Le dernier billet a été d'une bonne longueur, celui-ci à l'inverse sera court. C'est que j'ai le souci du lecteur, voyez-vous. Déjà que je l'épuise en lui proposant un bout de prose par jour, chaque jour de cette année 2017. L'épuise ou l'ai épuisé, car je ne me fais pas d'illusions, je suppose qu'ils ne sont pas nombreux celles et ceux qui m'ont lu avec régularité, patiemment, opiniâtrement, au fil de sujets variés qui ne les ont sûrement pas tous passionnés. Je leur demanderais bien de se faire reconnaître, qu'ils se dénoncent, nom d'un chien, si je n'avais pas peur de constater leur nombre infime... Une coterie, un groupuscule, de quoi faire une tablée de belote, une crapette, mais qu'importe, merci à eux, et aux robots, les bougres, qui sans mot dire viennent enrichir les statistiques, les rendant même parfois flatteuses. Il y a en effet des poussées de fièvre venant de Russie ou de Corée du Sud qui me laissent parfois pantois.
Bref, j'arrête là, car sinon adieu la bréfitude et la courtitude. Je vous livre simplement, histoire de souffler, une vidéo de l'INA, postée le 8 novembre sur le site de l'excellent Jérôme Leroy, plusieurs fois déjà mentionné dans ces pages. Une curiosité de 1967, mon année-phare vous l'avez compris. Un duo Jean-Claude Brialy - Anna Karina :
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mercredi 22 novembre 2017
# 279/313 - Suis-moi jusqu'au bout de la nuit
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mercredi 22 février 2017
# 45/313 - Le terroriste et le gitan
Mercredi 15 février. Je venais de publier le matin même la quarante-quatrième chronique, La Chinoise et le porteur de valise, essentiellement basée sur le film de Godard paru en 1967. Le temps avait viré au beau, je désertai donc le bureau et enfourchai ma bicyclette pour un tour de Châteauroux, itinéraire en boucle que j'ai tissé au fil des mois par les chemins secrets des faubourgs et des parcs, les larges allées cyclables de la zone industrielle ou les sentes humides de la Vallée verte. Je poussai néanmoins jusqu'à cette grande et laide étendue qu'on qualifie de Cap mais à laquelle il manque le vaste horizon qui l'accompagne en principe. J'en revins avec Jugan, le roman de Jérôme Leroy tout juste sorti en poche. L'écrivain m'avait donné la matière d'une belle coïncidence, mon intuition me commandait de me procurer ce livre, que je commençai dès mon retour et achevai en fin d'après-midi. C'est dire déjà la fluidité de sa prose noire.
Car elle est noire, oui, cette prose inspirée du roman non moins noir de Barbey d'Aurevilly, L'ensorcelée, paru en feuilleton en 1852, publié en volume trois ans plus tard. Une jeune femme, Jeanne Le Hardouey, s'y prenait de fascination pour l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan, ancien chouan qui tenta de se suicider quand il comprit que sa cause était perdue, puis fut ensuite torturé et défiguré par des soldats de la République. Sans faire un remake, Jérôme Leroy transpose cette histoire à notre époque, mais dans la même région du Cotentin. L'abbé devient Joël Jugan, ancien chef d'Action Rouge, groupe terroriste de la fin des années 70, lui aussi affreusement défiguré par un suicide raté et une vengeance des policiers. En liberté surveillée après dix-huit ans de prison, dont plusieurs années à l'isolement, il revient dans sa ville natale de Noirbourg, employé dans un centre social à l'aide aux devoirs. C'est un monstre, au physique comme au moral, qui va détruire une jeune étudiante d'origine marocaine, Assia, irrésistiblement fascinée par ce revenant des luttes armées.
C'est là bien sûr un écho très fort à l'article publié le matin-même. D'ailleurs, un des personnages de Jugan, Rodain, aurait très bien pu être un des membres du groupe maoïste de La Chinoise :
Or, ce même soir, un mail de l'INA me vante un documentaire sur Jérôme Bosch. Je décide de le télécharger (la veille j'avais visionné une exposition autour du peintre, mais je ne m'y attarde pas présentement, j'y reviendrai tôt ou tard), mais je décide aussi de regarder enfin le documentaire de Claude Dagues, écrit en collaboration avec Jacques Yonnet, Paris des maléfices, que j'avais téléchargé le 2 février (l'INA n'en donnait qu'un aperçu gratuit de quelques minutes). Or, un passage autour du Pont Saint-Louis mettait aussi en scène les
Bohémiens et leur pouvoir de jeteur de sorts. Voici l'extrait en
question :
L'homme interrogé est Pierre Derlon, dont j'avais lu, voici très longtemps, La médecine secrète des gens du voyage, et aussi un article dans la revue l'Originel, à l'été 1979, intitulé "Ainsi parlait mon frère le gitan." Pierre Derlon raconte qu'après avoir sauvé de la noyade un vieux gitan, il avait été adopté, lui le gadjo, dans la communauté de celui qui devint en quelque sorte son maître, Pietro Hartiss. Robert Doisneau a réalisé de belles photos de lui, comme celle-ci, mise en vente à Drouot :
Au dos du tirage, Doisneau avait écrit : «Cette image a été faite le 11 novembre 1963, à Gentilly chez Pierre Derlon. À cette époque, il était dresseur de colombes (...) Pierre Derlon est aujourd'hui l'auteur de plusieurs bouquins sur la magie gitane, il faut l'entendre raconter le tribunal des corbeaux, c'est un enchantement. Pierrot le manouche est mon ami.»
Après la noirceur de Jugan, une telle image est un réconfort.
Car elle est noire, oui, cette prose inspirée du roman non moins noir de Barbey d'Aurevilly, L'ensorcelée, paru en feuilleton en 1852, publié en volume trois ans plus tard. Une jeune femme, Jeanne Le Hardouey, s'y prenait de fascination pour l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan, ancien chouan qui tenta de se suicider quand il comprit que sa cause était perdue, puis fut ensuite torturé et défiguré par des soldats de la République. Sans faire un remake, Jérôme Leroy transpose cette histoire à notre époque, mais dans la même région du Cotentin. L'abbé devient Joël Jugan, ancien chef d'Action Rouge, groupe terroriste de la fin des années 70, lui aussi affreusement défiguré par un suicide raté et une vengeance des policiers. En liberté surveillée après dix-huit ans de prison, dont plusieurs années à l'isolement, il revient dans sa ville natale de Noirbourg, employé dans un centre social à l'aide aux devoirs. C'est un monstre, au physique comme au moral, qui va détruire une jeune étudiante d'origine marocaine, Assia, irrésistiblement fascinée par ce revenant des luttes armées.
C'est là bien sûr un écho très fort à l'article publié le matin-même. D'ailleurs, un des personnages de Jugan, Rodain, aurait très bien pu être un des membres du groupe maoïste de La Chinoise :
Rodain était un ancien de la Gauche prolétarienne qui s'était "établi" en 1967 dans les Forges, avait tenté de noyauter les syndicats, s'était fait casser la gueule par les milices patronales et par la CGT, mais s'était accroché. Une fois la Gauche prolétarienne autodissoute en 1973, il s'était senti incapable de reprendre ses études de philo à la Sorbonne et était resté à Noirbourg, vivant dans son HLM sans qu'il soit possible de savoir s'il espérait encore un jour le soulèvement de la classe ouvrière ou s'il avait trouvé une forme de sagesse : il passait ses dimanches derrière sa porte-fenêtre, à regarder les nuages venus de Jersey et Guernesey filer dans le ciel gris en écoutant France-Musique, n'ayant plus que de rares regards amusés pour le buste de Mao, le petit livre rouge près du téléphone et un vieux tract de la Cause du Peuple, "Patron, nous vous pendrons par les couilles !" qu'il avait mis sous verre par une ironie de l'Histoire dont il était parfaitement conscient. (p. 80-81)D'autres personnages ont un rôle crucial dans le roman : les Gitans de la Zone, dont la présence dans la région est très ancienne ; dealers, trafiquants, mais aussi guérisseurs ou jeteurs de sorts, ils décalquent les bergers errants de Barbey d'Aurevilly :
Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix du peuple des campagnes attribue des pouvoirs occultes et la connaissance des secrets et des sortilèges. D’où viennent-ils ? où vont-ils ? Ils passent. Sont-ils les descendants de ces populations de Bohême qui se sont dispersés sur l’Europe dans toutes les directions, au Moyen Âge ? [...]. Tantôt solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ils rôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu’ils n’occupent jamais que d’une manière, c’est-à-dire en conduisant quelques troupeaux de moutons le long du revers des fossés, ou les bœufs de quelque herbager d’une foire à une autre. Si par hasard un fermier les expulse durement de son service ou ne veut plus les employer, ils ne disent mot, courbent la tête et s’éloignent ; mais un doigt levé, en se retournant, est leur seule et sombre menace ; et presque toujours un malheur, soit une mortalité parmi les bestiaux, soit les fleurs de tout un plant de pommiers brûlées dans une nuit, soit la corruption de l’eau des fontaines, vient bientôt suivre la menace du terrible et silencieux doigt levé.
L'homme interrogé est Pierre Derlon, dont j'avais lu, voici très longtemps, La médecine secrète des gens du voyage, et aussi un article dans la revue l'Originel, à l'été 1979, intitulé "Ainsi parlait mon frère le gitan." Pierre Derlon raconte qu'après avoir sauvé de la noyade un vieux gitan, il avait été adopté, lui le gadjo, dans la communauté de celui qui devint en quelque sorte son maître, Pietro Hartiss. Robert Doisneau a réalisé de belles photos de lui, comme celle-ci, mise en vente à Drouot :
![]() |
| Robert DOISNEAU, Le dresseur de colombe Pierre Derlon, 1963 |
Au dos du tirage, Doisneau avait écrit : «Cette image a été faite le 11 novembre 1963, à Gentilly chez Pierre Derlon. À cette époque, il était dresseur de colombes (...) Pierre Derlon est aujourd'hui l'auteur de plusieurs bouquins sur la magie gitane, il faut l'entendre raconter le tribunal des corbeaux, c'est un enchantement. Pierrot le manouche est mon ami.»
Après la noirceur de Jugan, une telle image est un réconfort.
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jeudi 2 février 2017
# 28/313 - Deux ou trois choses que je sais d'elle
Yonnet n'a jamais réalisé Paris ma légende, le livre qu'il projetait de publier et qui aurait repris la matière des quelques 700 chroniques hebdomadaires qu'il adressa à L'Auvergnat de Paris. Trop occupé, dit-on, à courir les troquets et converser avec les potes. Ses deux seuls livres édités sont donc d'autant plus précieux, chargés qu'ils sont ras la gueule d'une matière légendaire explosive. Explosive non au sens balistique et pyrotechnique du mot, mais au sens, comment dire cela, symbolique, si l'on veut bien entendre par là une symbolique opérative, qui se diffuse, se répand, entre en résonance, agit sur vous, vous désigne des chemins, esquisse des sentiers, suscite des carrefours et donc des rencontres.
Rue des Maléfices avait distillé ses enchantements au printemps dernier, Troquets de Paris récidive en cet hiver de haute froidure. La mystification révélée, voici que la chronique contiguë (la sélection des éditeurs ne se fonde pas sur la chronologie) est datée du 31 décembre 1966, autrement dit à l'aube de l'an 1967 sur laquelle j'ai jeté mon dévolu avec ce projet.
Il y redit sa crainte de la "dépersonnalisation", de la montée en puissance d'une architecture de ruches et de clapiers, "des alvéoles où l'ennui suintera des parois."Il a cependant bon espoir qu'un mouvement de rébellion va entraver cette marche mécanique et il finit sur une note optimiste :
Hier, j'ai visionné sur Mubi, avant qu'il n'expire, le film que Jean-Luc Godard a tourné en 1967, Deux ou trois choses que je sais d'elle, avec Marina Vlady dans le rôle principal. Un film revêche, qui ne cherche guère à plaire, qui ennuie de temps à autre mais brosse aussi un portrait saisissant de cette mutation que dénonce Jacques Yonnet, avec un tournage en banlieue, parmi les grands ensembles de La Courneuve.
Développement irrésistible de la société de consommation, avec l'omniprésence des marques et de la publicité, culminant dans ce plan de la fin du film :
Rue des Maléfices avait distillé ses enchantements au printemps dernier, Troquets de Paris récidive en cet hiver de haute froidure. La mystification révélée, voici que la chronique contiguë (la sélection des éditeurs ne se fonde pas sur la chronologie) est datée du 31 décembre 1966, autrement dit à l'aube de l'an 1967 sur laquelle j'ai jeté mon dévolu avec ce projet.
Il y redit sa crainte de la "dépersonnalisation", de la montée en puissance d'une architecture de ruches et de clapiers, "des alvéoles où l'ennui suintera des parois."Il a cependant bon espoir qu'un mouvement de rébellion va entraver cette marche mécanique et il finit sur une note optimiste :
"En 1967, et dans les années qui suivront, "notre" bistrot familier restera notre seconde famille. Et l’Étranger - près de nos facultés surtout - sera le bienvenu, et manifestera de plus en plus l'émouvant attachement (que je constate tous les jours) pour notre ville et la communauté que nous représentons.Trois ans plus tôt, en 1964, Yonnet avait participé à un documentaire de Claude Dagues, intitulé Paris des maléfices, que l'on peut télécharger sur le site de l'INA. En voici l'extrait gratuit :
Il y a lieu, on vous l'assure, de considérer l'avenir d'un œil serein.
(...) Pour moi, j'inaugure ma septième année d'"apostolat" à l’Auvergnat en levant mon calice : à la bonne vôtre et bonne année !" [C'est moi qui souligne]
Hier, j'ai visionné sur Mubi, avant qu'il n'expire, le film que Jean-Luc Godard a tourné en 1967, Deux ou trois choses que je sais d'elle, avec Marina Vlady dans le rôle principal. Un film revêche, qui ne cherche guère à plaire, qui ennuie de temps à autre mais brosse aussi un portrait saisissant de cette mutation que dénonce Jacques Yonnet, avec un tournage en banlieue, parmi les grands ensembles de La Courneuve.
Développement irrésistible de la société de consommation, avec l'omniprésence des marques et de la publicité, culminant dans ce plan de la fin du film :
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Claude Dagues,
INA,
Jacques Yonnet,
Jean-Luc Godard,
Marina Vlady,
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