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lundi 4 juin 2018

Sine macula macla

Le 3 avril, dans l'article L'embouchure du temps, je citais un passage du roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pour faire émerger mon propre "paysage de triangles"autour des deux thèmes du cobra :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH
et du suicide :
LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    
"Je m'aperçois en les écrivant, notais-je alors, que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets." Je n'avais pas reproduit cette fois-là la figure tracée sur le cahier bleu. La voici donc :

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Je n'avais pas non plus soufflé mot de la référence qui apparaît ici : la macle de Philippe Audoin.

Ce petit rappel me semblait nécessaire avant de faire la lumière sur le second losange qui s'est formé ces jours derniers autour des deux thèmes du feu et des livres. Cahier bleu encore une fois :

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On voit que la série Lost occupe une nouvelle fois l'axe médian. Mais il faut que je m'explique avant toute chose sur ce terme de macle, que je rattache donc à Philippe Audoin, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons vu apparaître le 27 octobre dernier à l'occasion de l'enquête autour du roman de Fred Vargas, Quand sort la recluse. L'article s'intitulait De Bourges à Saint-Porchaire, et se terminait par ces lignes :
"Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède."
C'est dans cet ouvrage que Philippe Audoin, examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à un meuble héraldique bien connu : la macle, que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesses bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."

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"Le terme, poursuit Audoin,  est un équivalent de maille, et l'on présume que la figure héraldique rappelle la cotte de mailles des chevaliers, interprétation d'autant plus séduisante que la macle figure rarement seule en armoiries, mais au contraire groupée en fasce (horizontalement) ou en pal (verticalement) comme pour suggérer l'entrecroisement des mailles du haubert (fig. 5)."

Par ailleurs les macles désignent aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
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Exemples de macles de Staurolite (image Wikipedia)
Cette macle n'est assurément pas un détail anodin puisqu'elle fait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achève, avec ce texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapproche de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Outre le cristal, il évoque aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.

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Résumons : les thèmes exhumés ce 16 avril, après ceux du 3 avril, peuvent donc être agencés sous la forme d'une macle. La récente excursion à Bourges, à l'instigation de l'ami Bartt, et d'où j'ai rapporté le livre d'Anna Tsing (qui, du coup, a fait surgir comme par enchantement le thème du champignon*), n'en semble que plus cohérente. A cela je voudrais aussi ajouter une autre coïncidence qui ne m'est apparue que très progressivement, comme un paysage à la dissipation des brumes.

J'ai oublié en effet un détail hier dans ma chronique de la brocante des Marins : j'ai failli en effet acheter un autre livre, un Précis de prestidigitation par un certain Bruce Elliott. Je ne m'intéresse pas plus que ça à l'illusionnisme mais il se trouvait que le livre était préfacé par Orson Welles. Pourquoi Orson Welles préfaçait-il en 1952 un livre de magie ? Bon, je n'aurai pas la réponse à ma question car le brocanteur en demandait trente-cinq euros, et j'ai trouvé ça un peu chérot. Le dit brocanteur était en tout cas bien au courant des cotes car j'ai retrouvé le bouquin sur le net à ce prix-là exactement.

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Sur ces entrefaites, je m'avise que je n'ai plus que ce jour pour visionner sur Mubi La Soif du Mal (en anglais Touch of Evil) du même Orson Welles. Qui joue dans son propre film le rôle de Hank Quinlan, un policier américain alcoolique et brutal, opposé à Miguel Vargas (Charlton Heston), policier mexicain qui vient de coffrer un chef de gang, en voyage de noces avec l'américaine Suzy (Janet Leigh). Vargas... Ce nom évidemment résonne...
J'ai écrit hier que j'avais rapporté 22 livres issus des trois cartons abandonnés au bon vouloir sur le trottoir de l'avenue. Autant que de lames majeures du Tarot (ce n'était pas une volonté consciente : je ne les ai comptés qu'au retour). Or, des tarots, il en est question vers la fin du film : Quinlan revient voir son ancienne amie Tanya (magnétique Marlene Dietrich) et lui demande de lui tirer les cartes.

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Mais Tanya refuse :

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Quinlan est un homme fini, et il le sait. 

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Mais il y a plus fort et plus profond encore : sur le net, je débusque une analyse de Daniel Becquemont, de la revue hypermedia Criminocorpus, Crime et caméra : Touch of Evil (La Soif du Mal, O. Welles, 1957), où l'interrogation sur le titre du film vient en somme directement percuter la devise des Rohan, Sine macula macla, Macle sans tache, rapprochée, je le rappelle, de la devise de l'hermine : "Plutôt mourir qu'être souillé" :
"Le titre français du film, ‘La Soif du Mal’, des plus malencontreux, peut prêter à contresens. Aucun personnage n’est assoiffé de mal, ni l’assassin ni Grandi ou ses séides, ni Quinlan. ‘A Touch of Evil’, c’est, littéralement, une touche de mal, ou peut-être simplement une tache, qui s’élargit avec le déroulement du film, tache qui atteindra et contaminera chacun des personnages. Le crime initial déclenche l’action ; il n’est pas la source du mal, mais son révélateur. La tache de mal moral, évidente chez l’assassin quasi invisible et chez Grandi, se verra étendue rapidement à Quinlan, puis plus discrètement et chargée d’ambiguïté, à Vargas lui-même. Quant à Suzy, c’est sur son corps même que l’image nous la montrera, à plusieurs reprises, victime privilégiée, sans défense, souillée par cette ‘touche’, créature féminine élue par le mal, sur laquelle il s’inscrit, visuellement, dès que Vargas croit l’avoir mise à l’abri. Les taches de mal du film sont montrées sans ambiguïtés par la caméra, redoublant visuellement le mal moral qui envahit la ville." [C'est moi qui souligne]
L'analyse suit le film plan à plan, et montre bien comment la tache du mal envahit tout, n'épargnant pas non plus le personnage au départ profondément intègre (Vargas) :
"Menzies et Vargas tentent de piéger Quinlan avec un microphone porté par Menzies et prêt à enregistrer une confession de Quinlan, réfugié chez Tana comme en sa tanière. Quelle que soit la grande beauté plastique et la virtuosité technique de la dernière partie du film, elle vise plus à apporter la dernière touche (de mal ?) au portrait de Quinlan qu’à rétablir un ordre initial perturbé par le premier crime. La vengeance destructrice de Quinlan, son mépris de l’ordre social et de la justice, son souci exclusif de détruire les criminels par n’importe quel moyen fût-il illégal, sont certes condamnés, mais Welles prend soin de nous montrer que cet esprit de vengeance peut surgir en chacun de nous, comme chez Vargas prêt à tuer, dans des circonstances analogues à celles qu’autrefois a vécues Quinlan, et que la tache de mal a pour destination privilégiées, du pur fait de sa condition féminine, son épouse Suzy, souillée par l’ombre, la lumière, les (fausses) drogues et même les cadavres."
Enfin, j'ai trouvé la réponse à ma question au sujet de la préface de Welles sur le manuel de magie. Grâce à un article du Blog de cinéma.
"On dit souvent que les magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beaux tours."
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Cette idée de Welles magicien, je la retrouve au terme d'un bel article d'un certain Thaddeus, sur le forum de Dvdclassik :
"Ce que dit Welles à travers ce film monumental, où la société et l’homme ne coïncident pas nécessairement, où personne ne peut se réfugier derrière une idée, fût-elle juste, où le bon Samaritain doit, pour confondre son ennemi, employer des méthodes contestables qui le perdront, et où même une canaille peut atteindre au sublime, c’est que chacun doit prouver sa force en marchant. Voici peut-être son grand plus tour de prestidigitation, lui qui n’est pas du genre à se contenter de faire sortir des lapins de son chapeau : s’emparer d’une banale intrigue policière, la tailler à sa démesure personnelle et l’ériger en parabole convulsive de l’ambiguïté humaine."[C'est moi qui souligne]
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* Le livre s'ouvre par ailleurs sur ce titre ACTIVER LES ENCHEVÊTREMENTS. On ne saurait mieux dire.

vendredi 1 juin 2018

Quelque part un livre répond à votre quête

"Quoi que vous cherchiez à savoir ou à ressentir, à comprendre ou à percevoir, à saisir ou à entrevoir, quelque part un livre répond à votre quête, fût-ce pour vous ouvrir à son inanité."

Christiane Taubira, Baroque sarabande, Philippe Rey, 2018, p. 172. 

Du 16 avril, dont j'essaie de rendre compte, au 1er juin, de naguère à aujourd'hui, l'Attracteur étrange joue à complexifier la trame : aux thèmes qui émergèrent alors, il en superpose au moins un autre, dont on s'aperçoit qu'il y était logé en puissance. Le feu triplement désigné met en lumière une substance née de l'obscurité de la terre, le champignon. Le feu et la fonge.* En ira-t-il de même pour le second thème apparu le 16 avril ? Je n'en sais rien encore.
Ce second thème c'est le livre, les livres. Lui aussi triplement annoncé. Lui aussi inauguré avec Truffaut, pour qui la littérature était vitale. Serge Toubiana écrit qu'il la prend à bras-le-corps : "Il l'aime et la respecte, car elle lui a sauvé la vie pendant son enfance." L'enfant brûlé est toujours là, qui n'a survécu à la brûlure de la solitude et de l'abandon que par la fréquentation acharnée des livres. Le seul film de science-fiction qu'il tournera (il n'affectionnait pas le genre, il l'avouera sans difficulté) sera Fahrenheit 451, parce qu'il a été attiré lors d'une conversation, en 1960, par  ce roman dystopique de Ray Bradbury où les pompiers n'éteignent plus les feux mais brûlent les livres car ceux-ci ont tous été interdits. C'est dire aussi que d'emblée voici nos deux thèmes assemblés, feu et livres, que Truffaut se plaît à filmer, livres s'embrasant, remarque Bernard Benoliel, comme des films nitrate, dits aussi "films flamme" (ceux qu'Henri Langlois conserve dans sa cinémathèque).

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Le même Benoliel s'attarde dans son article sur la scène de la vieille dame qui choisit de mourir au milieu de ses livres en feu. Le héros du film, le pompier Montag (Oskar Werner), "hébété, reste longtemps à la voir flamber, au risque d'y passer à son tour - et Truffaut d'étirer ce plan de regard par un ralenti. Parce que se rejoue pour lui, sur un mode spectaculaire, la scène ancestrale de l'enfant brûlé ? Juste avant, dans le grenier de la old lady, il a subtilisé "au hasard" un livre sur Gaspard Hauser, celui que l'on surnommait en son temps l'orphelin de l'Europe, bâtard demeuré célèbre pour ses origines à jamais mystérieuses."**

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Autre orphelin de Lost, encore plus que Ben Linus (car il a perdu, lui, père et mère) : Sawyer. Bad boy, exécrable individualiste au début de la série, mais qui ne va cesser de s'améliorer tout au long de l'histoire. Dans l'autre épisode visionné le 16 avril, le neuvième de la cinquième saison (Namasté), nous le retrouvons en 1977 chef de la sécurité au village des Autres. Jack, de retour sur l'île, lui rend visite dans le bungalow où il vit depuis trois ans avec Juliet. Sawyer, assis dans un fauteuil, est en train de lire (c'est le seul grand lecteur, et même lecteur tout court, de tous les personnages de la série). Comme Jack lui demande ce qu'il compte faire au sujet de Sayid, qui vient d'être emprisonné, Sawyer dit qu'il y réfléchit, s'attirant ainsi une remarque ironique de Jack : "Vraiment ? J'aurais juré que tu lisais un livre". Il encaisse, sourit et commence par dire qu'à ce qu'il paraît Winston Churchill lisait un livre tous les soirs pendant le Blitz (le bombardement allemand sur Londres en 1940) : "Il paraît que ça l'aidait à réfléchir." La critique cinglante suit : Jack, quand il était le leader du groupe, ne réfléchissait pas, il se contentait de réagir. Et beaucoup de gens sont morts. Le leader maintenant c'est lui, Sawyer.

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Troisième volet du lire, avec Bondrée, un roman noir d'Andrée A. Michaud, que j'avais acheté le 7 avril, en grande partie pour son titre (mais aussi parce qu'il se déroulait à l'été 1967), titre qui me rappelait bien sûr Le retour de la bondrée d'Aimée de Jongh, qui avait pris place dans plusieurs figures symboliques avec Tiens ferme ta couronne, le roman de Yannick Haenel. Or, cette bondrée n'avait absolument rien à voir avec le rapace apivore de la bande dessinée, ce que les premières lignes de l'ouvrage indiquaient d'ailleurs on ne peut plus clairement :
"Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l'abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord-américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d'une déformation de "boundary", frontière."
Je dois dire tout de suite que loin d'être une déception, ce fut une chance que cette confusion autour du nom "bondrée" : sans cet appel du vocable, je ne l'eusse sans doute pas acheté. Et cela aurait été dommage, car ce roman à plusieurs voix mais sans aucun dialogue, basé sur la disparition de jeunes adolescentes délurées, est remarquable non seulement par son climat toxique (ça c'est le principe du thriller) mais aussi par la poésie sombre de ces grandes forêts canadiennes qu'il sait distiller tout au long du drame. Et puis j'aurais raté ce passage sur les livres :
"En voyant Larue descendre de la voiture, il s'était senti soulagé d'un poids. Avec Cusack***, il demeurait enfermé dans sa vision de flic, alors que Larue venait d'un autre monde, celui des livres, qui réfléchissait le réel avec une acuité différente, prenant une petite parcelle de cette réalité pour la mesurer à l'aune d'un tout ne résidant que dans la somme de ses parties. C'était ce qu'il devait faire aussi, observer Boundary comme le microcosme d'une humanité ne variant pas. En principe, il aurait dû respecter les règles et engager un interprète, mais il ne voulait personne d'autre que ce Larue dans cette enquête, quitte à le payer de sa poche si l'administration protestait." (p. 213)
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De ces deux thèmes, feu et livres, on va voir qu'une autre figure allait émerger.
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* Et par une de ces malices du hasard que nous connaissons bien, il se trouve que le cinéaste dont l'oeuvre est le point de départ de toute cette enquête contient à la racine de son nom le diamant noir  des champignons, autrement dit la truffe. Fruit de la rencontre entre un arbre, dit « arbre truffier » (chêne, hêtre, tilleul, frêne, charme, noisetier…) et un champignon ascomycète ectomycorhizien, qui vit au contact des radicelles de l’arbre. Ce sont les excroissances produites par le champignon qui s’appellent les truffes. Une de ces rencontres au coeur du livre d'Anna Tsing (de même le matsutake est le fruit de la rencontre avec les pins tordus des forêts de l'Oregon).

** Sur Gaspard Hauser, voir aussi le film de Werner Herzog. J'en ai parlé ici.

*** Ces forêts situées à la frontière du Maine et du Québec nous rappellent bien sûr les forêts de l'Oregon à l'autre bout du continent nord-américain, mais ce nom aussi de Cusack (le policier accompagnant le sergent Michaud qui conduit l'enquête) évoque celui de Cyril Cusack, l'acteur irlandais qui incarne le capitaine des pompiers dans Fahrenheit 451.

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mercredi 30 mai 2018

Devenir du feu pour te plaire davantage

Le 8 octobre 2014, la Cinémathèque française inaugurait une grande exposition consacrée à François Truffaut, trente ans après sa disparition le 21 octobre 1984. Le 18 avril dernier, ayant rapporté de la médiathèque le catalogue édité à cette occasion, je suis particulièrement retenu par un texte du critique  Bernard Benoliel intitulé La peau et les os, et qui commence par cette affirmation : "Volontairement et visiblement, François Truffaut a placé son oeuvre sous le signe de l'embrasement (...)" Suit une liste d'exemples que je ne reproduirais pas ici, liste qu'on pourrait allonger, dit-il, ou "tout résumer par la déclaration d'Anne à Claude" (dans Les Deux Anglaises et le Continent) :" Je voudrais devenir du feu pour te plaire davantage." "L'embrasement, précise Benoliel, comme figuration évidente, irrésistible, spectaculaire de l'amour, vu comme un feu de prairie ou le feu aux poudres." J'avoue n'avoir jamais vu Les deux Anglaises, ni au cinéma ni à la télé, et je veux alors combler cette lacune à l'occasion de la rédaction de cet article, mais hier je ne le trouve pas dans les rayonnages de la médiathèque (et après vérification, par malchance, il semblerait bien que ce soit l'un des rares Truffaut qui ne soient pas au catalogue).
Mais rien n'est tout à fait perdu, car la réplique que je cherche se trouve par bonheur dans une bande-annonce du film (à 1 : 24).


Selon Benoliel, il existe un autre embrasement, plus intime et en quelque sorte invisible, parce qu'il "figure moins le désir qu'une perception à jamais traumatisée de soi." Un indice en serait donné par un plan bref sur la table de nuit de Bertrand Morane (L'homme qui aimait les femmes) où l'on peut deviner le titre d'un roman de Stig Dagerman, L'enfant brûlé.
A la question : qu'est-ce qu'un enfant brûlé ? Benoliel propose l'exemple de Plato dans La Fureur de vivre, un orphelin qui dort avec un revolver sous son oreiller. "Pour Truffaut aussi, si épris des films de Nicholas Ray, c'est un enfant un peu ou beaucoup abandonné, ignoré, qui n'y paraît pas, mais presque cramé au fond de n'avoir pas été chauffé par un premier regard qui manquera toujours à l'appel : Antoine Doinel, en mal de "foyer" dans Les Quatre Cents Coups, Adèle Hugo, "née de père complètement inconnu" (L'Histoire d'Adèle H.) C'est un enfant qui grandit avec ses blessures, solitaire et séduisant, voleur et vengeur, suicidaire et révolté, qui a "la peau dure" et cicatrice à force : "Toutes ces marques sur son corps sont comme des récits de bataille" (le professeur Pinel à propos de Victor, l'"enfant sauvage" de l'Aveyron."

Ce 16 avril, je suis dans la saison 5 de Lost. Et il se trouve que l'épisode de ce jour, épisode 10, Le prisonnier, tourne beaucoup autour de la figure d'un autre enfant brûlé, Benjamin Linus. Emily, sa mère, a accouché de Ben à seulement sept mois de grossesse dans une forêt près de Portland en Oregon*, alors qu'elle faisait une randonnée avec Roger, son mari. Elle meurt ensuite dans ses bras. Roger ne cessera plus de tenir Ben comme responsable de la mort de sa mère. De ce malheur, et de la faute imputée injustement à l'enfant, découleront de terribles événements. Dans cet épisode 10, Ben fera intervenir le feu de manière très concrète en précipitant un van incendié sur une des maisons du village de l'Initiative Dharma.

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Enfin, comment ne pas mentionner cette animation autour du feu auquel j'assistais ce même 16 avril à Saint-Marcel, au musée d'Argentomagus  ? Olivier Bruère, du service éducatif, nous montra comment les hommes de la préhistoire avaient inventé le briquet à percussion en frappant un morceau de marcassite avec un éclat de silex au-dessus d'un petit tas d'amadou (chair d'un champignon, l'amadouvier,  Fomes fomentarius, poussant sur les arbres - on a d'ailleurs découvert un morceau d'amadou dans le matériel d'Ötzi, cet homme de l'âge du cuivre, retrouvé en 1991 parfaitement conservé dans un glacier à la frontière austro-italienne). Après quelques essais infructueux, Olivier avait réussi à  enflammer sa coupelle. Un instant - le jaillissement du feu - qui a toujours la saveur du miracle.

Par trois fois, le feu m'avait été désigné.
Ce n'était pourtant qu'un début.
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* En recherchant l'histoire de Ben Linus, et en particulier ce détail capital de la naissance prématurée dans une forêt de l'Oregon, je ne pus que m'étonner d'une coïncidence avec le seul livre que j'avais acheté la veille à la librairie La Poterne, à Bourges : Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, d'Anna Lowenhaupt Tsing, (trad. Philippe Pignarre), Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2017. Dans ce livre, qualifié de très important par Bruno Latour dans son dernier livre, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, Anna Tsing développe toute une réflexion sur le monde d'aujourd'hui à partir de la cueillette d'un mystérieux champignon, le matsutake, qui pousse dans les forêts détruites de l'Oregon, où il est cueilli par des travailleurs précaires, vétérans des guerres américaines ou immigrés sans papiers, pour être revendu comme produit de luxe dans les épiceries fines japonaises.

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Ce livre, je le dois en fait à Nunki Bartt qui eut l'idée de cette petite escapade berruyère (lui-même acheta les Mythologies de Roland Barthes, histoire peut-être de rendre hommage à son homonyme). Et c'est le même Bartt qui m'appela vers midi  pour me signaler qu'Anna Tsing passait au même moment à la Grande Table sur France Culture. Une belle synchronicité pour le coup !



jeudi 3 mai 2018

La Bête dans la jungle

Chambre verte deuxième. Clap. Nous apprenons peu après, le jour où Davenne revient à la salle des ventes pour la bague de sa femme, que Cécilia et lui se sont déjà rencontrés. Cécilia l'avait seule reconnu mais n'avait pas voulu, dit-elle, l'ennuyer. Elle était adolescente à l'époque et elle avait apprécié que cet homme lui parlât comme à une adulte, sans ironie. C'est alors seulement qu'il affirme se souvenir :
Davenne : Je revois cette rencontre maintenant. C’était… il y a bien onze ans, à Rome. Il y a eu un orage effroyable et nous sommes allés nous réfugier avec votre père et des amis de votre père dans une tranchée creusée par des archéologues, c’était au palais des Césars, vous voyez, tout est resté gravé.
Cécilia : Pas tout à fait… D’abord ce n’était pas à Rome mais à Naples ; ensuite ce n’était pas il y a onze ans mais il y a quatorze ans ; c’est vrai, il y a eu un orage mais c’était à Pompéi.
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La bague de Julie Vallance/Davenne *
Ce jeu entre oubli et souvenir est directement emprunté à une autre nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, mais MMLV ajoutent que "la mention de Pompéi ne peut manquer d’évoquer, aussi — souvenir incontournable sur le thème de la résurrection de l’amour par le biais d’un saisissement métaphysique face à la mort — le Voyage en Italie (Viaggio in Italia, 1954) de Roberto Rossellini. D’autant que la première rencontre entre Julien et Cécilia dans la salle des ventes s’était déjà achevée, devant deux petites poupées, sur cette réplique : « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » L’incongruité du dialogue, en plus de préparer la révélation d’une rencontre antérieure au pied du Vésuve, place le conte d’amour et de mort de Truffaut sous le signe de l’oeuvre rossellinienne, par l’hommage allusif à ces mêmes figurines qui forment le clou du spectacle du deuxième épisode de Païsa (Paisà, Roberto Rossellini, 1946)"
Pas de surprise à avoir devant ce clin d'oeil de Truffaut au maître italien car il fut, à l'instar d'André Bazin, une autre figure paternelle avouée ("mon père italien" disait-il). Après avoir écrit des articles élogieux dans Les cahiers du cinéma et l'avoir rencontré à Paris, il fut son assistant de 1956 à 1958, même si cela ne coïncida pas avec une période de grande créativité, c'est le moins qu'on puisse dire : " Quand j'ai fait la connaissance de Rossellini, raconte Truffaut, son découragement était total ; il venait de terminer La Peur et envisageait sérieusement d'abandonner le cinéma. Il m'a proposé de travailler avec lui, comme assistant, comme ami. J'ai été son assistant pendant les trois années où il n'a pas impressionné un mètre de pellicule !"

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François Truffaut et Roberto Rossellini
Or, au même moment où Rossellini m'était ainsi désigné à travers cette enquête autour de La Chambre verte, je le retrouvai lors de la lecture du livre de Philippe Lançon, Le lambeau. Philippe Lançon est l'un des journalistes de Charlie-Hebdo qui ont survécu au massacre perpétré par les frères Kouachi. La mâchoire fracassée par une balle, il a néanmoins payé le prix fort : des mois d'hôpital, des opérations en nombre, une rééducation encore inachevée, une vie mise en parenthèses qu'il décrit avec une lucidité, une justesse et une tenue remarquables. Je ne lisais plus guère Charlie, je dois le dire, mais quand il m'arrivait de le faire, j'avais toujours beaucoup d'intérêt à lire les papiers de ce Lançon qui ne faisait pas partie des pères fondateurs mais qui détenait indéniablement la plume la plus littéraire de la bande. Je me rappelle encore l'article qu'il écrivit dans le numéro qui suivit le drame et qui s'était écoulé à des millions d'exemplaires (la ruée était telle qu'il était même difficile d'en trouver mais je suppose que les chiffres ont dû nettement reculer depuis). Cinq ans plus tard, il livre donc ce récit de cinq cents pages d'une prodigieuse densité, où la souffrance irradie comme une centrale nucléaire tout en étant constamment sublimée par le stoïcisme de l'auteur, qui ne cache rien des épreuves et des misères mais  ne s'apitoie jamais sur lui-même. Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte.

Donc le 29 avril, j'aborde à la page 318, où il est question qu'il change de chambre, décision qui le déprime :
" Ce lieu était devenu mon royaume et mon sous-marin. Je n'avais ni sujets, ni équipage, mais Louis XIV et le capitaine Nemo, c'était moi. Louis XIV surtout, car si comme Nemo j'avais embarqué dans mon aventure un équipage restreint d'amis, je n'avais pas comme lui déclaré la guerre à l'humanité. Je cherchais au contraire, plus que jamais, ici, à lui déclarer la paix. J'aurais voulu aimer tous ceux qui entraient, et j'y parvenais quasiment. Par la fenêtre je ne voyais aucun océan, aucun monstre, mais simplement ce pin sur lequel continuaient de se poser, comme sur un gibet, les corbeaux. J'essayais d'accepter comme une grâce, celle de Bach, l'implacable rituel hospitalier.
Je l'ai compris quelques jours plus tard en regardant avec Gabriela, dans la chambre suivante, La Prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini. Comme elle devait, pour un examen universitaire à New York, se familiariser avec la culture politique de ce règne, je lui avais proposé de regarder ensemble ce film, exemplaire de rigueur, de minutie et de simplicité : le meilleur des reportages effectués dans la machine à explorer le temps."

Je le répète, ce n'était là que l'une des coïncidences que j'avais relevées entre ce récit et le réseau littéraire et filmique que j'arpentais ces temps-ci. J'en développerai d'autres en temps utile. Je voudrais clore maintenant cette chronique autour du livre que j'ai reçu aujourd'hui, que je ne voulais lire qu'une fois le visionnage de Lost achevé : Les mêmes yeux que Lost de Pacôme Thiellement (Léo Scheer 2011). Et de fait, je l'ai lu d'une traite, stimulé à l'extrême par ce qui se dit là, dans ces pages, d'absolument essentiel.

Je n'entrerai pas ici dans le coeur du propos, c'est prématuré, mais que l'on aille bien considérer que, totalement ignorant des analyses qui allaient tisser l'essai de Pacôme Thiellement, je n'ai pu que me laisser traverser par une onde de félicité en lisant que "la réinvention systématique et obsessionnelle des techniques narratives par Damon Lindelof et Carlton Cuse [les scénaristes de Lost] est analogue à celle provoquée, en son temps, par Henry James dans l'art du roman. Et si le film d'orientation de la station The Swan de la DHARMA Initiative se trouve caché derrière un exemplaire du Tour d'écrou, c'est à l'intérieur du secret de L'Image dans le tapis (écrit un an avant Le Tour d'écrou) que l'art narratif de Lost semble résider."(p. 34)

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Un peu plus loin, page 39, Thiellement conclura son chapitre en affirmant que les romans d'Henry James mis à part, il ne connaît pas de fiction plus étrange que celle de Lost. "Ce livre, confesse-t-il, est le récit de ma relation à l'écho de sa musique cachée et lointaine." Trente pages plus loin encore, évoquant un des personnages centraux de la série, John Locke, il écrit que sa "certitude, toute sa vie,  d'être spécial  et promis à un grand destin le rapproche énormément des personnages d'Henry James et particulièrement de celui de La Bête dans la jungle (1903)."

Ceci rend donc encore plus éclatante cette rencontre entre la série télévisée la plus emblématique de notre temps et le film à l'époque si décrié de François Truffaut. Nous allons voir en détail d'autres points de convergence entre les deux univers.


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* Comme annoncé dans la première scène dans l'hôtel des ventes, la bague est en forme de huit, avec deux améthystes. Curieusement, ce plan est extrêmement bref, un ou deux dixièmes de seconde, si bien que le spectateur peut à peine le saisir (il m'a fallu passer le film image par image pour en capturer un photogramme). Ce qui me trouble, c'est que le jour même où j'ai rédigé la chronique précédente,  Adrien, mon fils qui vit dans les monts du Lyonnais, m'avait appelé pour me demander des renseignements sur le nombre 8 (il est parfois étonnant : depuis peu résident dans son village, il n'en a pas moins été bombardé président de l'assemblée des conscrits en 8, autrement dit ceux qui sont nés comme lui une année en 8 - c'est une tradition très vivace dans le Beaujolais et régions circonvoisines).

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Les conscrits en Beaujolais en 2018 par Jacky Augagneur

lundi 30 avril 2018

Qui a tué Julie Vallance ?

Le 18 avril, j'ai donc regardé La Chambre verte de François Truffaut. Sorti en 1978, ce fut un échec commercial du genre qu'on dit cuisant, et comment s'en étonner quand toute l'histoire tourne autour du culte rendu aux morts par un journaliste, Julien Davenne (interprété par Truffaut lui-même), survivant de la guerre de 14-18 et veuf d'une jeune femme follement aimée. La mort intime, la mort collective se mêlaient pour composer une atmosphère que beaucoup jugèrent morbide. Je la redoutais un peu mais telle ne fut pas mon impression : le morbide est une complaisance dans le macabre, l'ostentation dans les signes tangibles de la mort et de la décrépitude, lividité des chairs et pourriture. Non, c'est bien plutôt la beauté disparue que Truffaut/Davenne tente de fixer en en maintenant vivant le souvenir.
Je me demande d'ailleurs si elle est bien juste cette expression que j'ai employée au-dessus de "culte rendu aux morts", car les morts ne sont pas divinisés, appelés à être retrouvés dans l'au-delà au jour du Jugement. La réaction violente de Davenne au discours du prêtre lors des funérailles de l'épouse de son ami Gérard (il va jusqu'à le foutre dehors) montre assez que Truffaut ne s'inscrit pas du tout dans une perspective chrétienne traditionnelle, même si c'est à l'intérieur d'une ancienne chapelle de cimetière qu'il va édifier son propre mausolée à la mémoire de tous ses disparus.

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La scène suivante montre Davenne se rendant à une vente aux enchères de la famille Vallance, qui n'est autre que la famille de sa femme Julie. Je ne pus m'empêcher de penser au film de John Ford, Qui a tué Liberty Valance ?, sorti en 1962 (m'incitant à imaginer un autre titre pour celui de Truffaut : Qui a tué Julie Vallance ?). Divagation sans doute, mais je remarque que le James Stewart de ce western crépusculaire (prétendu vainqueur du duel qui l'opposait au bandit Valance, alors que le véritable tueur était John Wayne, alias Tom Doniphon), est aussi le héros de Vertigo de Hitchcock, dont Pascal Bonitzer , en 1978, dans Les Cahiers du cinéma,  rapprochait "[l]’entreprise passionnelle" de celle de Julien Davenne.

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C'est lors de cette excursion à l'Hôtel des Ventes, à la recherche d'une bague (en argent, en forme de 8) ayant appartenu à sa femme, qu'il fait la rencontre de Cécilia (Nathalie Baye), secrétaire du commissaire-priseur. Juste avant de partir, il regarde deux poupées exposées sur un pilier et Cécilia lui dit alors « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » Aucun rapport alors avec le thème du film, et c'est cela même qui m'intrigue. Je me doute que cela n'est pas fortuit et je googlise "marionnettes napolitaines + Truffaut" et bien m'en prend car je débusque alors un article passionnant de Marie Martin et Laurent Véray, La chambre verte de François Truffaut, remake secret du Paradis perdu d’Abel Gance. Du culte des morts à celui du cinéma. Qui va enrichir formidablement ma perception du film, que j'ai recommencé à visionner en détail pour composer cet article. En résumé, l'étude "vise à démontrer, à travers l’analyse croisée des deux films et de divers documents d’archives, que, davantage qu’une adaptation littéraire affichée de différents thèmes de Henry James, La chambre verte (François Truffaut, 1978) est avant tout le remake secret de Paradis perdu (Abel Gance, 1940). L’aveuglement des critiques à l’époque de la sortie du film de Truffaut invite à réfléchir à la question du secret qui, dans le sillage de la fameuse figure dans le tapis jamesienne, se fonde sur une dénégation truffaldienne et sert de pierre de touche à une ferveur cinéphile conçue sur le modèle du culte des morts mis en scène par les deux films."
Sa lecture m'entraîne alors dans toute une série de réflexions qui me font vite comprendre qu'il me faudra bien plus que le cadre de cette chronique pour en rendre compte, car je croise très vite un autre événement pour moi important de ce jour, à savoir la fin du visionnage de la série Lost. Les correspondances entre la série télévisée et La Chambre verte sont plus que frappantes (la première étant que le film de Gance est nommé en anglais The Lost Paradise).

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Film en quelque sorte séminal pour Truffaut puisque selon Annette Insdorf (1977, p. 18-19), "le premier souvenir de cinéma de Truffaut remonte à 1939 quand, à l’âge de sept ans, il découvre Paradis perdu." Information modulée par une note de bas de page dans l'article de Marie Martin et Laurent Véray (que je désignerai désormais plus rapidement par MMLV) : "Dans leur biographie de Truffaut, Antoine de Baecque et Serge Toubiana (1996, p. 33-34) font état d’un autre premier souvenir de cinéma, datant de l’avant-guerre — où le jeune spectateur voit « une église sur l’écran, un mariage […] Scène primitive du cinéma de François Truffaut » —, et font montre de plus d’exactitude historique en précisant que le « premier “grand souvenir” », celui de Paradis perdu, se situe à l’automne 1940 et que Truffaut avait alors huit ans et demi." Une église sur l'écran, c'est aussi l'une des dernières images de Lost, l'église de Los Angeles étant le lieu où les personnages principaux se réunissent après une longue série de flash-sideways, et où Jack Shephard revoit son père, Christian, près du cercueil retrouvé de celui-ci, qui fonctionne là comme un écho au cercueil de la première scène de La Chambre verte.

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MMLV signalent qu'à la sortie du film, nul critique n'a songé à faire le lien avec le film d'Abel Gance malgré des similitudes troublantes :
"Au-delà de la référence à la Première Guerre mondiale, qui, on le sait, a profondément marqué l’œuvre de Gance, le comportement du personnage principal, Julien Davenne, joué par Truffaut lui-même, n’est pas sans rappeler le poète traumatisé des deux J’accuse de Gance (1918 et 1938), Jean Diaz. Comme ce dernier (voir Véray 2000), Davenne dispose en effet, sur les murs de la chapelle ardente qu’il dédie à « ses morts », quelques portraits d’« amis » artistes qu’il vénère (Marcel Proust, Jean Cocteau, Maurice Jaubert…). Mais surtout, en accumulant dans une chambre transformée en temple secret tous les objets de Julie, sa femme décédée, il fait exactement comme le Pierre Leblanc (Fernand Gravey) du Paradis perdu (1940) du même Gance, qui installe de petits mausolées dans son bureau en souvenir de Janine, son épouse morte en couches pendant qu’il était au front. De par les échos thématiques liés aux désastres de la guerre, de par une mystique commune de la fidélité dans l’amour et la mort, mais surtout à cause de cette coïncidence troublante d’un autel fétichiste en l’honneur d’une aimée disparue, La chambre verte peut apparaître comme le remake inavoué de Paradis perdu."

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Pour achever de fonder notre conviction, on peut ajouter que ce n'est sans doute pas un hasard si Julien Davenne et Jean Diaz partagent les mêmes initiales (de même Julie/Janine). Cette étrange cécité des critiques s'origine tout d'abord selon MMLV "dans le silence de Truffaut sur une possible filiation, qui laisse ouverte la question du degré de conscience de cette réécriture". 

L'adaptation revendiquée de plusieurs récits d'Henry James a sans doute aussi jeté un voile sur la référence à Gance. C'est ainsi qu'entre Cécilia Mandel et Julien Davenne existe un point commun sous la forme d'une expérience de type paranormal : la femme de Davenne lui est apparue alors qu'il était au front, à des milliers de kilomètres, tandis que Cécilia a vu son père lors d'une visite au musée du Louvre - et dans les deux cas, c'était à l'instant de leur mort. Or, cette idée de la double coïncidence a été reprise d'une nouvelle fantastique d'Henry James, Les Amis des amis.*

Ce n'est pas la seule, mais nous verrons cela dans la prochaine chronique.

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* Ce même jour, 18 avril, je découvris que la lettre de Gênes, d'Arthur Rimbaud, évoquée ici récemment, avait été écrite le jour même de la mort de son père : "La date de la lettre que Rimbaud écrit de Gênes le 17 novembre 1878 correspond au jour de la mort de son père. Cette coïncidence a souvent été observée. Elle est d’autant plus curieuse qu’elle se situe très exactement entre deux apparitions fantomatiques du père de Rimbaud dans la vie du poète. Ce sont des riens troublants. Ainsi, le 14 mai 1877, Rimbaud se déclare déserteur du 47ème régiment de l'armée française. Or le 47ème régiment est celui de son père quand il déserta le foyer familial. A son arrivée à Aden en 1880,  il déclarait à son patron  Bardey  qu’il était né à Dôle comme son père. Bardey apprit, bien après, que le poète était né à Charleville. Or, la lettre de Gênes marque un tournant dans la vie de Rimbaud. C’est le moment où son existence prend une orientation définitive vers les pays chauds. Après toute une série de pérégrinations, Rimbaud va s’établir pour longtemps à Aden et à Harrar." (Jacques Bienvenu, site).

vendredi 20 avril 2018

Heather Hearnstein

Nunki Bartt est un grand passionné d'Arthur Rimbaud. Il faut dire qu'il a eu la chance, dans sa folle jeunesse tourangelle, d'avoir comme professeur aux Beaux-Arts Alain Borer, "spécialiste mondialement reconnu" du poète (dixit la notice de Wikipedia), "poète, critique d’art, essayiste, romancier, dramaturge, écrivain-voyageur, rimbaldien", ainsi qu'il se présente lui-même sur la page d'accueil de son site. De ses voyages sur les traces du génial enfant des Ardennes, il en ramena des livres comme Rimbaud en Abyssinie qui lui valurent une certaine consécration (mais comme je ne les ai pas lus, je ne m'étends pas plus sur le sujet borérien). Toujours est-il que notre Nunki Bartt est même allé en pèlerinage à Charleville avec un ami aussi dingue que lui des Illuminations. Dans des conditions précaires qui n'étaient pas sans rappeler les propres errances d'Arthur.

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Samedi soir, après le concert de Rodolphe Burger et Serge Teyssot-Gay à Equinoxe, nous nous étions retrouvés chez lui autour d'un coup de rouge avec fromage et saucisson. Comment la conversation en vint-elle à glisser sur Truffaut et Godard, je ne sais plus, mais je me souviens bien que Nunki Bartt avait évoqué le générique de Pierrot le Fou, avec ses lettres rouges et bleues qui apparaissent sur un seul carton pour composer sur sept lignes le message suivant : « JEAN PAUL BELMONDO ET ANNA KARINA DANS PIERROT LE FOU UN FILM DE JEAN LUC GODARD », avant de disparaître progressivement pour finir sur le seul O de Pierrot. Dans ce générique, il voyait clairement une citation du poème rimbaldien des Voyelles, qui finit aussi sur le O : "O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !"*


Le lendemain, je termine la lecture d'un petit livre sur Michel Butor, La mémoire des sentiers, fruit d'entretiens sur la montagne menés avec Fabrice Lardreau. Je l'avais presque acheté rien que pour sa citation liminaire, que je trouve admirable : « Chaque moment est complexe, au sens mathématique de “nombre complexe” ; il est traversé d’échos, d’harmoniques. Et, parmi les activités humaines, parmi tous les registres possibles de paysages, la marche en montagne est la plus propice pour générer ces harmoniques. » Mais, en réalité, j'avais aussi adoré les autres réflexions, toujours justes et pénétrantes, de cet insatiable curieux qu'était Michel Butor, globe-trotter d'autant plus remarquable que loin d'en tirer une sorte d'arrogance - la suffisance de celui qui a tout vu - il reste étonnamment modeste, au point que l'on regrette vraiment de ne pas avoir connu un homme dont on est prêt à parier qu'il devait être éminemment sympathique.
Bref, j'en arrive au dernier texte cité par Butor, après Ramuz, Thomas Mann et Kamo No Chomei : la Lettre de Gênes, écrite aux siens par Rimbaud le dimanche 17 novembre 1978, où il décrit dans quelles difficiles conditions il a traversé les Alpes.

Sur ce, peu avant midi, je reçois un texto de Nunki Bartt m'annonçant que l'esprit de Jarry roulait au-dessus de son casque, qu'il projetait donc une sortie à bicyclette l'après-midi et que si ça me disait... Il faut préciser qu'un grand beau temps s'était installé sur le Berry, une chaleur de juillet dont il eût été dommage de ne pas profiter. Mon vélo s'enrouillait sur le balcon, il était temps de réagir, aussi je répondis fissa à Nunki : Ok Fausto ! Tu passes me chercher ? A quelle heure ?
Fausto - pour les ignorants de l'histoire cyclistique - c'est bien sûr faire allusion à Fausto Coppi, le grand champion italien des années cinquante (je ne l'ai même pas connu, il est mort l'année de ma naissance d'une malaria contractée en Haute-Volta).
Cinq minutes plus tard, Bartt me répond qu'il ne sait pas encore au juste, il doit aider à tondre le jardin, il me rappellera. Je dis : Ok Gino !
Gino - pour les incultes de la chronique vélocipédique - c'est Gino Bartali, l'autre campionissimo, le grand rival de Coppi, trois tours d'Italie, deux tours de France remportés à dix ans d'intervalle, un exploit jamais égalé. Jeune lecteur, tu ne connais pas, mais Bartt si, qui me répond à 12 h 59 :

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A 13 h 37, il m'avertit que la tondeuse étant tombée en panne, on peut s'attaquer au Saint Gothar plus tôt. Le Saint-Gothard, le col mythique  qui relie Andermatt dans le canton d'Uri à Airolo dans le canton du Tessin. Pourquoi, allant faire du vélo en forêt - randonnée qui ne se caractérise pas précisément par un relief tourmenté - me parle-t-il du Saint Gothard ? A cause de Gino, Gino "le pieux"** ? Peut-être, car le Saint-Gothard a été maintes fois escaladé pendant le tour de Suisse, que Bartali a gagné deux fois.

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Extrait du journal suisse Le Confédéré, Martigny, 20 août 1947.
Mais ce n'est pas cela qui me surprend le plus : c'est comme si Nunki Bartt avait lu par-dessus mon épaule, car que raconte la lettre de Gênes de Rimbaud, sinon cette montée difficultueuse du Gothard, qu'il qualifie lui-même d'exploit ? Extrait :
"Voici à fendre plus d'un mètre de haut, sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C'est échauffant. Haletants, car en une demi‑heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d'efforts, on s'encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d'eau salée 1,50. En route. Mais le vent s'enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est‑ce ? (II n'y a de poteaux que d'un côté.) On dévie, on plonge jusqu'aux côtes, jusque sous les bras... Une ombre pâle derrière une tranchée : c'est l'hospice du Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaine bâtisse de sapin et pierres ; un clocheton. A la  sonnette un jeune homme louche vous reçoit ; on monte dans une salle basse et malpropre où on vous régale de droit de pain et fromage, soupe et goutte."
Je n'avais pas parlé la veille de cette lettre, pour la bonne raison d'abord que je ne la connaissais pas, et que je l'ai découverte ce dimanche matin-là, grâce à Butor. La coïncidence était à mes yeux assez étourdissante. Quand j'en fis part à Bartt, il ne broncha guère : je sais bien qu'il n'accorde pas grand prix à ma dilection pour les carambolages du hasard (pour reprendre une image donnée par Marguerite Yourcenar), c'est une marotte qu'il me concède par indulgence (ce n'est pas le seul, loin de là, prendre ces faits au sérieux, vraiment au sérieux,  impliquerait un bouleversement d'ordre métaphysique dont je conçois parfaitement qu'on en veuille faire l'économie***).

Bon, vers 14 h nous voilà lancés vers la forêt du Poinçonnet. Et le bougre est bien plus fringant que moi, sur sa monture noire aux pneus blancs il n'amuse pas le goudron : Lourouer-les-Bois, les Loges de Dressais, les longues allées rectilignes mal bitumées, sous un ciel d'azur puis plombé de nuages puis re-bleu, et moi au bord de l'épuisement, mis à mal par le moindre faux plat (oh, il est loin le temps où j'étais un bon grimpeur). Et voilà que des noms commencent à courir dans ma tête, revenant obsessionnellement. Cela m'arrive régulièrement en vélo quand la fatigue se fait lourde. Je me répète en boucle une formule ; c'est dans la zone industrielle, plus très loin du but, que je prends vraiment conscience des mots qui me trottent dans la cervelle : deux noms exactement. HEATHER HEARNSTEIN. Oui, Heather Hearnstein, je les vois très précisément écrits ainsi. Ils ne me rappellent rien mais ils forment une sorte d'entité rythmique. 1-2, 1-2. Coup de pédale après coup de pédale, halètement après halètement, je les capture, je les fixe, ils s'impriment maintenant dans ma conscience comme le Augenblick et le Lexington Avenue, mais là c'était venu dans les rêves, pas en veille. Finalement, un peu plus loin, Bartt, qui affirmait ne jamais avoir crevé avec ses pneus blancs, prend une épine, et comme la pompe que j'ai amenée ne correspond pas à sa valve, il faut finir à pied. J'oublie mon Heather Hearnstein.

Revenu à l'appart, douché, les jambes lourdes, les genoux rompus, je décide de sagement regarder mes deux épisodes quotidiens de Lost. Saison 5, épisode 8.
Soudain, à la vingt-sixième minute de cet épisode, intitulé LaFleur, lors d'une alerte de sécurité, Phil, l'un des membres de l'Initiative Dharma, pénètre dans une des maisons du village et demande à une certaine Heather de garder un oeil sur Sawyer, Juliet, Jin et Miles.

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Heather. Dès que le nom s'affiche, tout me revient. Heather Hearnstein.
Ce qui est stupéfiant, c'est que c'est la seule occurrence de ce personnage dans Lost. Jouée par Carla Buscaglia, Heather n'apparaît plus ensuite.

Alors bien sûr j'ai été tenté de rechercher Hearnstein, dans Lost tout d'abord, mais non, pas de Hearnstein dans Lost, pas de "Heather Hearnstein" non plus. "Hearnstein" seul n'affiche que 190 résultats, une misère dans Google. Et dans les sites répertoriés, rien de convaincant. C'est qu'il ne faut pas chercher, je n'ai pas cherché Heather, le nom s'est imposé à moi. Ce sera la même chose pour Hearnstein. Peut-être.



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* Pour une analyse savante du générique de Pierrot le Fou, on peut lire L’alpha et l’oméga : Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, article de Laurence Moinereau dans la revue en ligne Fabula.org.

** Dans sa notice Wikipedia, je découvre que ce pieux Bartali, en plus d'être un grand champion, lion d'être un bigot relou, était un homme plus qu'estimable : " Profondément croyant, membre de l'Action catholique, « Gino le Pieux » a toujours refusé d'être un ambassadeur du fascisme. Proche du cardinal florentin Elia Dalla Costa, son activité de messager clandestin pendant la Seconde Guerre mondiale, sous couvert de sorties d'entraînement au cours desquelles il acheminait des faux papiers cachés dans le guidon ou la selle de son vélo, a permis de sauver de nombreux Juifs. Il fut à ce titre reconnu comme « Juste parmi les nations » en septembre 2013 et son nom figure au mémorial de Yad Vashem."

*** Une autre sorte d'évitement consiste à considérer le phénomène uniquement comme une fantaisie, un détail de métaphysique amusante, une curiosité. Or, il a à voir aussi avec le tragique. Clément Rosset affirmait que rien n'était plus fragile que la faculté humaine d'accepter la réalité. Et si la réalité était faite aussi, et bien plus souvent qu'on ne croit, des collisions du hasard (ce que Rosset lui-même n'aurait sans doute pas accepté) ?

lundi 9 avril 2018

La mariée était en noir

"Le site choisi se situe sur les anciennes carrières désaffectées de Montsouris. L'aménagement de ces carrières posa de multiples problèmes. Ce lieu avait été utilisé pour y transférer et y ensevelir les 813 tombereaux d’ossements que l'on avait dû retirer du cimetière des Innocents lors de sa fermeture définitive." [Wikipedia, c'est moi qui souligne]

Précision importante : ce n'est pas le 7 avril 1786, début du transfert des ossements du Cimetière des Saints Innocents vers Montsouris, que ces 813 tombereaux  sont acheminés, mais presque un siècle plus tard, en 1860, lorsqu'on réduira encore de moitié la superficie de la Place du Marché des Innocents.

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Plan de la Place du Marché des Innocents, vers 1830
813 : la précision de ce nombre laisse songeur. 1860, c'est aussi la date de création du Parc Montsouris, voulu  par le Baron Haussmann dans le cadre, nous dit Wikipedia, d'un projet destiné à offrir aux Parisiens des espaces verts (attention la notion d'espace vert n'existait pas à l'époque*) aux quatre points cardinaux de Paris : bois de Boulogne à l'ouest, parc des Buttes-Chaumont au nord, bois de Vincennes à l'est, et parc Montsouris au sud. Les travaux ne débuteront qu'en 1867 pour s'achever en 1878.
Or, 813 n'est sans doute pas un hasard : il se trouve que j'ai consacré un article à ce nombre le 25 avril 2017, nombre qui est aussi le titre de l'un des plus célèbres romans de Maurice Leblanc ayant Arsène Lupin pour héros.
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D'autres ont écrit sur le nombre avec des perspectives différentes des miennes, et je ne saurais trop conseiller de lire 8 et 13 choses que je sais de « 813 », recension de Rémi Schulz qui met également l'accent sur l'extraordinaire récurrence de 813 dans la filmographie de François Truffaut. Il y revient le 21 octobre 2009 dans un article de son autre blog, Quaternité. J'en donne juste un exemple assez saisissant avec cette image de La Sirène du Mississipi où Catherine Deneuve s'apprête à recevoir Belmondo : un 813 qui échappera presque inévitablement au spectateur lambda est inscrit au-dessus du lit.
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Pourquoi Truffaut tenait-il tant à rendre hommage à Leblanc à travers ce 813 ?  Pourquoi Leblanc ? Pourquoi ce roman en particulier ? C'est ce qu'il n'a jamais explicité.
Rémi a montré aussi que dans trois cas, la citation de 813 intervient presque exactement aux huit-treizièmes du film ( et il a rapproché ceci de la date 8/13, le 13 août à l'anglaise, date de naissance d'Alfred Hitchcock, avec qui Truffaut aura des entretiens dont le premier commença le 13 août 1962).
La mariée était en noir (1967) est l'un de ces films, d'ailleurs le plus hitchcockien de tous selon la plupart des exégètes (il en a même confié la musique à Bernard Herrmann).

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Spectateur attentif de la série Lost depuis plusieurs semaines (pour ne pas dire plusieurs mois - je visionne à la vitesse d'une tortue), je ne peux qu'être intrigué par cette mention du vol 813, car la série tourne autour du crash du vol Oceanic 815 parti de Sydney à destination de Los Angeles.Mais je n'irai pas plus loin, 813 ce n'est pas 815, même s'il s'en faut de peu.

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* Le CNRTL donne comme définition : "Surfaces réservées aux arbres, à la verdure, dans l'urbanisme moderne. Les axes préférentiels (...) ont été tracés en fonction des larges espaces verts à maintenir (Belorgey, Gouvern. et admin. Fr.,1967, p. 420)." La linguiste Annie Mollard-Desfour, dans son admirable livre Le Vert (CNRS, 2012), est plus précise  et fait remonter l'expression à la Charte d'Athènes du Corbusier (1957) : "C'est l'état intérieur du logis qui constitue le taudis, mais la misère de celui-ci est prolongée au-dehors par l'étroitesse des rues sombres et le manque total de ces espaces verts, créateurs d'oxygène, qui seraient si propices aux ébats des enfants."

mardi 3 avril 2018

L'embouchure du temps

"Ma bonne vieille folie des noms me joue souvent des tours ; parfois elle me fait déraper (...); mais parfois aussi cette folie est propice et les noms agissent comme des clefs : alors les murs tombent, le labyrinthe devient une contrée qui éclaire, et je vois derrière les visages, derrière chaque parole, le filigrane d'une vérité qui passe.
A force d'y exercer mon esprit, ce filigrane, j'en discerne de mieux en mieux les contours : il ondule comme la ligne de crête d'une montagne, et forme un paysage de triangles qui, en s'ajoutant les uns aux autres, vous délivrent un message.
Ça m'était arrivé une nuit aux Petits Oignons, et depuis ça grandissait. En parlant à Pointel, je voyais apparaître distinctement un nouveau triangle :

ANGE DE REIMS                                                                                ELLIS ISLAND
                                                           CIMINO

Puis un deuxième, où venait s'accrocher une lumière mystique :

MELVILLE                                                                                           REZNIKOFF
                                                           CHEKHINA

A travers l'ajustement de ces deux triangles dans ma tête, s'écrivait une histoire qui coulait de source - et même, qui me lançait vers la source. Est-ce que je délirais ? Mon esprit tournait sur lui-même à l'intérieur des noms. C'est là que je suis heureux. C'est là qu'ont lieu ces expériences qui vous inondent l'esprit ; on dirait alors qu'on se baigne dans un lac : il n'y a pas d'univers plus étendu."

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pp. 168-169

Longue citation haenelienne, pardon, mais indispensable pour éclairer ce qui se joue ici aussi, dans cette géométrie mentale qui ordonne et relie les motifs. Ainsi mon propre paysage de triangles, tel qu'il apparaît dans les deux derniers articles pourrait ressembler, pour le thème du cobra, à ceci :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH

Tandis que le thème du suicide  se traduit par le triangle suivant :

LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    

Je m'aperçois en les écrivant que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets.

Avant de rendre le roman à la médiathèque, je voudrais tracer un dernier triangle, qui m'est apparu le 31 mars. Le premier sommet se situe dans L'embouchure du temps, le dernier ouvrage autobiographique de Cécile Reims, paru en septembre 2017 au Temps qu'il fait. Elle y évoque avec force et lucidité les dernières années au côté de Fred Deux, son compagnon (c'est ainsi qu'elle ne cesse de le désigner dans l'ouvrage) de plus de six décennies, et le temps d'après sa disparition. Le passage que je vais citer vient immédiatement après le rappel du feu créateur qui animait l'artiste Fred Deux, ce "religieux sans religion", qui dessinait, écrivait-il, "pour faire reculer la mort", qui devait "aller plus loin, toujours plus loin, ne pas laisser la main devenir servante de l'habitude". Mais ce jour-là, il n'a plus envie et Cécile lui propose d'écouter de la musique :
"Je me suis assise à ses côtés et, ensemble, nous avons écouté le violoncelle dispenser les notes que mon compagnon, dans un autrefois bien antérieur au naguère, faisait naître en pinçant les cordes de sa guitare.
Comment en était-il arrivé à désirer posséder cet instrument et à y parvenir, je ne me souviens pas, mais je garde le souvenir de nos sorties au parc Montsouris tout proche, où sortant de sana, je venais "prendre l'air". Là, avec un bâton, j'avais tracé dans le sable, une portée, avec une clef et des notes. Je n'en savais pas plus." (p. 54)

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Peu de temps après, dans le chapitre 31 du roman de Haenel, le narrateur embarque Arwa et David, deux migrants, dans sa voiture. Il propose même de les héberger dans son petit appartement (qu'il doit rendre dans trois jours) :
" - Vous êtes expulsé, vous aussi ?
Elle a ajouté qu'ils ne voulaient pas nous causer de problèmes : de toute façon, on leur avait donné une adresse pour les cas de force majeure, quelqu'un de confiance, un ami de la famille qui s'occuperait d'eux ; ils voulaient bien qu'on les amène là-bas, elle m'a passé un bout de papier avec écrit dessus : 21, rue du Père-Corentin.
Je voyais très bien : c'était dans le 14ème arrondissement, à côté du parc Montsouris, tout en bas, vers la porte d'Orléans ; on y serait dans une vingtaine de minutes." (p. 291)
Tiens, me dis-je alors, encore le parc Montsouris (la mention du parc par Cécile Reims m'était resté, je ne sais  pourquoi, dans mon souvenir, peut-être parce que c'est un des rares lieux parisiens cités dans le livre). D'autre part, je ne pouvais avoir oublié que c'est dans le 14ème que nous avions passé quelques jours début mars, dans un appartement Airbnb de la rue Raymond Losserand, et plusieurs fois j'avais franchi la porte d'Orléans pour aller à la rencontre de Gabriel en stage à Montrouge. En revanche, malgré sa proximité, je n'avais pas eu la curiosité d'aller me promener au parc Montsouris, il est vrai qu'aucun livre encore ne me l'avait désigné.
Dans ces cas-là on enregistre et on passe son chemin. Mais voilà que le 31 mars, une intuition me fait ouvrir le très beau livre de Guitemie Maldonado sur Nicolas de Staël. Plusieurs mois qu'il attend dans son coffret rouge le moment propice. Je décidai soudain ce samedi de Pâques que le temps était venu.
De magnifiques photos noir et blanc montrent le peintre dans son vaste atelier de la rue Gauguet.

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Nicolas de Staël (Denise Colomb, 1954)
Or il est précisé rue Gauguet, près du parc Montsouris.
Le triangle était dès lors constitué (d'autant plus que le titre de la photo, Vertige, n'est pas anodin, mais j'y reviendrai ultérieurement).

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Bien sûr, je consulte aussi la notice Wikipedia consacrée au parc, et j'y découvre avec plaisir que parmi les huit films cités comme ayant tourné des scènes à l'intérieur du parc il y a Dernier domicile connu de José Giovanni. J'aimerai bien revisionner la ou les scènes en question mais je ne dispose pas du film, peut-être est-ce celle qui correspond à cette photo :

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Du trois au quatre. Le 1er avril, je commence Homère est morte, le livre où Hélène Cixous relate les dernières années de sa mère, Eve, décédée en 2014 à cent-trois ans.
Or, page 23, je lis :
"L'Algérie, j'ai jamais regretté. C'était un beau pays. Ce n'était pas notre place là-bas. C'était une époque. Fallait partir à temps. Maintenant c'est l'époque Montsouris. Partir à temps, comment savoir ?"[C'est moi qui souligne] 
Voulant en savoir plus, je googlise "Montsouris + Cixous"et je tombe sur le site de la Maison Heinrich Heine, située dans le 14ème Boulevard Jourdan, où l'on peut parvenir par le bus 88 Montsouris-Tombe Issoire. Information y est faite d'un séminaire tenu par Hélène Cixous en février-mars 2017, dont le titre est Les irréparables (III). Du nom poison. La note d'intention se trouve être en parfaite résonance avec la vieille folie des noms décrite par Yannick Haenel :
"Qu'est-ce qu'il y a dans un nom ? Du poison ? Un secret ? Un avertissement ?
Tristan aurait-il jamais épousé Iseut, si elle ne s'était pas appelée Iseut, s'il ne s'était pas appelé Tristan ?
Comment répondre, ne pas répondre à l'appel de son nom ? À qui le nom est-il propre ? Répond-il ?
Comment s'appelait Achille parmi les femmes ? Comment s'appelait William Wilson ? Si l'épouvante et la douleur n'avaient pas été le nom d'Ajax, se serait-il tué à tuer ?
Chaque fois que la littérature recommence, la voilà qui se pose cette question. Sophocle, Poe, Shakespeare ou Joyce, qu'en dites-vous ? What's in a name ?
Et Genet ? S'il ne s'était pas appelé Balai ?"