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mercredi 9 avril 2025

Le Chemin du Dragon

"J'ai adoré Bourges et sa cathédrale, les jardins de l'archevêché, les vieilles rues médiévales, son atmosphère balzacienne. Un côté confidentiel et relégué, comme esseulé au milieu de la carte de France. Elle reste pour moi l'une des villes les plus attachantes de ce pays."

Jean-Paul Kauffmann, L'Accident, p. 265

Ces dernières semaines, les thèmes et les motifs s'entrelacent au point qu'il m'est difficile de présenter un tableau clair de la situation. Différentes pistes demandent à être explorées, au risque de la perte et de la confusion. Après l'épisode de l’œil de Pierre Chanteau et de la poussière de Pierre Soulages, je dois en quelque sorte rebrousser chemin et revenir sur ce thème des Rogations suscité par la lecture de L'Accident de Jean-Paul Kauffmann.

Les Rogations furent en effet au cœur d'un article ancien de Fragments de géographie sacrée, écrit par l'ami Robin Plackert. Il citait déjà Philippe Walter, qui les présentait comme une fête agraire où, par « des rites ambulatoires, il s'agit de protéger les récoltes en pleine croissance non seulement à un moment critique de l'année où les risques de gelée n'ont pas encore disparu mais également à une période où la sécheresse peut être dramatique. C'est la saison très redoutée de la lune rousse dont on souligne encore les méfaits dans certains terroirs. Le roux et la rouille* sont d'ailleurs l'aspect dominant de toute la période des Rogations ; ils sont au cœur de ce mythe saisonnier. On notera cependant les silences ou les faiblesses de l'explication liturgique sur certains détails de la fête ( les dragons processionnels ou la triade festive par exemple). » (Mythologie chrétienne, Imago, 2005, p.136)

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Il signale ensuite que cette fameuse fête n'a pas échappé au regard acéré de celui qui mit en lumière la géographie sidérale des pays d'Oc, à savoir Guy-René Doumayrou, qui mentionne lui aussi les Dragons des Rogations survivant encore en plusieurs cités du Languedoc. Il montre l'existence d'un Axe des Rogations, qu'il rapproche de la visée du premier mai :

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« On a été tenté de l'appeler « axe du premier mai », parce qu'il vise le lever héliaque aux alentours de cette date. Toutefois, comme on le trouve souvent balisé en ligne droite sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres, on ne peut l'associer à une position trop précise du soleil dans sa divagation saisonnière. On peut en revanche, sans craindre d'errer, le mettre en rapport direct avec le temps des Rogations puisque, tout aussi bien, l'ethnologie a déjà revalorisé ce vocable d'origine chrétienne pour désigner le groupe fabuleux, beaucoup plus archaïque, des dragons processionnels que l'on sortait pour célébrer ce « rite » destiné à faire descendre les dons du ciel sur la terre. Axe des Rogations donc, cet orient, dont le trait part du soleil levant au début mai pour s'éteindre avec le soleil couchant du début novembre, sera plus justement encore appelé le Chemin du Dragon. » (Évocations de l'Esprit des Lieux, p. 110)
Un peu plus loin, Doumayrou affirme que « le pays de Mélusine, serpente médiévale, ne pouvait manquer d'avoir le sien, le traversant de Poitiers à La Rochelle en passant par Niort, selon un azimut qui est, cette fois, effectivement celui du premier mai. Mais il est issu de Vézelay où rayonna, quelque temps, un des centres les plus importants de la Chrétienté, en l'honneur de Marie-Madeleine. La pleureuse aux longs cheveux n'était pas un dragon, sans doute, mais c'était une « moins que rien », déchue comme Lucifer, pourtant si fort illuminée par l'amour de l'homme divin qu'elle s'éleva à une dignité qui l'égalait presque à la vierge mère. [...] L'axe Vézelay - La Rochelle, qui frôle Bourges, dont la cathédrale est dédiée à saint Etienne le lapidé, l'homme dissous par la pierre brute, et traverse les marécages de la Brenne, gouffre ombilical des Gaules, pour aboutir à ce port dont le nom, La Roche-Hélios, la Pierre-Soleil, annonce la métamorphose, au bout du pays qu'illustrèrent les miracles de la Mère Lucine, est le chemin d'étoiles de la Femme Perdue, dragon humanisé."(id. p. 112, c'est moi qui souligne)

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L'axe  des Rogations est indiqué sur cette carte, filant vers Prague.
 

La mention de Bourges m'intéresse au plus haut point. Outre que la ville a été traitée de nombreuses fois sur ce site, elle est devenue encore plus importante pour moi depuis la rencontre avec E. Cela est la première raison, mais il se trouve également que Bourges occupe tout un chapitre de L'Accident, où JPK évoque son cousin Georges Rousseau, curé de son état, qui convainquit ses parents de lui faire poursuivre ses études dans un pensionnat. C'est le même homme qui lui dénicha "ce qui pouvait ressembler à un job d'été, sauf que je n'étais pas payé. Je fus envoyé à Bourges où se trouvait une antenne de Pax Christi, une association œuvrant pour la réconciliation franco-allemande. Encore la filière catho !" (p. 263) Or, c'est très précisément à la cathédrale Saint-Étienne - celle-là même dont parle Doumayrou -,  que le jeune Kauffmann officiait comme guide dans la journée. Il accueillait les visiteurs à la grange aux dîmes, située en face du portail Nord, où une exposition était consacrée au Miserere de Georges Rouault. A l'époque, il ignorait tout du peintre, mais à présent il affirme connaître par coeur les cinquante-huit planches de la série : "Elles m'ont accompagné tout au long de ma vie. Le souvenir de l'une de ces eaux-fortes dénommée Demain sera beau, disait le naufragé ne m'a pas quitté pendant mes trois années libanaises.. J'en répétais le titre chaque jour - il y avait aussi l'estampe intitulée Le dur métier de vivre -, j'apprenais que l'espoir est une illusion. Il permet de gargner du temps mais ne résout rien. Je ne savais pas que l'univers tragique de Rouault allait s'accorder au mien car ce séjour à Bourges fut placé avant tout sous le signe de la joie."(p. 264)

 

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Georges Rouault, Demain sera beau, disait le naufragé, Eau-forte et aquatinte sur papier vélin d'Arches  

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Georges Rouault, Le dur métier de vivre, Eau-forte et aquatinte sur papier vélin d'Arches  

Je reviendrai un autre jour sur Bourges et JPK, je voudrais juste terminer en évoquant une autre découverte pendant notre petit séjour à Rodez. Après le musée Soulages et le musée Fenaille avec ses statues-menhirs, nous avions visité le petit musée Denys Puech, et j'avais eu la surprise de tomber sur un autre tableau représentant les Rogations. Jusque-là je n'avais guère trouvé sur le net que le tableau de Jules Breton, or voici que s'offrait à moi La procession des Rogations (La bénédiction des troupeaux) par le peintre aveyronnais Théodore Richard (1848).

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                           La procession des Rogations (La bénédiction des troupeaux) Détail


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* Le roux et la rouille sont abordés dans l'article Robert le diable ou le Teigneux.

mardi 25 mars 2025

Robert le Diable ou le Teigneux

"Aux Kerguelen se trouvaient rassemblés l'harmonie de cette campagne parcourue dans les premiers instants du jour et l'univers mythologique inventé par Poussin. Je rends grâce à ces Rogations qui ont habité tant de mes rêves. Ne relevaient-ils pas d'un mécanisme de survie ? Une sorte de restauration ou de compensation effaçant la menace du jour."

Jean-Paul Kauffmann, L'Accident, Equateurs, 2025, p. 199. 

A ce moment du récit, Jean-Paul Kauffmann raconte comment il a survécu pendant ses trois années de détention au Liban, comment la hantise de la mort qui le harcelait pendant la journée s'effaçait pendant la nuit, laissant la place aux rêves, à ces rêves "qui se déroulaient dans cette région lointaine et radieuse de l'enfance". Aucun cauchemar en ces nuits d'otage. Qui ne gardaient que les souvenirs qu'il dit enchantés. Nuits qui n'avaient semble-t-il qu'un objectif : "réunir ce qui se désagrégeait."

Alors il me faut revenir sur ces Rogations, ces processions de plein champ, menées de grand matin, et retourner voir ce qu'en dit Philippe Walter, professeur de littérature française du Moyen Age à Grenoble-III. Le mot Rogations - qu'on peut rapprocher du latin rogare, demander (et JPK rappelle justement les Ora pro nobis et les Te rogamus audi nos ("Nous Te supplions, entends-nous") qu'il devait répéter à la suite de l'abbé Brionne)-, pourrait bien être aussi, selon lui, "une approximation sonore destinée à effacer dans les mémoires un nom probablement indo-européen de la même famille que Robigo et Robert. Le mythe fossilisé (et christianisé) pouvait alors en toute impunité se transposer dans la fête chrétienne des Rogations et dans certains récits médiévaux comme le roman de Robert le diable." (Mythologie chrétienne, Imago, 2005, p. 137)

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 Robert le Diable, Paris, BnF ms fr. 25 516, xiiiexive.
 

Un premier récit anonyme du xiie siècle relate l’histoire légendaire d’un certain Robert le Diable, fils d'Aubert, duc de Normandie. Walter le décrit comme un nouvel Attila qui incendie tout sur son passage, particulièrement les abbayes, torture pèlerins et marchands, trucide moines et religieuses, viole les femmes et veut même décapiter les chevaliers vaincus en tournoi. Cette barbarie s'explique par les circonstances de sa naissance : sa mère, la duchesse Yde, stérile, lasse de prier Dieu pour la venue d’un enfant, se tourne vers le diable qui exauce ses prières. Ainsi fut conçu Robert le Diable, dont la rédemption adviendra par sa conversion religieuse. 

Philippe Walter rapproche ce récit d'un très ancien texte mythologique hindou, l'Aitareya Brâhmana, qui racontait déjà l'histoire du roi Hariçcandra qui n'avait pas de fils (bien qu'il disposa de cent femmes) et qui fut aidé par le dieu Varuna, le roi des eaux, en échange du sacrifice de ce fils à venir. Le roi accepta et vint au monde Rohita, "le rouge". De même, le Robert médiéval est "un personnage rouge (ou roux) primitivement attaché à la "rouille" des Rogations." La rouille est une maladie cryptogamique qui affecte les céréales. Dans la mythologie romaine, Robigus (associé à sa sœur Robigo) était le dieu des cultures céréalières et de la gelée. Possédant le redoutable pouvoir de provoquer la rouille, on les fêtait le 25 avril lors des Robigalia au cours desquelles on procédait au sacrifice d'un chien roux. Le flamine de Quirinus, qui était chargé du rituel, "invitait la rouille (Robigo) à frapper plutôt les armes que les blés. Il souhaitait que la menace céleste s'en prenne plutôt à ce qui est nuisible aux hommes (le fer des armes) qu'à ce qui leur est indispensable pour vivre (les récoltes)."

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La bénédiction des blés en Artois, Jules Breton, 1857, Musée d'Orsay
 

Philippe Walter rattache Robert le diable au mythe de l'homme aux cheveux roux qui parcourt tout l'imaginaire occidental : "Le conte folklorique du Petit Jardinier aux cheveux d'or l'a perpétué dans la tradition populaire. Il confirme le caractère féérique de cet être hors du commun qui possède une nette ascendance de héros mythique."

Ce conte (nommé aussi le Teigneux dans certaines versions) commence ainsi (l'incipit est particulièrement parlant compte tenu de ce que nous venons d'apprendre sur la rouille) :

Il était une fois un homme sauvage à la peau brun-rouge comme du fer rouillé. On l’avait trouvé, allongé, au fond d’un marais. Le roi l’avait fait mettre en cage, devant son château. La clé de la cage, c’est la reine qui la gardait.

Tous les jours le petit prince vient jouer autour de la cage avec sa balle d’or.
Un matin, la balle tombe dans la cage. L’homme sauvage refuse de la rendre à moins que l’enfant ne lui ouvre la porte.
« La clé est cachée sous l’oreiller de ta maman ! »
Le petit prince veut sa balle ! Il vole la clé et ouvre la cage. Mais quand il voit fuir l’homme sauvage, il prend peur et crie : « Ne m’abandonne pas ! »
Alors l’homme revient sur ses pas, et prend l’enfant sur ses épaules. [...]

Je finirai par une citation de l'anthropologue Charles Stépanoff, à savoir le paragraphe terminal de la section consacrée aux cosmologies paysannes, paragraphe où l'on retrouve entre autres les Rogations :

"Dans toutes ces conceptions, qui forment ce que l'on peut appeler la cosmologie paysanne, nous voyons que l'activité humaine n'est pas à l'origine de l'existence des espèces domestiques, pas plus que de leur fécondité et de leur régénération périodique. La vie et les productions humaines ne se suffisent pas à elles-mêmes, elles ont besoin d'apports extérieurs qui viennent à la fois du ciel et de la terre. Le domestique a besoin du sauvage, le champ a besoin de la forêt et de la lande, le terrestre a besoin du céleste, l'humain a besoin d'un au-delà de l'humain. La fécondité des animaux et des plantes domestiques, dont dépend la vie paysanne, est le résultat non seulement du travail agricole, mais aussi de l'influence de la Lune, des sources miraculeuses, de la rosée de la Saint-Jean, de la bûche de Noël, des rameaux, des rogations, des prières, etc. L'humain n'est jamais dans un face-à-face souverain avec les animaux et les plantes : entre eux s'interposent une dynamique créatrice céleste et des forces vitales terrestres qui les insèrent dans le réseau d'une communauté morale multi-espèces." (p. 283, c'est moi qui souligne)

 

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Légende de Robert le Diable, le meurtre du professeur et l’adoubement de Robert                            Maître de l’Apocalypse de Jean de Berry, Grande Chronique de Normandie, Paris, BnF ms fr. 5 388, fol. 10r, premier quart du xve siècle, Paris.


mardi 11 mars 2025

L' Accident

6 mars 2025. Je vois à Arcanes le dernier récit de Jean-Paul Kauffmann, L'Accident. Je l'achète et le commence aussitôt revenu à la maison, délaissant donc d'autres lectures en cours. C'est que j'entretiens avec Jean-Paul Kauffmann un rapport particulier. Avec ses livres, dois-je préciser, car je n'ai jamais rencontré l'homme. Oui, ses livres qui, toujours, ont suscité des résonances, éveillé des échos, et c'est encore le cas avec ce dernier ouvrage où l'écrivain enquête cette fois sur son enfance, et où il dévoile plus qu'auparavant l'horreur de ce qu'il vécut en tant qu'otage à Beyrouth trois longues années, entre 1985 et 1988.

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Quel lien entre cette enfance dans le village breton au nom si singulier de Corps-Nuds et l'enlèvement au Liban ? C'est ce que raconte le livre, dont le cœur est cet accident survenu le 2 janvier 1949, où dix-huit jeunes hommes de la commune, revenant d'un match de football dans un camion Dodge conduit trop vite par le fils du maire, trouvent la mort à cause d'un virage raté et de la chute dans un étang. Une tragédie dont le village d'une certaine manière ne se relèvera jamais.

Pourtant, par une sorte de paradoxe, ce drame n'a pas enseveli l'enfance de JPK dans la noirceur. Cette enfance, il en parle comme d'un temps virgilien ; il écrit que les ennuis ont commencé pour lui après ses 11 ans (où il entre dans un pensionnat). L'état de bonheur, cette trêve, cette "sorte de relâche avant le déclenchement des hostilités de l'existence", ce répit "correspond au monde virgilien que j'ai connu à la faveur d'une fête, les Rogations, au milieu de la nature, ce réservoir inépuisable de symboles et de signes." (p. 190)

Ce passage m'a saisi : il renouait avec l'un des fils suivis ces derniers temps, que j'ai commencé à explorer dans l'article Saint Blaise, au-delà de l'humain, et que je n'avais pas encore développé plus avant. 

Il faut  rappeler ce que sont les Rogations, à savoir une cérémonie printanière de bénédiction des champs qui avait traditionnellement lieu au cours des trois jours précédant l'Ascension. L'imparfait est de rigueur car les Rogations, sans être aucunement abolis par l’Église, sont pratiquement passées d'usage. Dans les années 50, elles subsistaient donc en Bretagne et l'enfant de coeur JPK, surplis blanc à manches courtes et col carré sur soutanelle rouge, suivait de près le curé Brionne, en habit violet (JPK aime à se comparer au petit enfant de chœur rêveur de l'immense tableau Un enterrement à Ornans de Gustave Courbet, qu'il revient voir régulièrement au Musée d'Orsay).

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Un enterrement à Ornans, Gustave Courbet, 1849-1850 (détail)
 

"Cette circumambulation, écrit JPK, à travers les champs  encore en chaume où les alouettes couraient à ras le sol pour s'envoler me paraît aujourd'hui un fait incroyable par sa beauté et son évidence païenne. Il me semble que ce dernier aspect n'échappait pas à l'ancien professeur de philosophie, pétri de culture latine." Le curé Brionne ne devait sans doute pas ignorer que les Rogations étaient ni plus ni moins que la reprise d'une fête antique (les Robigalia), à la gloire de la déesse Cérès, lui demandant protection contre les calamités. Rogations instituées en 470 par l'évêque de Vienne, saint Mamert (l'un des saints de glace), et étendues à toute la Gaule par le concile d'Orléans en 511.

"Plus tard, poursuit JPK, au cours d'un long séjour à Rome, siège de la papauté et capitale de l'Empire romain, j'ai compris combien le christianisme avait assumé sans complexe cette part qui dans le paganisme répondait aux aspirations profondes du peuple. L’Église a dû ajuster nombre de coutumes gréco-romaines qu'elle n'a pu extirper. L'habillage chrétien cache un cœur polythéiste toujours tenace." Rome, le curé Brionne y avait suivi en 1929 les cours de théologie du Séminaire français, et c'est la ville de naissance du frère François Cassingena-Trévedy. Docteur en théologie de l'Institut catholique de Paris, il n'en prise pas moins les Rogations, qu'il évoque dans Paysan de Dieu, en parlant de ces "Rogations improvisées à Recoules, depuis l'église jusqu'à la croix communale située sur une saillie rocheuse du plateau et environnée par les vieux frênes que plantèrent jadis les conscrits de la guerre de 1914-1918 avant de partir au front. [...] J'ai ressuscité avec Géraud l'usage tombé depuis longtemps en désuétude et j'ai composé une prière toute neuve pour clore les litanies." (p. 66)

Litanies mineures était le terme employé en 470 par saint Mamert pour désigner la cérémonie (Philippe Walter, dans Mythologie chrétienne (Imago, 2005), rappelle que la litanie désigne une procession qui a un caractère d'expiation et de pénitence). Jacques de Voragine, dans sa Légende dorée, rappelle l'origine de la fête : 

Il y avait alors à Vienne de fréquents tremblements de terre, qui renversaient les maisons et bon nombre d’églises ; on entendait, la nuit, des bruits effrayants ; et, le jour de Pâques un feu tomba du ciel, qui consuma le palais du roi. Et, de même qu’autrefois Dieu avait permis aux démons d’entrer dans le corps d’un troupeau de porcs, les loups et autres bêtes féroces entraient librement dans les maisons, dévorant enfants et vieillards, hommes et femmes. Devant une telle réunion de calamités, l’évêque susdit ordonna un jeûne de trois jours, institua les litanies et obtint de cette façon la cessation du mal dont souffrait la ville. Plus tard l’Église décréta que cette Litanie serait observée par tous les fidèles.
La fête des Rogations est donc instituée pour restaurer un ordre naturel menacé. Jacques de Voragine encore :

Enfin cette fête s’appelle, aussi Procession parce que l’Église fait, ces jours-là, une grande procession où l’on porte des croix, où l’on sonne toutes les cloches, et où l’on invoque, en particulier, le patronage de tous les saints. On porte les croix et on sonne les cloches, pour effrayer les démons, ou bien encore on porte les croix pour effrayer les démons, et on sonne les cloches pour rappeler aux fidèles leur devoir de prier, en présence du danger de la tentation. Dans certaines églises, surtout dans les églises françaises, on a aussi l’habitude de porter en procession un dragon avec une longue queue gonflée de paille, et que l’on dégonfle devant la croix, le troisième jour : ce qui signifie que, avant la Loi et sous la Loi, le diable a régné en ce monde, mais que le Christ, par la grâce de sa Passion, l’a chassé de son royaume. Et l’on a également coutume de chanter, à ces processions, le cantique des anges : Sancte Deus, sancte fortis, sancte et immortalis, miserere nobis. (C'est moi qui souligne)
Cette mention des dragons est intrigante (voilà un aspect des Rogations que le frère François ne songe pas à restaurer). En cherchant à en savoir plus long, je suis tombé sur un intéressant compte rendu d'un séminaire sur les Processions et Rogations, organisé par l'IRHT (Institut de Recherche et d'Histoire des textes) le 8 décembre 2017. 

"Lors de ces processions, rapporte la chercheuse Nicole Bériou, sont portés trois objets sacrés : les bannières, les croix, les trompettes pour faire de la musique. Ces objets symbolisent la patience ou l’élévation du cœur, la pénitence, le jugement dernier ou Jéricho. Ils donnent une vision large de l’histoire du salut. Un quatrième objet est porté, à savoir un dragon de grande taille qui se trouve, les deux premiers jours des Rogations, avant les bannières (ce qui signifie que les pécheurs appartiennent à la procession du Diable) et qui est à la fin de la procession, le troisième jour (ce qui signifie que les hommes se sont enfin convertis). En fait, cela veut dire que beaucoup de chrétiens appartiennent à la procession du Diable et bien peu à la procession de Dieu. Ce rituel existe depuis au moins le XIIe siècle, comme le montre Pierre Lombard dans le commentaire des psaumes qui parle du dragon qui passe de la première à la dernière place lors de la procession des Rogations. [...] Au début du XVIIIe siècle, on utilise encore des dragons de processions. Le dragon représente les forces qui menacent la civilisation. Cf. saint Marcel a vaincu un dragon à Paris. Les reliques de Marcel ont été transférées dans la cathédrale au plus tard au XIIe siècle. Le dragon processionnel est à la fois le dragon de saint Marcel qui a civilisé le monde sauvage et le Diable : il y a une interpénétration de plusieurs modèles (cf. Jacques Le Goff sur la culture folklorique)." (C'est moi qui souligne)

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Combat de Saint Georges et du Dragon à Mons (Belgique), gravure
 

Oublions un instant le dragon, ce qui me frappe surtout c'est de lire une même ferveur chez JPK et FCT au souvenir de cette cérémonie, souvenir d'enfance chez l'un et reviviscence récente chez l'autre :

FCT : "Il y a beau temps que les hommes ont oublié les Rogations, mais le vert, le vert abyssal, le vert universel à lui seul les appelle et les justifie. Le vert tout seul chante, le vert chante de mémoire : Te rogamus, audi nos*... A travers les noms tutélaires des saints que le vent emporte, quelque chose revit ce matin, qui rend le vert encore plus vrai. (p. 66) 

JPK : "Tous, nous communiions dans cette grande force dynamique du printemps, une ivresse qui m'apparaît soixante-dix ans plus tard comme dionysiaque. Le sentiment de la nature, nous le partagions tous certainement même si la notion nous semblait abstraite. Plus que le sentiment, c'est le corps de la nature que je percevais personnellement, l'appréhension physique du paysage, en fusion avec le monde, comme si l'air, les arbres, les plantes formaient un prolongement de mon être." (p. 194) 

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* "Nous t'en prions, Seigneur, écoute-nous."

 

mardi 20 décembre 2022

Cristal noir #14 : Le doigt mire de saint Nicolas

Je repense à Tavant. Ses fresques, énigme sur énigme. Et je me pose une question. Une question simple. Pourquoi Saint Nicolas ? L'opuscule du patrimoine n'en dit que quelques mots, en affirmant que la dédicace de l'église paroissiale doit être mise en relation avec le développement en Occident du culte de saint Nicolas dès la fin du XIème siècle, après le transfert de ses reliques à Bari, en Italie, par les Normands en 1087. Voilà, c'est tout. Il reste que saint Nicolas reste assez rare en Touraine, où peu de communes portent son nom (je ne suis pas certain de l'exhaustivité de mon relevé, mais je n'ai épinglé que Saint-Nicolas de Bourgueil et Saint-Nicolas des Mottets). Ce n'est pas la même chose en Lorraine où le saint est omniprésent, grâce à Aubert de Varangéville qui, de retour de croisade, rapporte de Bari une phalange du doigt de saint Nicolas. Une relique qui attira les pèlerins à la basilique qu'on construisit à Saint-Nicolas-de-Port, près de Nancy. 

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Saint Nicolas et les trois officiers. Peinture de 1485, église Sainte-Marie de MühlhausenAllemagne.

Philippe Walter, dans son excellent Mythologie chrétienne, Fêtes, rites et mythes du Moyen Age (Imago, 2005), nous donne la raison de ce doigt miraculeux : Nicolas était évêque de Myre, en Asie Mineure*, or mire, en ancien français, signifie aussi "médecin". Mieux, le Dictionnaire de l'ancien français de Tobler-Lommatzsch nous apprend que  que l'annulaire porte le nom de doit mire. "La désignation est ancienne, précise Philippe Walter, puisque l'auteur latin Macrobe parle lui aussi de digitus médicinalis. Comme la relique guérisseuse de l'évêque de Myre était un doigt du saint, on peut supposer qu'il s'agissait bien de ce doigt mire." (p. 75)

Encore plus intéressant : saint Nicolas aurait partie liée avec le monde souterrain : "Le nickel est découvert  en 1751 et on donne au minerai l'abréviation de Nicolaus qui est également le nom d'un lutin espiègle. En mythologie, les lutins (comme les nains) sont liés au monde souterrain et à ses richesses minérales (Kupfernickel désigne en allemand le "lutin du cuivre" avant de désigne le métal lui-même)."

Faut-il s'étonner alors qu'on édifie une crypte sous ce choeur d'église de Tavant ? La dédier à saint Nicolas, c'est d'abord l'inscrire dans la thématique qui lui est propre. Alors on rehausse le choeur, qui prolongeait auparavant la nef sans interruption, et l'on creuse dessous, en tenant compte des maçonneries existantes. Et comme le saint vient d'Asie Mineure, on fait venir un peintre familier de la symbolique byzantine.

Il se trouve que Saint-Nicolas-de-Port est aussi un important site d'extraction du sel depuis le Moyen Age. Le sel, autre richesse du sous-sol : "Comme pour rappeler ce lien séculaire de Nicolas et du sel, l'église de Varangéville est encore dédiée à saint Gorgon, un martyr qui eut les intestins salés par ses bourreaux." Et Philippe Walter ne manque pas de souligner que ce Gorgon "évoque irrésistiblement le Gargantua rabelaisien dont le lien avec le sel est bien rappelé dans le roman."(p. 76)**

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Saint Nicolas représenté avec les 3 enfants et le saloir où ils étaient conservés, collection musées départementaux de la Haute-Saône.

Tavant se situant au plein coeur du pays de Rabelais, où Gargantua n'a cessé d'imprimer sa trace, nous voici donc en présence d'une réplique du doublet lorrain Nicolas-Gorgon.

Et ce doublet n'est-il pas lui-même une autre forme du couple célèbre saint Nicolas/Père Fouettard ? En Lorraine, et dans les pays germaniques et anglo-saxons, saint Nicolas (ou Santa Claus, qui en est une dérivation***) n'a pas encore été tout à fait détrôné par le Père Noël, qui en est le moderne avatar. Saint Nicolas distribue les cadeaux aux enfants sages, le Père Fouettard se chargeant, lui, des chenapans. "Ce Père Fouettard, écrit Philippe Walter, est un croquemitaine, véritable Homme sauvage et fantôme hirsute à la barbe rousse. Dans le folklore contemporain, il est le témoin fossilisé de l'ancêtre païen du saint. [...] C'est l'ogre-fée, un maître d'abondance et de richesse (un dieu plutonien des morts) mais dépossédé de ses traits positifs au profit du saint évêque qui le domine. Saint Nicolas le traîne derrière lui, comme d'autres saints le monstre ou la tarasque qu'ils ont apprivoisés." (p. 77-78)

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Parfois, Santa Claus se passe du Père Fouettard...  Contes de Saint-Nicolas pour la jeunesse, Pays-Bas, 1849

Jacques Warminski n'était-il pas en somme l'ogre-fée de notre temps ? Creusant dans le tuffeau les intestins montant jusqu'à l'horizon d'une hélice au dessin proche de la crosse de l'évêque, sacrifiant aux rites bachiques avec le revigorant Rosé d'Anjou, tel le dieu sibérien Mikoula, dieu des récoltes et de la bière ?****

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Plaque invoquant saint Nicolas fixée sur la croix érigée par les mariniers de Saint-Père-sur-Loire, avant le passage sur le pont menant sur l'autre rive, à Sully-sur-Loire (Markus3 (Marc ROUSSEL) — Travail personnel

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* Très récemment, en octobre, des archéologues auraient retrouvé la tombe exacte de saint Nicolas de Myre dans une église byzantine d'Antalya, en Turquie.

** Par exemple : "Grandgousier estoit bon raillard en son temps, ayant à boire net autant que homme qui pour lors fut au monde, et mangeait voluntiers salé."(Gargantua, III, p. 174, édition Quarto/ Gallimard)

*** Claus pour Nicolaus.

**** Le verbe russe nicolitsja  signifie "s"enivrer".

mardi 13 juin 2017

# 140/313 - Le graal du Roi Pêcheur

"Regardez-nous, y'en a pas deux qu'ont le même âge, pas deux qui viennent du même endroit... des seigneurs, des chevaliers errants, des riches, des pauvres... Mais, à la table ronde, pour la première fois de toute l'histoire du peuple breton, nous cherchons la même chose : le Graal. C'est le Graal qui fait de nous des chevaliers, des hommes civilisés, qui nous différencie des tribus barbares. Le Graal, c'est notre union. Le Graal, c'est notre grandeur."

Alexandre Astier, "La vraie nature du Graal", Kaamelott, livre 1, 2005.*

Cette survenue du mythe du Graal dans cette enquête au long cours et ô combien erratique m'a conduit à relire une étude de Philippe Walter précisément intitulée Perceval, le pêcheur et le Graal, parue chez Imago en 2004, mais que je n'avais découvert qu'à la faveur d'un bouquiniste parisien en février 2012. Philippe Walter est professeur de littérature française du Moyen Age, et il a dirigé l'édition des Romans en prose du Graal et participé à l'édition des Œuvres complètes de Chrétien de Troyes dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard). Autrement dit ce n'est pas l'un de ces pseudo-spécialistes qui font du Graal, comme le dit Walter lui-même, "l'objet de toutes les déraisons".

C'est bien chez Chrétien de Troyes que le graal apparaît pour la première fois dans la littérature, lors de la visite de Perceval au château du Roi Pêcheur. Roi qui est en réalité un roi infirme (méhaigné), ce qui ne l'empêche pas d'offrir à son hôte une épée aux vertus exceptionnelles et un somptueux festin, pendant lequel surgit soudain un étrange cortège, avec un jeune homme tout d'abord, porteur d'une lance blanche d'où s'écoule une goutte de sang, puis un "graal tenu à deux mains par une demoiselle", paré d'or pur et de pierres précieuses et répandant une clarté éclipsant la lumière des chandelles. Sur ces apparitions, Perceval n'ose poser de questions et remet au lendemain la demande d'explications. Hélas, au matin, tout le monde a disparu. Château désert et portes closes.

"Alors, Perceval s'en va, déçu et frustré. [...] il tombe par hasard sur une jeune fille qui se trouve être sa cousine. Elle le blâme de ne pas avoir posé de questions au sujet du graal car il aurait ainsi rendu la santé au roi infirme. Elle lui révèle aussi qu'il a commis un grave péché. S'il n'a pas posé de questions (comme il aurait dû le faire) devant le graal, c'est à cause de ce péché qu'il ignore. En quittant trop brusquement le domicile familial, Perceval a été responsable de la mort de sa mère. Ainsi se développe dans l’œuvre toute une thématique chrétienne de la faute et du péché qui vient relayer l'ambiguïté autour du nom du Roi Pêcheur. En ancien français, le mot Peschierre ou Pescheor peut s'entendre aussi bien avec le sens de "pêcheur" (en relation avec la pêche) ou "pécheur" (en lien avec le péché). Le sens premier du récit originel a certainement été celui de pêcheur, comme l'enquête mythologique l'établira plus loin. Toutefois, l'idée chrétienne du pécheur s'est ajoutée au personnage à la faveur de tout un contexte de christianisation inhérent à l'écriture de Chrétien. Le langage poétique lui-même, les jeux d'homonymie et de polysémie qui en résultent ont contribué à greffer sur un récit d'origine païenne des nuances chrétiennes." (Ph. Walter, pp. 17-18)
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Le Graal au festin du Roi Pêcheur

Le mot graal n'est pas pour autant une création de Chrétien : pour le moine cistercien Hélinand de Froidmont (né vers 1160-1170, mort après 1229), un graal est un grand plat de service aussi précieux par son contenu que par sa composition. L'étymologie du mot reste obscure, cependant le recours aux dialectes s'accorde globalement avec le sens donné dans le roman. Parmi les exemples nombreux donnés par Philippe Walter, on relèvera "assiette" (greau), "vase arrondi creusé dans un petit bloc de bois et qui sert à enfermer la pâte avant la cuisson du pain " (grô), et surtout "tasse à vin " (grolle) et "vase cylindrique, hanap qui circule parmi les invités" (grolla), qui nous rappellent directement le Pey de Grolle de Touraine et La Grolle marchoise.

Par ailleurs, le mot graal n'existe pas dans la Bible, ni dans aucun texte en latin : "Il surgit dans la langue française au XIIe siècle essentiellement dans les textes littéraires."On le trouve par exemple au vers 618 de la version en décasyllabes du Roman d'Alexandre (daté de 1170 environ et donc antérieur au Conte du Graal de Chrétien, écrit vers 1180). Un pèlerin remercie son hôte de l'avoir laissé manger dans son plat :

Ersoir mangai o toi ton graal.

Philippe Walter donne d'autres exemples encore qui montre que le mot était d'usage banal dans la langue du peuple. "Même Chrétien de Troyes, précise-t-il, emploie à son propos l'article indéfini lorsque le mot se trouve pour la première fois dans son récit :

Un graal antre ses deus mains
Une dameisele tenoit. (v. 3158-3159)

"Une demoiselle tenait un graal entre ses deux mains" : non pas le saint Graal, ni même le Graal, celui que tout le monde connaît déjà et dont tout le monde parle, mais un graal quelconque parmi d'autres. Un graal, c'est n'importe quel plat où l'on peut manger, parfois à plusieurs, une nourriture de choix."

Comment alors expliquer, ajoute-t-il, que cet objet somme toute banal ait pris une telle importance dans la littérature médiévale ?"


_________________
* Cité en exergue de l'introduction de l'excellente étude du jeune médiéviste William Blanc, Le Roi Arthur, un mythe contemporain, Libertalia, 2016, sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir les jours à venir.

samedi 22 avril 2017

# 96/313 - L'être-loup de Lupin

"L'humain est sur certains points plus près du prédateur lupin que du chimpanzé, qui est notre plus proche parent génétique ; car les comportements sont aussi contraints par les conditions écologiques d'existence, et créent des parallélismes locaux de forme de vie, comme deux trajectoires d'un "attracteur étrange" dans un espace de phase vont être parallèles et très proches sur une certaine distance, puis diverger soudain dans leurs courbes singulières."

Baptiste Morizot, Les diplomates, Wildproject, 2016, p. 59.

L'essai de Baptiste Morizot part d'un problème qu'il n'hésite pas à qualifier de géopolitique : le retour spontané du loup en France. Des deux loups italiens entrés en 1992, nous serions passés à plus de 300 loups en 2015. Les attaques récurrentes de troupeaux constituent le nœud du problème, montrant selon lui la mise en échec des deux modèles traditionnels de gestion écologique du sauvage. Celui de la régulation par la chasse, qui peut aller jusqu'à l'extermination des "nuisibles", modèle "caduque juridiquement, moralement et pratiquement." Et celui de la sanctuarisation du sauvage, "défendu par une partie des associations de protection de la nature, et qui consiste d'abord à instituer des réserves naturelles "(...) : vision inopérante car le loup ne demeure pas dans les réserves et les parcs naturels, "gouverné qu'il est biologiquement par une loi de dispersion qui assure sa pérennité évolutive en limitant les chances d'extinction, et qui consiste en une diffusion centrifuge, par une colonisation extensive de nouveaux territoires, explorés et conquis par de jeunes loups dits "dispersants"." C'est pour répondre à ce double échec que Baptiste Morizot propose un changement de tactique vitale et de carte mentale, et le recours à de nouvelles formes de "diplomatie". 

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Mon propos d'aujourd'hui n'est pas d'entrer plus avant dans les théories de ce livre passionnant sur lequel je reviendrai certainement. Non, je veux juste faire part d'une idée qui s'est précipitée à sa lecture, et qui concerne encore une fois le territoire précis qui nous occupe.

***
D'où vient ce nom, Arsène Lupin?
J.D.
Maurice Leblanc a sans doute été influencé, inconsciemment, par un conseiller municipal de Paris qui s'appelait Arsène Lopin. La légende veut même que le premier nom du gentleman cambrioleur ait été Arsène Lopin et que, après protestation de l'intéressé, il se soit transformé en Lupin. Mais il faut insister sur ce fait: Leblanc ne s'attendait pas du tout au succès de Lupin; lorsqu'il écrit sa première aventure, il ignore qu'il en écrira d'autres. C'était une commande, rien de plus. (Entretien avec Jacques Derouard, biographe de Maurice Leblanc, Express du 01/09/2004)
Qu'un conseiller municipal s'appelait Arsène Lopin, c'est un fait, mais pourquoi Leblanc se serait-il emparé de ce nom-là plutôt que d'un autre ? Personne, à ma connaissance, ne répond vraiment à la question. Personne, surtout, ne fait la relation avec l'adjectif lupin, qui désigne bien ce qui est propre au loup (du latin lupinus, dérivé de lupus, loup). Comme s'il était impensable de comparer le gentleman cambrioleur à un animal. Pourtant, il suffit de faire le pas pour en constater l'évidence. Morizot décrit le loup comme "animal cryptique, invisible, disperseur, incroyablement mobile, et infatigable colonisateur de nouveaux territoires par surcroît."(p.89) N'est-ce pas là une merveilleuse définition pour le personnage d'Arsène Lupin ?

Prenons exemple dans L'Aiguille creuse. Page 56, Isidore Beautrelet s'interroge avec l'inspecteur Ganimard et le juge d'instruction Filleul sur une disparition énigmatique d'Arsène Lupin :
"(...) vos yeux se sont détournés du seul endroit où l’homme puisse être, de cet endroit mystérieux qu’il n’a pas quitté, qu’il n’a pas pu quitter depuis l’instant où, blessé par Mlle de Saint-Véran, il est parvenu à s’y glisser, comme une bête dans sa tanière.
– Mais où, sacrebleu ?…
– Dans les ruines de la vieille abbaye.
– Mais il n’y a plus de ruines ! Quelques pans de mur ! Quelques colonnes !
– C’est là qu’il s’est terré, Monsieur le juge d’instruction, cria Beautrelet avec force, c’est là qu’il faut borner vos recherches ! c’est là, et pas ailleurs, que vous trouverez Arsène Lupin.
– Arsène Lupin ! s’exclama M. Filleul en sautant sur ses jambes.
Il y eut un silence un peu solennel, où se prolongèrent les syllabes du nom fameux. Arsène Lupin, le grand aventurier, le roi des cambrioleurs, était-ce possible que ce fût lui l’adversaire vaincu, et cependant invisible, après lequel on s’acharnait en vain depuis plusieurs jours ?" [ C'est moi qui souligne]
Un peu plus loin : 
– Mais comment vit-il ? Pour vivre, il faut des aliments, de l’eau !
– Je ne puis rien dire… je ne sais rien… mais il est là, je vous le jure. Il est là parce qu’il ne peut pas ne pas y être. J’en suis sûr comme si je le voyais, comme si je le touchais. Il est là.
Le doigt tendu vers les ruines, il dessinait dans l’air un petit cercle qui diminuait peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un point. Et ce point, les deux compagnons le cherchaient éperdument, tous deux penchés sur l’espace, tous deux émus de la même foi que Beautrelet et frissonnants de l’ardente conviction qu’il leur avait imposée. Oui, Arsène Lupin était là. En théorie comme en fait, il y était, ni l’un ni l’autre n’en pouvaient plus douter.
Et il y avait quelque chose d’impressionnant et de tragique à savoir que, dans quelque refuge ténébreux, gisait à même le sol, sans secours, fiévreux, épuisé, le célèbre aventurier.
Présent mais invisible, tel est le loup, tel est Arsène Lupin. Décrit un peu avant, sous les traits d'un pseudonyme, Etienne de Vaudreix, comme un grand voyageur : "il fait de longues absences, pendant lesquelles il va, dit-il, chasser le tigre au Bengale ou le renard bleu en Sibérie." Grand chasseur, grand prédateur.

Et à la fin du roman, il sera révélé que le compagnon de voyage à Crozant, le propriétaire du château de l'Aiguille, celui-là même auquel Isidore avait demandé secours contre Arsène Lupin, le courageux ami qui se nommait Louis Valméras n'était autre que Lupin lui-même ! Louis Valméras, dont le prénom renferme le loup.

On objectera peut-être qu'à animaliser Lupin, on lui retire son côté gentleman. Ce ne serait certainement pas l'avis du philosophe gallois Mark Rowlands, qui vécut plus d'une décennie avec un loup. Dans l'ouvrage qu'il écrivit sur cette expérience, Le Philosophe et le Loup (Belfond, 2010), il développe l'idée que le loup n'a pas l'intelligence machiavélienne des primates, habiles à repérer et à fomenter des tromperies. Le loup n'est pas animal politicien, mais animal aristocratique, qui " ne cherche pas constamment à savoir ce que l'autre pense, à agir en fonction de ce que l'autre croit qu'il croit, à tromper, à jouer sur les représentations des autres : il est une force qui va dans le monde, à partir de comportements loyaux assez francs, de mesure de force assez directs."
Difficile évidemment de soutenir que Lupin, aussi grand seigneur soit-il, est dépourvu d'intelligence "machiavélienne".  Il en est largement pourvu, bien sûr, mais il ne se réduit pas à cela, et sait faire preuve de noblesse et de générosité. Plus qu'un loup, Lupin est un loup-garou, un hybride d'homme et de loup.

Un dernier indice mérite d'être relevé dans l'entretien de Jacques Derouard. "Tout se passe, dit-il,  comme si Arsène Lupin avait réellement existé et Francis Lacassin a même réussi à dresser la biographie d'Arsène Lupin: on sait qu'il est né en 1874, à Blois."

Nous avons vu  à travers l'art des tailleurs de pierre, que Blois était en relation avec saint Blaise. Philippe Walter écrit qu'il "concentre sur son personnage une série de motifs mythiques essentiels pour comprendre le mythe de Carnaval. Si le nom de Blaise n'évoquait pas le nom breton du loup (bleizh), les relations étroites que le saint entretient avec les animaux ne mériteraient sans doute pas d'être soulignées. En fait, Blaise se présente comme un animal humanisé ou comme un homme animal."*

Notons encore que dans le blason de la ville de Blois un loup est bel et bien représenté :

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"d'argent, à un écusson en abîme, d'azur, chargé d'une fleur de lys d'or, accosté à dextre d'un porc-épic, à senestre d'un loup de sable contrerampants et accolés, d'or".

Stéphane Gendron signale que "le rapport entre Blois et bleiz est en général refusé par les celtisants, et à juste titre. Mais il est curieux de constater, ajoute-t-il, que les habitants de Blois-sur-Seille (Loire) étaient autrefois appelés "Les Loups". L'importante communauté de Bretons établis à Blois dans le Loir-et-Cher, encore fortement présente au XIIIè siècle, n'est peut-être pas étrangère au choix de l'animal sur les armes de la ville. Cela dit, quelle est la véritable étymologie de Blois ? Un rapprochement avec la Blaise, affluent de l'Eure, n'est pas à exclure."**




Arsène Lupin, avatar de saint Blaise, avatar du loup. L'hypothèse en est du moins fortement posée.



__________________________________
* Philippe Walter, Mythologie chrétienne, Fêtes, rites et mythes du Moyen Age, Imago, 2005.
** Stéphane Gendron, Noms de lieux du Centre, Editions Bonneton, 1998, p. 24.

lundi 3 avril 2017

# 79/313 - Sans dessus dessous

« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales ?
— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T. Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes, et particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant donnée sa conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une Archimède et encore moins une Newton."

Jules Verne, Sans dessus dessous, Hetzel, 1889

Incipit de ce roman d'anticipation peu connu, où l'on retrouve certains protagonistes du célèbre De la Terre à la Lune. Ne croirait-on pas entendre ce député polonais au  Parlement européen qui récemment affirmait : «Bien sûr que les femmes doivent être moins bien payées, parce qu'elles sont plus faibles, elles sont plus petites, moins intelligentes.» ? Argument suprême : aucune femme dans le top 100 des joueurs d'échecs. Comme si le jeu d 'échecs (que j'adore, ceci dit) était le modèle absolu de l'Intelligence (on sait bien qu'il n'en est rien, que le jeu mobilise une intelligence bien spécifique qui ne se transfère pas spécialement sur d'autres domaines, autrement dit on peut exceller aux échecs et être par ailleurs un parfait crétin).

Mais ce n'est pas vraiment pour parler de sexisme que j'entame avec Jules Verne. Non, comme j'avais bien investigué autour du Sphinx des glaces, je me suis penché sur cet autre roman déniché lors de ma dernière sortie à Noz, ma caverne d'Ali Baba préférée. Édité ici dans la belle collection Actes Sud/Ville de Nantes, allait-il se laisser entraîner lui aussi dans les rets de l'attracteur étrange ?

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La réponse vint rapidement. Le lendemain, samedi 25 mars, je me rends donc au marché, découvre le chieur de Saint-Martial, et reviens nanti de quelques provisions de bouche et du dernier numéro de Philosophie magazine. Or, dans la rubrique livres, celle que je consulte souvent en premier, je trouve la chronique de Philippe Garnier avec un titre identique à une lettre près à celui de Jules Verne :

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Il faut encore une fois aller plus loin que cette première coïncidence. De quoi nous entretient cette chronique ? De l'épisode des "paroles gelées", au terme d'une longue navigation de Panurge et Pantagruel vers la mer glaciale.
Or Sans dessus dessous commence avec la mise en vente des terres arctiques, au-delà du quatre-vingt-quatrième parallèle, qu'aucun explorateur de l'époque n'avait encore dépassé. La société acquéreuse, les Américains du Gun Club de Baltimore, une association d'artilleurs, espère pouvoir exploiter les houillères présumées des régions polaires en redressant l'axe de la Terre. Grâce aux ingénieux calculs du mathématicien J.-T. Maston, le macho de l'incipit, qui pense obtenir ce résultat avec un extraordinaire coup de canon, tiré d'un lieu secret.

J'ai évoqué mon lascar au froc baissé de Saint-Martial. Lui aussi entre dans la danse, car je l'avais rapproché, rappelez-vous, de la sculpture blésoise de l'article de Robin Plackert. Celui-ci commençait précisément par une citation de Rabelais :

"Au sixième iour subsequent Pantagruel feut de retour: en l'heure que par eaue de Bloys estoit arrivé Triboullet. Panurge à sa venue luy donna une vessie de porc bien enflée, & resonante à cause des poys qui dedans estoient: plus une espée de boys bien dorée: plus une petite gibbessière faicte d'une coque de Tortue: plus une bouteille clissée pleine de vin Breton: & un quarteron de pommes Blandureau."
Tiers-Livre, chapitre XLV

Nous retrouvons donc Panurge et Pantagruel, avec ce curieux personnage de Triboullet, venu par eau de Blois. Pourquoi vient-il de Blois ? C'est Claude Gaignebet, écrit Plackert, qui nous donne la réponse dans son maître-livre : " Les tailleurs de pierre du château de Blois à la Renaissance savent encore traduire en image le calembour du De Petitu : "Blesensis" (de Blois) suggère à la fois Blaise et le souffle. Ils honorent leur saint patron en multipliant, sur les corbeaux, les retombées et les modillons (comme ici), le péteur." (A plus haut sens -Esoterisme spirituel et charnel de Rabelais, Maisonneuve et Larose, 1986,Tome I, p. 66)

Saint Blaise, en effet, est le saint protecteur des maux de gorge. Évêque d'Arménie, il aurait sauvé de la mort un enfant qui allait mourir étranglé par une arête de poisson. Il est fêté le 3 février, or c'est précisément ce jour-ci que Rabelais choisit pour la naissance de Gargantua, "fils de Grandgousier et de Gargamelle, héros de la gorge, du grand manger carnavalesque et de la parole inspirée." (Philippe Walter, Mythologie  chrétienne, Imago, 2005, p. 25). Ce jour vient clore aussi la bataille des vents qui débute le 25 janvier à la Saint-Paul, le vainqueur à cette date soufflera toute l'année.

Ces vents sont bien sûr aussi les pets, le souffle buccal se conjugue au souffle anal. Notre gaillard de Saint-Martial est un émule de Gargantua :

Revenons, dit Grandgousier, à notre propos.
- Lequel ? dit Gargantua. Chier ?
- Non, dit Grandgousier, mais torcher le cul.
- Mais, dit Gargantua, voulez-vous me payer un tonnelet de vin Breton si je vous réduis à quia  à ce propos ?
- Oui, bien sûr, dit Grandgousier.
- Il n’est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s’il n’y a pas de saleté. Or la saleté n’y peut être si on n’a pas chié. Il nous faut donc chier avant de se torcher le cul.
— Oh ! dit Grandgousier, que tu as de bon sens, mon garçonnet ! Un de ces jours, je te ferai passer docteur en gai savoir, par Dieu ! car tu as plus de raison que d’années. Poursuis donc ce propos torcheculatif, je t’en prie.
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Et je me demande in fine si notre Gun Club vernien avec son artillerie prodigieuse n'est pas au fond une version plus moderne de l'ancienne Société secrète des Francs Péteurs, authentique celle-ci, fondée à Caen en 1742,  laquelle publie l’année suivante un petit opuscule de trente-quatre pages, “Zéphyr-Artillerie ou La Société des Francs-Péteurs."(réédité par les éditions Cactus). Les culs péteurs canonnent ici du haut des tours.

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La gravure anonyme qui accompagne l'ouvrage servait de frontispice à "L'art de péter", de Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut, publié en 1751 (cf. Gallica)