre, signes de la pierre, de Marie Mauron, de son vrai nom Marie-Antoinette Roumanille, écrivain de la Provence comme Clancier l'est du Limousin. Dans le chapitre d'ouverture intitulé La montagne, élément pierre, le ton est donné, lyrique :

     C'est cette montagne, cet élément-pierre régnant par tous ses attributs et frappant par ses bras multiples, mais aussi donnant l'eau à boire, l'abri des grottes bénéfiques, la proie pour la faim et le vêtement, le bois pour cuire, et le feu même, qui fut le premier, l'innombrable dieu animiste. [...] Les bords rocheux de Méditerranée où l'on parle si justement de civilisation pétrée, autant que les Thibet, Himalaya et Cordillères ont vu, sans exception, des cultes rupestres s'installer, s'étendre, se perpétuer. Les Pyrénées, les Alpes en fourmillent. Le Monte Bego, à la frontière d'Italie, le Ventoux, le Venturi (qui deviendrait Sainte-Victoire d'Aix) virent nos Anciens prosternés à leurs pieds et sur leurs sommets, tantôt implorant, tantôt rendant grâce. Les offrandes s'accumulaient dans la fumée des sacrifices qui montaient avec leurs louanges et, bien davantage avec leurs supplications. Leurs pentes, les parois de leurs cavernes en portent de multiples témoignages : décalque de mains à l'ocre ou au charbon de bois, à la suie grasse ; effigies, d'abord maladroites mais s'affinant, gravées au silex, rigoureuses, parlantes, belles.
Certaines phrases, témoignant d'une vision un peu datée (sacrifices, louanges, supplications...) prêtent à sourire, mais cette  évocation des bords rocheux de la Méditerranée n'est-elle pas bien venue, alors même que l'on n'avait pas encore découvert (le livre est de 1972) les merveilles de la grotte Cosquer ?

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Grotte Cosquer, reproduction d'une main humaine, datée de 27 000 ans avant notre ère Musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye

Et puis cette lecture faisait elle-même écho à un documentaire vu peu de temps auparavant sur Arte, le dimanche 21 septembre très précisément, Des pisteurs sur les traces du passé :
 
"Au cœur des grottes pyrénéennes, ornées d’œuvres laissées par les hommes du Paléolithique, les peintures rupestres avaient jusque-là mobilisé l'essentiel de l'attention des chercheurs. Or le sol lui-même y recèle des richesses plus rarement étudiées : des empreintes de pieds nus, aux talons et aux orteils bien dessinés. Comment les interpréter, et que peuvent-elles apprendre sur les personnes qui peignirent les parois ? Tilman Lenssen-Erz, directeur de recherche sur l'art rupestre africain à l'Institut d'archéologie préhistorique de l'université de Cologne, et Andreas Pastoors, chercheur au musée de Neandertal à Mettmann, ont eu l'idée de solliciter les plus grands experts en la matière : trois chasseurs-cueilleurs vivant aujourd'hui dans le désert du Kalahari."
C'était fascinant de voir ces trois hommes, ces Boshimans de l'ethnie San, contempler les traces laissées par les magdaléniens et proposer des hypothèses qui n'allaient pas du tout dans le sens de celles proposées jusque là par les archéologues. Regardant les empreintes laissées dans la pierre, échangeant entre eux dans leur langue étrange parsemée de clics, ils en déduisaient l'âge, le sexe, la vitesse de déplacement. Fascinant de voir la science la plus moderne prendre appui sur la science la plus ancienne, si l'on veut bien consentir à accorder ce nom aux savoirs immémoriaux détenus par les trois pisteurs du Kalahari.*

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Et la chaîne d'échos ne s'arrêtait pas là : l'Histoire populaire des sciences de Clifford D. Conner (Points Seuil, 2014), que je lisais aussi dans le même temps, par intermittences, allait jusqu'à proposer le pistage comme possible origine des sciences :

Des anthropologues étudiant le peuple San du désert du Kalahari, les fameux Bochimans, ont montré qu'ils sont non seulement capables de reconnaître et classifier des centaines d'espèces végétales et animales mais, surtout, qu'ils ont une connaissance approfondie du comportement des animaux. Chasser ne se limite pas à repérer un animal et le tuer : la plupart du temps, la proie s'enfuit et il faut suivre sa piste. Pour cela il faut bien connaître ses habitudes et savoir interpréter ses traces. [...] D'après l'historien Carlo Ginzburg, il pourrait s'agir de "l'acte le plus ancien de l'histoire intellectuelle de l'humanité : le chasseur s'accroupissant pour examiner les traces de son gibier". L'anthropologue Louis Liebenberg a repris cette idée dans un livre où il soutient que les talents de pisteur sophistiqués des chasseurs-cueilleurs constituent "l'origine des sciences"." (p. 68-69)
Chaîne d'échos comme parole répercutée par les parois d'un labyrinthe souterrain, soudaine advenue de la pierre et de la trace.
J'avais laissé ce soir-là les deux livres de la foire du Tout, je n'étais pas allé plus loin que ce premier chapitre, laissant résonner en moi les harmoniques de cette rencontre.

Le lendemain, c'est avec un sentiment presque religieux que j'aborde le second chapitre de chacun des livres. Marie Mauron le titre ainsi : La pierre, livre de l'histoire du monde. Et voici que je lis :

Dans les alluvions durcies depuis si, si longtemps qu'elles sont devenues partie de la montagne, on trouve parfois un étrange bloc fait d'un magma de très vieux coquillages pétrifiés au cours des temps.
Alluvions, mots qui se déposent dans la douceur des soirs de septembre, mots qui s'échangent, s'aimantent, s'entrelacent et s'enchevêtrent.

 G.E. Clancier : chapitre II (son poème est un roman) Mais la joie l'ont-ils jamais atteinte...

A présent dans l'herbe des solitudes
Comme il t'éclaire ce jeu d'inventer le monde
A l'écoute d'un frère  qui sait ronde la terre

"On creuserait tous les deux un tunnel...
Un long tunnel noir, noir à travers la terre
Blanche, blanche et douce du kaolin...
        Tu vois, je sortirais, nous finirons un jour
        Par sortir là-bas, sur la colline, en Chine
(...)

Vie souterraine du souvenir, trace
Éphémère qu'un fils, par douleur du temps
Détruit, tente de suivre et de poursuivre
Tracé noir sur la blancheur du vide (...)

Et il n'est peut-être pas inutile de préciser que le mot Kaolin "est dérivé, nous dit Wikipedia, du mot chinois Gaoling 高岭, signifiant Collines Hautes, et qui désigne une carrière située à Jingdezhen, dans la province de Jiangxi, en Chine. Le kaolin est en effet la matière première utilisée dans la fabrication de la porcelaine, découverte et invention chinoise qui a eu lieu à Jingdezhen. La technique de fabrication de la porcelaine n’a été introduite en Occident qu’au XVIIIe siècle par un jésuite français, le père d’Entrecolles, après qu'il en eut observé, à Jingdezhen, les secrets de fabrication."

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lettre du père d'Entrecolles de 1712, publiée par du Halde en 1735.
Je poursuis ma quête wikipediesque : le père d'Entrecolles (François-Xavier) est né à Limoges, comme G.E. Clancier, mais bien avant lui, le 25 février 16643. "Il devint jésuite en 1682, puis partit en Chine en 1698. Il fut tout d'abord missionnaire à Yangxi, où il fut rapidement apprécié de tous pour sa profonde connaissance de la langue chinoise, son caractère amical, sa compréhension des coutumes chinoises et son esprit apostolique.
Son apostolat va l'appeler ensuite à Jingdezhen, au cœur de la capitale chinoise de la porcelaine, où il conduira une enquête méthodique sur la fabrication de la porcelaine. En complément à l'envoi de ses deux lettres célèbres, tout au long du XVIIIe siècle arriveront en France nombre d’albums illustrés reproduisant les différents stades de la fabrication4.
Mais il fit aussi connaître en Europe d'autres aspects de la culture chinoise : médecine, botanique, etc."

Clancier, dont la famille maternelle était composée d'ouvriers porcelainiers de Saint-Yrieix, ville où le chirurgien Jean-Baptiste Darnet découvrit en 1766 un gisement d’argile blanche, qui aboutit en 1771 à la création, sous l'impulsion de Turgot, de la première manufacture royale de porcelaine à Limoges.

Car kaolin est argile blanche.

Marie Mauron : "Mais le vrai Livre existe. Dans les strates d'argiles diluviennes qu'une tranchée ou le lit d'un ruisseau révèle, facilement l'on détache un bloc gris, fait de véritables feuillets."

G.E. Clancier : Père-la-famine-verte, Père l'illettré,
                     Seul lui sait lire le lit caché du fleuve
                     Et déchiffrer le gué entre les gouffres

Je ne suis pas allé plus loin, je ne sais si ce système d'échos va perdurer dans les chapitres suivants (qu'il s'efface ne me surprendrait pas, ni me décevrait, car l'attracteur étrange ne se fixe jamais), il me fallait auparavant en rendre compte, ce qui est fait.
Dernière résonance, pour l'heure :

Trace.

Je dis : nuit.
Hors de l'heure et du lieu
cela demeure

Mais les braises ?

Je les vois rougeoyer encore.

Marie Mauron :

Toute l'Histoire d'avant l'homme  et d'après sa naissance la voici, au creux des montagnes car, dans les strates du dessus, gisent des restes de foyers, des os et des cendres de morts, des tessons et des verreries dont la fragilité a traversé des millénaires, n'y gagnant que l'irisation qui poudroie aux ailes célestes.

__________________
* Difficile de trouver sur le web des traces (c'est un comble) de cette expédition. L'émission, visible encore sept jours plus tard sur Arte, a complètement disparu. Je n'ai guère trouvé qu'un site allemand de l'université de Cologne pour relater l'aventure.

lundi 12 mai 2014

De la Châtre et d’Issoudun comme figure du couple

Pierre Michon les avait appariées dans un texte que j'avais eu plaisir à citer récemment. Pour prolonger cette liaison entre les deux villes de La Châtre et d'Issoudun, cette idylle (pour le moins tourmentée) entre les deux sous-préfectures, Jean-Claude Moreau me fait parvenir le texte suivant qui, au-delà des querelles de clocher, met en lumière deux personnalités trop méconnues :



"Peut-être existe-t-il un lien très spécial unissant, avec ou sans contradiction frontale, cela dépend des exemples, les deux villes d’Issoudun et de La Châtre.
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Maurice Lachâtre (Wikipédia)
Ainsi, suivant  un exemple emblématique  et au gré de mon jugement, le citoyen le plus émérite d’Issoudun s’appelait Maurice Lachâtre. On pourra accorder au lecteur sceptique que Maurice Lachâtre vécut assez peu à Issoudun, ville qu’il quitta pratiquement dès l’âge de 12 ans.  Je n’ai pas trouvé trace qu’il ait donné son nom à une rue d’Issoudun bien que j’en ai émis l’hypothèse aux services de la ville, ce qui n’a pas abouti positivement, allez savoir pourquoi ! Il était descendant de l’illustre famille des « de La Châtre », nom lié à la seule ville de La Châtre,  nom que son père militaire sous Napoléon avait démocratisé en un nom de citoyen qui se passe de particule.  Mais Maurice Lachâtre a surtout été reconnu pour avoir été le  premier traducteur en français et éditeur du « Capital » de Marx.  Grand vulgarisateur du savoir et de la culture pour le peuple, il aurait été le premier diffuseur de dictionnaires qu’on achetait par abonnement : chaque livraison rendait possesseur  d’articles sur « huit pages de texte, renfermant environ cent mille lettres, c’est-à-dire la matière d’un demi-volume in-8° ».  A raison de deux livraisons par semaine et au prix de 10 centimes la livraison, c’est « une dépense de moins de cinq centimes par jour, pour recevoir l’ouvrage complet, après une période de deux années ». Lachâtre, dans la promotion de son Nouveau Dictionnaire Universel, « le plus complet et le plus progressif de tous les Dictionnaires » ne manque pas de relever qu’il est le « seul qui embrassera dans ses développements tous les dictionnaires spéciaux : dictionnaire de la langue usuelle, dictionnaire de la  langue littéraire, dictionnaire de la langue poétique, dictionnaire des synonymes, dictionnaire du vieux langage, dictionnaire de l’argot et de la gaie science, … »  De ses dictionnaires spéciaux, Lachâtre en relève une  soixantaine et la liste n’est pas exhaustive puisqu’elle se termine par «… dictionnaire des jeux et divertissements. Etc, etc, etc. »,  ce qui n’est pas peu ! Anticlérical, il rédigea une fameuse  Histoire des papes, Crimes, Meurtres, Empoisonnements, Parricides, Adultères, Incestes depuis Saint-Pierre jusqu’à Grégoire XVI. En éditant tout également les brochures populistes de Louis Napoléon Bonaparte que Les mystères de Paris d’Eugène Sue il fit tout bonnement fortune. Ancien saint-simonien et socialiste utopiste, il réalisa non loin de Bordeaux une « commune-modèle. Plus que n’importe quel lien le destin de cet homme extraordinaire ne lie-t-il pas indéfectiblement  La Châtre et Issoudun ?

            Il est aussi un grand écrivain de la Châtre qui rendit grâce à Issoudun. La « psychologie » du voyage qu’il y  fit est proprement  de l’ordre du vertige spirituel et on peut partager avec lui cette belle notion de « pôles extrêmes » qui sied si bien à ce couple formé par La Châtre et Issoudun. Citons le ici :

 Issoudun n’est pas aimé. J’y fus débordé d’émotion comme chaque fois que je vois une ville qui n’est pas née de la mécanique industrielle ni sortie des cartons  de l’urbanisme « rationnel ». Cependant les mots s’adaptent mal au rôle de décrire une atmosphère.
Ce n’est ni de l’égoïsme ni de la vanité, ce n’est ni de la présomption ou un sentiment d’humilité qui me trouble, d’abord, aux premiers pas dans une ville encore inconnue. Je renonce à nommer mes sensations ou leurs sources. Elles sont à peu près : ces milliers d’êtres ont vécu sans moi, sans que je fusse un millième, un atome agissant et mystérieusement indispensable à la masse vivante, ces milliers d’êtres ont vécu sans moi jusqu’à la minute où j’entrai dans leurs murs, et recommenceront dans la même solitude car psychologiquement tout homme est seul si je ne suis pas avec lui. Voilà mes premières sensations. Ensuite, il y a un curieux renversement. Ce que je ressens alors semble plus logique : je suis l’intrus. Les deux pôles extrêmes, peut-être ; entre les deux, toute la psychologie du voyage dont la beauté dépend uniquement de la qualité du voyageur. Ceci devrait être un lieu commun. Il n’en est rien : le voyage est avant tout, pour le touriste, un programme, des bagages, des guides, des adresses, des ambassades, des réceptions, où le moi réflecteur original, s’il existe, est noyé au fond d’un océan d’excursions classiques et de textes célèbres.
Depuis le sept, dans mes lettres, j’ai un peu décrit Issoudun. Aucun besoin de clarté ne m’engage à recommencer. J’ai bu le vin des célèbres vignobles qui, il y a plus de dix siècles abreuvait l’Aquitaine. Mais ce n’est pas sa fumée qui me propose des expériences extravagantes. Au milieu de la ville, au commencement, au milieu et à la fin de son temps, j’introduis quelques unes de mes pensées accoutumées. Est-ce un peu de désordre qui me poussa à mettre entre les mains des antiques comme des contemporains quelqu’un de mes « poèmes » ? Or, je ne m’aventurerais qu’après avoir scruté les visages : et je sus que ce jour-là, s’il y avait à Issoudun un drôle ou un candide, un idiot ou un sage qui aimait et pensait ailleurs que dans le nombre de minutes qui le verrait vivant, que celui-ci, très normal, en somme, n’était pas descendu dans les rues.  Mais je suis un forcené, dépourvu des minutes et d’actuel. Pourtant mon souci fut à tous les âges actuel. »

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Ovide, encre de Jean de Bosschère, période modern style (Wikipedia)

Jean de Boschère écrivit ces lignes le 12 Juin 1947. On dirait du plus fulgurant  Vialatte. Je ne sais pourquoi il me revient à l’idée que  l’année 1947 fut une année caniculaire."
           

mardi 29 avril 2014

Issoudun : Le Che et la mitraillette sciée

Je n'ai pas tout dit. Reste un détail. Qui n'avait pas grand chose à voir avec mon sujet, c'est pourquoi je l'avais omis, mais avant de quitter peut-être provisoirement les parages de l'impasse Ah ! Ah ! je me sens en demeure de tout dire. Un détail, vous dis-je : par la fenêtre de la maison qui obstrue l'impasse, celle qui donne sur la rue François Habert, on voyait, je voyais clairement une affiche de Che Guevara.
On ne la voit pas sur la photo. Encore que. En zoomant fort, on devine.

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Le Che. Depuis, je rêve de sonner à cette porte, et d'obtenir de l'occupant (un révolutionnaire, à n'en pas douter) de monter à cette fenêtre guevarienne, car la perspective sur la rue Beaumont et le flanc sud de la ville doit y être excellente.

Le Che. Alors que j'ai devant moi le troisième numéro du 1, ce nouvel hebdo qui se présente comme une seule feuille qu'on déplie et replie à son gré, sans agrafe ni publicité, articulée autour d'une seule question, éclairée par des contributions très différentes, et que ce numéro donc traite de ces jeunes qui veulent se faire voir ailleurs et
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parmi les écrivains conviés voici Régis Debray, qui signe L'appel du sud et des sierras, un court texte où l'on peut lire :

"Le surmoi révolutionnaire, à gauche, s'est effondré, avec les Khmers rouges, le mur de Berlin, le Nouvel Obs, La République du centre et mille autres coups de pioche. Ce qui l'a remplacé chez les exigeants, pour qui "tout ce qui n'est pas l'idéal est misère", c'est le surmoi religieux. Après la révolution sur terre, le paradis au ciel. Après Guevara, Ben Laden. Après le chemin marxiste, celui d'Allah."
Bon, c'est dit. On peut entrer au musée maintenant. Musée Saint-Roch. Pourtant je vais faire court, même si j'ai vu des choses admirables, des Manessier, des Zadkine, des Appel flamboyants, entre autres, dans cette exposition organisée autour du peintre et lithographe Jean Pons, et de sa fille, Elisabeth qui s'est installée à Issoudun, y continuant son œuvre. L'envie de commenter, là, me manque. Allez y voir, et dépêchez-vous, c'est jusqu'au 4 mai.

Et si c'est trop tard, ce ne sera pas trop tard pour voir l'autre exposition, qui court, elle, jusqu'au 30 novembre, consacrée à Fred Deux, Le dessin à corps perdu.

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Fred Deux, Terre incognita, 2008  
Encore une fois, le commentaire me décourage. Il faut entrer dans cette terre inconnue du dessin de Fred Deux, se laisser envahir par les formes étranges qui émanent de son travail inlassable à la table, travail de toute une vie. Travail si bien évoqué dans le dernier récit de Cécile Reims, sa femme, sa compagne de route depuis soixante-deux ans, Tout ça n'a pas d'importance, paru au Temps qu'il fait.
C'est aussi une méditation lucide et émouvante sur un parcours de vie sans concession, sur la vieillesse et ses difficultés, l'approche de la mort et du grand départ. Un retour aussi sur les lieux où le couple vécut, fuyant ou affrontant la maladie, Lacoux dans le Bugey, Le Couzat près de Crevant, La Châtre enfin, où j'eus la joie de les rencontrer.

Un détail encore. On peut voir au musée une sculpture de Fred Deux qui m'a toujours intriguée, titrée Résistance :

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Son histoire, on la découvre dans le livre, page 118. A Lacoux, le couple avait lié amitié avec les plus pauvres du village, la famille d'un certain Griot :
"Lorsqu'un en un mois de mai se leva un vent de révolte, Griot arriva dans la nuit, un sac sur les épaules qu'il avait peine à porter : il en sortit des munitions, une mitraillette.
- Je les ai gardés depuis le maquis. Pour faire la révolution...
Mais le grand soir n'était pas arrivé. De la mitraillette sciée en morceaux, F. fit une sculpture, le reste fut enterré."
Voilà, un détail de plus, je le répète. Il me semble souvent que je ne peux avancer que comme ça, sur des détails, à interroger en profondeur. Ou en surface, je ne sais pas.


dimanche 27 avril 2014

Le secret de l'impasse Ah ! Ah !

Pour l'impasse Ah!Ah!, je voulais en avoir le cœur net. Y avait-il oui ou non quelque chose comme un ah ah au bout d'icelle ? Autrement dit y avait-il une ouverture sur l'horizon, comme la définition de ce type de mur le laisse présager ? Je conçois bien que cette grave question n'empêche pas de dormir mes contemporains (et moi non plus d'ailleurs), mais c'est plus fort que moi, il fallait que je sache.
J'ai donc profité d'une petite escapade dans le Nord du département (tellement au Nord qu'on est même passés chez les voisins du Cher, histoire de voir le clocher tors de Saint Outrille (autre bizarrerie sur laquelle Robin Plackert a déjà planché), et le village de Reuilly, et là je referme la deuxième parenthèse) pour aller au fond de l'impasse issoldunoise.
Et là, déception. L'horizon est carrément bouché. Un bâtiment sans grâce nous cache la vue. Me serais-je leurré ? Ce qui ne serait pas bien important, somme toute, mais enfin, ça me chagrinait, cette fermeture d'horizon.

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Et puis je me suis dit qu'on avait peut-être obturé le ah ah. Que cette maison avait peut-être été édifiée ultérieurement, détruisant la belle perspective sur la vallée, sur la ville en contrebas. Car c'est un fait indubitable, le fond de l'impasse est en hauteur par rapport au reste de la ville.
J'ai décidé alors de faire le tour du pâté de maisons. Rue de la République, rue du Boucher Gris, rue François Habert, nous y sommes.

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La maison à la lucarne est bien celle qui est au fond de l'impasse Ah ! Ah ! On voit bien que son entrée actuelle occupe un vide entre les hautes maisons de la rue. L'espace a bien été comblé. La parcelle cadastrale 26 a ruiné le ah ah.

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Je veux voir une autre preuve de l'ancienne présence d'un ah ah dans le fait que l'impasse se prolonge par la rue Beaumont (qui nous conforte aussi dans notre visée, le nom pouvant se lire comme une transcription du latin bellus mons, "belle colline"), qui elle-même ouvre sur un espace vide devant un grand bâtiment dont je n'ai pas trouvé mention du nom sur la carte.

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Mieux, si l'on prolonge cette ligne jusqu'à la Théols, on s'aperçoit qu'elle coupe symétriquement et perpendiculairement le bâtiment, et qu'elle partage également en deux un autre grand édifice dans le sens de la longueur. Pur hasard ?

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Il faudrait maintenant savoir ce que sont au juste ces deux grands bâtiments, à quelle époque ils ont été édifiés. Les cartes ne disent rien là-dessus.
Mince, il va falloir retourner à Issoudun.
Avec tout ça, je ne suis pas encore entré au Musée. (A suivre)