"Il y avait des guivres qui avaient l'air de rire, des gargouilles
qu'on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le
feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres
ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce
bruit, il y en avait un qui marchait et qu'on voyait de temps en temps
passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une
chandelle.
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre X, chapitre IV, 1831.
Ceux qui pensaient que l'incendie de Notre-Dame de Paris, de par l'intense émotion collective qu'il a suscité, allait provoquer, dans un pays marqué ces derniers mois par des divisions profondes,
un sursaut d'unité nationale, n'ont eu que très brièvement raison.
L'élan de compassion, marqué par les dons que l'on sait de nos
empathiques milliardaires, a paradoxalement ruiné cet amorce de
concorde. L'afflux soudain d'un argent que l'on prétend si souvent
difficile à trouver a conduit à la suspicion, et à la restauration d'un
monument emblématique on a opposé rapidement tant d'autres priorités
oubliées. A
Notre-Dame de Paris du vieil Hugo, on a mis en balance
Les Misérables.
J'ai vu fleurir sur mon fil Facebook les images des merveilles en péril
de Sanaa, la capitale du Yémen, dévastées dans l'indifférence générale.
Et puis ce fut la planète elle-même : pour cette cathédrale, on fait
quoi ? Une sorte d'unanimité à l'envers se dessinait, et bien rares
étaient celles et ceux qui ne voyaient pas d'offense à ce qu'un milliard
d'euros soit consacrée à cette vieille dame de plus de huit siècles
d'âge, jusque-là à peu près épargnée par les guerres et les révolutions.
Je
ne savais plus que penser. J'entendais les arguments des uns et des
autres, mais ne parvenais pas à échapper à un malaise diffus. Je me
replongeai alors dans ce Moyen Age où germa le mouvement de
l'architecture gothique. La question des priorités ne se posait-elle pas
apparemment de la même façon : ne fallait-il pas d'abord éradiquer la
misère avant de bâtir un monument aussi dispendieux que prestigieux ? Ce
credo, simple au moins sur le papier, n'a pas été suivi. S'il l'avait
été, les cathédrales n'eussent point existé. On peut en trouver une
déclinaison contemporaine dans la récente (9 avril 2019)
lettre ouverte au monde de l'art
de Julien Crépieux, artiste "repenti". Il y exprime son profond mépris
(ce sont là ces mots) de ce milieu dont il ne supporte pas la "
complète désertion du mouvement actuel des gilets jaunes". Et il ajoute : "
Les seules œuvres d’art qui me touchent aujourd’hui sont ces sublimes
tags qui fleurissent à chaque printemps comme ce récent « Vous ne nous
attraperez pas, nous n’existons pas », ou encore cette banderole
nantaise aujourd’hui même qui dit : « Nous sommes les oiseaux de la
tempête qui s’annonce ». Je n’ai jamais fais de tags et il est un peu
tard pour s’y mettre (déjà 40 ans) mais il me démange tout de même
d’aller décorer Beaubourg d’un « On refera des œuvres d’art quand on
aura renversé le pouvoir »." Autrement dit, l'art est secondaire, on
s'y mettra quand les affaires sérieuses seront réglées. L'art c'est du
loisir qu'on pourra se permettre quand la société sera idéale, le Grand
Soir advenu. A ce compte-là, Picasso n'eut jamais peint
Guernica et Léonard
La Joconde.
Ce bougre de Van Gogh aurait dû rester au chevet des mineurs du
Borinage au lieu d'aller peindre des tournesols dans le Midi de la
France. Même si un certain milieu mercantile autour de l'art
contemporain mérite d'être critiqué voire conspué, on voit bien là le
ridicule d'une telle position : c'est bien plutôt parce qu'on étouffe
dans nos sociétés que l'art nous est un oxygène nécessaire.
 |
| Maureen O'Hara et Charles Laughton, "Quasimodo le bossu de Notre Dame", Willima Dieterle, 1939. |
Mais
l'art de nos cathédrales était-il uniquement une affaire de riches ?
Examinons le contexte historique : c'est à Noyon, Senlis, Sens, Bourges,
Laon et Amiens que s'élèvent les premières cathédrales gothiques, or ce
sont aussi les premières villes à être dotées de franchises communales,
autrement dit à s'émanciper de la tutelle féodale. "
Il fallait disposer dans ces villes, écrit
Roland Bechmann dans son excellent ouvrage,
Les racines des cathédrales (Payot, 1984),
d'un
lieu de réunion disponible en permanence et où à peu près toute la
population pouvait se réunir. Il n'était pas question - au début du
mouvement communal au moins - de faire la dépense de deux édifices pour
cela et, en tout état de cause, la vie laïque et la vie religieuse
étaient intimement liées." Aussi, quand je lis sous la plume d'un billettiste anonyme de
L'Humanité
(édition du 18 avril), cette remarque qui se veut ironique ("Parlant
des cathédrales, Guillaume Goubert affirme, dans le journal
La Croix daté d'hier : "
La foi chrétienne a offert à l'Europe ces lieux de rassemblement gratuitement ouverts à tous, sans distinction sociale."
Pour un peu, voici les édifices religieux élevés au rang de maisons du
peuple..."), je constate que certains sont dans l'ignorance crasse de
leur propre histoire, car Goubert a parfaitement raison, comme Bechmann
le confirme un peu plus loin dans son livre : "
Ainsi, elle [la
cathédrale] était la maison du peuple autant que la maison de Dieu ;
c'était un lieu familier comme aujourd'hui les cathédrales italiennes,
où le touriste est surpris de voir afficher "il est interdit de circuler
dans l'église à bicyclette". De même au Moyen Age, on y admettait les
chiens, les éperviers et même parfois les chevaux. (...) On y discutait
d'affaires profanes, familiales ou commerciales et, bien évidemment
aussi, des affaires de la Cité."
Si l'on prend
maintenant le problème par le versant matériel, financier, sous l'angle
des deniers et des euros, on peut se poser la question de savoir si les
cathédrales ont été un investissement
rentable. Eh bien même si
l'on s'en tient à cette ignoble et courte vision, on peut affirmer que
oui. Sur le long terme ce fut juteux : les cathédrales ont attiré les
foules, dopé le commerce. Treize millions de visiteurs par an,
paraît-il, à Notre-Dame. Même si tous ne viennent pas uniquement pour la
cathédrale, ils viennent
aussi pour elle. Cela en fait des devises, des nuits d'hôtel ou de airbnb, des repas de restaurant, des sandwichs et des tacos, etc.
Mais
ce qui compte plus que tout, à mon sens, c'est la somme de bonheurs et
d'émotions qu'elle a générée. Qu'on ne pourra jamais quantifier et tant
mieux. De la joie d'un maçon creusois que j'imagine découvrant pour la
première fois le vaisseau somptueux surplombant la Seine au ravissement
soudain d'un Paul Claudel irradié par la foi près du second pilier à
l'entrée du choeur. Les lignes inspirées de
Sylvain Tesson dans
Le Point du 18 avril pourraient peut-être résumer le sentiment de beaucoup : "
La
flèche apparaissait le soir dans le ciel d'Ile-de-France aux nuances
pastel. Quand je venais de l'est, je la voyais surnager de l'entrelacs
d'arcs absidiaux. Et sa droiture "irréprochable
"(Péguy)
rassurait. Elle était là. Le monde pouvait trembler, les institutions se
détricoter, les bêtes disparaître. Au moins les flèches se
fichaient-elles imperturbablement à la croisée des transepts. On se
disait que Péguy avait raison : la flèche ne peut "faillir"." Il
raconte être monté cent cinquante fois sur Notre-Dame, nuitamment, sans
laisser aucune trace, et, après s'être fracturé le dos et le crâne en
tombant d'un toit, c'est encore à Notre-Dame qu'il retourna, en grimpant
chaque jour les marches des tours, "
Himalaya du convalescent": "
Et,
dans le lent mouvement de spirale de l'escalier (cette élévation de
l'éternel retour), il me venait à l'esprit le souvenir de Quasimodo, ce
coeur brave, insensible au vertige, candidat à l'amour."
De cette rééducation par l'ascension des tours, Sylvain Tesson avait déjà donné témoignage en 2015 dans
Notre-Dame-des-vertiges un fort beau texte pour
Philosophie magazine,
qui le rediffuse à l'occasion de sa Lettre du 21 avril. Curieusement,
l'écrivain ne fait aucunement mention de ses cent cinquante escalades de
jeunesse. Bien au contraire, il écrit ceci :
"J’avais habité pendant dix ans devant l’église Saint-Séverin dans le
cinquième arrondissement de Paris. Saint-Séverin : la sophistication du
gothique, l’église qui ravissait Joris-Karl Huysmans, où Emil Cioran
venait rafraîchir son désespoir, où furent célébrées les obsèques de
Georges Bernanos, de Florence Arthaud récemment…
La cathédrale
Notre-Dame-de-Paris s’élève, à quelques centaines de mètres à l’est, sur
l’île de la Cité. Au néolithique, on traversait le bras de Seine en
pirogue. On a retrouvé des vestiges de ces embarcations près de Bercy.
Aujourd’hui, il y a des ponts. L’un d’eux dessert le parvis. Et moi,
pauvre aveugle, je l’empruntais chaque jour, passais au pied du monument
sans daigner lever les yeux vers la galerie des rois mutilés, sans
regarder les tours, sans brûler de monter au sommet. (...) Il m’a fallu un accident pour prendre soin de ce dont je disposais par-devers moi." (C'est moi qui souligne).
Il y a pour le moins une contradiction entre le texte du
Point et celui-ci...
Passons.
Au terme de cette brève plongée dans l'Histoire, il me reste une
conviction : opposer la restauration de la cathédrale aux questions
vives de la pauvreté, des autres oeuvres patrimoniales, et du climat est
un geste vain, un leurre. Et il n'est pas besoin de recourir aux
Misérables pour réveiller sa conscience : les misérables sont déjà dans
Notre-Dame de Paris. Qu'est-ce que Quasimodo sinon l'être le plus disgracié qui soit : bossu, borgne et sourd, "
géant brisé et mal ressoudé", "
cyclope"
? Qui est Esmeralda, sinon une bohémienne en marge de la bonne société
de son temps, éternelle suspecte de sorcellerie et de diablerie ? Qui
hante les environs de la cathédrale sinon les voleurs et les mendiants
de la
Cour des Miracles,
ces espaces de non-droit qui était au nombre d'une douzaine dans Paris,
et encore bien présents sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV,
donc bien au-delà de l'année choisie par Hugo (1482) ?
Oui, je me prends à rêver, comme Guillaume Goubert, d'une "
cathédrale où chacun (...) se sente accueilli comme dans sa propre maison",
je me prends à rêver d'une restauration qui aille de pair avec la
résolution du problème du logement et avec une véritable politique de
lutte contre le réchauffement climatique. Que Notre-Dame en soit le
symbole et que, plus qu'origine kilométrique de toutes les routes de
France, elle soit le point nodal des biens communs de la nation et du
monde.