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mardi 27 mai 2025

De la rue Bourbonnoux à la place Gordaine

 La vie et l'écriture. L'amour et l'écriture. L'ailleurs et l'écriture.
Pas d'ambition. Pas de concessions. Peu d'argent. Beaucoup d'amour. Beaucoup d'amis. Pas de calculs.
Refus des gloires enviées. Des itinéraires préparés. Des chemins publics. Des compromissions. Des institutions.
Écrire seulement pour être. Pour s'engager. Vers les autres. Avec les autres. Écrire pour dériver de l'homme ancien. Écrire pour dériver vers l'homme à naître. Rien d'autre.

Jacques Lacarrière, Sourates, 1990.

 

Après Trouy, la rue Bourbonnoux, au cœur du vieux Bourges. Créée au XIIe siècle à l'extérieur du rempart gallo-romain, c'est l'une des plus belles de la ville, avec de nombreuses maisons à colombages. Une association de quartier y organisait donc ce samedi 24 mai un marché aux puces, où j'eus le plaisir de retrouver la céramiste Isabelle Renault, dont la magnifique cave à double niveau fut l'un des sites phares de la nuit du Polar, en mars 2024. Ce fut aussi l'occasion d'une nouvelle razzia de livres, mais je ne m'étendrai pas sur les détails.

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Je voudrais juste consacrer un peu de temps à l'un d'entre eux trouvé ce jour-là, le Chemins d'écriture de Jacques Lacarrière, publié en 1991 dans la collection Terre Humaine. J'aime beaucoup cet écrivain, aujourd'hui disparu (1925-2005), et dont je m'étonne même qu'il apparaisse si peu dans Alluvions. Dans Chemins d'écriture, il retrace son itinéraire à travers ses voyages et ses livres, affirmant qu'errance et écriture ont été pour lui les deux voies essentiels de la rencontre avec les autres et de la connaissance de soi : "Si errer, c'est d'une certaine façon s'enraciner dans l'éphémère, écrire c'est essayer de capturer cet éphémère pour l'enfermer dans la durée, c'est devenir oiseleur du Temps." Aucune forfanterie dans ce récit personnel, et pourtant si peu narcissique, et l'on se dit qu'on aurait bien aimé partager un verre de Bourgogne avec cet homme que l'on n'imagine pas autrement que modeste et affable.

Et puis c'est lui qui commence le chapitre 5 en écrivant que le hasard a joué un rôle essentiel dans sa vie. Mais qu'est-ce que le hasard ? L'idée qu'il en a recoupe si fortement la mienne que je ne peux faire autrement que d'en redonner ici le paragraphe décisif :

Si l'on voulait analyser minutieusement les successions d'événements, même mineurs, qui constituent une existence, comme on analyse en physique les chocs et les interactions de particules, je suis sûr qu'on découvrirait des réseaux de rencontres et relations privilégiées qui interdiraient d'attribuer systématiquement au hasard tout ce qui nous arrive. Je sais que je navigue là en eaux dangereuses - celles où l'on se crée des ennemis définitifs - et que je ne peux m'étendre là-dessus dans le cadre très restreint de ce livre. Mais enfin voilà ce que je pense : entre un hasard pur où l'on serait sa vie durant ballotté comme un bouchon sur l'océan des contingences et une nécessité inexplicable faisant de vous l'instrument de quelque volonté extraterrestre, entre la condition de Ballotté et celle d'Envoyé, il doit bien exister un moyen terme qui définisse ce que sans cesse j'ai rencontré : un hasard qui va très souvent au-devant de vos désirs, un fortuit qui survient  presque toujours au moment opportun. Autrement dit, un hasard objectif au sens où les surréalistes l'entendaient. C'est dans ce hasard-là que je retrouve le mieux les hasards de ma vie. (p. 78, je souligne)
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Il reprendra plusieurs fois l'expression de hasard objectif dans la suite de l'ouvrage. C'est qu'André Breton fut l'une de ses grandes sources d'inspiration, sans que cela ne le conduise à une position de disciple. Bien au contraire. Car André Breton, précise Lacarrière, abhorrait la Grèce et les humanités, ce qui ne le dissuada aucunement de lire Eschyle et Hésiode, Sophocle et Hérodote, de partir en Grèce dès 1947 avec le Groupe de Théâtre antique de la Sorbonne, d'adapter et de mettre en scène Ajax, Oedipe-Roi et Oedipe à Colone, de Sophocle.

La Grèce va prendre une importance de plus en plus grande dans la vie de Jacques Lacarrière. Son premier livre sera Mont Athos, montagne sainte, publié par Pierre Seghers en 1954. Et il connaîtra le grand succès public avec L'été grec, dans la collection Terre Humaine (1976). Écrivant que "la civilisation grecque est un fleuve continu augmenté d'affluents divers au cours des âges - romains, francs, vénitiens, ottomans, anglais, italiens, bavarois - mais dont la source est restée grecque", il remarque que Simone Weil *publia jadis un remarquable essai intitulé La Source grecque où figuraient entre autres un texte sur Antigone  où elle disait notamment :

Il y a près de deux mille cinq cents ans, on écrivait en Grèce de bien beaux poèmes. Ils ne sont plus guère lus que par des gens qui se spécialisent dans cette étude, et c’est bien dommage. Car ces vieux poèmes sont tellement humains qu’ils sont encore très proches de nous et peuvent intéresser tout le monde. Ils seraient même bien plus émouvants pour le commun des hommes, ceux qui savent ce que c’est que lutter et souffrir, que pour les gens qui ont passé leur vie entre les quatre murs d’une bibliothèque.

Jacques Lacarrière précise que ce texte date de 1936 et fut écrit pour présenter Antigone dans une petite revue d'usine intitulée Entre nous, chronique de Rosières.

Or, après avoir descendu la rue Bourbonnoux, E. et moi avions choisi de déjeuner place Gordaine, cette même place où Simone Weil avait loué un appartement au numéro 7 (une plaque en témoigne encore), quand elle avait été nommé professeur de philosophie au Lycée de jeunes filles de Bourges en 1935**. L'année précédente, ayant obtenu un congé de l’Éducation nationale, elle avait travaillé successivement chez Alsthom, aux établissements J.J. Carnaud et Forges de Basse-Indre à Boulogne Billancourt et enfin chez Renault (comme fraiseuse) - expériences de vie ouvrière qui aboutirent au texte La Condition ouvrière, publié en 1951. Une fois à Bourges, elle continue de s'intéresser à cette vie de prolétaire : elle visite une usine à Vierzon le 28 novembre, grâce à Mme Angrand, la professeure d'anglais qui l'avait hébergée à son arrivée à Bourges. Et elle visite les fonderies de Rosières en décembre. Elle y rencontre Victor Bernard, le directeur technique, avec lequel elle s'entretient et propose plus tard d'écrire dans le bulletin destiné au personnel. Dans une lettre qu'elle lui adresse, elle s'explique sur le dessein de son article : 

Je me demandais avec inquiétude comment j’arriverais à prendre sur moi d’écrire en me soumettant à des limites imposées, car il s’agit évidemment de vous faire de la prose bien sage, autant que j’en suis capable… Heureusement il m’est revenu à la mémoire un vieux projet qui me tient vivement au cœur, celui de rendre les chefs-d’œuvre de la poésie grecque (que j’aime passionnément) accessibles aux masses populaires. J’ai senti, l’an dernier, que la grande poésie grecque serait cent fois plus proche du peuple, s’il pouvait la connaître, que la littérature française classique et moderne. J’ai commencé par Antigone. Si j’ai réussi dans mon dessein, cela doit pouvoir intéresser et toucher tout le monde — depuis le directeur jusqu’au dernier manœuvre ; et celui-ci doit pouvoir pénétrer là-dedans presque de plain-pied, et cependant sans avoir jamais l’impression d’aucune condescendance, d’aucun effort accompli pour se mettre à sa portée. C’est ainsi que je comprends la vulgarisation. Mais j’ignore si j’ai réussi. 

 

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Si Jacques Lacarrière cite ce texte avec plaisir, il n'en goûte pas pour autant tous les mots. Ainsi n'aime-t-il pas ce terme de vulgarisation. Évoquant sa collaboration avec Jean Vilar,*** fondateur du Théâtre national populaire (TNP), directeur du Festival d'Avignon, il écrit que "vulgariser est un verbe horrible qui n'eut jamais cours au T.N.P.. On ne vulgarise pas la connaissance, on la partage. [...] Au cours des expériences faites en ces années-là, de 1960 à 1968, je fus sidéré par la maladresse et, très souvent, la prétention de cux qui passent pour des détenteurs de culture. Vilar me le confia un jour, après une conférence que je venais de faire au Verger, "Vous voyez, me dit-il, il n'y a qu'une façon de s'adresser aux autres : c'est de dire le plus simplement qu'on peut ce qui est difficile et non l'inverse, comme le font la plupart des universitaires qui disent de façon compliquée des choses élémentaires, sous prétexte qu'ils s'adressent à un public non lettré !"

 J'ai encore quelques petites choses à dire sur ce livre lumineux, mais ce sera pour la prochaine fois.

 

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 Jacques Lacarrière, septembre 1985

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* Petite précision, il n'est pas juste de dire "Simone Weil publia" car cet essai parut en 1953 chez Gallimard, dix ans après la mort de Simone Weil.

** Ne voilà-t-il pas un autre exemple de hasard objectif ?

*** C'est Jean Vilar qui demanda à Lacarrière de présenter Antigone et Sophocle au Foyer des travailleurs des usines Renault à Billancourt (un bien bel écho, là encore, à Simone Weil). C'était là sa première conférence en public : "Je me souviens d'avoir eu, ce jour-là, un trac intense. Tout se passa très bien, heureusement, et je sortis de cette rencontre avec le sentiment, la conviction même, qu'Antigone et Sophocle étaient moins que jamais des fantômes littéraires." (p. 90)

dimanche 14 février 2021

Je cherche l'or du temps

Reprenons place au côté de Jacques Austerlitz, dans une des salles de la Bibliothèque nationale "emplie de légers bourdonnements, bruissements, toussotements", où il se demande s'il se trouve "sur l'île des Bienheureux ou au contraire dans une colonie pénitentiaire", une question, précise-t-il immédiatement, qui lui "trottait aussi par la tête en ce jour, qui m'est resté particulièrement en mémoire, où, de la place que j'occupais au première étage dans la salle des documents et manuscrits, j'ai contemplé pendant une heure peut-être la rangée des hautes fenêtres du bâtiment d'en face, où se reflétaient les ardoises noires du toit, les étroites cheminées de brique rouge, le bleu glacé du ciel étincelant et la girouette rutilante de fer-blanc découpée en forme d'hirondelle s’élançant bleue dans le ciel d'azur. Les reflets dans les vitres anciennes étaient légèrement déformées ou brouillés et, dit Austerlitz, je me rappelle qu'en les voyant, pour une raison que j'ignore, les larmes me vinrent aux yeux." (p. 355)

Cette contemplation interminable, ces larmes soudaines et inexpliquées, sont autant de symptômes de l'état dépressif du personnage. Précisons que les îles des Bienheureux (μακάρων νῆσοι / makárôn nễsoi ou îles Fortunées) sont, dans la mythologie grecque, un lieu des Enfers où les âmes vertueuses goûtaient un repos parfait après leur mort. Ptolémée, les plaçant dans sa Géographie à la limite ouest du monde habité (on les identifie classiquement aux îles Canaries ou aux îles du Cap Vert), y fait passer le méridien zéro. La contemplation est par ailleurs l'unique activité de ces heureux élus. Quant à la colonie pénitentiaire, elle ne peut manquer de nous évoquer  la nouvelle de Kafka, parue à l'octobre 1919, où un voyageur anonyme est invité à assister à une exécution publique, laquelle est réalisée avec une machine complexe, vrai engin de torture élaboré par le défunt commandant de l'île, dont l'une des fonctions est d'inscrire dans la chair même du condamné le motif de la punition. La colonie est également située sur une île tropicale éloignée. 

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Jean-Claude Pardou, dessin pour « La colonie pénitentiaire » de Franz Kafka aux éditions du Bourdaric

Austerlitz signale ensuite que "c'est au demeurant ce jour-là" qu'une certaine Marie de Verneuil, qui travaillait comme lui au département des manuscrits, lui fait passer un petit papier où elle l'invite à venir boire un café. Il accepte aussitôt et la suit, "presque docilement", note-t-il, jusqu'au Palais-Royal, "où nous sommes longuement restés assis sous les arcades, tout près d'une vitrine où, se souvient-il, étaient exposés des centaines et des centaines de soldats de plomb en uniformes chamarrés de l'armée napoléonienne, disposés en ordre de marche et en formations pour la bataille."

Ce Palais-Royal est le lieu d'un hasard objectif. Il se trouve que la semaine dernière j'ai rapporté de la médiathèque, outre les albums de Marc-Antoine Mathieu, le récit de François Sureau, L'or du temps. J'avais apprécié naguère son Tract sur la défense de la liberté, sa verve d'avocat sur quelques plateaux télévisés, et le titre inspiré de l'épitaphe gravé sur la tombe d'André Breton, au cimetière des Batignolles : Je cherche l'or du temps, avait fini de me convaincre d'emprunter ce lourd volume de plus de huit cent pages. En vérité, la célèbre phrase est issue de la première page de l’Introduction au discours sur le peu de réalité, un texte écrit, de fin 1924 à janvier 1925, dans le prolongement direct du Manifeste du surréalisme.

Je dois dire ma perplexité vis-à-vis du livre de Sureau : auteur de pages éblouissantes, possesseur d'une érudition étourdissante*, il n'en reste pas moins que son livre profus vous reste un chouïa en travers de la gorge. Il n'a guère le souci du lecteur et vous accable de références dont beaucoup vous demeurent opaques. Pourtant j'avais aimé l'incipit, qui laissait penser à quelque vagabondage fluviatile où d'emblée s'imposait cette idée de secret que je ne cessais alors de croiser (et dont nous avons vu que la dernière occurrence était à la fin du commentaire du film de Resnais), : "La Seine est le fleuve sur le bord duquel j'aurai passé l'essentiel de ma vie. Je me suis aperçu très tard que cette mince coulée grise et verte formait le centre d'un territoire réel et imaginaire dont je n'avais jamais cessé de vouloir déchiffrer le secret."  Mais j'éprouvai ensuite une sorte de déception : la Seine n'était qu'un prétexte, on ne la voyait pas pour ainsi dire, et ce récit est donc à mille lieues des vrais voyages au long cours, où revivent marches, villes, villages et paysages, qu'il s'agisse du fabuleux Danube de Claudio Magris, ou, plus récemment, du Remonter la Marne de Jean-Paul Kauffmann ou d'Intervalles de Loire de Michel Jullien. Toute la place est donnée aux personnages historiques, et la géographie y est totalement secondaire**. 

S'ajoute à cela la présence d'un "étranger", Adam Bagramko, auteur d'un tableau, un triptyque soi-disant conservé au musée d'art de Seattle dans l’État de Washington, et dont le titre est Ma source la Seine. La partie gauche représente une île, "dessinée comme dans une carte de Stevenson, entourée non pas d'eau, mais d'une épaisse forêt. (...) Au centre de l'île on finit par distinguer une minuscule photographie. Elle représente une de ces plaques en ébonite qu'on voit sur certains immeubles parisiens. En haut, une main à l'index pointé pour indiquer une direction. Sous la main, on peut lire : "Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire ? J'avais dit que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous." Cette plaque est restée longtemps sous la voûte du 7 rue du Faubourg-Montmartre, avant la porte-tambour du bouillon Duval, au pied de la petite chambre où est mort, le 24 novembre 1870, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, qui figurait en bonne place dans le panthéon de Breton et des surréalistes. La plaque a disparu aujourd'hui, "en raison, indique le concierge, d'une décision de l'assemblée des copropriétaires." (p. 20)

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Tarot de Marseille des surréalistes

"La partie droite, poursuit François Sureau, présente un caractère prémonitoire, puisque le tableau date de 1938. Dessinée à grands coups de pinceau bleu, la statue de la Liberté de l'île des Cygnes [encore une île, soit dit en passant] s'élève sur un fleuve jonché de feuilles mortes. Et tout autour du carré sont collés les tarots d'un jeu du XIXe siècle. Or, en juin 1940, Bagramko devait s'embarquer pour New York, après avoir attendu un bateau à Marseille où fut composé par Breton et quelques amis le jeu désormais célèbre des "Tarots de Marseille.***" C'est du Havre qu'il s'embarque pour finir."

Ce Bagramko, ainsi qu'un certain Grigoriev, ami du premier, on ne les cessera plus de les croiser tout au long du livre. Or, le doute s'installe petit à petit et l'on subodore que ces deux acolytes ne sont qu'invention de l'auteur, malgré le luxe de détails dont il agrémente ces descriptions. La recherche googlisante conduit vers Bagramko mais il est toujours associé à Sureau et à son récit. A Seattle, pas plus qu'au Musée d'Art de Vancouver qui aurait recueilli la majorité de son œuvre, on ne trouve trace de Bagramko. Cette gentille mystification, qui eût été délicieuse sur un écrit aux dimensions d'une nouvelle, devient franchement pesante - du moins l'ai-je éprouvé personnellement comme telle - sur la longueur d'un tel ouvrage. Et j'ai fini, je l'avoue, par parcourir à la vitesse d'un fleuve en crue les 400 dernières pages de L'or du temps.

Il reste que ce récit recèle quelques pépites, et qu'il n'a pas usurpé son titre bretonien, car il fut le lieu, je l'ai dit, de plusieurs de ces hasards objectifs chers au poète.  François Sureau, au cours de son évocation de l'abbaye de Port-Royal et de la persécution dont elle fût l'objet, parle d'une porte de forme ottomane percé dans le fond du mur de clôture. On y distribuait de la soupe et du pain, de l'argent aussi peut-être. Après avoir cité Racine, auteur de "l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal", "le plus beau texte en prose du XVIIe siècle, assure-t-il, par son effacement, sa transparence inquiète et ferme, et la clarté intérieure qui s'en dégage", il écrit : "Dans ce "siècle des saints", on n'aura pas opposé la charité et la justice, se fiant à ce qu'en disait le maître de Nazareth : "Il y aura toujours des pauvres parmi vous.""

Or, ce 10 février, je venais tout juste de commencer à écouter la Passion Selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach, déniché dans le magasin Emmaüs. Et dans le récitatif, huitième pièce de la première partie de la Passion Selon Saint Matthieu, Jésus parle et dit : "Il y aura toujours des pauvres parmi vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours." Cette parole christique, dont je ne me souvenais pas avoir eu connaissance avant cette date, s'était donc présentée par deux fois la même journée. 

Mais ce n'est qu'aujourd'hui que je m'avisai, comme pour étayer ma conviction intime, que sous la citation liminaire d'André Breton, il y avait un passage de l’Évangile selon Saint Matthieu :

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Je ne me suis éloigné de Sebald qu'en apparence, et de Port-Royal je vais repasser au Palais-Royal où Austerlitz retrouve Marie de Verneuil. François Sureau décrit lui aussi le lieu à partir de sa page 265. La première phrase ne nous étonnera pas : Le Palais-Royal est une île.

"On peut s'y retirer  hors du pouvoir des heures, de l'illusion du temps. C'est une Atlantide et l'hôtel de la Valnéry, la demeure mystérieuse de Leblanc, perdue dans les années. Lorsqu'on entre dans ce jardin au silence épais que les cris des rares enfants font à peine vibrer, on peut craindre de ne jamais en sortir. Un jardin pour grandes personnes, disait Colette qui y vécut.

L'immobilité du Palais-Royal n'est pas celle, taurine, solaire, métaphysique, des places de Chirico. Elle ne suscite pas davantage de  rêveries funèbres. Malgré les jouets, les décorations militaires, les soldats de plomb et les lourdes pipes de hussard débordant de la vitrine de l'Orientale, elle n'exhale aucun parfum de Mitteleuropa."

Cette description du Palais-Royal (où l'on retrouve les soldats de plomb de Sebald) comme une sorte de domaine échappant à l'emprise du temps trouve une résonance dans l'histoire que Marie de Verneuil confie à Austerlitz dans le café des arcades :)

"[…] elle me parla d’un moulin à papier sur la Charente qu’elle avait récemment visité avec un sien cousin et qui, dit-elle, dit Austerlitz, comptait au nombre des lieux les plus mystérieux qu’il lui avait jamais été donné de voir. L’énorme bâtiment construit en lambourdes de chêne et gémissant parfois sous son propre poids est à moitié dissimulé sous les arbres et les fourrés dans la boucle d’une rivière vert sombre, dit Marie. Deux frères qui maîtrisent parfaitement chaque geste de leur métier, et dont l’un louche d’un œil tandis que l’autre a une épaule plus haute que l’autre, s’affairent à l’intérieur pour transformer la pâte mouillée d’une mixture de chiffons et de vieux papiers en feuilles propres et vierges qu’ils mettent ensuite à sécher dans une grande aire située à l’étage au-dessus. Là-bas, dit Marie, on est entouré d’une pénombre silencieuse, on voit au travers des fentes des volets la lumière du jour, on entend l’eau buire à voix basse en passant la retenue, la roue qui tourne lentement, et l’on en vient à ne plus se souhaiter que de jouir d’une paix éternelle."[C'est moi qui souligne]

Je me demandais pourquoi cette allusion à la Charente. Ce n'est qu'après avoir lu une étude de Chantal Massol, Austerlitz : la prose fictionnelle de W. G. Sebald au miroir du roman de Balzac,  que j'en découvris les ressorts. Marie de Verneuil elle-même est un personnage balzacien, inspirée de la Marie-Nathalie de Verneuil, héroïne des Chouans. Elle apparaît, vers le milieu du livre, dans un décor de brume montante tout droit issu du roman de Balzac, dans un « lambeau de souvenir » (p. 164) : 

"À l’extérieur [de l’église de Salle, Norfolk], la brume blanche avait monté des prairies et en silence nous la regardions tous deux ramper sous le seuil du portail, nuée qui roulait ses volutes au ras du sol, recouvrait peu à peu toutes les dalles de pierre, s’épaississait et gonflait tellement que nous n’en émergions plus qu’à demi [...] (p.189)

"Pareille brume, précise en note Chantal Massol, envahit, chez Balzac, le paysage qui s’offre aux yeux de Marie depuis les hauteurs de Fougères : « […] par un phénomène assez fréquent dans ces fraîches contrées, des vapeurs s’étendirent en nappes, comblèrent les vallées, montèrent jusqu’aux plus hautes collines, ensevelirent ce riche bassin sous un manteau de neige » (Les Chouans, VIII, p. 1093). "Selon toute vraisemblance, poursuit-elle, c’est la place inaugurale des Chouans dans La Comédie humaine qui vaut à leur héroïne d’être invitée dans la prose sebaldienne. C’est ce que semblent nous dire, en tout cas, les transformations que subit, dans cette migration, ce personnage. Dès sa première rencontre avec Jacques, dans Austerlitz, Marie de Verneuil lui livre son « âme » à travers une histoire qui frappe son esprit (...). 

Il s'agit de l'histoire du moulin à papier sur la Charente, dont Chantal Massol pense qu'il "puise ses éléments, en les mêlant à ceux d’un conte (sans doute des frères Grimm), dans un autre roman de Balzac encore, Illusions perdues : moulin à papier sur la Charente, frères, eau verte et sombre de la rivière...

Cette perspective balzacienne ouvre des horizons prodigieux, qui réclament des développements auxquels je ne puis pour l'instant sacrifier. Je préfère terminer sur cette image de la Charente qui me vint alors que je lisais son nom dans Austerlitz : c'était celle de la rivière étirant ses méandres dans le parc de la maison de Maria Casarès, à Alloue. **** Ce souvenir est indissociable de ma sœur Marie, qui me fit, avec son mari Emmanuel, connaître pour la première fois ce lieu magique. C'est à elle, trop tôt disparue, que je pense ce soir.

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* Érudition que je n'ai pris qu'une seule fois en défaut, lors de son évocation de Vivant Denon, l'écrivain et dessinateur qui accompagna Bonaparte en Egypte, et qui devint le maître d'oeuvre de la monumentale Description de l'Egypte. Sureau rapporte, page 770, que Denon, "qui fut un temps réputé être le possesseur de la tête naturalisée de Charlotte Corday, " aimait à composer d'étranges reliquaires. Il y rassemblait, écrit-il, les restes mortuaires, authentiques ou non, de personnages illustres, fragments d'os de la Fontaine, d'Héloïse, d'Abélard, du Cid et de Chimène, morceaux de la moustache d'Henri IV, mèches de Desaix, dent de Voltaire. Une description qui fait peur en est donnée par le catalogue de la vente posthume de ses biens en 1826. Je ne sais pas ce que le funeste objet est devenu." Disant cela, et parlant au singulier, il faut donc se résigner à ce qu'il n'existe qu'un seul étrange reliquaire. Or, cher François Sureau, ce reliquaire se trouve au Musée-Hôtel Bertrand de Châteauroux. J'ai consacré autrefois plusieurs articles à cet objet fascinant.

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** Il faut dire que l'auteur lui-même écrit que "la Seine n'est rien, un fleuve assez provincial auquel ses berges, ses villes, ses écrivains et ses peintres tournent le plus souvent le dos, et qui n'apporte rien d'autre que l'occasion de rêver à de grands voyages ultramarins."(p. 18)

*** J'ai évoqué ce jeu de Tarot des surréalistes dans un article du 26 octobre 2018, Varian Fry et André Breton.

**** La grande comédienne avait acquis ce domaine agricole de La Vergne, autrefois fortifié, après la mort d'Albert Camus en 1960. À sa mort en 1996, elle lègue son domaine à la commune d’Alloue pour remercier la France d’avoir été une terre d’asile pour elle et sa famille. Véronique Charrier, ancienne directrice adjointe du festival d’Avignon, crée en 1999 l'Association « La maison du comédien Maria Casarès » présidée par le comédien François Marthouret. Les communs aujourd’hui réhabilités en studios sont habités par les résidents accueillis en création et l’ancienne grange a été transformée en salle de spectacle. Le parc s’étend sur cinq hectares de jardins comprenant deux îles.



mercredi 18 septembre 2019

Se promenant sur les levées de la Loire

"Un soir sur la Loire, Jean-Christophe Bailly observe "le mouvement perpétuel d'une bande d'étourneaux formant sans fin des figures liquides, triangulation de points noirs partis puis se retournant tout soudain comme une limaille attirée par un invisible aimant qui se déplacerait dans le ciel [...]. Condensation de ce qui est non seulement libre mais véritablement libéré et agi dans le ciel, signature d'une pure ivresse du vivre, en un battement singulier et rêveur*".

Corinne Atlan, Petit éloge des brumes, p. 103

Je reviens sur cette ultime page de ce petit éloge des brumes, sur la citation précise de Jean-Christophe Bailly, sur ce moment d'observation un soir sur la Loire de cette danse étourdissante des étourneaux. Parce qu'elle est au départ de l'un de ces hasards objectifs que prise, comme moi, Corinne Atlan. 
Un peu plus haut, j'avais écrit le plaisir que j'avais éprouvé aussi à retrouver le poète de Baltiques, Tomas Tranströmer. Le lien m'entraînait sur cet article ancien du 12 août 2009 (dix ans déjà, je ne peux y croire), Se retourner, oublier, où je rendais compte du rituel du moment : je ne consignais pas alors les vertiges, non, chaque soir je lisais trois poètes différents, quelques poèmes de chaque pris dans un recueil de façon linéaire. J'avais commencé avec Ferrements d'Aimé Césaire (Points/Seuil), Le paysan céleste de Georges-Emmanuel Clancier et La terre nous est étroite, de Mahmoud Darwich. Dès que l'un des recueils était terminé, je le remplaçai par un autre, en gardant pour contrainte d'avoir toujours un poète étranger. C'est ainsi que j'étais passé à Tomas Tranströmer (Baltiques, Poésie/Gallimard encore), puis à Jean-Claude Pirotte (Le promenoir magique et autres poèmes, La Table Ronde) et enfin, à Philippe Jaccottet avec ses Poèmes (1946-1967).
A l'issue de chaque lecture, j'extrayais un passage que je recopiais dans un petit carnet acheté à Prague** dans le quartier juif, au Zidovské Muzeum. Je composai ainsi une sorte d'anthologie.

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Le 9 août 2009,  je constatai un étrange effet de synchronisation entre les trois derniers recueils. Je remarquai en effet que le verbe se retourner était présent ce soir-là chez mes trois auteurs. "Ce n'est pas un mot rare, j'en conviens, mais il y a quelque chose là qui  m'amuse, aussi, contrairement à mon habitude de n'élire chaque soir qu'un seul des trois poètes, je choisis de recopier les trois passages concernés" :


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Deux jours plus tard, un nouveau verbe se répète : oublier : "encore un verbe commun, c'est vrai, mais tout de même..."

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Cette double synchronicité textuelle se retourner/oublier  ne fut pas rééditée, mais l'affaire ne s'arrête pas là. La recherche sur Tranströmer me donnait un dernier article, rédigé le 26 mai 2014, à l'occasion de la mort de Jean-Claude Pirotte, poète mais aussi magnifique prosateur à qui je voulais rendre hommage. Je terminai par une citation de Plis perdus, un livre que je disais "acheté d'occase à la foire du Livre d'Angles-sur-Anglin, le 12 août 2006, et où l'on retrouve cette Loire qui m'occupe si fort en ce mois de mai" :

"Promenade le long de la Loire, de Blois à Amboise, d'Amboise à Chinon et à Saumur, trop courte hélas, dans la lumière douce-amère de novembre, avec le poids douloureux, et qu'il faut taire, des vieux souvenirs, et mes vertiges qui sont comme le chant sourd du memento mori."

Je recherchai le livre dans la bibliothèque. Un marque-page y était toujours inséré, et il ouvrait précisément sur la page 154 de la citation. Cinq ans qu'il veillait, le longiligne animal de papier, sur ces phrases où la Loire, cette même Loire au-dessus de laquelle tournoyaient les étourneaux de Bailly, cette même Loire que j'ai vue hier en passant sur le pont de Blois où j'étais appelé pour une réunion de travail, oui, cette Loire agitait chez l'écrivain en cavale des vieux souvenirs et des vertiges qu'il me faudra consigner, fixer, comme le chant sourd du memento mori.

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Jean-Claude Pirotte
Et replongeant dans ce livre qui n'est pas un roman, ni une chronique, mais bien plutôt, nous dit avec justesse la quatrième de couverture, "un ensemble de sonatines, aigres, douces, amères, ordinaires, pour apprenti raisonnablement distrait", j'ai soudain envie de le relire, comme on retourne à la dégustation inespérée d'un vin vieux qui vous a laissé jadis sur la langue une empreinte inoubliable. Je rebrousse de quelques pages et voici que Philippe Jaccottet réapparaît lui aussi, aimé de Pirotte : "Lecture de Jaccottet : application d'un baume". 

Et comme tout encore une fois va par trois dans cette histoire de hasards objectifs, voici la troisième apparition de la Loire qui me fut donnée ce soir même, en achevant la lecture du livre délicieux de Charles Coustille, Parking Péguy

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Par paresse, permettez-moi de redonner ici la présentation même de l'auteur :
«Tout a commencé par une erreur d’aiguillage sur internet.
Alors que je cherchais Clio de Charles Péguy, je suis tombé sur une image et sa légende : Parking Péguy, « Stains (93) ». Je savais que celui que je considère comme le plus grand écrivain français du XXe siècle souffrait d’un statut marginal. Mais qu’on associe son nom à un parking, c’était une autre affaire. Après de nouvelles investigations, j’ai découvert des centaines de rues Péguy éparpillées en France, plutôt tristes, principalement à la périphérie de l’espace urbain. Or rien n’importait plus à l’écrivain que ce territoire et le changement qu’il subit. Guidés par la seule toponymie, le photographe Léo Lepage et moi sommes partis sur les routes.
Lors du voyage, j’ai écrit un journal, chacun des lieux me ramenant à des extraits de l’œuvre de Péguy. Léo a pris des photos qui ouvrent des parallèles, suggèrent des contrastes ou des associations avec ces mêmes textes. Surtout, contre une vision commémorative du patrimoine littéraire, nous avons souhaité faire lire Péguy aujourd’hui.»
Le dernier texte de Péguy, présenté dans l'épilogue, est extrait de Clio et l'âme païenne (1913), et c'est le plus long aussi de cette courte anthologie. Eh bien voilà ce que j'ai pu y lire :
"Dans une carrière il sait ce que c'est que Péguy. Il a même commencé à le savoir, il en a vu les premiers linéaments, il en a reçu les premières indications sur ses trente-trois trente-cinq trente-sept ans. Il sait notamment que Péguy c'est ce petit garçon de dix douze ans qu'il a longtemps connu se promenant sur les levées de la Loire."
Péguy, né à Orléans le 7 janvier 1873. Sur le site officiel qui lui est consacré, où je me rends pour des éclaircissements biographiques sur le petit garçon de dix douze ans, le vertige encore une fois s'impose :
"L'école est la part la plus précieuse de l'enfance de Péguy. Elle lui a donné sa chance, non en l'extrayant de son milieu, mais en lui permettant d'être lui-même et d'épanouir les dons qu'il avait pour le travail intellectuel. De ses maîtres de l'enseignement primaire, les "hussards noirs de la République", il fait des héros, et sa première école, il nous la dépeint comme un lieu d'enchantement. Cet émerveillement demeure tout au long de ses études. Dans L'Argent, il évoquera son entrée en sixième comme une expérience tout à la fois vertigineuse et décisive. Vertigineuse, parce qu'elle le fait accéder à un univers de connaissances insoupçonnées : "Ce que fut pour moi cette entrée dans cette sixième à Pâques, l'étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l'ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu'il faudrait dire, mais voilà ce qui m'entraînerait dans des tendresses." Décisive, parce que sans le discernement de M. Naudy, le directeur de l'école, qui l'orienta vers le lycée alors que ses origines sociales le destinaient plutôt à l'enseignement professionnel, rien sans doute de ses engagements ni de son œuvre ne serait advenu." [C'est moi qui souligne]

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"Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit." (Pensées, p.45, Gallimard, 1934)

___________________________
* Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, "Le rayon des curiosités, Bayard, 2007, p. 88-89.
** Prague, évoquée précisément dans le dernier vertige collecté, dans un livre d'Hélène Gaudy, mis en ligne juste avant cet article-ci.

dimanche 15 septembre 2019

Petit éloge des brumes

Soulèvement des lacs de brume
A l'échouage retrouver l'amont
aiguise la vie à perte de vue

Ce poème est l'antépénultième du recueil Alluvions, constitué dans les années 80, envoyé à Gallimard (je n'avais peur de rien), refusé (mais je ne regrette pas, Robert Gallimard me répondit par une courte missive polie), et resté inédit (le titre en fut donc donné des années plus tard à ce blog).
Si je le cite aujourd'hui, c'est pour la brume qui y figure, témoignage d'un attachement particulier, à cette époque-là déjà, pour la chose et le nom qui la désigne, le même qui m'a conduit, la semaine dernière, à acheter sans l'ombre d'une hésitation  le Petit éloge des brumes de Corinne Atlan, dans la petite collection Folio 2 €.

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Livre que j'ai lu sans attendre (alors que bien d'autres patientent dans la pile, et patienteront encore longtemps), mû par cette sorte d'urgence poétique qui se fait rare. Cet éloge des brumes est aussi éloge d'un pays, le Japon (Corinne Atlan est traductrice du japonais, en particulier d'Haruki Murakami), mais j'ai eu plaisir à retrouver aussi le poète suédois Tomas Tranströmer, à travers ce vers extrait du fabuleux recueil Baltiques : Entrez donc dans les brumes du dragon !, ainsi que Sebald,, jamais cité dans le corps du texte, mais que l'on retrouve à la fin de l'ouvrage dans une section Pour aller plus loin, avec Austerlitz, conseillé comme lecture brumeuse en compagnie d'Umberto Eco, Natsume Soseki et Ryoko Sekiguchi.

La ferveur que j'ai éprouvée en parcourant ce petit livre trouve sans doute son origine dans un sentiment de reconnaissance : je me suis identifié à l'auteur alors même que tout semble nous opposer (enfance en partie normande, enseignement dès les années 80 au Népal puis au Japon). Cette collusion paradoxale s'exprime par exemple dans ce passage qui donne le principe essentiel de l'équilibre vital et d'un art poétique fécond :
"C'était l'époque où on lisait L'Herbe du diable et la petite fumée de Carlos Castaneda, ou Les Portes de la perception d'Aldous Huxley. Mais l'équation est au fond assez simple : on se perd dans le "nébuleux" quand il n'est pas mis en tension avec une énergie opposée, plus incisive. Le secret des tableaux de Léonard de Vinci réside dans l'alliance du "fumeux" (sfumato) et de la précision anatomique. Pour rendre la beauté évanescente et fugace de la nature, les poètes de haïku japonais ont commencé par répertorier l'ensemble des éléments du monde végétal, animal, atmosphérique, en catégories extrêmement codifiées, saison après saison, moment après moment..." (p. 43)

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Léonard de Vinci, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant (détail), 1503-1519, Musée du Louvre, Paris.
 Et comment ne pas me reconnaître dans ce paragraphe de la fin du livre :
"A l'idée de hasard, je préfère celle du "hasard objectif" de Breton, qui me semble rejoindre la "loi de causalité" bouddhique : hasards et coïncidences sont le signe d'un ordre immanent dont le sens, caché derrière l'apparent chaos du monde, nous échappe." (p. 100)
Livre qui s'achève en prolongeant l'évocation par Jean-Christophe Bailly d'un vol d'étourneaux au-dessus de la Loire :
"Comme ces vols d'étourneaux déployant leurs "figures liquides" dans l'air du soir, comme la masse mouvante de la brume, composée de myriades de particules d'eau en lien les unes avec les autres, les sociétés humaines forment elles aussi un ensemble où évoluent des millions d'individus distincts mais reliés par des fils invisibles - moins libres sans doute que ces oiseaux dans le ciel qui, eux, savent d'instinct se laisser traverser par le souffle du vivant, par le Vide, dont l'Ouvert de Rilke est peut-être l'autre nom." (p. 103)
Et cela, ces mots, je les partage entièrement.


lundi 2 janvier 2017

# 1/313 - Otto et l'attracteur étrange

"Tout d'abord, les attracteurs étranges ont l'air étrange : ce ne sont pas des courbes ou des surfaces lisses, mais des objets de dimension non entière ou, comme le disait Benoît Mandelbrot, ce sont des fractales. Ensuite, et c'est  plus important, le mouvement sur un attracteur étrange présente le phénomène de dépendance sensitive des conditions initiales. Enfin, quoique les attracteurs étranges soient de dimension finie, l'analyse en fréquences temporelles révèle un continu de fréquences."

David Ruelle, Hasard et chaos, Odile Jacob/Points Sciences 1991, p. 84.

Bravo, bien joué, je crois que pour faire fuir le lecteur, même de bonne volonté, il n'y avait sans doute pas mieux qu'une telle citation... D'emblée dans le dur. Au lieu de commencer en douceur avec une petite anecdote sympathique qui ne mange pas de pain... Bon, rassurons donc ledit lecteur : pour comprendre ce qui suivra, pas besoin de saisir parfaitement ce que décrit David Ruelle. L'attracteur étrange est un objet mathématique complexe qui rend compte de l'évolution temporelle (du mouvement) d'un système physique donné. Dans l'usage du concept que je vais faire, ce sera une métaphore, une image, un essai de description d'un ensemble d'événements. Ainsi, quand on parle du magnétisme d'une star, par exemple, on ne sous-entend pas la soumettre aux équations de la théorie électromagnétique de Maxwell et calculer son champ électrique... Non, c'est une métaphore empruntée par la littérature à la science, désignant une certaine qualité liée à l'attirance et au charisme, et passée maintenant sans aucune difficulté dans le langage courant. Ce n'est pas encore le cas de l'attracteur étrange, ce ne le sera peut-être jamais, mais je vais en tout état de cause m'y efforcer.

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Attracteur étrange de Lorenz, théorie mathématique du chaos, voir http://just.loic.free.fr/index.php?page=lorenz
Sur ce site, j'emploie pour la première fois cette expression le 3 mars 2007, mais comme en passant, sans m'y attarder, à propos de Walter Benjamin et de la figure de l'Ange, et ce n'est que cinq ans plus tard que je suis plus explicite, le 1er juin 2012, avec l'article Ferraille et attracteur étrange :

"Hier j'ai hésité à parler d'un autre hasard objectif, qui s'est produit au moment même où je postais le billet Cavalier avec ma herse rouillée en contrepoint. Comme par crainte de trop en faire sur ce chapitre, comme s'il ne fallait pas trop solliciter le hasard. J'oubliais en réalité qu'il en a toujours été ainsi avec les hasards malicieux que je croisais sur ma route : ils déboulaient par vagues, par constellations, avant de se rétracter dans le silence sur de longues périodes, à tel point que j'ai forgé la notion -empruntée à la théorie du chaos - d'attracteur étrange. Cavalier me sert en fait d'attracteur étrange, de piège à coïncidences."
Tout est déjà dit ou presque : on voit que je rattache la notion au hasard objectif, expression forgée par André Breton et qui, si elle ne s'imposera pas dans la langue commune, restera célèbre dans les études littéraires, sans y être parfaitement définie, soit dit en passant. Pourquoi ne pas donc s'en tenir à ce hasard objectif ? Parce qu'il me semble que la notion d'attracteur apporte une valeur dynamique que le hasard objectif ne possède pas. Elle rend compte d'un mouvement, d'une attraction, autrement dit d'une certaine amplification d'un phénomène - et cela correspond à l'observation que je fis souvent d'une prolifération des correspondances, d'une accumulation des coïncidences, mouvements contrebalancés à plus ou moins long terme par une extinction progressive ou rapide de ces correspondances et coïncidences. Au bout du compte, le silence revient toujours, comme le calme sur un étang agité plus ou moins longtemps par les ondes concentriques d'objets perturbateurs.

Jusque là, je n'avais pas rencontré un artiste utilisant le concept avec la même valeur existentielle que je lui donne. Et puis, le 7 décembre 2016, voici Otto, l'homme réécrit, de Marc-Antoine Mathieu, publié chez Delcourt.
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Il y a longtemps que j'ai découvert MAM, dont j'admire l’œuvre qui nous plonge chaque fois dans des interrogations vertigineuses. Avec Otto, il va encore un peu plus loin dans l'exploration métaphysique. De quoi s'agit-il ?
Otto est un artiste reconnu qui réalise des performances autour de la thématique du double, du miroir, reflétée dans son nom même, Otto, à vrai dire un palindrome, un mot se lisant dans les deux sens. Or, à l'issue d'une ultime performance au musée Guggenheim de Bilbao, il est la proie d'un vertige intérieur et comprend qu'il est dans une impasse. Il ne rêve plus que d'effacement. Peu de temps après, il apprend la mort de ses parents, qu'il ne voyait plus depuis longtemps. Son héritage se réduit à une maison et une malle, mais dans cette malle, qu'il retrouve au grenier très classiquement, il découvre des cahiers, des notes, des documents photo, audio et vidéo, qui concernent les sept premières années de sa vie - ses parents ayant été associés à un programme scientifique visant à enregistrer son existence de la façon la plus exhaustive.
Après une période de doute, il décide de se retirer dans un vaste loft d'une ville reculée pour tout lire, tout voir, tout entendre, tout revivre de ces années enregistrées à son insu mais dont la mémoire vive lui faisait défaut. Concentré sur les faits, les actes, les pensées de son passé, il les organise "dans leurs interrelations multiples, les agençant entre eux par une logique spatiale et temporelle."
C'est cet agencement qui va dessiner rien moins qu'un attracteur étrange.

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MAM s'en explique dans un entretien sur le site de la Bédéthèque :

"En faisant ses recherches sur lui-même, Otto a produit cette forme gigantesque, qui le dépasse. Il la compare aux attracteurs étranges, ces rendus géométriques des phénomènes chaotiques. Comme la météo, un robinet qui coule ou la digestion d’un moineau. Des phénomènes engendrés par des relations de causes à effets extrêmement complexes, imprévisibles car comportant trop de paramètres. Des point aléatoires qui, après deux ou trois jours de calcul par ordinateur, peuvent être reliés pour former des dessins différents. Certains neurologues pensent que la consience fonctionne un petit peu selon la même configuration. Otto, en voulant tracer son être, débouche donc sur un attracteur étrange. Il ne savait pas ce qu’il cherchait mais il l’a trouvé en cherchant. C’est une posture de scientifique, qui devrait à mon sens être davantage utilisée dans l’art. Pour ma part, j’avance souvent dans une idée sans savoir où je vais, et à un moment quelque chose m’échappe, et je découvre des choses inattendues." [C'est moi qui souligne]
 Depuis longtemps, ici sur Alluvions, et donc aussi sur ce projet Heptalmanach, je ne fonctionne pas différemment. C'est un  attracteur étrange qui va, je l'espère, se construire peu à peu, tissé de mille liens, une figure complexe qui tiendra beaucoup à mon propre itinéraire de recherche mais qui sait, lecteur, peut-être aussi du tien ?

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jeudi 15 octobre 2015

Alluvions encore, Victoria et la rue Inutile

Envie de retourner à ce blog. Si je n'écrivais plus ici, ce n'était pas par lassitude ou manque d'inspiration, mais c'est parce que ce n'était pas le bon support. Ce que j'avais à dire ne pouvait être donné à lire immédiatement : j'ai donc écrit sur un carnet, Pantone bleu 18-3949, au crayon de papier, pendant des mois. Premier carnet terminé, j'en ai commencé un autre. Rien de sulfureux pourtant, ou d'indiscret, ou de particulièrement intime dans ces carnets, pour lesquels je songe plus ou moins à une publication future, non, rien de tout cela, mais la nécessité ressentie d'une distance, d'un recul. Rien ne presse. Cependant, j'ai aussi, en même temps, le désir d'écrire pour le présent, de partager, si peu que ce soit, quelques impressions, quelques joies ou douleurs, quelques découvertes, et je vais le faire ici, mais ce sera sous forme véritablement alluvionnaire, comme cela était la vocation de ce blog, affirmée dès le début, donc des notes, des bouts de poème, des fragments désordonnés de pensée, au fil de l'eau, du flux des lectures et des rencontres [à l'instant même, une petite fenêtre pop-up m'avertit que je viens de recevoir un commentaire sur l'article du 2 septembre 2014, Et la vie à Casablanca aura un sens pour moi, consacré à un chapitre du livre d'Adrien Bosc, Constellation : commentaire anonyme comportant des précisions sur le pilote Jean de La Noüe. Or, je n'ai pas eu de commentaires sur Alluvions depuis des mois, très précisément depuis le 19 novembre 2014, il est saisissant que ce soit justement à l'instant où je renoue avec le site, sur ce mot même de rencontre, qu'un envoi inconnu s'y dépose : la dimension de hasard objectif si présente sur Alluvions en est d'emblée confirmée.]

***
Cette femme s'appelle Victoria Ocampo, et cette photo est celle qui  se trouve sur la couverture de sa Correspondance avec Roger Caillois, publiée chez Stock en 1997, et que j'ai débusquée à la dernière brocante de l'Avenue des Marins, le dimanche 4 octobre. Je me suis beaucoup intéressé à Roger Caillois dans le Carnet bleu, et j'étais donc désireux d'en savoir plus sur cette femme, éditrice argentine, issue d'une riche famille de Buenos-Aires, qui rencontra en 1939 à Paris le jeune Caillois, âgé alors de 26 ans (elle en avait 48), agrégé de grammaire et fondateur, avec Georges Bataille et Michel Leiris, du Collège de sociologie. 
Je lis cette correspondance de manière discontinue, en même temps que d 'autres ouvrages, et suis parvenu à l'année 40, où Caillois, fuyant la France occupée, a gagné l'Argentine. C'est Victoria qui a organisé son voyage et la série de conférences qu'il va donner dans son pays. De manière générale, elle sera pour lui un véritable Pygmalion. 
Plusieurs autres Français ont quitté la France, qu'elle reçoit avec générosité, mais qu'elle juge aussi avec lucidité, et donc sévérité, ainsi du décorateur Jean-Michel Frank :
"Jean-Michel Frank, une autre paire de manches. Appartient à ce milieu (où du moins y vivait) des gens riches et snob, de la haute couture, des artistes d'avant-garde [...]. Terrible ! Des gens durs mais non courageux, trop faibles pour être méchants avec efficacité ; frivoles et durs... Durs par égoïsme et self-indulgence, non par exigence envers eux-mêmes. N'accordant de l'importance qu'à un joli cendrier, à un Picasso (c'est déjà mieux), à une robe de Schiap, à un mouchoir d'Edwards and Butler, à un clip de chez Cartier [...] ; tout ça, dans les moments actuels, devient indescriptible, comme la neige qui fond dans les rues de Paris. De la saleté. "Comment feront un tel et un tel sans drogue !..." (Bébé Bérard, Cocteau, etc.) [...] Car tous ces gens savaient quand ils devaient fuir et en avaient les moyens (essence et argent). 
Enfin, tu entendras cela toi-même. Sinon tu vas m'accuser  d'être mauvaise langue et de trouver tous ces gens immondes excepté moi. Le fait est que je n'aime pas les gens aux goûts exquis mais dépourvus de spiritualité à un degré aussi remarquable ! Pleins de petites gourmandises mais sans vrai appétit ! Pleins de convoitises urgentes, mais sans ardeur, ni flamme. Je dis : merde."
Et elle ajoute sans plus de commentaires :
"Les Dali se sont très bien arrangés, même avec les franquistes."

*** 

de Vailly-sur-Sauldre
Panneau bleu
sur crépi gris

Fragments alluvions encore
La Sauldre en crue 
affouille les rives

La crue de l'amour
Mes rivières
La Vauvre et l'Anglin 

16 octobre 2014

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Vailly-sur-Sauldre

mardi 18 novembre 2014

Le songe de Théodore

Allons aux faits.

ImageHier, dimanche 16 novembre, au soir, passant devant une des bibliothèques du salon, mon regard se pose sur la tranche de Rameaux, un essai de Michel Serres, lu voici quelques années déjà. Pourquoi ce livre ? A ce moment, je ne sais pas. Et puis c'est juste un regard, une ou deux secondes, sans même que je me pose la question de savoir pourquoi je reste un bref instant suspendu sur ce livre. C'est presque insignifiant, ce regard. Rien qui soit digne en apparence d'être noté.

Plus tard, je me replonge dans Le chat de Schrödinger, de Philippe Forest. J'ai acheté le livre en Folio le 8 novembre dernier. Drôle de bouquin, qui a laissé en son temps la critique presque muette. Pour avoir déjà lu plusieurs livres de Forest, je dois dire que celui-ci est le plus austère, le plus complexe, il confine même à l'aridité. Mais la beauté iridescente de la phrase nous soulève comme un simoun : le texte possède la somptuosité du désert.
Avec, au centre vibrant de l’œuvre, comme dans tous les ouvrages de l'auteur, la mort de l'enfant, la petite fille emportée à quatre ans par un cancer des os. Perte irréparable, chagrin inguérissable, deuil impossible.
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Je ne veux pas résumer le livre. Tous les articles que j'ai pu lire sur lui confessent la même impuissance à le faire. Mon propos n'est d'ailleurs pas là.

Le passage que je découvre ce soir-là s'articule autour d'une histoire racontée par le philosophe Leibniz dans la troisième partie de ses Essais de Théodicée. Le jeune Sextus Tarquin, qui deviendra le dernier des rois légendaires de la cité romaine, interroge l'oracle d'Apollon sur son avenir. Devant la noirceur du tableau, Sextus s'insurge et se rend à Dodone, près de Jupiter, afin qu'il rectifie le destin prédit. Jupiter restant inflexible, Sextus, dépité, s'abandonne à son destin qui s'accomplit donc selon ce qu'il a été prévu.

Un prêtre, Théodore, qui assiste à la scène, s'émeut du sort de Sextus, de sorte que le dieu suprême le dirige vers sa fille Pallas, à Athènes. En songe, Théodore, touché par un rameau d'or*, est convié à pénétrer dans le "palais des destinées".

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Lucrèce et Sextus Tarquin (Simon Vouet) - Wikipedia
"Celui-ci contient toutes les représentations, dit la déesse, "non seulement  de tout ce qui arrive, mais encore de tout ce qui est possible", de sorte que Jupiter puisse passer en revue toutes les formes que l'univers aurait pu prendre et parmi lesquelles il a choisi celle qui lui a plu. Chaque pièce du palais contient ainsi l'une des versions de chacun des événements qui ont fait, qui feront ou qui auraient pu faire l'histoire de tous les hommes comme celle de chacune d'entre eux. (...) Pour convaincre l'homme à la foi vacillante, Pallas propose à Théodore de visiter les pièces qui concernent le malheureux Sextus. Dans l'une de ces chambres se trouve l'histoire vraie de celui-ci où Théodore reconnaît la scène à laquelle il a assisté, Sextus recevant d'Apollon puis de Jupiter l'oracle qui le condamne. Mais il existe toute une série d'autres chambres, d'autres mondes aussi que la déesse lui montre où Sextus connaît d'autres destins, plus vertueux, plus heureux et où il devient un saint plutôt qu'un salaud. Si Jupiter, dans sa grande sagesse et avec la plus totale équité a élu pour le jeune homme un destin honteux et misérable, c'est parce que de celui-ci devaient sortir les grandes choses nécessaires au bien de l'humanité. Il fallait le crime de Sextus - en l'occurrence le viol de Lucrèce - pour que devienne possible la gloire de Rome, "felix culpa", faute heureuse, aussi nécessaire que le péché d'Adam ou la trahison de Judas au salut du monde." (pp. 248-249)
 Je poursuis encore quelques pages, mais il est tard, je ne finirais pas encore cette nuit. Je suis parvenu à la page 272, où l'on peut lire cette phrase :

"Mais tant qu'on reste dans le dedans de la boîte, c'est autre chose : un grand récit sans partage pour lequel toutes les péripéties possibles, au lieu de s'exclure les unes les autres, s'additionnent, manifestant sous le regard le réseau ramifié de ce à quoi elles auraient pu conduire et que plus personne ne pourrait vraiment raconter puisqu'il n'existe pas de position depuis laquelle les considérer toutes à la fois."
 Un mot me retient : ramifié. Soudain, je me remémore le regard dont je parlai au-dessus. Le livre de Serres. Rameaux. Il est une heure du matin, mais c'est plus fort que moi, une intense curiosité me pousse à aller chercher le volume. J'ai déjà vécu de semblables appels, il me faut en avoir le cœur net.

Quelque chose demande à être dévoilé. Du moins, perçu.
Ou peut-être que je m'illusionne, si c'est le cas, ce n'est pas grave, je n'aurais perdu que mon temps et un peu de sommeil.

Rameaux est paru en 2004, je l'ai acheté à Limoges cette année-là. Dix ans plus tard, je suis bien incapable d'en citer ne serait-ce qu'une seule ligne, mais à le relire, en diagonale, en suivant mes soulignements au crayon, la mémoire revient de l'essentiel du propos.

Et puis, tout à coup, page 171, la fulgurante coïncidence :

" Voici une image ancienne de ces nouveautés. A la fin des Essais de théodicée (414 sqq.), la déesse Pallas entraîne Théodore, le grand sacrificateur, au dernier étage de la pyramide des mondes : à sa pointe extrême, elle lui découvre un appartement si beau qu'il s'en évanouit ; voilà, lui dit la déesse, après l'avoir réveillé, le monde actuel, le nôtre, l'unique, le meilleur. En dessous, dans la nappe inférieure du volume, voyez se multiplier, en bifurcations infinies, d'autres appartements, les mondes possibles que Dieu, au moment de créer, n'a pas choisis.
En cette description sublime, Leibniz mous persuade que Dieu les élimina parce qu'ils comportaient plus de mal que celui-ci."
On objectera peut-être que le souvenir de cette histoire s'était peut-être gravé dans mon esprit, de façon inconsciente, il y a dix ans (car le fait est qu'à la lecture de Forest, aucune remémoration n'avait eu lieu). Cependant, au moment où mon regard s'était posé sur Rameaux, je n'avais pas encore lu le passage en question dans le roman. Je ne pouvais pas à ce moment-là savoir qu'il allait être question de Leibniz, de Théodore et de Pallas.

Tout se passe comme si j'avais eu l'intuition de l'avenir. Quelque chose m'était désigné qui allait prendre sens plus tard. Comme une forme de voyance (qui ne verrait pas grand chose en réalité mais ouvrirait une fenêtre sur un possible). Un geste oraculaire qui se reflète dans l'histoire elle-même, qui est une histoire d'oracle.

L'étrange c'est aussi la surgie de cet adjectif "ramifié", qui vint donc réactiver le souvenir du regard, faire le lien avec le livre de Serres et déclencher mon désir de savoir. Sans cette présence du mot, il est vraisemblable que le regard eut été oublié, et la connexion non réalisée.

Celle-ci m'a si fortement frappé que j'avais aussitôt résolu d'en rendre compte ici. Ceci dit, le sens plus global de tout cela m'échappe. Nous n'avons pas fini de méditer sur les figures du hasard objectif.

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* Petite erreur de Philippe Forest, il s'agit d'un rameau d'olivier et non d'un rameau d'or.

lundi 1 septembre 2014

Constellation

Vol de nuit donc.
Vol de nuit celui du Lockeed Constellation F-BAZN d'Air France qui s'élance d'Orly au soir du 27 octobre 1949.
A son bord, onze membres d'équipage et trente-sept passagers, dont quelques célébrités, la violoniste prodige Ginette Neveu et le boxeur Marcel Cerdan, accompagné de son manager Jo Longman et de son ami Paul Genser. Cerdan qui part à New York avec l'ambition de reconquérir son titre de champion du monde contre le Taureau du Bronx, Jake LaMotta. Trois places prises au dernier moment, à cause de l'impatience d'Edith Piaf, qui a supplié son amant de venir la rejoindre au plus vite. Le droit de priorité accordé au champion a laissé à terre un jeune couple, Edith et Philip Newton, ainsi qu'une certaine Mme Erdmann.
Mais quelques heures plus tard, l'avion, qui devait faire escale aux Açores, ne répond plus.
On retrouvera le lendemain l'épave fracassée sur les pentes du Mont Redondo, sur l'île de São Miguel. Il n’y a aucun survivant.

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"La violoniste Ginette Neveu montre son Stradivarius à Marcel Cerdan quelques minutes avant leur embarquement dans l'avion d'Air France où ils trouveront la mort." Site


Ce drame constitue le nœud de Constellation, premier roman d'Adrien Bosc, publié chez Stock.
Constellation, c'est le nom, on l'a vu, de l'avion, mais c'est aussi la métaphore de ces quarante-huit hommes et femmes, dont le destin se croisait en cette nuit fatale. Autant de trajectoires diverses que l'auteur, après une enquête longue et serrée, s'est employé à reconstituer. Agitant une poignée de questions qui ne pouvaient me laisser insensible, je cite la quatrième de couverture :
Quel est l’enchaînement d’infimes causalités qui, mises bout à bout, ont précipité l’avion vers le mont Redondo ? Quel est le hasard objectif, notion chère aux surréalistes, qui rend « nécessaire » ce tombeau d’acier ?
Je ne suis pas certain que le hasard objectif rende jamais "nécessaire" quoi que ce soit, mais que cette notion même apparaisse dans le récit suffisait à stimuler mon intérêt.
J'ai lu ce livre presque d'une traite, car il y a quelque chose de fascinant dans l'enchaînement des circonstances, la collision des existences, les multiples échos que cette histoire propage. Et je me propose maintenant de le relire, pas à pas, chapitre après chapitre, pour continuer d'en explorer les résonances*.

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* Que Bernard Chambaz soit l'une des quatre personnes remerciées en fin d'ouvrage est l'une de ces résonances marquantes. De même le nom de l'auteur ne pouvait que m'interpeller, si proche qu'il était de celui de mon fils aîné, appartenant tous les deux à la même génération, à deux ans près.
    Autre résonance : le passage en ce moment sur Arte du film de Mathieu Demy, Americano, que je citai en fin d'article.

mardi 26 août 2014

Les Merveilles célestes

"di 20-21.07.14
Dublin.

les rives de la Liffey, qui réminiscent forcément Joyce, tout comme le Trinity college réminisce Beckett.
la library, la long room du college : ce vaste, imposant dépôt de nos pensées d'hommes, morts, impressionnant dépôt d’alluvions de récits et de paroles échouées… je m'y suis arrêté longuement dans le silence, à savourer, presque me recueillir, lieu prégnant en odeurs de vieux papiers, de feuilles de veau, de vieux bois, de cuir…"


Fred Griot (Refonder)

Il n'est peut-être pas superflu de rappeler de temps à autre l'intention de ce blog : 

"Alluvions dit bien la variété de ce qui se déposera ici, aussi bien dans la forme que dans le contenu : notes bien structurées, développements de pensées, ouvertures réflexives comme citations, anecdotes, traits, emprunts, essais, repentirs, esquisses, nervures de néant, griffures, phrases juste sauvées de l'abîme. De la pierre et de la boue, du sable et du roc."

Mais il arrive aussi que de ce désordre émerge comme une construction, que de l'informel surgissent des motifs, qu'une figure se dessine, que des correspondances se tissent. C'est le travail de ce que j'ai nommé l'attracteur étrange, en empruntant le concept à la théorie du chaos, mais que l'on pourrait tout aussi bien rattacher au hasard objectif cher à André Breton.

Il semble que nos vies ne soient pas entièrement déterminées, pas plus qu'elles ne sont abandonnées à l'aléatoire. L'attracteur étrange nous invite à quitter la vision de la vie comme ligne droite, chemin unique, destin, pour une vision plus large, plus haute, plus profonde, en surface, en volume. Chaque être paraît relié à une constellation, et en cela l'intuition astrologique n'est sans doute pas sans fondement, même s'il convient de ne pas se laisser enfermer dans les rets d'un autre déterminisme dont les tentations prophétiques ont toujours sombré dans le ridicule et le pathétique.

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Littoral, près des marais d'Yves (août 2014)

Nous sommes partie prenante d'un univers en mouvement, un mouvement qui plus est non uniforme, pourvu de vitesses variables, composé d'accélérations et de fulgurances comme de ralentis ou de stagnations. L'attracteur se lève parfois comme un vent impérieux, soufflant sur nos steppes intérieures pendant des jours et des semaines, mais il lui arrive de s'éteindre, de se tapir dans les replis du temps.

Ce n'est pas actuellement le cas, loin de là, et je sens bien qu'il me faudra plusieurs posts pour rendre compte des dernières manifestations du phénomène.

Commençons par ce qui semble le plus anodin : ce roman de Patrick Modiano, Accident nocturne, publié en 2003, mais acheté seulement cette année sur l'avenue des Marins, à la brocante mensuelle (avenue qui fait partie de ces lieux, en apparence profanes, qui délivrent régulièrement leur moisson épiphanique). Modiano qui s'est imposé à l'automne 2012 comme l'une des étoiles majeures de ma propre constellation.

"Une, deux, trois fois, on dirait que le destin - ou le hasard - insiste, voudrait provoquer une rencontre et orienter votre vie vers une nouvelle direction, mais souvent vous ne répondez pas à l'appel. Vous laissez passer ce visage qui restera pour toujours inconnu et vous éprouverez un soulagement, mais aussi un remords. " (p. 37)

Il dit très simplement la nature de l'attracteur, qui appelle mais ne contraint pas. Page 92, on lit cette phrase que l'on peut retrouver presque identique dans plusieurs de ses romans :

Il me semblait que dans ma vie une brèche s'était ouverte sur un horizon inconnu.

A ce mot brèche chez Modiano, j'ai consacré une note entière. De même à cet autre mot "horizon", qui fait matière d'ailleurs d'un titre de livre. Au bout du compte, il y a toujours de l'inconnu, toujours une réserve d'inconnu que l'on se doit de ne pas effaroucher, dont l'approche se fait avec discrétion, qu'on laisse plus venir à soi qu'on ne le traque réellement :

Il faut attendre que les autres viennent vers vous d'un mouvement naturel. Pas de gestes trop brusques. Rester immobile et silencieux et se fondre dans le décor. Je m'asseyais toujours à la table la plus retirée. Et j'attendais. J'étais quelqu'un qui s'arrête au bord d'un étang au crépuscule et laisse son regard s'accommoder à la pénombre avant de voir toute l'agitation des eaux dormantes. (p .96)

Oui, les eaux dormantes sont un leurre, cachant une activité parfois redoutable. Bars de nuit, façades livides, campagnes atones dissimulent souvent de troubles trafics, de louches affaires dont on ne saura probablement jamais le fin mot. Le narrateur apparaît donc comme un passager clandestin dans la ville, toujours en instance de déménagement, allant d'un hôtel à l'autre, changeant de quartier en fonction des urgences du jour. Dans cette existence désargentée et solitaire, il arrive néanmoins qu'une éclaircie se produise :

Au cours de ces nuits blanches, ce que je regrettais le plus, c'était d'avoir laissé tous mes livres dans ma chambre de la rue de la Voie-Verte. Pas beaucoup de librairies dans le quartier. J'avais marché vers l’Étoile pour en découvrir une. J'y avais acheté quelques romans policiers et un vieux volume d'occasion dont le titre m'intriguait : Les Merveilles célestes. A ma grande surprise, je ne parvenais plus à lire les romans policiers. Mais à peine avais-je ouvert Les Merveilles célestes qui portait sur la page de garde cette indication : "Lectures du soir", que je devinais combien cet ouvrage allait compter pour moi. Nébuleuses. La Voie lactée. Le monde sidéral. Les constellations du Nord. Le zodiaque, les univers lointains... A mesure que j'avançais dans les chapitres, je ne savais même plus pourquoi j'étais allongé sur ce lit, dans cette chambre d'hôtel. J'avais oublié où j'étais, dans quel pays, dans quelle ville, et cela n'avait plus d'importance. Aucune drogue, ni l'éther, ni la morphine, ni l'opium ne m'aurait apporté cet apaisement qui m'envahissait peu à peu. (p. 118)

Les Merveilles célestes ne sont pas une invention. Ce livre existe bel et bien, Modiano ne le mentionne pas mais l'auteur en est le célèbre Camille Flammarion. Il est disponible sur Gallica.