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mardi 24 octobre 2023

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une

Dans son décret de dissolution des Soulèvements de la terre, Gérald Darmanin avait pointé du doigt le géographe suédois Andreas Malm, le considérant comme la principale inspiration du mouvement « prônant l’action directe et justifiant les actions extrêmes allant jusqu’à la confrontation avec les forces de l’ordre ». Il faut dire que Malm avait écrit un essai « Comment saboter un pipeline », sorti en 2020, où il prônait la lutte contre les gros émetteurs de gaz à effet de serre. Le hic c'est que l'ouvrage, publié par l'éditeur La fabrique, n'a jusque-là connu aucune procédure judiciaire. Dans une tribune de protestation donnée au Monde, Andreas Malm souligne que l'ouvrage "a été traduit en dix langues et a récemment inspiré un thriller hollywoodien (Sabotage, par Daniel Goldhaber). Je suis venu à plusieurs reprises discuter du livre en France autour d’événements de lancement, d’interviews, etc. Dans cette période, ni moi ni mon éditeur n’avons été soupçonnés ou accusés de quoi que ce soit d’illégal. (...) Mon propos est simplement d’ouvrir un débat exigeant sur la légitimité d’actions de désobéissance, notamment sur des sites clés de l’infrastructure et de la logistique du capitalisme fossile ». Il s'agissait selon lui de réfléchir à la légitimité d'un sabotage au vu de l'inaction gouvernementale dans un contexte de crise climatique, action visant toujours des biens matériels et jamais des personnes, excluant donc de facto toute confrontation voulue avec les forces de l'ordre. Mais quand on veut criminaliser un groupe, il  est important de désigner une tête pensante, aussi Andreas Malm était-il tout désigné pour incarner le cerveau d'un écoterrorisme fantasmé.

Pourtant, loin d'être le gourou des Soulèvements de la terre, Andreas Malm a mis en avant ses divergences d'analyse avec le mouvement, qu'il admire et respecte par ailleurs. Bref, j'étais plus ou moins informé de son existence et de ses positions mais je n'avais encore tout récemment rien lu de lui. Et puis j'ai vu en librairie son dernier essai, Avis de tempête, Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, publié sous le titre The Progress of this Storm, en 2017. La quatrième de couverture évoquait une "polémique cinglante avec les philosophies néomatérialistes et celles du "tournant culturel" - dont Bruno Latour est la figure centrale". Or, il se trouve que Bruno Latour est un penseur que j'ai beaucoup suivi ces dernières années, et je l'ai souvent cité sur ce blog. Loin de me détourner de l'essai de Malm, j'y ai vu au contraire une raison supplémentaire de m'y plonger, car je considère qu'il faut le plus souvent possible penser contre soi.

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Et je ne l'ai pas regretté, car le livre est très stimulant, écrit avec une plume acérée. Mais il me semble prématuré d'en parler sur le fond, les questions que je me pose n'ayant pas encore trouvées de réponses véritables. Non, je veux juste pour le moment en faire jaillir ce qui va apparaître comme un détail peut-être insignifiant. Avis de tempête commence par trois citations liminaires, l'une de Karl Marx, une autre de la poétesse, dramaturge et rappeuse anglaise Kae Tempest, mais la première est de Dante. Eh oui Dante encore, je suis désolé, enfin non, c'est hypocrite, je ne le suis pas du tout, je suis ravi en fait. Alors que le monde actuel pousse sans cesse à la nouveauté, à la ronde infernale des événements, à l'accélération tous azimuts, je choisis au contraire de m'appesantir, de travailler la plaie, de revenir sans cesse sur le thème dantesque parce que je sens que quelque chose frémit à cet endroit précis. Et il se trouve aussi que je n'ai rien cherché, c'est Dante lui-même qui s'impose à moi. Je suis intrigué par Andreas Malm et voici qu'il ouvre sur Dante, un extrait de L'Enfer, chant XXV, dans le huitième cercle :

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une,
quand deux figures mêlées y apparurent 
en une face où toutes deux étaient perdues.
[...]
Tout aspect primitif y était aboli :
l'image perverse semblait deux et aucune,
et s'éloignait, ainsi faite, à pas lents.
Ce n'est pas tout. Ces lignes, j'étais certain de les avoir déjà lues. Je replongeai dans l'essai de Jacqueline Risset, Dante écrivain ou l'intelleto d'amore, que je n'étais pas loin d'avoir terminé, et retrouvai la citation d'Andreas Malm aux pages 132 et 133. 

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Virgile montre à Dante le centaure Cacus, Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana.

Au huitième cercle de l'enfer, dans la septième bolge*, Dante et Virgile assistent au châtiment des voleurs, châtiment terrible en ce que leur figure humaine est métamorphosée en serpents. "Les voleurs, explique Jacqueline Risset, sont ceux qui n'ont pas respecté le bien, l'"avoir" d'autres hommes : or, dans l'optique médiévale, l'avoir était lié à l'être de façon tout à fait substantielle, les biens rattachés à la personne selon une relation de ressemblance et d'harmonie interne que l'acte du vol venait briser, rendant du même coup la personne (avec tous ses rapports) défigurée, indéchiffrable." Et c'est pourquoi, selon elle, les voleurs sont punis par un châtiment qui ressemble à leur acte : "ils perdent la figure humaine et s'assimilent, de façon hideuse, de façon bouleversante, à la forme la plus entièrement, la plus disharmoniquement étrangère à l'humain : celle du reptile." C'est la formule du contrapasso (du latin contra et patior : souffrir le contraire), principe proche du talion et consistant à infliger une peine  contraire de la faute ou analogue avec celle-ci. Le terme lui-même est présent dans le chant XXVIII de L'Enfer où le troubadour Bertran de Born explique lui-même son propre contrapasso : parce qu'il sema la discorde entre un père et son fils, son corps et sa tête sont désormais séparés : 

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Bertran de Born en enfer levant sa tête décapitée. Illustration de Gustave Doré pour une édition de l'Enfer de Dante.

Bertran de Born est évoqué par Paul Auster dans son roman Invisible : "Défenseur convaincu de l'écrivain qu'avait été de Born, Dante l'a néanmoins voué à la damnation éternelle pour avoir conseillé au prince Henri Plantagenêt de se révolter contre son père, le roi Henri II, et puisque de Born avait provoqué la séparation entre père et fils, faisant d'eux des ennemis, l'ingénieux châtiment imaginé par Dante consistait à séparer Born de lui-même. D'où le corps décapité gémissant dans l'au-delà, qui demande au voyageur florentin s'il peut exister douleur plus terrible que la sienne."(p. 7)

Revenons à nos voleurs : "La métamorphose, écrit Jacqueline Risset, a lieu sous les yeux de Dante : un serpent à six pattes s'élance sur l'homme nu épouvanté, s'agrippe à lui, entourant son ventre, faisant passer sa queue entre ses cuisses :"collés comme cire chaude", homme et serpent, "mêlant leurs couleurs" . un être mixte, affreux, se développe dans cette fusion : "l'image perverse semblait deux et aucun", "et elle s'avançait d'un pas lent".

La question se pose maintenant de savoir pourquoi Andreas Malm convoque cet extrait précis de la Divine Comédie. Le beau site italien dédié au poème sacré, divinalingua,  nous apporte le terme de la  réponse dans sa description de la bolge : "Une multitude de serpents se lancent sur les damnés, entourent les corps et bloquent les mains, tandis qu'ils cherchent inutilement à échapper aux morsures et aux prises. Les serpents se mélangent aux voleurs et se fondent continuellement en eux, donnant vie à des hybrides répugnants, entre humains et reptiles. les voleurs sont ainsi privés de leur nature humaine."

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Dante et Virgile regardent les voleurs attaqués par les serpents, gravure en bois (détail) de Jacques Beltrand, d'après un dessin de Sandro Botticelli.

Le mot important ici est hybrides. Que lisons-nous sur la quatrième de couverture d'Avis de tempête ? "Dans un monde qui se dirige vers le chaos climatique, la nature est morte. Elle ne peut plus être séparée de la société. Tout n’est plus qu’un amalgame d’hybrides, où l’homme ne possède aucune puissance d’agir particulière qui le différencie de la matière morte. Mais est-ce vraiment le cas ? " (C'est moi qui souligne) Et celui qui est particulièrement visé par cette question, c'est Bruno Latour. "Où qu'il porte son regard, écrit Malm un peu plus loin, Latour voit des hybrides. Il est impossible de distinguer où s'arrête la société d'où commence la nature, et inversement." Malm nomme ce courant de pensée l'hybridisme, dont il souligne la thèse fondamentale : "puisque les phénomènes naturels et sociaux forment aujourd'hui un tout composite, on ne peut différencier autrement que par la violence. Etre mélangé signifie être uni."

C'est contre cette pensée que s'inscrit Andreas Malm : "dans un monde qui se réchauffe, la nature revient en force, et il est plus important que jamais de distinguer le naturel du social. C’est en attribuant aux humains une capacité d’action spécifique que la résistance devient concevable." On comprend bien comment la vision horrifique du huitième cercle avec cette métamorphose reptilo-humaine ne pouvait que lui taper dans l'oeil.


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* Une bolge est l'une des dix fosses concentriques encerclées de murs et surplombées de ponts rocheux semblables aux fortifications externes d'un château et qui constituent le malebolge, le huitième cercle de l'Enfer décrit aux chants XVIII à XXX (Wikipedia).

lundi 27 septembre 2021

L'écho du lac

 « Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages."

Agnès Varda, Les Plages (documentaire), 2008.*

Troisième et dernier article consacré à Nevermore, de Cécile Wajsbrot. Il sera question cette fois d'un motif unique, qui ne traverse pas tout le roman à l'instar de Virginia Woolf et des cloches. Non, il s'agit d'un thème qui surgit au mitan exact du livre, au chapitre IV : "Les rives d'un lac ont quelque chose d'apaisant et de triste, un sentiment de nostalgie né du calme des eaux, peut-être, de la légère ondulation qui les parcourt, une sorte de mouvement stagnant dont on se demande ce qu'il recèle." Et elle enchaîne directement sur l'évocation des Enfers antiques, dont l'une des entrées était le lac Averne*, un lac volcanique situé près de Naples, dont Turner peignit pas moins de trois versions, avec Énée et la Sybille de Cumes.

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Énée et la Sibylle, Lac Averne Turner, 1798 Tate Britain, Londres

Cécile Wajsbrot cite le passage correspondant du chant VI de l'Enéide : "Il y avait une caverne profonde, monstrueusement taillée dans le roc en une vaste ouverture, défendue par un lac noir et par les ténèbres des bois. Nul oiseau ne pouvait impunément se frayer un chemin dans les airs au-dessus d'elle, tant étaient impures les exhalaisons qui, sortant  de ces gorges noirâtres, s'élevaient vers la voûte du ciel."* Elle aurait pu citer aussi le chant IV des Géorgiques du même Virgile, où Orphée, remontant des Enfers, se retourne sur Eurydice et la perd à jamais :"Sur-le-champ tout son effort s'écroula, et son pacte avec le cruel tyran fut rompu, et trois fois un bruit éclatant se fit entendre aux étangs de l'Averne."

Ce drame mythologique lui fait songer alors à ce lac qui se trouvait en bordure du camp de Ravensbrück, qui, plus que les monuments et leurs colonnes, plus que les photographies, les témoignages et le visage des survivants, avait provoqué une angoisse tout au long de la visite. Le lac, "tout près, son aspect paisible, la monstruosité de cette paix, si proche des exhalaisons impures qui sortaient de ces gorges noirâtres. Même si, m'étais-je dit à l'époque, c'était au bord d'un lac, aussi, qu'avait eu lieu la réunion décidant de la solution finale." 

Le 20 janvier 1942, c'est en effet à Berlin près du lac de Wannsee, dans la villa Marlier, que se déroula la conférence dite de Wannsee, réunissant quinze hauts responsables du Troisième Reich pour mettre au point l'organisation administrative, technique et économique de la « solution finale de la question juive ».

Si ce thème du lac m'a particulièrement touché, c'est aussi parce que j'avais commencé la lecture du second livre de Kapka Kassabova, L'écho du lac, sous-titré Guerre et paix à travers les Balkans. J'ai déjà rendu compte ici de l'admirable Lisière, qui explorait les massifs montagneux à la frontière turco-bulgare, avec toutes les tragédies de l'histoire qui s'y étaient inscrites au fil du temps. Dans ce nouvel opus, l'écrivaine, née à Sofia en 1973 et résidant aujourd'hui dans les Highlands écossaises, revient aux sources de son histoire familiale, sur les rives des lacs Ohrid et Prespa, les plus anciens lacs d'Europe, sans doute vieux de trois millions d'années. Dans la présentation de son livre, elle explique que son instinct la poussait "vers les paysages qui résonnaient du carillon de la nature et de la culture, les deux. À une époque où la monoculture –à la fois dans la sphère agricole et dans l’arène politique –menace de nous diminuer, une force irrésistible m’incitait à explorer des géographies qui se révélaient des écosystèmes à part entière, humains et non humains." Et elle poursuit ainsi :

"Lisière et L’Écho du lac ont tout simplement adopté la forme de ces écosystèmes. Des voix, des expériences sensorielles, des événements, des rêves et des échos imprègnent le récit à la manière de la sève dans un arbre. Un auteur français, un jésuite dont le nom m’échappe, a un jour affirmé que les lieux hantés étaient les seuls où les humains puissent vivre. Les lieux hantés sont les seuls sur lesquels je puisse écrire. Ce sont les lacs, les montagnes transfrontalières, les psychés des peuples meurtris par les frontières et les mensonges (ce qui revient au même), mais recelant aussi une kyrielle de secrets pas encore recueillis susceptibles de nous redonner foi en l’humanité, telle une source dont le murmure nous parvient, quelque part dans les bois, puis guide nos pas jusqu’à elle."

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Un troisième auteur me remontait en mémoire avec l'image du lac, c'était Adalbert Stifter, dont j'avais trouvé à Bourges, au début juillet, Les grands bois, dans la collection L'imaginaire. Stifter, un autre auteur cher à mon cœur, et dont la lecture avait justement croisé une étude de Cécile Wajsbrot, l'une des parties d'un cours  donné entre octobre 2014 et février 2015 à la Freie Universität de Berlin autour de la façon dont la littérature abordait les questions climatiques.

Dans ce drame médiéval, l'intrigue compte moins que la description des paysages. De même que Kapka Kossabova  arpente une région située entre Macédoine du Nord, Grèce et Albanie, Stifter place immédiatement le cadre de son roman dans une forêt, "à ce carrefour de frontières où le pays de Bohême, l'Autriche et la Bavière se rencontrent." Il y conduit son lecteur en lui indiquant les repères avec la plus grande précision : "La barrière est cette haute muraille de forêts dont nous avons parlé, à l'endroit où elle oblique vers le nord ; c'est donc vers elle que nous irons. Mais notre but proprement dit est un lac qu'elle abrite aux deux tiers de sa hauteur." Nous sommes alors transportés à sa suite à travers des "gorges sauvages et crevassés, uniquement formées d'une terre noirâtre, sombre couche mortuaire d'une végétation millénaire" où l'on ne relève "aucune trace d'une main humaine, un silence vierge." Et puis, après avoir croisé le ruisseau venu du lac, après une heure de marche, "on pénètre sous un couvert épais de jeunes sapins, puis, sortant du noir velours où leurs troncs se pressent, on se trouve au bord des eaux du lac, plus noires encore." Et le narrateur de l'histoire, double de Stifter, de préciser aussitôt qu'un sentiment de profonde solitude s'est toujours emparé de lui chaque fois que, cédant à son cœur, il est monté "vers ce lac de légende."

Henri Thomas, traducteur des Grands Bois, indique dans sa préface que les plus longs voyages de Stifter furent Munich et Trieste, "bords extrêmes de la monarchie austro-hongroise", et que "les forêts de la Moldau lui sont une source suffisante de renouveau et d'inconnu".

"A défaut du luxe et du confort qui lui manqueront toujours, il aura l'idée, le rêve d'un confort qui font penser au Domaine d'Arnheim imaginé vers la même époque par Edgar Poe."

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Le Domaine d'Arnheim, Magritte, 1962

Revenons, pour finir, à Nevermore. La narratrice écrit qu'elle dérive, "au bord des lacs, loin des lacs, cet été, la philosophe Ágnes Heller, qui passait ses vacances au bord du lac Balaton, avait nagé un jour et n'était pas revenue." Elle venait de fêter ses 90 ans. "On avait le choix, écrit Cécile Wajsbrot, entre la fatigue, le malaise - mais l'examen médical n'avait pas révélé de trace - et le choix volontaire. Bien sûr les circonstances de sa mort n'étaient pas l'essentiel, au regard des textes écrits, des discours prononcés, du combat contre la dictature, mais elles complétaient l'image d'une vie vouée à la liberté et on ne pouvait s'empêcher de penser que cette liberté, elle l'avait exercée jusqu'au dernier moment." (p. 111)

Et elle ne parlera pas plus des lacs, mais la photo de couverture du livre n'est sans doute pas pour rien une photo du lac Balaton.

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* Citée par Kapka Kassabova

** Le nom Averne dérive du grec άορνος  (sans oiseau).

mercredi 15 janvier 2020

Il y a des larmes dans les choses

Le 4 janvier, j'ai recherché en vain sur le net d'anciennes publicités de la maison Barbe-Bleue, cette entreprise de vente de vêtements itinérante qui n'est pas sans importance dans l'intrigue du polar écrit en 2017, et qui se déroule cinquante ans plus tôt, en 1967. Je me souviens encore de la camionnette qui débarquait dans la cour de la ferme de mes grands-parents. Achetaient-ils des vêtements à cette occasion ? Je n'en sais rien, mais on m'a raconté qu'Ernest Alaphilippe, le paysan qui habitait la ferme juste en-dessous, l'ancien bâtiment des domestiques, ne manquait pas, lui, d'acheter à chaque fois un bourgeron. Qu'il ne mettait jamais, car il portait jusqu'à l'usure totale celui du moment. Il semblerait qu'à sa mort, on ait retrouvé une pleine armoire de bourgerons jamais portés. Pourquoi ces achats alors ? C'est qu'Ernest était prévoyant (ou craintif) : la venue du Barbe-Bleue, qui évitait de se déplacer en ville, était d'une certaine manière providentielle. Si l'on n'achetait rien, le bougre pourrait bien ne plus passer. On pouvait avoir besoin, alors il fallait faire ce qu'il fallait pour pérenniser cette visitation.
Ernest ne gaspillait rien. Dans la grande cuisine, il chauffait au minimum. Une quinzaine de degrés en plein hiver était une température habituelle. Et pourtant le bois ne manquait pas : à sa mort, encore une fois, il y avait bien dix ans de bois d'avance le long des granges. La peur de manquer porté au paroxysme. A la question naïve de mon père lui demandant un jour pourquoi il ne chauffait pas plus, il répondit : "Tu mets une bûche, ça en brûle une, tu en mets deux, ça en brûle deux.." Que dire de plus devant ces évidences ?

Bref, je m'échinais en vain sur l'histoire perdue de la maison Barbe-Bleue. Incidemment, j'appris que le conte parut dans sa version la plus célèbre, celle de Charles Perrault, en 1697 dans Les Contes de ma mère l'Oye. 1697 : autrement dit 1967 réarrangé, le 9 et le 6 permutant, ces deux lettres déjà symétriques. Le titre que j'avais récemment choisi pour le polar (pour rappel : Barbe-Bleue ne passe pas le dimanche) s'en trouvait d'autant plus légitimé à mes yeux.

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La Barbe bleue au château de Breteuil -
Gravure sur bois de 33 x 27 cm de Barbe Bleue, publiée pour la première fois dans Les Contes de Perrault, dessins par Gustave Doré, Paris, Jules Hetzel, 1862, planche en regard de la p. 56.
On se rappelle que l'épouse de la Barbe bleue menacée de mort demandait à plusieurs reprises à sa sœur, qui guettait l'arrivée de leurs deux frères en haut d'une tour : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ».
La notice de Wikipedia nous informe que Perrault s'est inspiré d'Anna Perenna, sœur de Didon, reine de Carthage et abandonnée par Énée (au chant IV de l'Énéide de Virgile) : "Toutes deux, ou Didon seule, observent du haut de la citadelle les préparatifs et le départ d’Énée, au désespoir de l’amoureuse. Dans l’Énéide, Didon apostrophe deux fois sa sœur (au livre IV), une première fois lorsqu’elle lui avoue son amour pour Énée et l’état de trouble que cette attirance crée en elle, puis au moment du départ d’Énée et de ses troupes :
  • « Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent ! » (« Anne, ma sœur, comme ces songes terrifiants me laissent incertaine ! ») ;
  • « Anna, uides toto properari litore circum ? » (« Anne, vois-tu comme ils se hâtent sur tout le rivage ? ») :
La formule « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » reprend donc deux éléments différents de ces deux vers : l’apostrophe du prénom avec apposition « soror / ma sœur » ainsi que le verbe « uides / vois-tu »."

Pourquoi noté-je ces précisions ? Tout simplement parce que, juste avant de faire ces recherches sur la Barbe-bleue, j'étais plongé dans la lecture des Disparus, le grand livre de Daniel Mendelsohn, que le hasard/l'Attracteur étrange m'avait suggéré puissamment le 23 septembre dernier (Six parmi six millions). A la page 236, l'auteur cite justement l'Enéide, "poème, écrit-il, qui n'est pas sans importance pour les survivants des annihilations cataclysmiques" : avant de parvenir à Rome, Enée, jeune prince et l'un des rares survivants de la destruction de Troie, s'arrête tout d'abord à Carthage, en Afrique du Nord, ville fondée par une autre exilée, "pourchassée et désespérée : Didon, dont Enée va rapidement tomber amoureux, avant de l'abandonner et de lui briser le coeur."

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Je ne mentionne guère cette nouvelle coïncidence que parce qu'elle ouvre sur un des passages les plus forts du livre. Enée et l'un de ses compagnons tombent en arrêt devant une fresque représentant des épisodes de la guerre de Troie, et le héros éclate en sanglots : "Ce que dit Enée, en voyant le pire moment de sa vie décorer le mur d'un temple d'un peuple qui ne le connaît pas et n'a pas pris part à la guerre qui a détruit sa famille et sa cité, c'est ceci : sunt lacrimae rerum, "Il y a des larmes dans les choses"."

Et Mendelsohn continue ainsi :
"C'est la phrase qui m'est venue à l'esprit quand Meg a dit, C'étaient ses parents, et qui continuerait à me venir à l'esprit chaque fois que je serais confronté à l'horrible décalage entre ce que certaines images et histoires signifiaient pour moi qui n'y étais pas et, par conséquent, ne seraient jamais qu'intéressantes, édifiantes ou terriblement "émouvantes" (comme on dit d'un film ou d'un livre qu'il est "émouvant"), et ce qu'elles signifiaient pour ces gens à qui je parlais, pour qui ces images étaient leur vie. Dans mon esprit, cette phrase en latin est devenue une sorte de légende expliquant ces distances infranchissables créées par le temps. Ils y avaient été et nous, non. Il y a des larmes dans les choses. Mais nous pleurons tous pour différentes raisons."

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lundi 10 juillet 2017

# 163/313 - Geminae columbae

«La gloire des yeux, c'est d'être les yeux de la colombe. »
Saint Grégoire de Nysse

Sur la façade ouest de l'église de Villesalem, à la voussure supérieure d'une fenêtre aveugle, des mains humaines tiennent des branches feuillues.

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Cette composition est très rare : on a suggéré qu'il s'agit d'une figuration des Rameaux. Cette fête chrétienne commémore l'entrée triomphale à Jérusalem de Jésus monté sur une ânesse, ses disciples l'accueillant avec des rameaux de palmier. « C'était une tradition orientale, déclare le Dictionnaire des Symboles (p. 800), d'acclamer les héros et les grands en brandissant des rameaux verts, qui symbolisent l'immortalité de leur gloire. »

Les Rameaux se célèbrent le dimanche qui précède Pâques, dont la date est fixée au premier dimanche suivant la pleine lune de l'équinoxe de printemps, donc entre le 21 mars et le 25 avril (35 jours que l'on appelle les journées pascales). Ce qui place la fête pratiquement toujours dans le signe du Bélier. On ne fait plus guère attention de nos jours à cette subordination du temps humain à la temporalité cosmique, à cette double détermination luni-solaire, pourtant nous continuons tous de fonctionner, croyants, laïcs et mécréants dans ce cadre multi-millénaire – et il n'est même aucun rationaliste farouche pour proposer de le modifier (la seule tentative en ce sens, celle du calendrier révolutionnaire, a fait long feu et personne ne s'aviserait aujourd'hui d'y faire retour).

Avec les Rameaux, c'est toujours la thématique du triomphe qui est exaltée, comme le souligne la prière de bénédiction des Rameaux :

« Bénissez, Seigneur, ces rameaux de palmier ou d'olivier, et donnez à votre peuple la parfaite piété qui achèvera en nos âmes les gestes corporels par lesquels nous vous honorons aujourd'hui. Accordez-nous la grâce de triompher de l'ennemi et d'aimer ardemment l’œuvre de salut qu'accomplit votre miséricorde. »

« La victoire célébrée ici, précise encore Le Dictionnaire des Symboles, est toute intérieure, c'est elle qui est remportée sur le péché, qui s'accomplit par l'amour et qui assure le salut éternel : c'est la victoire définitive et sans appel. Le symbolisme du rameau atteint à la plénitude de son sens.
Il était déjà préfiguré dans le rameau d'olivier que la colombe apporta dans son bec, pour annoncer la fin du déluge
: La colombe revint vers Noé sur le soir et voici qu'elle avait dans son bec un rameau tout frais d'olivier. (Genèse, 8, 11). C'était un message de pardon, de paix recouvrée et de salut. Le rameau vert symbolisait la victoire de la vie et de l'amour. »

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Villesalem est précisément, de par son nom, le village de la paix (salem). Et justement, sur la même façade ouest, on rencontre la colombe, dédoublée, buvant dans un calice - une des plus belles sculptures de l'édifice. Le calice est le réservoir de vie, la source éternelle d'énergie divine. Un autre récit antique, l'Enéide de Virgile, associe les deux colombes, geminae columbae, et le rameau, sous la forme du rameau d'or qui n'est autre que la branche de gui, dont les feuilles vert pâle se dorent à la saison nouvelle :
« Un rameau, dont la souple baguette et les feuilles d'or, se cache dans un arbre touffu, consacré à la Junon infernale. Tout un bosquet de bois le protège, et l'obscur vallon l'enveloppe de son ombre. Mais il est impossible de pénétrer sous les profondeurs de la terre avant d'avoir détaché de l'arbre la branche au feuillage d'or... Enée, guidé par deux colombes, se met à la recherche de l'arbre au rameau d'or dans les grands bois et soudain le découvre dans les gorges profondes. » (Eneide, chant VI, traduction d'André Bellessort )
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Giuseppe Gambarini (Bologne, 1680 - 1720)
Énée détachant le rameau d'or 


Nanti de ce rameau d'or (homologue, en vérité, à la toison d'or, elle aussi cachée dans un bois), Énée pourra visiter les Enfers. Yves-Albert Dauge, pratiquant, selon ses propres termes, la polyexégèse de ce passage, écrit :
  « Chacun d'entre nous, méditant sur le récit virgilien et en saisissant la signification universelle, rencontrera à son tour, dans l' « intermonde » de son propre itinéraire, les deux colombes et les suivra jusqu'à l'Arbre de Vie, pour se relier, lui aussi, au circuit des Énergies créatrices, et avancer sur la voie de la métamorphose. Car un symbole correctement compris dans sa multiple unité devient à jamais vivant pour celui qui l'a déchiffré, comme la substance même de son esprit et la source même de sa ferveur. » (Virgile, Maître de Sagesse, Archê, 1984, p. 224).
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Villesalem - L'arbre de vie


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L'auteur des photos noir et blanc ici reproduites est mon ami Etienne Bailly, disparu en juin 2015, avec qui je fis cette visite à Villesalem, je ne sais plus quelle année. Son œil d'esthète nous manquera toujours.