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samedi 14 décembre 2024

Tracer le lit du serpent

"Les marécages s'enfoncent, embrumés et opaques. les villes, Houma, Lafourche, on les traverse un jour.
On roule jusqu'à Isle de Jean-Charles, sur le bord du Golfe du Mexique, une île accidentelle et continentale et dérivée, née d'une dislocation, d'une fracture. Une terre désolée qui survit à l'engloutissement, au bout des bayous. Pour y accéder, il n'y a qu'une seule route qui perd régulièrement la bataille contre les éléments. Ensuite s'alignent de pauvres maisons de bois."

Frank Smith, Katrina, Isle de Jean-Charles, Louisiane, Éditions de l'Attente, 2015, p. 13

Cette route, Hélène Gaudy l'évoque au début d'Archipels : "La bien nommée Island Road est un cordon qui surnage entre le ciel et l'eau , reliant l'île à la côte dans un matin vaste et éclatant, immortalisé par la mauvaise photographie des camions de Google. De temps en temps, un panneau tente de rappeler que le temps existe, le temps et la distance, que quelque chose un jour viendra briser cette droite, ce bitume, cette lumière. Ce que le dernier panneau a un jour indiqué est effacé - une surface blanche, muette, maculée de rouille et de terre." (p. 11-12)

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Island Road

Si j'ai fait le lien entre Archipels et le récit de Francesca Pollock sur son père Charles Pollock, c'est sans doute aussi parce que le souvenir de la rencontre récente avec Hélène Gaudy était resté vif. Elle avait eu lieu dans le cadre du Goncourt des détenus, que j'ai déjà évoqué ici à plusieurs reprises. L'écrivaine  était venue, accompagnée de son éditrice, à la centrale de Saint-Maur, présenter son ouvrage et discuter avec les participants au prix, et les bénévoles de Lire pour en sortir avaient été conviés aussi. Un beau moment, car bien qu'à la vérité les détenus n'avaient que modérément apprécié Archipels (et ils donnèrent leur avis sans hypocrisie), l'humilité et l'affabilité d'Hélène Gaudy (qui entrait dans une prison pour la première fois) permirent de féconds échanges. Je n'intervins, lors de cette réunion, qu'une seule fois, pour poser une question sur cette Isle Jean-Charles précisément, dont la présence en tête du livre m'intriguait. Et Hélène Gaudy confirma que la découverte de cette terre menacée de disparition, portant le même prénom que son père, fut l'élément déclencheur de son écriture.

Un peu plus loin dans le livre, elle cite une légende de la tribu des Chitimachas (avec les Biloxi et les Choctaw, une des trois tribus amérindiennes occupant l'Isle depuis des lustres) : le bayou Tèche, formé dans l'ancien lit du Mississipi, serait l'empreinte du corps d'un serpent géant abattu à coups de flèches. "L'eau, écrit-elle, fait son lit dans l'empreinte de ce qui a disparu, se coule dans le sillage des serpents qui meurent comme on se glisse dans le creux de ceux qui nous précèdent." (p. 56)

Dans la recherche de ce père qui affirme n'avoir pas de souvenirs d'enfance, cette légende du serpent devient une métaphore pour traduire le mouvement de la connaissance, de la traque indiciaire nécessaire quand l'accès à la mémoire directe ne semble pas possible : "Je marche sur les traces de mon père comme un pisteur dans la neige. Des traces neuves, encore vives, que je voudrais interroger alors que ses pieds viennent à peine de laisser dans le blanc leur empreinte : les saisir et le saisir, lui, dans la même mouvement, voir comment il voit, comment il les comprend - que chaque trace suscite une parole, et chaque parole une nouvelle trace." Et elle termine ainsi la première section du livre (qui en compte cinq), section intitulée Bayou, par ce paragraphe : "Dehors, la nuit est tombée, franche. Le sol est luisant de pluie fraîche. Les lumières de la ville m'accompagnent. Je vais me donner un an. Un an pour le connaître autrement que par nos mots, ou avec eux s'ils nous viennent. Pour chercher avec lui la chimère - tracer le lit du serpent."(p. 58, je souligne)

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Isle Jean-Charles

La métaphore du serpent, on la retrouve dans Mon Pollock de père, quand Francesca essaie de cerner la relation de Charles (elle s'adresse  à lui de façon posthume) avec son frère Jackson Pollock :

"Les convergences entre toi et ton frère abondent. Chacun semble avoir réglé son pas sur celui de l'autre mais, secrètement. J'ignore ce qui s'est passé entre vous. Ce que je sais, c'est ce que j'ai vu de toi, et ce que tu as essayé de me cacher : ce trésor que j'ai fini par découvrir. Aujourd'hui que tout a été défriché, cela me semble vertigineux, tant tes actes ont porté à conséquence. Avec ces pages, comme avec tes œuvres, j'essaie d'insuffler de la vie là où elle brillait par son absence. J'ai en tête cette image du serpent. Comme si tu m'avais donné pour père la peau morte du serpent qui mue. Moi, ce que je veux, c'est un vrai père, un père qui tient, celui qui vient après la mue, révélé derrière l'apparat du mort." (p. 119, je souligne)

 

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CHARLES POLLOCK ROME SIX, 1963 Huile sur toile / Oil on canvas 170 x 140 cm

La mue du serpent est une image employée également par Hélène Gaudy : "Tous ces fétiches en rang, ces babioles, ces ficelles, toutes ces couches comme une mue, une peau, j'essaie de les prendre de vitesse, de les écouter tant qu'il est là pour traduire." (p. 57)

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Flooding on Island Road, View toward Isle de Jean Charles from Pointe-aux-Chenes, Louisiana, Kael Alford (2008)


mercredi 11 décembre 2024

Bout du bout du bayou

J'ai lu avec le plus vif intérêt Mon Pollock de père, de Francesca Pollock. J'ai découvert que dans l'ombre du célèbre Jackson Pollock il y avait un grand frère, Charles, sans qui rien ne serait sans doute arrivé. Cette quête d'une fille pour mieux comprendre un père disparu alors qu'elle n'avait que vingt-et-un ans m'en a très vite rappelé une autre, transcrite dans ce récit qui se nomme Archipels. Publié aux éditions de l'Olivier en cette année 2024, sélectionné pour le Goncourt, et que nous devons à Hélène Gaudy.

Les résonances entre les deux ouvrages sont étonnantes. 

Voici l'incipit du Pollock : "Mon père est un artiste peintre américain qui a traversé le vingtième siècle, de son Colorado natal jusqu’à Paris, où il a passé les dix-sept dernières années de sa vie. À sa mort, il a laissé une production que personne n’avait vue et une histoire ignorée de tous. Ce que j’ai le mieux connu de lui, c’est son silence – un silence qui a fini par faire de moi une archéologue de sa pensée et de son œuvre." (C'est moi qui souligne)

Archipels : "Je suis fâché avec mes souvenirs, ajoute-t-il gentiment, désolé de ne pouvoir mieux me satisfaire. / Il me confie qu'il se sent perdu, "déboussolé". Il résume : ce n'est pas une très bonne période. Chaque phrase se rapportant à sa personne suscite un léger mouvement de tête, des paupières qui se baissent. Toujours, mon père contourne la parole, ou la parole contourne mon père." (p. 19, c'est moi qui souligne)

Il ne s'agit pas de dire que ces deux histoires sont homothétiques. Non, car il y a d'abord une grande différence : Francesca entame le travail autour de son père après sa mort, tandis qu'Hélène Gaudy effectue le sien alors que Jean-Charles Gaudy est encore vivant, fatigué certes, mais bien vivant, en pleine possession de ses moyens intellectuels.

On aura noté le prénom : Jean-Charles pour Hélène Gaudy, Charles pour Francesca Pollock.

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Charles Pollock à Okemos, dans le Michigan, en 1960.

Au-delà du prénom commun, les deux hommes partagent une même condition d'artiste.  

Très vite, dans Archipels, il est question de l'atelier, ce local dans le douzième arrondissement où Jean-Charles a peint pendant vingt ans,  a accumulé les tableaux, les livres, les masques africains, les éditions originales des surréalistes, les cadrans d'horloge et les carafes en grès, etc, etc. Jusqu'à ce que l'espace soit saturé, menacé d'écroulement : "Souvent, il pense à ces reliques qui reposent, là-bas, sans personne pour les voir : ces strates entre lesquelles il ne parvient plus à établir de lien, de direction, comme si tout cela n'avait servi à rien ou comme s'il ne parvenait plus à voir à quoi ça sert." (p. 21)

A cet atelier correspond dans le récit de Francesca l'immense entrepôt de New York, dans le quartier de Harlem. A l'entrée de ce bâtiment sombre et gris qui lui évoque une prison, elle est prise de vertige : depuis plus de vingt ans dormaient là des dizaines de toiles enroulées sur des cylindres et toute une série de tableaux recouverts d'un plastique transparent, des œuvres qu'à Paris personne n'avait jamais vu, et qu'elle va dès lors, avec l'aide de sa mère, s'évertuer à faire connaître.

Une autre grande différence sépare Charles Pollock de Jean-Charles Gaudy : le premier est l'aîné de cinq frères, le second est fils unique. Mais c'est bien autour de la fratrie que se nouent les destinées : parmi les nombreuses collections de l'atelier, il y a celle des fétiches. Et parmi ceux-ci, la famille africaine des ibeji. Hélène Gaudy s'attarde sur les ibeji car ces statuettes des Yorubas du Nigeria représentent des jumeaux disparus. Quand l'un des deux jumeaux meurt, on pense que son âme appelle celle de son frère ou de sa sœur pour qu'elle le rejoigne, mettant ainsi sa vie en péril. Pour rétablir l'équilibre, les parents font réaliser une statuette qui sera comme le réceptacle de l'âme afin de réunir l'esprit des deux enfants. Elle sera dès lors considérée comme un membre de la famille.

"Le premier né des ibeji est nommé Taiwo. Plus curieux et hardi, il est paradoxalement considéré comme le plus jeune, comme si son appétit était une source de jouvence, tandis que le second, nommé Kehinde, serait plus prudent et réfléchi.
Quand mon père et moi étions frère et soeur de l'enfance, nous n'avions jamais le même âge. Il était tantôt le Taiwo, plus naïf, plus téméraire, tantôt le Kehinde, hésitant et inquiet. Nous avions des amorces de dispute, des luttes d'influence mais il s'avouait vite vaincu, détestait le combat. Je restais seule à mener nos luttes fratricides. Ma colère n'affrontait plus personne puisqu'il avait brutalement repris son corps d'adulte. Il avait déserté." (p. 32-33)

 

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Ibeji (Metmuseum)
 

A ce passage singulier ("Quand mon père et moi étions frère et sœur de l'enfance"), on peut faire correspondre cet autre texte curieux, écrit par Francesca après une mésaventure à Venise. Invité en 2015 par le musée Guggenheim à l'occasion d'une exposition, elle chute lourdement dans l'eau d'un canal. Il lui faut plusieurs heures pour reprendre ses esprits, puis elle rédige une lettre à la Punta de la Dogana. "Cette lettre, écrit-elle, qui me paraît étrange à la relecture, mais que je donne ici sans la retoucher, est une allégorie de la fraternité, de ce corps-à-corps impossible que j'ai vécu avec les œuvres. Chuter puis ne plus pouvoir bouger, se sentir humilié alors même que l'on est à bon port... Est-ce cela que tu as vécu ?"

La lettre est adressée au frère que je n'ai pas eu. Je n'en donnerai ici qu'un court extrait, la fin en fait: "Une trentaine de regards, tournés vers moi, m'écoutaient parler de toi - l’œuvre d'un père. [...] Le lendemain, je retournai te voir une dernière fois. J'avais le sentiment de voir certaines œuvres pour la première fois. Je me surpris même à lire les cartels, ceux-là mêmes que j'avais rédigés ! Il était temps de partir. Partir pour de bon. Tu étais au calme, entouré, loin du tumulte de la ville et de la Biennale, et, je le savais, tout le monde, enfin, te voyait." (p. 70-71)

Finissons pour aujourd'hui avec cet autre écho entre les deux récits. On a vu que l'existence de Charles Pollock et de sa fille Francesca se jouait entre l'Europe et l'Amérique, du Colorado natal à Paris où il décède. Or, Archipels s'ouvre par ces lignes-ci :

Aux confins de la Louisiane, une île porte le prénom de mon père.
Chaque jour, elle s'enfonce un peu plus sous les eaux.
J'ai appris, en même temps que son existence, qu'elle s'apprêtait à disparaître.

Par curiosité, je suis allée voir, sur un logiciel de cartographie virtuelle, à quoi elle ressemblait : à peine une terre, juste un ruban survivant parcouru des lacis immobiles d'une eau pâle. A peine une île, un réseau de rives poreuses, ligneuses, enchevêtrées. L'Isle de Jean-Charles, oubliée des Amériques, bout du bout du bayou. (p. 11)

Quelques jours plus tard, je réalisai que j'avais déjà lu un autre récit sur cette Isle Jean-Charles :  il s'agissait du très beau Katrina, de l'écrivain et vidéaste  Frank Smith.

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De tout ceci nous reparlerons bientôt.