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lundi 6 mars 2017

# 55/313 - Le pichtegorne et le mélécasse

Un petit interlude dans ma série Paul Auster. Dédié à mon ami Francis de la rue des Rosiers. C'est lui qui m'a prêté Troquets de Paris, le recueil de chroniques de Jacques Yonnet, que je viens juste de finir. Je pensais donc, hélas, en avoir  terminé avec ce truculent serviteur de la cause bistrotière. Par bonheur je me trompai, l'homme a de la malice posthume à revendre. L'autre jour, en scrutant à la loupe, comme je ne l'avais pas fait depuis longtemps, les programmes de France-Culture, je tombe à la date du lundi 27 février sur deux lignes au bout d'une nuit, pas n'importe laquelle, il faut bien dire, puisque c'était la nuit spéciale de La France mystérieuse :

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Je ne me suis pas levé à 5 : 44 pour écouter l'émission, il ne faut pas exagérer, mais j'ai cherché le lendemain sur le site de la radio. C'était bien mon Yonnet préféré qui devisait avec Gilette Ziegler, auteure de Histoire secrète de Paris,  et un journaliste de l'époque sur les alchimistes parisiens, le petit homme rouge des Tuileries, le Vieux d'après minuit, et autres légendes urbaines qu'on retrouve pour la plupart dans son livre, La Rue des maléfices.




C'était un grand plaisir, après l'avoir lu si longtemps, d'entendre sa voix, sa diction  précise, sa façon tranquille de raconter des histoires à dormir beaucoup où l'on ne sait trop ce qui relève de la fable ou de la réalité. Et quel clin d’œil aussi à ce projet-ci de voir qu'il s'agissait d'une reprise, et que la première diffusion avait eu lieu le 1er octobre 1967, à cinquante ans de là. Ah la grande année !

Et, cet après-midi, filant vers Badecon pour enregistrer une voix pour un projet à venir, je tombe, toujours sur France-Culture, sur un autre des invités réguliers de ces chroniques, à savoir l'astrophysicien Aurélien Barrau. C'était dans l'émission de Patrice Martin, La Méthode scientifique.



La ruée vers l'eau, cela n'aurait pas forcément plu à Yonnet, qui préférait de loin la ruée vers le picrate, le pivois, le pichtegorne, le casse-pattes, l'antidérapant, le brutal, le rouquin, le petit velours et j'en passe (extrait d'un inventaire  d'une chronique du 21 avril 1973). C'est chez lui, en tout cas, que j'ai retrouvé trace d'un mot que j'avais récemment déniché au jeu du dictionnaire, et que personne ne connaissait plus : mélécasse. Et qui désigne donc un rhum ou une eau-de-vie mêlée avec du cassis. Le dico utilisé (pourtant récent) donnait cet exemple : Garçon, un mélécasse !

Allez donc crier dans un bistrot aujourd'hui : Garçon, un mélécasse !

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vendredi 24 février 2017

# 47/313 - 5555

Jacques Hillairet est un pseudonyme. Au vrai, il s'appelait Auguste André Coussillan, et il était colonel, mais « pour que ses petits camarades de l'armée ne se paient pas sa tête », il prend le nom de jeune fille de sa mère lorsqu'il commence à organiser des visites-conférences sur le vieux Paris. Dans l'édition que j'ai dénichée à la brocante des Marins, j'ai retrouvé un prospectus qui reprend le titre de l'ouvrage qu'il a publié en trois tomes aux éditions de Minuit.

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La notice de Wikipédia précise que son "Dictionnaire historique des rues de Paris, régulièrement réédité et remis à jour, décrit en détail l’histoire, les monuments et les événements qui ont marqué les quelque 5 334 rues de la capitale."
5334, le nombre est proche de celui donné par Jacques Yonnet dans une chronique du 20 mai 1961, que j'ai lue le 12 février. Comme on pouvait s'y attendre, le nombre de Yonnet n'est pas anodin :
(...) Paris, dis-je, nous offre l'image de ce "creuset" spirituel, il n'est pas, dans les 5555 voies, boulevards, impasses et "cités" qui sillonnent, ornent, agrémentent ou stigmatisent le visage de la capitale (le saviez-vous ?)... une rue comme la rue Mouffetard."
Une recherche sur Google pour avoir une autre source sur le nombre exact de rues ne m'a rien donné. Je doute fort que Yonnet ait compté avec scrupule sur un plan détaillé de la capitale ; il s'est emparé de ce nombre, proche en tout cas de la vérité, parce qu'il est bien plus saisissant que, au hasard, 5334.

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5555 dans un film d'animation de 2003
Outre un film d'animation avec les Daft Punk, 5555 a aussi inspiré les scénaristes de Star Wars, qui ont inventé Fives, un soldat-clone surnommé ainsi en raison de son matricule particulier, CT-27-5555.

Toujours est-il que ce même dimanche, m'en allant chercher un bouquet de fleurs, je m'arrête place Gambetta, et, regardant machinalement le tableau de bord, voici que le second compteur kilométrique, le journalier que je ne remets jamais à zéro, affiche le nombre fatidique : 5555.  

C'était à deux pas du bar Parisien, Yonnet eût goûté la coïncidence.

jeudi 23 février 2017

# 46/313 - Le pont des maléfices


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Je voudrais revenir sur un élément de la chronique précédente, à savoir ce fameux pont Saint-Louis, dont le film de Claude Dagues (1964) laisse entendre qu'il est maléficié depuis le Moyen Age. A l'époque, il est encore sous la forme d'une passerelle du type pont-cage, remplaçant le pont métallique de 1862, endommagé une première fois en 1939 par un chaland-citerne de 800 tonnes,  puis le 22 décembre de la même année par un automoteur de 1200 tonnes, provoquant la rupture et l’explosion de conduites de gaz. Le pont s'effondra, vingt personnes tombèrent dans la Seine, et trois périrent noyées. Le pont actuel fut édifié en 1969-1970. Et le maléfice semble l'avoir épargné jusqu'ici...

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Pont Saint-Louis
Il s'agit donc là du septième pont jeté entre l'île de la Cité et l'île Saint-Louis. Le premier avait été le pont Saint-Landry ou pont de bois, achevé en 1634, et détruit en 1710. Un pont encore en bois, à sept arches, lui avait succédé en 1717, surnommé pont Rouge, à cause de la couleur de peinture. Les crues de 1795 lui seront fatales. Le souvenir de ce pont est encore vivace au vingtième siècle, puisque Marc Schweizer, l'un des amis de Jacques Yonnet, commence son récit par cette phrase : "Ce fut dans un bistrot, comme il se doit, que je rencontrai Jacques Yonnet. A la Taverne du Pont-Rouge, à l'Ile St Louis, près de la passerelle qui relie celle-ci à l'Ile de la Cité." Le lieu existe toujours mais s'appelle Brasserie de l'Isle Saint-Louis, depuis sa reprise par Paul Guépratte, en 1953. Ce qui signifie, incidemment, que la rencontre entre Yonnet et Schweizer a eu lieu entre 1939 et 1953.

Une dernière curiosité : la notice wikipedia donne comme référence Jacques Hillairet - Dictionnaire historique des rues de Paris - Dixième édition - T.2, p.455. Ouvrage que j'ai acquis lors d'une brocante de l'avenue des Marins. Me reportant comme indiqué page 455 du second tome, je ne trouve aucune mention du pont Saint-Louis. D'ailleurs l'index ne donne aucune entrée pour le pont Saint-Louis, mais le Pont rouge est indiqué page 422. Mon exemplaire ayant été imprimé en 1955, il est fort possible que la référence à la dixième édition ne corresponde pas.
Ceci est sans importance sauf que, dans cette fameuse page 455 où il n'est nul question du pont Saint-Louis, je lis ceci sur le n°6, rue Saint-Dominique :
Emplacement de l'hôtel de Hautefort dans une dépendance duquel s'installa, en 1764, Julie de Lespinasse lorsqu'elle fut chassée par sa tante, Mme du Deffand. La maréchale de Luxembourg lui donna le mobilier, et Mme Geoffrin un capital et une pension. Elle installa alors chez elle d'Alembert sans aucun souci du qu'en-dira-t-on ; son salon devint célèbre, les savants, les prélats, les littérateurs en renom le fréquentèrent quoique, peu fortunée, elle ne reçut pas à dîner. Elle mourut là, le 22 mai 1776, après avoir gravi pendant douze ans un douloureux calvaire dû à son amour pour le colonel-comte de Guibert.
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Julie de Lespinasse, d'après Carmontelle
 Cet amour funeste ne vous rappelle-t-il rien ? Si vous n'avez la mémoire courte, vous aurez reconnu un air de famille avec la triste destinée de L'ensorcelée de Barbey d'Aurevilly ou de l'Assia du Jugan de Jérôme Leroy.


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mercredi 22 février 2017

# 45/313 - Le terroriste et le gitan

Mercredi 15 février. Je venais de publier le matin même la quarante-quatrième chronique, La Chinoise et le porteur de valise, essentiellement basée sur le film de Godard paru en 1967. Le temps avait viré au beau, je désertai donc le bureau et enfourchai ma bicyclette pour un tour de Châteauroux, itinéraire en boucle que j'ai tissé au fil  des mois par les chemins secrets des faubourgs et des parcs, les larges allées cyclables de la zone industrielle ou les sentes humides de la Vallée verte. Je poussai néanmoins jusqu'à cette grande et laide étendue qu'on qualifie de Cap mais à laquelle il manque le vaste horizon qui l'accompagne en principe. J'en revins avec Jugan, le roman de Jérôme Leroy tout juste sorti en poche. L'écrivain m'avait donné la matière d'une belle coïncidence, mon intuition me commandait de me procurer ce livre, que je commençai dès mon retour et achevai en fin d'après-midi. C'est dire déjà la fluidité de sa prose noire.

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Car elle est noire, oui, cette prose inspirée du roman non moins noir de Barbey d'Aurevilly, L'ensorcelée, paru en feuilleton en 1852, publié en volume trois ans plus tard. Une jeune femme, Jeanne Le Hardouey, s'y prenait de fascination pour l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan, ancien chouan qui tenta de se suicider quand il  comprit que sa cause était perdue, puis fut ensuite torturé et défiguré par des soldats de la République. Sans faire un remake, Jérôme Leroy transpose cette histoire à notre époque, mais dans la même région du Cotentin. L'abbé devient Joël Jugan, ancien chef d'Action Rouge, groupe terroriste de la fin des années 70, lui aussi affreusement défiguré par un suicide raté et une vengeance des policiers. En liberté surveillée après dix-huit ans de prison, dont plusieurs années à l'isolement, il revient dans sa ville natale de Noirbourg, employé dans un centre social à l'aide aux devoirs. C'est un monstre, au physique comme au moral, qui va détruire une jeune étudiante d'origine marocaine, Assia, irrésistiblement fascinée par ce revenant des luttes armées.

C'est là bien sûr un écho très fort à l'article publié le matin-même. D'ailleurs, un des personnages de Jugan, Rodain, aurait très bien pu être un des membres du groupe maoïste de La Chinoise :
Rodain était un ancien de la Gauche prolétarienne qui s'était "établi" en 1967 dans les Forges, avait tenté de noyauter les syndicats, s'était fait casser la gueule par les milices patronales et par la CGT, mais s'était accroché. Une fois la Gauche prolétarienne autodissoute en 1973, il s'était senti incapable de reprendre ses études de philo à la Sorbonne et était resté à Noirbourg, vivant dans son HLM sans qu'il soit possible de savoir s'il espérait encore un jour le soulèvement de la classe ouvrière ou s'il avait trouvé une forme de sagesse : il passait ses dimanches derrière sa porte-fenêtre, à regarder les nuages venus de Jersey et Guernesey filer dans le ciel gris en écoutant France-Musique, n'ayant plus que de rares regards amusés pour le buste de Mao, le petit livre rouge près du téléphone et un vieux tract de la Cause du Peuple, "Patron, nous vous pendrons par les couilles !" qu'il avait mis sous verre par une ironie de l'Histoire dont il était parfaitement conscient. (p. 80-81)
D'autres personnages ont un rôle crucial dans le roman : les Gitans de la Zone, dont la présence dans la région est très ancienne ; dealers, trafiquants, mais aussi guérisseurs ou jeteurs de sorts, ils décalquent les bergers errants de Barbey d'Aurevilly :
Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix du peuple des campagnes attribue des pouvoirs occultes et la connaissance des secrets et des sortilèges. D’où viennent-ils ? où vont-ils ? Ils passent. Sont-ils les descendants de ces populations de Bohême qui se sont dispersés sur l’Europe dans toutes les directions, au Moyen Âge ? [...]. Tantôt solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ils rôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu’ils n’occupent jamais que d’une manière, c’est-à-dire en conduisant quelques troupeaux de moutons le long du revers des fossés, ou les bœufs de quelque herbager d’une foire à une autre. Si par hasard un fermier les expulse durement de son service ou ne veut plus les employer, ils ne disent mot, courbent la tête et s’éloignent ; mais un doigt levé, en se retournant, est leur seule et sombre menace ; et presque toujours un malheur, soit une mortalité parmi les bestiaux, soit les fleurs de tout un plant de pommiers brûlées dans une nuit, soit la corruption de l’eau des fontaines, vient bientôt suivre la menace du terrible et silencieux doigt levé.
Or, ce même soir, un mail de l'INA me vante un documentaire sur Jérôme Bosch. Je décide de le télécharger (la veille j'avais visionné une exposition autour du peintre, mais je ne m'y attarde pas présentement, j'y reviendrai tôt ou tard), mais je décide aussi de regarder enfin le documentaire de Claude Dagues, écrit en collaboration avec Jacques Yonnet, Paris des maléfices, que j'avais téléchargé le 2 février (l'INA n'en donnait qu'un aperçu gratuit de quelques minutes). Or, un passage autour du Pont Saint-Louis mettait aussi en scène les Bohémiens et leur pouvoir de jeteur de sorts. Voici l'extrait en question :


L'homme interrogé est Pierre Derlon, dont j'avais lu, voici très longtemps, La médecine secrète des gens du voyage, et aussi un article dans la revue l'Originel, à l'été 1979, intitulé "Ainsi parlait mon frère le gitan." Pierre Derlon raconte qu'après avoir sauvé de la noyade un vieux gitan, il avait été adopté, lui le gadjo, dans la communauté de celui qui devint en quelque sorte son maître, Pietro Hartiss. Robert Doisneau a réalisé de belles photos de lui, comme celle-ci, mise en vente à Drouot :

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Robert DOISNEAU, Le dresseur de colombe Pierre Derlon, 1963

Au dos du tirage, Doisneau avait écrit : «Cette image a été faite le 11 novembre 1963, à Gentilly chez Pierre Derlon. À cette époque, il était dresseur de colombes (...) Pierre Derlon est aujourd'hui l'auteur de plusieurs bouquins sur la magie gitane, il faut l'entendre raconter le tribunal des corbeaux, c'est un enchantement. Pierrot le manouche est mon ami.»

 Après la noirceur de Jugan, une telle image est un réconfort.

jeudi 9 février 2017

# 34/313 - Crécher à Ménilmuche

"Et décidément Facebook semble pris dans les rets de l'attracteur étrange (dont il me plaît de penser que les "algorithmes" insoupçonnés sont bien supérieurs en complexité et en intelligence à ceux de l'entreprise de Zuckerberg) (...)"

J'écrivais ceci le 27 janvier, sur Histoires de chats, et j'y repense souvent : tout se passe comme si l'attracteur étrange se servait de tous les réseaux à disposition, donc internet et les réseaux sociaux également, les utilisant comme vecteurs de ses collisions. J'en ai constaté déjà plusieurs exemples sans toujours songer à en enregistrer une trace. Mais c'est ce que je pense faire maintenant de façon plus systématique. Dernier en date : la publication hier sur FB de l'article #28. Le fil d'actualité contenait juste en dessous un statut de France Culture traitant aussi de l'histoire de Paris :

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On a toujours le droit bien sûr de ne pas être convaincu, mais j'ai plus fort au magasin. Et cela ne concerne plus tellement FB mais encore Jacques Yonnet, qui était mentionné dans mon statut. J'insiste encore sur la "charge" que semble receler cette figure trop méconnue de la littérature. Je lis à petites lampées le recueil Troquets de Paris, qui rassemble une partie de ses chroniques à L'Auvergnat : c'est un alcool fort qui a besoin de se faire déguster. Or, hier après-midi, j'ouvre le volume où je l'avais laissé la veille et je tombe sur ceci :

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Je suis resté scotché par la première ligne - C'est loin le quartier de Ménilmuche ! Surtout quand on "crèche" du côté des Ecoles (...) - car le matin même en rectifiant  une partie de la fiction brève du 5 février 1967, où entre en scène le cinquième personnage de l'histoire, l'inspecteur Edmond Lagneau, j'avais écrit précisément ceci :

Si l’on pardonnait, même Bougrin, à Lagneau ses lubies ufologiques, c’est uniquement parce qu’il avait sur le versant opposé de sa personnalité un don réel pour l’investigation policière. Dans ce type d’enquête, il était l’homme le plus rationnel qui soit, l’Auguste Dupin de la section, le Sherlock Holmes de Ménilmuche (son quartier de naissance où il persistait à crécher, veillant de près sur son vieux papa, ancien anarcho-syndicaliste chez Renault). Sa vie se divisait en deux compartiments étanches, d’un côté la recherche maniaque des traces de l’étrange, de l’autre l’enquête patiente, obstinée et sagace autour des indices du crime. Et en ce moment, il avait fort à faire des deux côtés.

Aucune logique ne me conduisait nécessairement à faire "crécher" mon inspecteur à Ménilmuche (que j'aurais aussi bien pu désigner par son nom véritable, Ménilmontant).
Est-ce une malice posthume de Jacques Yonnet ? Si c'est le cas, eh bien, comme vous le disiez à chaque fin de chronique, à la bonne vôtre, Jacques !

jeudi 2 février 2017

# 28/313 - Deux ou trois choses que je sais d'elle

Yonnet n'a jamais réalisé Paris ma légende, le livre qu'il projetait de publier et qui aurait repris la matière des quelques 700 chroniques hebdomadaires qu'il adressa  à L'Auvergnat de Paris. Trop occupé, dit-on, à courir les troquets et converser avec les potes. Ses deux seuls livres édités sont donc d'autant plus précieux, chargés qu'ils sont ras la gueule d'une matière légendaire explosive. Explosive non au sens balistique et pyrotechnique du mot, mais au sens, comment dire cela, symbolique, si l'on veut bien entendre par là une symbolique opérative, qui se diffuse, se répand, entre en résonance, agit sur vous, vous désigne des chemins, esquisse des sentiers, suscite des carrefours et donc des rencontres.

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Rue des Maléfices avait distillé ses enchantements au printemps dernier, Troquets de Paris récidive en cet hiver de haute froidure. La mystification révélée, voici que la chronique contiguë (la sélection des éditeurs ne se fonde pas sur la chronologie) est datée du 31 décembre 1966, autrement dit à l'aube de l'an 1967 sur laquelle j'ai jeté mon dévolu avec ce projet.
Il y redit sa crainte de la "dépersonnalisation", de la montée en puissance d'une architecture de ruches et de clapiers, "des alvéoles où l'ennui suintera des parois."Il a cependant bon espoir qu'un mouvement de rébellion va entraver cette marche mécanique et il finit sur une note optimiste :

"En 1967, et dans les années qui suivront, "notre" bistrot familier restera notre seconde famille. Et l’Étranger - près de nos facultés surtout - sera le bienvenu, et manifestera de plus en plus l'émouvant attachement (que je constate tous les jours) pour notre ville et la communauté que nous représentons.
Il y a lieu, on vous l'assure, de considérer l'avenir d'un  œil serein.
(...) Pour moi, j'inaugure ma septième année d'"apostolat" à l’Auvergnat en levant mon calice : à la bonne vôtre et bonne année !" [C'est moi qui souligne]
Trois ans plus tôt, en 1964, Yonnet avait participé à un documentaire de Claude Dagues, intitulé Paris des maléfices, que l'on peut télécharger sur le site de l'INA. En voici l'extrait gratuit :


Hier, j'ai visionné sur Mubi, avant qu'il n'expire, le film que Jean-Luc Godard a tourné en 1967, Deux ou trois choses que je sais d'elle, avec Marina Vlady dans le rôle principal. Un film revêche, qui ne cherche guère à plaire, qui ennuie de temps à autre mais brosse aussi un portrait saisissant de cette mutation que dénonce Jacques Yonnet, avec un tournage en banlieue, parmi les grands ensembles de La Courneuve.

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Développement irrésistible de la société de consommation, avec l'omniprésence des marques et de la publicité, culminant dans ce plan de la fin du film :

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mercredi 1 février 2017

# 27/313 - Joyeulseté grande ès troquets de Paris

Il est des mots-séismes : apparaissant soudainement, ils ébranlent l'écorce de votre entendement puis ne cessent de déployer leurs répliques. Ainsi a surgi au billet précédent le terme de "mystification", dont nous avons vu qu'il était le titre d'une nouvelle méconnue de Poe, mais celle qui, selon Georges Walter, était la plus autobiographique de toutes.
Ce matin, je me replongeai dans un recueil de chroniques que mon ami Francis "Javert" Dusserrre m'avait gentiment apporté vendredi soir 20 janvier, lendemain de l'anniversaire de Poe. Il s'agissait de Troquets de Paris, sélection d'articles que Jacques Yonnet donna, à partir de 1961, chaque semaine pendant treize ans à L'Auvergnat de Paris. Jacques Yonnet n'est plus un inconnu pour moi depuis que le même Francis, parisien pur porc de la rue des Rosiers, m'avait prêté Rue des maléfices, chef d’œuvre paru en 1954. J'avais trouvé là un frère dans la quête des résonances, et à travers les légendes du vieux Paris colportées depuis Lutèce et le Moyen Age, un autre ouvrier de l'attracteur étrange : "J'ai découvert, écrivait-il, à travers les moindres conjonctures, faits bizarres et jeux de coïncidences, une logique à ce point rigoureuse qu'un constant souci de véracité m'a forcé à me mettre en scène beaucoup plus peut-être qu'il n'eût fallu."

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Je reprends donc l'affaire où je l'avais laissée la veille, au beau milieu d'une chronique du 20 février 1971, intitulée somptueusement Nostalgies bistrotières et boyau de la rigolade, ce qui donne bien le ton car Yonnet s'émeut alors du "reconditionnement" des Halles centrales, affirmant qu'il ne "se passe pas de trimestre que ne soient jetés bas des pâtés d'immeubles encore parfaitement habitables, et qui possèdent leur "personnalité" aux yeux des êtres sensibles. Mais les impératifs du moment sont aux grands ensembles, à l'univers alvéolaire (voyez le complexe Montparnasse), inventé pour faire crever d'ennui, si nous n'y prenons garde, les gens que nous sommes."
Je reprends, oui, exactement à cet endroit, tournant la page 43, illustrée d'un dessin de Yonnet (car le lascar avait en outre un bon coup de crayon), et je lis ceci :

Heureusement, il y a l'humour, l'humour spécifiquement parisien... et bistrotier, propre à nous préserver de bien des maux. Et cela dure depuis le fond des âges : déjà, au temps des premières croisades, des cadets de famille, peu soucieux d'aller en Orient combattre les Infidèles et qui avaient loué de bons mercenaires pour y aller à leur place, avaient fondé dans les innombrables tavernes de l'île de la Cité, une véritable communauté de faussaires. On y fabriquait (tout simplement) des reliques, dont je me souviens avoir publié dans ces colonnes une liste extraordinaire [...]. Le caractère outrageusement faux de ces soi-disant "témoins" de la Passion force d'admettre de la part de leurs fabricateurs un sens de la mystification poussé au suprême degré de joyeulseté grande." [C'est moi qui souligne]
Baudelaire affirmait qu'Edgar Poe "fut toujours grand, non seulement dans ses conceptions nobles, mais encore comme farceur." A propos du baron Von Jung, double de Poe dans "Mystification", Georges Walter écrit : "Seigneur du canular, le baron est, en vérité, la figure suprême de l'artiste, ce lucide absolu. A l'instar de ce maître, le poète, homme clandestin et camouflé, ne sera pas la créature d'une inspiration, mais l'ingénieur d'une élaboration."

Jacques Yonnet a donné plus qu'à son tour dans le canular. Il raconte celui des tatouages bidons, mené avec l'écrivain Robert Giraud, où il abusa une équipe de télévision allemande. Ayant recruté dans plusieurs bistrots des "volontaires", il leur dessina lui-même sur la peau, au moyen d'un stylo à bille et d'eau de Cologne, "des motifs allant du classique à l'extravagant, de la chauve-souris au naufrage par grosse mer, de la panthère au dragon chinois, du portrait de Mistinguett à la fatma exécutant une danse du ventre." Selon lui, les opérateurs n'y virent que du bleu, et repartirent ravis mais puissamment intrigués par cette abondance de tatoués dans un si petit périmètre.

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Un canular Tason - Le faux mariage en ville d'Aigurande
O bien-aimé lecteur, une terrible hypothèse me vient tout à coup : Et si toute cette histoire d'attracteur étrange n'était au fond qu'un canular, dont je serai tout à la fois le concepteur et la victime ?


jeudi 21 juillet 2016

Le chapeau noir de Napoléon

METTERNICH, tournant le chapeau dans ses mains.
Le voilà, ce fameux petit !… Comme il est laid !
On l’appelle petit : d’abord, est-ce qu’il l’est ?
(Haussant les épaules et de plus en plus rancunier.)
Non. Il est grand. Très grand. Énorme. C’est en somme
Celui, pour se grandir, que porte un petit homme !
Car c’est d’un chapelier que la légende part
Le vrai Napoléon, en somme…
(Retournant le chapeau et l’approchant de la lumière pour lire, au fond, le nom du chapelier :)
C’est Poupart !

 Edmond Rostand, L'Aiglon, Scène VIII



Dans le billet précédent, j'ai mis en rapport, à travers la figure de l'Ondine, trois œuvres (Vertiges, Rue des Maléfices, L'amour fou) et trois écrivains (Sebald, Yonnet et Breton). Si, dans cette ternarité, nous retrouvons bien trois jeunes femmes liées à l'élément aquatique et abordées sur le mode de la Rencontre, il convient d'observer que l''homologie n'est cependant pas complète : en effet, si chez Yonnet et Breton, nous nous plaçons au moment même de la rencontre, à son commencement, qui plus est dans le même espace social, le café parisien - "les Quatre-Fesses chez Yonnet, le Cyrano chez Breton -, a contrario, chez Sebald, l'ondine est décrite à la fin de la rencontre, au moment des adieux, sur le quai du départ.

Il me faut maintenant revenir sur cet extrait de Vertiges, pour en faire ressortir des aspects laissés jusque là sous silence pour ne pas nuire à la clarté de l'exposition du thème central. Revenir, oui, d'abord, sur cette étrange théorie de l'amour fragmentaire déployée par le Dr. K. à l'intention de la jeune génoise. Théorie d'un amour d'où le corps est absent. "Si nous ouvrions les yeux , dit-il, nous saurions que c'est la nature qui est notre bonheur, et non nos corps, qui depuis bien longtemps, ont tourné le dos à la nature. Aussi tous les faux amoureux, et il n'y a presque plus  que de ceux-là, ferment-ils les yeux dans l'amour, à moins que, ce qui revient au même, ils ne les gardent grands ouverts, écarquillés de concupiscence."

Retrouvailles donc avec ce thème du regard qui nous poursuit depuis la collision avec le film d'Arthur Harari (et puisque celui-ci est indissociable de la ville d'Anvers, j'en profite pour signaler que le Café des Oiseaux où Jacqueline Lamba donna rendez-vous à minuit à André Breton se situe précisément 12, place d'Anvers)*

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Au regard altéré vers l'extérieur correspond une dégradation analogue du regard intérieur : "Et jamais personne n'aura été, dit-il, plus désemparé et aliéné que dans cet état. On n'était alors plus maître de ses visions, mais soumis à une contrainte constante de ressassements et de variations où, comme il ne l'avait que trop souvent éprouvé lui-même, l'image de l'être aimé, à laquelle on essayait de se raccrocher, elle aussi se disloquait." De cette déliquescence, le seul recours est balisé par une métaphore insolite qu'on ne peut laisser passer sans réagir : " Il était au demeurant étrange que lui-même, dans ces dispositions qui de son point de vue confinaient réellement à la foie, n'eût d'autre recours que d'enfoncer en imagination, sur sa conscience perturbée, le chapeau noir du chef de guerre Napoléon." (C'est moi qui souligne)

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Pourquoi ici en appeler au couvre-chef napoléonien ? N'importe quel chapeau eût pu convenir. Pourquoi précisément celui-ci ? Sinon que c'est, comme on l'a vu dans une note précédente,  avec Napoléon que Vertiges s'ouvre, sur cette traversée des Alpes avant la bataille de Marengo. Le plus ancien chapeau impérial, conservé au musée de l'Armée,est d'ailleurs celui qu'il portait à Marengo, représenté sur une peinture de David :

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Bonaparte franchissant le Grand Saint-Bernard (David, 1801) C'est sur cet événement que débute Vertiges.
 L'histoire de ce chapeau est rien moins que passionnante, pour qui s'intéresse aux symboles et à la force politique des images, car, comme le dit le rédacteur du site napoleon.org, dans "l’imaginaire collectif, Napoléon et son chapeau ne font qu’un. Jamais symbole n’a mieux représenté un personnage historique". Ce chapeau montre le souci de création et de maîtrise de son image très tôt chez Bonaparte : "Alors que la plupart des officiers le portent « en colonne », perpendiculairement aux épaules, Napoléon le porte « en bataille », c’est-à-dire les ailes parallèles aux épaules. Cette tenue simple et sobre tranche avec les uniformes chamarrés des grands officiers et leurs chapeaux emplumés. Elle lui assure d’être immédiatement reconnu par ses troupes sur les champs de bataille."

 
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Portrait de groupe des régents de l'hospice des vieillards, 1664, huile sur toile, 172,3 x 256 cm (musée Frans Hals, Haarlem)

Et puisque j'ai évoqué la Hollande à travers Anvers, je ne résiste pas à finir ce billet par cette note de bas de page de l'essai de Paul Claudel sur la peinture hollandaise (idées/arts, Gallimard, 1967), lecture actuelle du Lieu Tranquille : Claudel, dissertant sur le tableau de Frans Hals, Les Régents de l'hospice des Vieillards (1664), qu'il désigne comme "six gentilshommes d'outre-tombe", à commencer par le "gardien du livre qui de profil tient toute l'assistance sous son regard menaçant", "sous un couvercle énorme de ténèbres" appelant donc cette note merveilleusement rédigée :

1. "Les chapeaux ! J'aurais voulu consacrer au moins une phrase à la navigation dans la nuit de ces noirs oiseaux qui ventilent toute la peinture hollandaise comme d'un déploiement d'ailes. C'est l'ombre que nous produisons, la permanence au-dessus de notre front de notre opacité intime."
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* "Ce n'est pas par amour pour la Flandre qu'Anvers est choisi, précise le site Montmartre-secret,  mais parce que cette ville fut le lieu d'une victoire française! En 1832 le corps expéditionnaire français envoyé dans la Belgique en ébullition et en révolution se heurta à une garnison hollandaise stationnée dans la citadelle d'Anvers. Il fit le siège de la ville, bombarda des quartiers où se terraient les civils et offrit la ville aux Belges."

mardi 19 juillet 2016

L'ondine était toujours appuyée au bastingage

Dans la troisième partie de Vertiges, intitulée Le Dr. K. va prendre les bains à Riva, Sebald évoque le séjour italien de Kafka en septembre 1913. Dans l'établissement thermal qui le reçoit, il fait la connaissance d'une jeune femme venant de Gênes, mais d'origine suisse, "et bientôt, écrit Sebald, les après-midi, il part avec elle faire un tour sur le lac". Ils se confient l'histoire de leurs maladies, et Kafka "expose une théorie fragmentaire de l'amour d'où le corps est absent et dans lequel il n'existe aucune différence entre rapprochement et éloignement." A cette époque, il a déjà rencontré Felice Bauer, avec qui il se fiancera deux fois, avant de rompre définitivement.

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"Fort de ces propos dictés au Dr K. par ses intimes aspirations, ils convinrent mutuellement de ne jamais citer leurs noms devant un tiers, de ne point échanger le moindre portrait, le moindre écrit, le moindre bout de papier, et de laisser simplement partir l'autre à l'issue des quelques jours qu'il leur restait à passer ensemble." Pacte qu'il ne fut pas si simple de respecter, et Sebald écrit qu'il "eut à prendre toutes sortes de mesures cocasses pour éviter que la jeune Génoise, à l'heure des adieux, n'éclate ouvertement en sanglots." - jeune Génoise qu'en son for intérieur, depuis sa première apparition, il appelait la sirène, "à cause de ses yeux vert d'eau."
Je souligne le mot sirène parce que Sebald file en quelque sorte la métaphore en notant plus loin, alors que le navire s'éloigne du quai : "L'ondine était toujours appuyée au bastingage."

Or, le même jour, lisant en parallèle Rue des Maléfices, le livre de Jacques Yonnet, déjà évoqué ici à plusieurs reprises, je croisai à nouveau une ondine, dans l'histoire du Vieux d'après minuit, que l'auteur commence ainsi :

Il pleuvait dans la rue. Toute la journée, une bruine persistante avait imprégné les vêtements, les visages, les murs même d'une sorte d'humeur glacée qui semblait suinter du dedans. Nous étions réunis, avec l'équipe des peintres, aux "Quatre-Fesses"."
 Les "Quatre-Fesses", c'est un bouge tenu par Olga et Suzy, "deux dames sur le retour, précise Yonnet, lesquelles, déçues de n'avoir éprouvé au contact de leurs très nombreux partenaires mâles que des joies incomplètes, "s'arrangent entre elles". Ce à quoi nous ne voyons aucun inconvénient."(D'ailleurs ce sobriquet n'est aucunement réservé au périmètre parisien, car je crois bien me souvenir qu'un café, à La Mersolle, sur la route de Bonnat, était, pour des raisons que je n'irais pas jusqu'à dire similaires, surnommé "Les Six-Fesses".) Bref, ce décor pluvieux bien planté, suivi de quelques descriptions abreuvatoires, Yonnet enchaîne ainsi :

Dehors, la pluie s'enhardissait. Devenue moins sournoise, elle tambourinait farouchement, et, parfois, une rafale hargneuse la couchait et la projetait dans la vitrine. Olga nous demanda un coup de main pour baisser le rideau et boucler la porte. Ainsi nous serions plus tranquilles. Qui pouvait-on attendre, si tard, avec un temps pareil ?
C'est alors qu'elle apparut sur le seuil, essoufflée d'avoir couru, ruisselante, son chapeau à la main. Très belle. Vraiment très belle. Elle donnait l'impression d'être tombée avec la pluie, et, en épongeant son visage, d'avaler des larmes d'enfant.
Son nom était Élisabeth. Elle attendait, sans trop d'impatience, que la pluie cessât pour partir. Elle nous dévisageait à tour de rôle. Elle s'étonnait probablement qu'après lui avoir  demandé son nom personne d'entre nous n'ait éprouvé le besoin de lui poser d'autres questions.
C'était de crainte d'être déçus, de la découvrir stupide ou vraiment très impure. Elle nous suffisait telle quelle. Ses cheveux trempés, sa frimousse délavée lui conféraient des grâces d'ondine."
Ce très beau passage, dans un chapitre daté de septembre 43, nous propose donc, avec cette ondine surgie dans la nuit diluvienne, comme une rime avec l'histoire, trente ans plus tôt, de la jeune Génoise de Kafka racontée par Sebald.

Et je pensais m'arrêter à ce point lorsque le hasard d'une recherche sur l'ondine ne me propulse vers la biographie d'André Breton (sur l'évocation d'une autre jeune femme à lui reliée, Nadja, j'avais déjà conclu un billet précédent).

C'est dans L'amour fou que Breton nomme "Ondine" celle qu'il a rencontrée dans un café parisien, le café Cyrano de la Place Blanche, le 29 mai 1934, "Je l'avais déjà vu pénétrer, écrit Breton, deux ou trois fois dans ce lieu : il m'avait à chaque fois été annoncé, avant de s'offrir à mon regard, par je ne sais quel mouvement de saisissement d'épaule à épaule ondulant jusqu'à moi à travers cette salle de café depuis la porte ... Ce mouvement, que ce soit dans la vie ou dans l'art, m'a toujours averti de la présence du beau".

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Cette ondine est Jacqueline Lamba qu' à cette époque, plusieurs soirs par semaine, on pouvait admirer en danseuse aquatique nue, rue Rochechouart, au Coliseum, ancienne piscine reconvertie en cabaret. 

Je laisse pour finir la parole à la notice de Wikipedia :

"Elle lui donne un rendez-vous à minuit, après son spectacle. Toute la nuit, ils se promènent de Pigalle jusqu'à la rue Gît-le-Cœur en passant par le quartier des Halles et la Tour Saint-Jacques.
Quelques jours plus tard, Breton se rappelle un poème écrit en 1923, Tournesol9 dont les coïncidences sont telles qu'il est convaincu de sa valeur prémonitoire. Jacqueline Lamba lui apparaît comme « la toute-puissante ordonnatrice de la nuit du tournesol10. » La rencontre s'est produite dans des conditions si troublantes que Breton a longtemps hésité à les rendre publiques11.
Ils se marient moins de trois mois après, le 14 août. Alberto Giacometti est le témoin de Jacqueline Lamba, Paul Éluard, celui de Breton, et Man Ray immortalise cette journée par une photographie de Jacqueline posant nue au milieu des trois hommes, citation du tableau d'Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe12."

 S'étonnera-t-on maintenant que dans la suite de l'histoire de Yonnet, on apprenne qu' Élisabeth finisse par poser pour les peintres de la petite bande ?

"Une fois Élisabeth accepta sans difficulté de poser avec un sein découvert. C'est sans aucune arrière-pensée, et néanmoins avec beaucoup de délicatesse, que nous lui demandâmes de nous donner, chaque jour, quelques poses rapides de nu intégral. Pour lui montrer combien c'était naturel, commun, nécessaire et sans histoire, nous l'avions amenée un jour à la Grande-Chaumière."

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Nu de l'académie de la Grande Chaumière à Montparnasse, Paris, 1950-1951, (photo Emile Savitry)

jeudi 14 juillet 2016

Paris Maléfices

Mercredi matin, mon vieux pote Savélitch m'envoie un message me conviant à l'accompagner à Paris : il s'agissait de déménager le Baroudeur, autre vieux compagnon en instance, heureuse promotion faut-il croire, de devenir propriétaire en Berry. Étant invité le soir-même à Aigurande, et le déménagement se réduisant à une poignée de cartons ne nécessitant pas ma musculaire présence de manière absolue, je déclinai l'offre bien à regret, mais il était écrit que cette journée devait se placer sous l'égide de la capitale, car quelques heures plus tard, débarquant à la médiathèque pour rendre les deux volumes empruntés naguère, et commençant à mon habitude par la revue des nouveautés en bande dessinée, je découvre, un peu ébahi, la couverture suivante

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qui me pouvait manquer de me rappeler le livre de Jacques Yonnet que je suis en train de déguster depuis quelques jours, et que j'ai déjà évoqué dans La bourbe et l'horloge.

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La référence est explicite : le scénariste, Jean-Pierre Pécau, dédie d'ailleurs le premier volume à la mémoire de Jacques Yonnet, et, sur le site des éditions Delcourt, une section sur les différents lieux de l'intrigue s'ouvre sur une citation de Yonnet lui-même. La fascination de l'auteur pour la Bièvre, l'affluent enfoui de la Seine, s'y perpétue sans fard

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jusqu'à un personnage féminin qui porte ce nom (page 30) :

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L'album se lit avec plaisir, jouant sur les allers-retours entre légendes médiévales et Paris d'aujourd'hui, sur un registre proche de celui de Yonnet, mais sans atteindre le charme de Rue des maléfices, sa puissance d'envoûtement.
Au chapitre du hasard objectif, on notera d'abord que la première case de l'album place l'action en août 44, pendant cette période de l'Occupation qui est le cadre temporel du livre de Yonnet, alors que le chapitre X sur lequel j'avais arrêté ma lecture au moment où je découvris l'album commence la même année, en juin 44.

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En second lieu, alors que je rédigeai ce billet sur le regard chez Sebald et Harari, je lus le même jour cette histoire (Rue des Maléfices est une mosaïque d'histoires enchevêtrées) où il s'agit, pour le réseau de résistance de Yonnet, d'envoyer un message radio à Londres pour éviter le bombardement en pleine ville d'un convoi d'explosifs beaucoup plus chargé que prévu. Or, le conseil de guerre du groupe se tient dans le petit café que Géga, un "homme invraisemblable," a installé rue de Bièvre, et dont l'enseigne est "l’Oeil". Un peu plus loin, un autre personnage, le Corse, conduit Yonnet vers un lieu mystérieux : "Quarante mètres, cinquante peut-être, entre deux parois sourdes-muettes-aveugles, l'une de briques creuses, l'autre de calcaire non crépi. On oblique à droite : et brusquement l'horizon s'échancre, et laisse apparaître un coin de ciel avare, au-dessus d'un univers miniature de Venise nordique. J'ignorais qu'il existât encore, dans Paris, un tronçon de Bièvre à ciel ouvert." (C'est moi qui souligne)

La fin de ce chapitre se termine par ce paragraphe :

Et moi qu'est-ce que je fais d'autre ? Je tâche de déterminer les points d'impact, afin seulement  de limiter les dégâts ; mais je ne pourrais jamais faire en sorte qu'il pleuve moins de bombes...
Et si je souligne ici encore points d'impact, c'est que je me souvenais de mes propres mots rédigés quelques heures plus tôt dans le billet mentionné au-dessus :

Sur cette collision entre Diamant noir, film récent de Arthur Harari, et Austerlitz de W.G. Sebald.
Un premier "point d'impact" avait été repéré avec le motif de la gare d'Anvers (dont l'horloge centrale avait provoqué une digression alsaco-parisienne).
Un second "point d'impact" n'est autre que le motif de l’œil, du regard.
Enfin, le jour suivant, comme je relisais également Vertiges de Sebald, il m'apparut une dernière rencontre,  ou bien devrais-je l'appeler une douce collision, que je voudrais fixer ici. Mais, le temps n'arrêtant pas son cours, et des développements imprévus se laissant entrapercevoir, m'avertissant en quelque sorte que l'affaire pourrait bien être plus longue à traiter que je ne pensais, je me permets de remettre au lendemain cette dernière partie. (A suivre donc)




mercredi 29 juin 2016

La bourbe et l'horloge

L'enquête devient labyrinthique, en ce sens que les chemins empruntés ne cessent de bifurquer, que de nouveaux carrefours apparaissent, contraignant à des choix, et qu'il faut ensuite revenir, remonter le fil d'Ariane invisible qui court entre les faits. Je voulais aborder un autre motif commun entre Diamant noir, le film récent d'Arthur Harari, et Austerlitz, de W.G. Sebald, mais il me faut d'abord prolonger l'investigation autour de l'Horloge, sur laquelle j'avais conclu provisoirement au billet précédent.

Dimanche, Francis, mon passeur de Paname, mon dealer en divagations, m'avait prêté deux livres : Une traversée de Paris, le dernier livre d'Eric Hazan, une pérégrination sud-nord dans la capitale, d'Ivry à Saint-Denis, et Rue des Maléfices, de Jacques Yonnet. J'ai achevé le premier mercredi et j'ai enchaîné directement avec le second ce matin-même.

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Sous-titré Chronique secrète d'une ville, l'ouvrage m'a saisi d'emblée, dès ce premier paragraphe :

"Une très ancienne ville est comme une mare, avec ses couleurs, ses reflets, ses fraîcheurs et sa bourbe, ses bouillonnements, ses maléfices, sa vie latente." 
La suite n'a fait que confirmer cette première impression : c'était d'abord là le livre d'un écrivain. Un écrivain rare, car ce livre est pourtant ainsi dire le seul qu'il ait jamais publié. La première édition, c'était en 1954, chez Denoël, sous le titre Enchantements sur Paris. Les vrais poètes, les amoureux de Paris ne s'y trompèrent pas et le saluèrent sans retard : Raymond Queneau, Jacques Prévert, Claude Seignolle et Jacques Audiberti, excusez du peu, furent de ceux-là.

"(..) ses fraîcheurs et sa bourbe, ses bouillonnements", pardonnez-moi, je reviens sur ce bout de phrase, il me fascine. La bourbe, qui écrit ça aujourd'hui ? Car il me semble que bourbier, de même origine, s'est imposé à son détriment. La bourbe, dit le CNRTL, c'est la "boue épaisse qui se forme et se dépose au fond d'une eau stagnante". Et qu'on examine donc l'étymologie :

Étymol. ET HIST. − 1223 borbe « boue épaisse qui se dépose au fond d'une eau stagnante » fig. (G. de Coincy, Mir. Vierge, 464, 96 dans T.-L. : la borbe de luxure); av. 1307 au propre bourbe (G. Guiart, Royaux Lignages, II, 5576 dans T.-L.). Prob. du gaul. *borvo auquel se rattachent l'a. irl. berbaim « je bous », le cymrique bervi, le bret. birvi « bouillir » (IEW t. 1, p. 144; Dottin, p. 235; Thurneysen, p. 91); au terme gaul. se rattache le nom du dieu Borvo (-onis) attesté dans les inscriptions de Bourbon-Lancy (Corp., XIII, 2806 dans TLL s.v., 2134, 43) et de Bourbonne-les-Bains (Id., 5911, ibid., 2134, 46), lieux où se trouvaient des sources d'eau chaude (Lebel, Principes d'Hydronomie, 1956, § 610); cf. le topon. Burbone, viiies., désignant Bourbon-l'Archambault, Dauzat-Rost. Lieux, et Borbona en 846 désignant Bourbonne, Lebel, § 626 [...] (Source : CNRTL)
Le Bourbonnais, La Bourboule, tout cela remonte au dieu gaulois bouillonnant, à Borvo. C'est dire aussi tout de suite combien cette suite de chroniques s'enracine dans une histoire longue, où sous le pavé ce n'est pas la plage qui ressurgit mais la boue, comme celle des marais de la Bièvre (aujourd'hui enterrée), au confluent avec le fleuve, boue dans laquelle on laissait des troncs non équarris pour les rendre imputrescibles.

Et bien sûr, quand je lis, à la page suivante, ces lignes : "J'ai découvert, à travers les moindres conjonctures, faits bizarres et jeux de coïncidences, une logique à ce point rigoureuse qu'un constant souci de véracité m'a forcé à me mettre en scène beaucoup plus peut-être qu'il n'eût fallu."- je ne peux que déployer les antennes : cet homme-là, je dois le suivre, je veux remonter avec lui vers la place Maubert au sourire secret  où "un impérieux instinct" a dirigé ses pas." : La rue des Grands-Degrés m'attire. Une certitude vient de naître en moi que j'y serrerai une main amie."

Je tourne la page et je lis :

L'HORLOGER 
DU TEMPS A REBOURS

Cette petite échoppe verte, en planches, c'est la "boutique" (pas tout à fait trois mètres carrés) de Cyril le maître horloger. Né à Kiev, Dieu sait quand.

L'HORLOGER DU TEMPS A REBOURS - c'est là d'ailleurs, je m'en avise alors, le titre du premier chapitre. A l'évidence, comment ne pas faire le lien avec les horloges de mon billet de l'autre soir, horloge de la gare d'Anvers, horloge de Strasbourg, horloge d'Austerlitz, a fortiori lorsque l'on découvre sur la même page 14 l' histoire racontée par Yonnet  à ce mystérieux Cyril rencontré plus tard dans un bistrot (Yonnet adore les bistrots), histoire de l'immeuble contre lequel était accotée sa baraque ?

Un colonel de l'Empire - du temps que tous les colonels furent braves - avait égaré une jambe du côté d'Austerlitz. Ceci justifia sa mise à la retraite. L'officier sollicita de l'Empereur l’autorisation de regagner Paris en compagnie de son cheval, avec qui il s'était lié d'amitié. (...) Colonel et monture expirèrent en même temps, dans les bras l'un de l'autre."

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Ami lecteur,  si ce premier "jeu de coïncidences" ne te suffit pas, écoute bien ceci : je ne suis pas allé plus loin ce matin-là que le premier chapitre, il me fallait encaisser le coup, savourer l'écho fabuleux des horloges, et c'est - pardonne,  ô lecteur, cette trivialité, - dans le Lieu Tranquille que je suis passé à une autre lecture : on sait que je dispose rituellement à cet endroit, plus qu'un autre propice à la méditation, un ouvrage idéal pour une exploration fragmentée. Or, actuellement, c'est une biographie de Tomi Ungerer, Un point c'est tout (Bayard, 2011), menée dans le cadre d'un entretien avec Stephan Muller.

Je suis parvenu à ce moment des années 60 où le dessinateur a installé ses bureaux à Times Square, 42ème rue, qui comptait alors parmi les quartiers les plus malfamés de New York :

"J'ai également appris à connaître les petits voyous du bloc. Nous entretenions d'excellents rapports. Si j'avais besoin d'une radio, je n'avais qu'à demander. Ils me la volaient dans la journée. Un jour, mon beau-frère, qui avait traversé l'Atlantique pour présenter les horloges Ungerer aux Etats-Unis, est venu me rendre visite. Quand il est sorti de l'ascenseur, je l'ai découvert en chaussettes. J'en ai pleuré de rire quand j'ai appris que de petits aigrefins l'avaient également soulagé de son portefeuille et de ses chaussures après l'avoir menacé d'un canif." (C'est moi qui souligne)
Vous avez bien lu : il est question des horloges Ungerer. En effet, le père de Tomi Ungerer était l'héritier d'une dynastie d'horlogers. Son arrière-arrière grand-père avait fondé l'entreprise au lendemain des guerres napoléoniennes, et il avait aussi assisté l'ingénieur et mathématicien Jean-Baptiste Schwilgué, qui avait conçu l'horloge astronomique de Strasbourg. Sur Wikipedia, je découvre d'ailleurs que les deux frères Ungerer, Alfred et Théodore Ungerer ont publié un essai intitulé : L'horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg, (Strasbourg : Imprimerie alsacienne, 1922).

Cerise sur le gâteau : en regard de cette page 84 où sont évoquées les horloges Ungerer a été reproduite une affiche dessinée par Tomi Ungerer en 1964 pour une course de chevaux.

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Sans titre, Affiche, 1964, Source