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vendredi 13 juin 2025

Vient me chercher sur sa moto noire

                     L'âne

Parfois je rêve que Mario Santiago
Vient me chercher sur sa moto noire.
Et que nous quittons la ville et à mesure 
Que les lumières disparaissent
Mario Santiago me dit qu'il s'agit
D'une moto volée, la dernière moto
Volée pour voyager dans les terres pauvres
Du Nord, direction le Texas,
A la poursuite d'un rêve innommable
Inclassable, le rêve de notre jeunesse,
C'est-à-dire le rêve le plus courageux de tous
Nos rêves. [...]

Roberto Bolaño, Poèmes, Points/Seuil, p. 454

Vertiges, de Jean-Pierre Dupuy, est un essai riche de multiples questionnements, auxquels l'auteur répond en s'appuyant sur l’œuvre de Borges, qui l'a accompagnée toute sa vie. Dans un entretien passionnant qu'il a accordé au site Le Grand Continent, il en donne une liste non exhaustive : "Il y a des questions aussi diverses que le Carnaval brésilien et les paniques financières, la catastrophe de Tchernobyl, les élections présidentielles américaines, l’arme et la guerre nucléaires, la mort, la violence et le sacré, l’antisémitisme chrétien, le nouveau roman et la nature de la littérature et, surtout, omniprésent, lancinant, le grand mystère du temps qui ne peut s’approcher que par une démarche où abondent les paradoxes." Le grand mystère du temps. C'est bien cela qui me taraude ces jours-ci, lors de l'examen des motifs débusqués dans la lecture. L'attention portée à Blaise Pascal a fait resurgir Giordano Bruno et le projet Manhattan avec la bombe-test de Trinity. Le feu du bûcher qui emporta le génial Italien sur le Campo de Fiori le 17 février 1600 et le feu nucléaire du 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique, où Robert Oppenheimer se souvint d'un verset de la Bhagavad-Gita : « Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime…"

Car ce n'est pas la première fois que Le Trinity monument, l'obélisque de lave de 3,7 mètres, marquant depuis 1965 l'emplacement de l'hypocentre de l'explosion, se retrouve associé au philosophe de la pluralité des mondes. Un article du 5 avril 2020 en témoigne, dont le titre, Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, est emprunté au poème de Roberto Bolaño dont je donne ici le début.

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J'avais acheté Le Banquet des Cendres en revenant de Grenade, le 8 février 2019. J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'avais quitté le RER à Saint-Michel pour me rendre à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, j'étais passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vis en devanture ce livre de Giordano Bruno. Bruno qui ne m'était pas inconnu, grâce surtout à la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates.

L'horizon négatif, de Paul Virilio, fut acheté par Nunki Bartt dans la même librairie Sillage. Il raconta l'anecdote dans un mail adressé au Doc et à moi-même :

"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm  (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes, je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "

J'avais écrit peu avant, le 23 mars 2020, un article mentionnant Paul Virilio, et Nunki m'avait apporté (c'était en temps de confinement) son volume. Et j'avais été immédiatement frappé par des coïncidences : "Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle
."

Cinq ans plus tard, resurgit donc ce binôme Bruno-Trinity. Avec cette question : cette boucle temporelle a-t-elle un sens ? Et, à vrai dire, je n'en sais rien. Je constate, c'est tout, j'enregistre. On pourra toujours dire bien sûr que ce rapprochement est aussi fortuit que la première fois. Peut-être. 

Je voudrais tout de même ajouter quelque chose. Le 1er avril 2020, j'avais reçu un livre d'un certain Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié (Liana Levi, 2002). Il me semble que c'était le Doc qui me l'avait recommandé. 

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Originalité du roman : il s'agit d'un polar se déroulant à Paris en décembre 1582, deux inconnus pénètrent chez Nicolas Heucqueville, riche libraire parisien, et massacrent la famille entière : lui, son père, son épouse, ses deux fils, son nouveau-né et leur bonne. Non loin de là, Rue de Latran habite Giordano Bruno, de passage dans la capitale, et voilà notre philosophe qui se pique d'enquêter sur cette tuerie, aidé du jeune narrateur, Jean Hennequin, en collaboration plus ou moins étroite avec Dagron, le lieutenant de police. Le 22 mai 2003, Philippe Lançon rend compte du livre dans Libération, un article ma foi assez élogieux intitulé Giordano brio. Il souligne la malignité de l'auteur, qui commence tout d'abord par placer son intrigue en un temps absent : "En 1582, une bulle du pape Grégoire XIII remplace le calendrier julien par le calendrier grégorien : le 15 octobre succède à Rome au 4 octobre. Dans la France catholique d'Henri III, ce changement s'effectue en décembre et provoque un certain désordre : dix jours n'auront jamais existé. Jacques Bonnet place son premier roman, une enquête menée par le philosophe Giordano Bruno sur un fait divers sanglant, pendant ces journées absentes : du 10 au 19 décembre. Il occupe, librement et sans le révéler dans son livre, en truite espiègle et narrative, un trou de l'Histoire."

Le temps est décidément au cœur de notre affaire.

Autre supercherie du livre dévoilée par Lançon : le fait divers est soi-disant tiré d'un passage des Registres-Journaux de Pierre de L'Estoile : "Cet audiencier à la chancellerie du Parlement, célèbre mémorialiste de l'époque, dressa son herbier quotidien des événements de 1574 à 1611. Il est très sûr lorsqu'il évoque des faits survenus à Paris. Le massacre qu'il rapporte brièvement le 10 décembre se déroule justement à Paris. Le texte est précis. Mais il est faux : Bonnet l'a inventé. A l'enseigne de l'amitié est une œuvre gigogne, semée de faux documents d'époque et de petits pièges pour érudits."

Dans le prologue, l'auteur affirme avoir trouvé le manuscrit de Jean Hennequin dans une vieille édition originale du Candelaio de Giordano Bruno acheté en 1972 pendant ses études parisiennes. Encore une fois, tout est faux, mais on peut s'y méprendre tant tout semble vrai, comme le signale Philippe Lançon.

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Le Candelaio est une comédie philosophico-satirique de Giordano Bruno, éditée à Paris en 1582, à l'Enseigne de l'Amitié
 

J'ai donc lu ce livre en 2020 (et relu entièrement ces jours-ci), et pourtant je n'en ai jamais parlé ici. J'ai retrouvé cette note dans mon cahier vert de l'époque, à la date du 3 avril : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire.

Je voudrais juste citer deux passages de l'épître liminaire que Bruno adresse au très illustre Seigneur de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre (Le Banquet des Cendres est publié à Londres en 1584).

Point de nectar, Monseigneur, dans le banquet que je vous offre ici : il n'a pas la majesté du banquet de Jupiter tonnant. Ni les effets, désastreux pour l'humanité, du repas de nos premiers parents [...] ; ni la philosophie du banquet de Platon, ni la misère du repas de Diogène. Ce n'est pas une bagatelle, comme le banquet des sangsues ; [...] ni une comédie, comme le banquet de Bonifacio dans le Candelaio. [...]

Quel symposium, quel banquet est-ce là, me demanderez-vous ? C'est un souper. Quel souper ? Un souper des Cendres. Que veut dire souper des Cendres ? Vous aurait-on servi pareille pitance ?  Pourra-t-on dire à cette occasion : cinarem tamquam panem manducabam ? Nullement ; il s'agit d'un banquet qui a réuni les convives après le coucher du soleil, en ce premier jour de carême que nos prêtres appellent dies cinerum, ou parfois jour du memento.

Memento fait référence au verset de la Genèse (Gn 3,19) que le prêtre prononce après avoir tracé une croix de cendre sur le front des fidèles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » (en latin : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris). 

Dernière remarque : Philippe Lançon écrit en 2003 que "Jacques Bonnet a traduit Norbert Elias, écrit un livre sur le peintre renaissant Lorenzo Lotto, travaillé dans l'édition. Il vit désormais dans la Creuse à Sainte-Sévère, le village où Tati tourna Jour de fête". Faisant juste une petite erreur : Sainte-Sévère est dans l'Indre, non dans la Creuse. Village où je me suis rendu cent fois, comme en témoigne cette petite chronique du 20 janvier 2011, dite du Nomade pédagogique :

Peu à peu tu t'es déshabitué du fracas des cantines. La pause de midi, tu l'as ancrée de plus en plus dans la solitude.

Tu as ainsi constitué au fil des ans une famille d'endroits discrets, plutôt que secrets, où déjeuner avec la seule rumeur des eaux ou des oiseaux, lire le journal ou écouter la radio.

L'un de ces endroits est à Sainte-Sévère, en-deça de la place où Tati tourna Jour de fête. Une porte donne sur un parc dominant la vallée de l'Indre, la mousse et la ronce y colonisent d'antiques balustrades.

Jamais personne. Même aujourd'hui, avec 0°, c'est là que tu as aimé être.

 

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Chronique précédée de cette citation de Julien Gracq, où le vertige est présent : 

"Rarement je pense au Cézallier, à l'Aubrac, sans que s'ébauche en moi un mouvement très singulier qui donne corps à mon souvenir : sur ces hauts plateaux déployés où la pesanteur semble se réduire comme sur une mer de la lune, un vertige horizontal se déclenche en moi qui, comme l'autre à tomber, m'incite à y courir, à m'y rouler, à perdre de vue, à perdre haleine."

                        Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, p. 64.


samedi 7 juin 2025

Eméraudes dans un tas de fumier

Petite pause dans l'investigation pascalienne. Je voudrais évoquer deux livres lus récemment, que j'ai beaucoup aimés, qui n'ont a priori peu de choses à voir, mais qui se sont rejoints l'espace d'un instant au cours de ma lecture.

 

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Le premier m'a été prêté par le Doc. Un article de Gilles Heuré dans Télérama m'avait donné envie de le découvrir, et cela tombait bien, mon vieux camarade baxtérien m'avait devancé, sans que nous nous soyons concertés. Je profitai de la résidence théâtrale à La Châtre autour des Dialogues avec Leuco pour lui emprunter le volume : Dans une bourgade paisible de France, de Mikhaïl Ossorguine, traduit du russe par Claire Delaunay, dans la collection "Poustiaki", chez Verdier. Ossorguine (1878 -1942), écrivain russe exilé en France depuis 1922, fuit Paris en 1940 pour se réfugier avec son épouse (Tatiana, née Bakounine (1904-1995), petite-nièce de l'anarchiste Mikhaïl Bakounine) dans une petite colonie russe établie à Chabris, dans l'Indre, sur la rive gauche du Cher. Chabris (jamais nommée dans le livre) est cette bourgade paisible*, située sur la ligne de démarcation, où la vie quotidienne continue tant bien que mal malgré les bouleversements colossaux provoqués par l'Occupation. 

Ossorguine a connu la prison par deux fois, sous le régime tsariste et sous le régime bolchevik (il est expulsé de Russie à peine revenu de dix ans d'exil en Italie), et les nazis n'ont pas plus de sympathie pour lui : quand il retourne à Paris après plusieurs mois passés à Chabris, c'est pour y découvrir que son appartement a été mis sous scellés, et qu'il a tout perdu : "mes papiers confisqués, mes archives, lettres, manuscrits, tous mes livres emportés, tout ce qui m'était cher sans présenter le moindre intérêt pour des inconnus, et encore moins pour les pillards venus à trois reprises en véhicule militaire." (p. 108) Lui et sa femme ne s'attardent pas à Paris, où ils craignent une arrestation, et rejoignent non sans angoisse, après d'interminables heures d'attente dans les gares, le petit village berrichon où il est encore possible de survivre.

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Dans ce village, rien ne l'émeut autant que le travail des paysans, lui qu'un prix littéraire décerné en Amérique avait permis l'acquisition à Sainte-Geneviève-des-Bois d'une parcelle de terrain qu'il transforma en potager. « Des années durant, écrit Leonid Livak, Ossorguine partagea ses activités agricoles avec ses compatriotes exilés à travers une série de vignettes publiées par la presse russe à Paris. La description minutieuse des plantations et des soins dispensés aux végétaux s’y mêle à la réflexion de l’auteur déraciné sur sa place dans le monde moderne ». 

C'est ici, sur cette importance accordée au jardin, que se tissa une complicité d'esprit avec La Chair du monde, le livre d'entretiens  avec Jean-Marc Rochette que j'ai évoqué dans Au milieu du chemin de notre vie. Vivant maintenant dans une vallée reculée du massif des Ecrins, le dessinateur a développé aussi un enthousiame profond pour le jardin qu'il y entretient avec sa femme : "Si vous avez un terrain, si vous cultivez votre jardin en suivant les préceptes du sol vivant, alors vous n'allez jamais mourir de faim. C'est un véritable projet politique ! Il est factuel et tangible." (p. 47) Plus loin, à une question d'Adrien Rivierre sur la pensée animiste telle que décrite par l'anthropologue Philippe Descola, Rochette répond ceci :

Cela me fait penser au fumier que je suis en train de répandre dans mon jardin. Il est essentiel car il permet d'enrichir la terre. Et quand tu commences à l'étaler, tu vois apparaître des centaines de vers de terre. Tu vois la vie. A chaque pelletée, je sais , au plus profond de moi, que les vers qui y sont présents sont la base de la continuité de l'esprit que Descola mentionne. Ces vers de terre sont aussi admirables et brillants que n'importe laquelle des civilisations humaines ! Et je ne rigole pas en disant cela. D'où vient la richesse des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles, celle qui a permis à Rembrandt ou Spinoza d'exprimer leur génie ? De leur prospérité agricole. C'est une révolution agricole alimentée au fumier ! Pour comprendre la marche du monde, il faut d'abord être en admiration devant un tas de fumier, c'est la base du reste." (p. 67-68)

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Rembrandt, Autoportrait avec béret et col droit
(1659, National Gallery of Art, Washington, D.C.). « Je trouve des rubis et des émeraudes dans un tas de fumier »

C'est ce passage précis qui m'apparut soudain en résonance avec une section du livre d'Ossorguine, une page et demie tout à fait représentative du livre en son entier. Il commence par ces mots : "Imaginez un homme simple de la campagne qui lit le journal. Ses doigts manient la lourde houe avec plus de facilité que les feuilles de papier, son cerveau n'est pas adapté pour la pensée retorse et la lecture entre les lignes." Il le décrit ensuite commençant par la chronique militaire : "Berlin fait savoir" que ses raids aériens ont été désastreux pour les Anglais, tandis que ceux-ci ont été repoussés et qu'ils n'ont pu larguer "que quelques bombes sur un champ dégagé, tuant une vache et un lapin". Londres, de son côté, rapporte une nuit calme et un raid réussi sur Berlin : "Tous les avions sont retournés à leur base, et douze avions ennemis ont été abattus." Bref, on voit que les fake news ne datent pas d'hier. Ossorguine donne ensuite avec une douce ironie deux autres exemples de nouvelles contradictoires, qui laissent son lecteur en plein doute : "Après une pause, il passe aux informations diplomatiques et se demande à nouveau comment il se fait que tout diplomate d'un côté ou de l'autre, où qu'il aille, rencontre l'attitude la plus cordiale et le plein accord avec ses propositions, alors que son adversaire se heurte partout à une attitude aigre et une réponse évasive.

Et il termine par ce paragraphe : "Le lecteur a la tête sur le point d'exploser, et il part l'aérer : il laboure, herse, bêche, répand le fumier, sème. Et ici au moins, tout est vrai et sans tromperie, et chaque heure de labeur portera ses fruits dans une égale mesure, pour lui comme pour son voisin, ami ou ennemi." (p. 222-223)

Mikhaïl Ossorguine ne reverra jamais Paris et son jardin de Sainte-Geneviève-des-Bois : il décède à Chabris en 1942, victime d'une crise cardiaque. Et c'est dans le petit cimetière du village qu'il repose. "Tombe difficile à localiser, écrit Bertrand Beyern, (la gravure du nom est masquée par un rosier) : emprunter la troisième travée à gauche, après la croix centrale." Jeanne Tesson, pour La Nouvelle République, écrit moins rudement : "Une fois au cimetière de Chabris (Indre), il faut passer la fontaine, puis prendre la troisième travée sur la gauche, dans le carré des Lys. En regardant vers l’ouest, on tombe rapidement sur une tombe blanche, presque intégralement recouverte de fleurs sauvages. Sur la pierre tombale grimpe un rosier. Pas encore fleuri en ce début de printemps, il laisse apparaître les inscriptions en cyrillique qui rendent hommage à Mikhaïl Ossorguine, écrivain et journaliste russe mort en 1942, à Chabris où il était alors réfugié." 

 

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* Leonid Livak, dans sa présentation du livre, signale que ce titre est une allusion à l'incipit de Don Quichotte : "Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un hidalgo..." Ossorguine se désignait lui-même comme le "Don Quichotte du potager".

 

lundi 7 avril 2025

Addi(c)tif à la poussière

La poussière œuvre dans le temps long : combien de semaines a-t-il fallu attendre pour que Man Ray puisse prendre cette photo dans l'atelier de Marcel Duchamp, à New York ? Près d'un siècle plus tard, à Sète, outre-Atlantique, Christian Bobin veut en prononcer l'éloge, se rendant par le train une nuit de Noël chez l'ami Pierre Soulages. J'ai dit comment le thème ne s'est pas imposé par irruption, invasion, effraction, mais par une lente sédimentation dans la conscience, répliquant en quelque sorte son mode physique d'envahissement des surfaces. Les étapes intermédiaires précédant l'avènement bobinesque, je n'en avais donc rien noté, mais j'avais besoin d'y retourner voir, pour m'assurer que je n'avais pas halluciné la répétition pulvérulente. 

Il me fallut revenir à ce récit d'Annie Dillard, la merveilleuse écrivaine découverte en juin 2024, et dont je lisais Une enfance américaine, acheté en février chez un bouquiniste de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Colette.

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Il est encore question du temps dans cet ouvrage, la quatrième de couverture donne le la : "L'éternité est amoureuse des productions du temps", disait Blake. Annie Dillard, qui grandit à Pittsburgh dans les années 1950, écrit ici les épiphanies qui ont marqué son enfance (...)"

Les chapitres du livre ne sont ni numérotés, ni titrés. Celui qui s'amorce page 60 débute ainsi : "D'un côté, notre jardin était longé par un court chemin à l'abandon et sans issue. Nous ne le voyions pas de la maison ; nos parents avaient planté une rangée de peupliers pour le cacher. J'y trouvai une vieille pièce de monnaie." Annie Dillard raconte comment elle fouillait la terre sous un des peupliers, avec un bâton d'esquimau, quand elle a senti la pièce et creusé pour la dégager. Plus tard, elle la montra à son père : 

Il lut la date, 1919*, et me dit que c'était une vieille pièce, qui valait peut-être plus de dix cents.
Il m'expliqua que le passage du temps avait enterré la pièce ; la terre tend à s'accumuler autour des objets. A Rome, continua-t-il, en se  penchant par la fenêtre de la cuisine tandis que je m'accoudais à un meuble pour le regarder - à Rome, il avait vu de vieilles portes, deux ou trois étages sous terre. Là où autrefois les enfants sortaient directement au-dehors, les visiteurs devaient maintenant gravir deux escaliers pour retrouver la lumière de la rue. Je cessai d'écouter pendant une minute. J'imaginai que, si les enfants de Rome étaient, par je ne sais quel horrible hasard, restés assis suffisamment longtemps sur le pas de leur porte, perdus dans leur pensée au point d'en oublier de bouger, ils auraient été eux aussi enfouis sous la poussière, jusqu'au menton, non, par-dessus la tête ! mais à ce moment-là, bien sûr, ils auraient été très vieux. Ce qui était justement arrivé aux enfants de Rome - et la force de cette image me frappa -, qu'ils soient ou non restés sur le pas de leur porte. [C'est moi qui souligne]

Ce qu'Annie Dillard montre excellemment, c'est bien cette puissance des images forgées dans l'enfance, à travers le plus souvent de minuscules événements comme celui-ci : "Ce furent ces quelques pensées qui m'occupèrent pendant de longues années et laissèrent des traces dans ma vie intérieure." Traces dans l'esprit mais aussi traces dans le corps, dans la mémoire du corps, comme l'illustre cette seconde apparition de la poussière : "C'était mon corps qui connaissait ces trottoirs et ces rues. Mes os me faisaient mal à les parcourir, j'avais le goût de leur poussière brûlante sur mes lèvres écorchées ; leur gravier s'enfonçait dans mes paumes et mes genoux et y restait, bleu sous la nouvelle peau qui se reformait."(p. 146)

Un autre livre, à peine entamé, forma aussi relais vers l'assomption de la poussière. En février encore une fois, je fis l'acquisition de la réédition chez Zoé du Petit traité de la marche en plaine de Gustave Roud

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Le premier texte, Adieu, n'est autre que le premier livre de Roud, commencé en novembre 1922, un mois après la publication de la photo de l’Élevage de poussière. Et la première phrase de ce premier livre est celle-ci : 

Route aiguë au cœur du village rose là-bas comme une flèche, ah par pitié rejette sur ta rive ce corps brisé par ta houle de poussière et de parfums, les mains percées de taons et qui étouffe.

*

A contrario de la survenue subreptice du topos de la poussière, voici comment surgit le 3 avril une troublante synchronicité : nous reçûmes ce jour-là du Doc le message suivant : "Bonjour les amis, je vous propose deux pages de l'ami John Berger. Il a écrit un "roman" dont la tactique est inspirée du "Feu pâle" de Nabokov. L'art est sous le feu du forgeron Berger, feu pâle poursuit, hante..."

La photo jointe est la suivante :

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Je regarde attentivement, et je réalise alors que le Doc m'a envoyé deux pages du roman Un peintre de notre temps, que je venais précisément d'acheter à un bouquiniste de la Halle au blé dimanche 30 mars, quatre jours plus tôt. Un roman dont je n'avais  jamais entendu parler jusque-là, publié une première fois en 1958, retiré de la vente à cause des tensions de la guerre froide, et réédité en 1976. C'est l'édition française chez Maspero (1978) que j'avais achetée.

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La coïncidence est d'autant plus incroyable que le Doc lui-même me confia ensuite qu'il ne savait même pas il y a dix jours que ce titre existait dans l’œuvre de Berger. L'édition qu'il avait était un fac-similé, "commandée livre neuf".

Il n'est sans doute pas anodin que deux des livres ici chroniqués soient issus des rayonnages de bouquinistes, en quelque sorte les braconniers du temps des livres. Et je songe tout à coup, en écrivant ces lignes, aux Chasseurs d'André Hardellet, qui donnent le titre de deux magnifiques recueils de poèmes. Dans le premier, édité chez Pauvert en 1966, le poème en prose, Les chasseurs, évoque l'apparition de cinq silhouettes à la lisière du bois des Arpents, "apparition qui semble née spontanément de la substance du taillis, très touffu dans ce secteur."

"Quelqu'un - vous, moi - grimpe au sommet du chêne Capitaine, d'où l'on peut voir la fin des Arpents et les champs qui leur font suite. Il attend, ce quelqu'un. Il attend que la scène se reproduise : le débouché des chasseurs en pleine lumière, l'alerte donnée aux corbeaux, des coups de feu, mais rien. Rien, personne. Le guetteur pourra bien demeurer des heures sur son perchoir, les Arpents ne relâcheront plus ce qu'ils ont capturé. Et pourtant le bois, limité à gauche par les murs de la Tuilerie, se termine à gauche par des coupes où cinq hommes passeraient difficilement inaperçus. [...] Les chasseurs ont peut-être fait halte, tout simplement, en attendant que j'aille les rejoindre lorsque j'aurai appris comment. Et qui sait s'ils ont bougé, depuis, sous le couvert ?"

La magie d'Hardellet, qui réside toujours dans ce jeu avec la suspension du temps, résonne pour moi aujourd'hui avec l'image des enfants de Rome dans le récit d'Annie Dillard.

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* 1919, année de naissance de Pierre Soulages.

mardi 1 octobre 2024

Même si l'abri de ta nuit est peu sûr

Vendredi dernier, le Doc est sorti de sa campagne. Une réunion à la Préfecture pour l'organisation, si j'ai bien compris, des prochaines élections professionnelles du monde agricole : il y représentait la Confédération paysanne, dont il fut un temps porte-parole dans l'Indre. La chose se traitait en matinée, l'occasion de se retrouver pour déjeuner dans un resto du centre. Nunki Bartt, le Kid, était de la partie aussi bien sûr. Je tiendrai secret les propos que nous échangeâmes, je ne mentionne tout cela que pour donner le contexte d'apparition du livre dont je veux parler aujourd'hui. Vous me direz qu'on pourrait se passer du contexte, et vous auriez raison. Sans doute. Mais c'est comme cette expression même, sans doute,  en fait le plus souvent elle signale paradoxalement qu'il y en a un, un doute, ténu si l'on veut, négligeable peut-être, mais un doute quand même. Alors, au bénéfice du doute, oui, je le précise, comme j'avais un peu d'avance pour notre rendez-vous, je suis allé traîner à la Fnac, et je suis tombé sur un Folio que je ne pouvais laisser passer. L'usure d'un monde de François-Henri Désérable, sous-titré Une traversée de l'Iran. 

C'était mon fil irano-syrien qui se prolongeait. Certes, on peut objecter qu'il y avait toutes les chances, en entrant dans une librairie, de trouver au moins un bouquin qui cause de l'Iran. Oui encore, bien sûr, seulement regardez bien le titre : l'usure d'un monde. Ça ne vous rappelle rien ? Non ? Ouvrons le livre alors, et allons à la citation en exergue : "Ici, où tout va de travers, nous avons trouvé plus d'hospitalité, de bienveillance, de délicatesse et de concours que deux Persans en voyage n'en pourraient attendre de ma ville où pourtant tout marche bien." En dessous, on peut lire Nicolas Bouvier, L'usage du monde

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Et c'est bien pour cela que je n'ai plus hésité une seconde à acheter ce livre. Nicolas Bouvier, L'usage du monde, je venais juste d'y faire allusion dans mon dernier billet, en le comparant au Livre de l'amour infini de Maxime Rovere. Désérable écrit que la découverte de Bouvier, vers vingt-cinq ans, fut pour lui "une déflagration comme j'en ai peu connues dans ma vie de lecteur. C'était prendre la vraie mesure du monde, en même temps que son pouls. On s'avise qu'il est vaste, et grandiose, et terrible - et qu'on n'en a rien vu. Dès lors, on ne connaît pas de mot plus beau, plus enivrant que celui de voyage, et l'on est mû par une seule obsession : prendre la route." (p. 17) 

J'étais plus âgé quand j'ai découvert Nicolas Bouvier : sur mon exemplaire du livre, l'ex-libris au feutre noir mentionne L'Ancre de miséricorde, La Trinité-sur-Mer, 30 juillet 97. Ce fut un enchantement, et je n'ai jamais oublié l'admiration de l'écrivain pour ce pays, l'Iran, où il passa près d'un an, avec son ami Thierry Vernet, dont les dessins ornent le récit. Partis tous les deux depuis Belgrade en 1953, au volant d'une petite Fiat Topolino, ils traversèrent la Yougoslavie, la Turquie, l'Iran, le Pakistan, avant de finir un an et demi plus tard en Afghanistan. Ce dont j'avais souvenir, ce qui m'avait particulièrement frappé, c'était la forte présence de la poésie dans la vie du peuple persan. Nicolas Bouvier écrit : "En Iran, l'emprise et la popularité d'une poésie assez hermétique et vieille de plus de cinq cents ans sont extraordinaires. Des boutiquiers accroupis devant leurs échoppes chaussent leurs lunettes pour s'en lire d'un trottoir à l'autre. Dans ces gargotes du bazar qui sont pleines de mauvaises têtes, on tombe parfois sur un consommateur en loques qui ferme les yeux de plaisir, tout illuminé par quelques rimes qu'un copain lui murmure dans l'oreille. Jusqu'au fond des campagnes, on sait par cœur quantité de "ghazal" (17 à 40 vers) d'Omar Khayam, Saadi ou Hâfiz. Comme si, chez nous, les manœuvres ou les tueurs de la Villette se nourrissaient de Maurice Scève ou de Nerval."

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La première page du manuscrit du Divân 1899
 

Sur la portière gauche de leur Fiat, les deux gaillards avaient fait inscrire en persan un quatrain de Hâfiz, une inscription qui fut selon Bouvier, un sésame et une "sauvegarde dans des coins du pays où l'on n'a guère sujet d'aimer l'étranger":

Même si l'abri de ta nuit est peu sûr
et ton but encore lointain
sache qu'il n'existe pas 
de chemin sans terme 
Ne sois pas triste

 

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François-Henri Désérable cite aussi ce poème, rapportant aussi l'anecdote de la portière : "Il n'est pas un seul Iranien qui ne connaisse au moins quelques vers de Hafez. Pas en Iran un seul Iranien qui n'ait un jour ouvert le Divân. Hafez, disent les Iraniens, parle la langue de l'invisible. Et dans les vers de ce poète mort il y a plus de six siècles, ils cherchent des réponses à leurs questions existentielles." (p. 81)

Il écrit Hafez et non Hâfiz. Mais c'est Hâfiz tel que l'écrivait Bouvier que je tenais en mémoire lors de ce stage théâtral autour du silence que j'ai évoqué dernièrement (organisé, je le rappelle, par le Doc, tout se rejoint), car, lors de cet exercice dont j'ai parlé et qui consistait à inventer une expression contenant le mot silence, j'avais finalement choisi Pendant la nuit vendange le silence. Une formule poétique que j'attribuai dans mon explication (et le Doc, encore lui, avec qui j'étais en duo sur cette impro, ne cessait d'insister sur la nuit), explication fort confuse en vérité, au poète Hâfiz, arrivant la nuit sur un caravansérail au coeur d'un désert. Dois-je préciser que c'était donc une semaine avant de découvrir le livre de Désérable et de me remémorer L'usage du monde ?

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samedi 28 septembre 2024

Silences et coïncidences

Retour à Maxime Rovere. Au Livre de l'amour infini. "Roman vrai de l'Antiquité", nous dit la quatrième de couverture. Je tique sur cette expression de "roman vrai". Il y aurait donc des romans faux ? Des romans qui mentent ? Un roman vrai est-il encore une fiction ? Le roman a-t-il besoin d'être "vrai" pour avoir de la valeur ?  

De fait, j'attendais beaucoup de ce livre et j'ai assez vite déchanté. Il est assurément très bien documenté, et Maxime Rovere ne manque pas de faire valoir la longue liste de spécialistes, historiens ou archéologues, qu'il a consultés pour l'écrire. Il n'en reste pas moins que c'est une oeuvre de fiction, composée de beaucoup de dialogues, et que cela soit une fiction ne me dérange pas, bien au contraire, mais c'est la prétention à la vérité qui me chagrine. Je ne pouvais me déprendre d'une sensation d'artificialité, comme bien souvent dans ce genre du roman historique. Damis, le narrateur, cité par Philostrate dans sa Vie d'Apollonios de Tyane, et qui a peut-être existé (il n'y a pas de consensus à ce sujet), est un personnage qui ne m'a pas convaincu, peut-être parce que je le perçois surtout comme une cheville commode pour raconter l'histoire. Il est au soir de sa vie, et il relate sans faiblir, sans douter une seule seconde de sa mémoire, des conversations longues et complexes auxquelles il a assisté dans sa jeunesse. Le livre (509 pages) est rempli de voyages et de tribulations diverses mais on est au plus loin du sublime L'usage du monde, de Nicolas Bouvier. Le fait est que je me suis ennuyé au point de terminer l'ouvrage en le lisant en diagonale. 

Je n'ai pas retrouvé cette réflexion sur les synchronicités qui avait attiré mon attention pendant l'entretien chez Mollat. Il y avait bien cette idée de lire les signes, qui apparut dans l'un des chapitres, mais rien qui aille aussi loin qu'annoncé. On peut bien évidemment se dire qu'il n'était pas question d'user du terme même de synchronicité, inventé par Jung*, et qui aurait sonné comme un anachronisme. Marc Lebiez, dans son article sur En attendant Nadeau, écrit, à mon sens fort justement : "Le lecteur est devant un livre du XXIe siècle dont l’écriture ne rappelle en rien celle que l’on pouvait pratiquer au IIIe siècle. Ce n’est pas un pastiche et l’on n’est pas choqué par des anachronismes manifestes ; c’est juste le ton qui n’y est pas. On ne peut pas faire dire à un pythagoricien du premier siècle qu’un « dieu est une présence qui a du sens » ni préciser qu’un « signe est un relais du sens » : ces thématiques de la présence et du sens sont étrangères à la pensée antique. "

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Il reste que si l'on n'emploie pas un terme étranger à l'époque, il n'est pas interdit d'évoquer l'idée, le concept sous-jacent qui, lui, existait bel et bien. Les coïncidences significatives ne pouvaient pas manquer d'être constatées aussi au 1er siècle après J.-C. Or, la vie d'Apollonios et de Damis se déroule sans que jamais une seule coïncidence ne vienne frapper à la vitre de leur conscience. Cela n'est guère surprenant d'une certaine manière, car on sait bien que la fiction répugne à en faire mention. Car la coïncidence dans la fiction a tendance à la faire sonner comme irréaliste. On y voit non l'intervention d'un destin malicieux mais la patte d'un créateur paresseux. Alors que les coïncidences sont, je ne dis pas légion, mais assurément non rares dans la vie, elles sont en quelque sorte bannies d'un roman de bon aloi. Seuls quelques écrivains sont parvenus à en faire presque la matière même de leur inspiration. Ainsi Paul Auster, auteur du Carnet rouge où il a consigné une série de coïncidences extraordinaires qu'il a pu observer ou dont il a eu connaissance autour de lui ; Jean-Luc Joly, dans un article de 2010, "La seconde musique du hasard : Paul Auster et Georges Perec" précise : 

"L'édition à part de ce texte (publiée en 1993, à tirage limité, chez Actes Sud) précise sur la quatrième de couverture : « Le carnet rouge existe bel et bien. Depuis des années, Paul Auster y consigne des événements bizarres, coïncidences, étrangetés et autres invraisemblances dont il fut un jour victime, confident ou témoin. » Naturellement, Le Carnet rouge n'est pas le seul texte de Paul Auster où les singularités du hasard jouent un rôle important (par exemple, Le Livre de la mémoire, deuxième partie de L'Invention de la solitude, consigne lui aussi les coïncidences extraordinaires, et ces dernières jouent un rôle important dans la plupart des grands romans de Paul Auster, à commencer, naturellement, par La Musique du hasard) mais son intérêt tient ici à son appartenance au genre autobiographique. Perec s'intéressait lui aussi à ces partitions de la « musique du hasard » dans sa vie et son œuvre. Sur ce point, je renvoie à : Jean-Luc Joly, « Pièges de sens. Contrainte et révélation dans l'œuvre de Georges Perec », dans : Christelle Reggiani et Bernard Magné éds., Écrire l'énigme, Paris, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2007, p. 289-304 )"

Pourtant, le livre lui-même de Rovere fut support de coïncidence. On va voir comment.

Notre ami le Doc nous avait proposé un stage de théâtre dans son bourg de Lacs. Entre le silence en était le thème, l'intitulé. Le silence créatif. Voici un extrait de sa présentation : "

"Il est partout et nulle part à la fois. Il peut s’avérer apaisant ou douloureux, bénéfique ou cruel, empreint de compassion ou de trahison. Il fait rire et pleurer. Il est parfois nécessaire, parfois blessant. Au théâtre, il s’immisce, s’impose. Il est grandiose et discret à la fois, intime mais rassembleur. Vertigineux. Complexe. Le silence est inévitable. Silencieux ? Et pas simplement de sa parole, qu'est ce qu'être silencieux dans le calme de son propre corps ? Que serait le théâtre si tous les mots se suivaient, sans pause, sans silence ? Quel enchevêtrement de sens ce serait alors ! (...)"

Le stage était animé par Bastien Crinon, de la compagnie Aurachrome. J'avais déjà suivi, à Lacs déjà, il y a bien longtemps, un stage de clown avec Bastien, et j'en avais gardé un bon souvenir, mais bon, avais-je encore envie de suivre un stage de théâtre ? Moby Dick ne m'avait-il pas suffi ? Non, j'en avais fini avec les stages. Une semaine avant la date fatidique, j'étais donc résolu à décliner l'offre du Doc. Et puis un lundi il m'appela. Ou plutôt je vis qu'il m'avait appelé. Et soudain, pour une raison inconnue de moi-même, j'eus soudain envie de participer. Nunki Bartt fut aussi de la partie. Vendredi soir 20 septembre, nous rejoignîmes la salle des fêtes de Lacs pour explorer cette foutue histoire de silence.

Je ne le regrettai pas. Ces trois jours à Lacs furent riches et précieux ; Bastien, un maître de stage alerte et bienveillant, drôle et généreux. Dimanche après-midi, de retour chez moi, j'en avais plein les pattes mais j'étais heureux d'avoir changé d'avis.

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Lacs-Jour 2
 

C'est là que je repris Rovere, mais, je l'ai dit, en diagonale, à vive allure. Et voilà qu'à quelques pages de la fin, je lus ce dialogue entre Apollonios et Damis, juste avant leur séparation définitive :

"Moi, j'irai bientôt de l'autre côté du silence. Toi, tu as encore à faire, je le sais.
Il s'interrompit. Par une étrange association d'idées, je pensai au volume qu'il avait écrit au retour de la grotte.
- Apollonios, répondis-je, laisse-moi emporter à Rome ce que tu as écrit. Je m'occuperai d'éditer Le don des silences, je le ferai publier, il pourra...
Il rit comme s'il venait d'entendre une plaisanterie.
- Si je l'avais gardé, Damis, dans quelle langue l'aurais-tu traduit ? Dans les silences de quelle langue ?" (p. 504)

Et je songeai alors que le silence était inscrit dès l'incipit du roman :

"Toute parole se juge à l'aune du silence. Si l'on retenait le silence comme étalon pour ce que l'on entend, les propos qui frappent nos oreilles s'évanouiraient presque aussitôt. Semblables aux aboiements des chiens que les promeneurs laissent se perdre dans le lointain, ils nous retiendraient à peine. Libres d'aller parmi des créatures humaines que notre propre silence ferait roucouler comme par enchantement, nous traverserions la vie  dans une tranquillité digne des premières heures de l'aube. Notre attention se tournerait alors vers d'autres sons, vers d'autres voix. Nous passerions le temps à nous émerveiller des harmoniques du monde." (p. 13)

 Enfin, lisant ce fragment de phrase, notre propre silence ferait roucouler comme par enchantement, je me souvins que lors d'un exercice proposé par Bastien, qui consistait à inventer une expression contenant le mot silence, pour en faire ensuite l'explication en improvisation, j'avais failli prendre ces deux vers d'Alluvions qui m'étaient remontés en mémoire :

Mais aujourd'hui le silence
roucoule sur l'ardoise

___________________

* "Le concept de synchronicité apparaît pour la première fois le dans le compte rendu du séminaire sur l'analyse des rêves. En 1934, un de ses patients avait vu dans un rêve un aigle qui mangeait ses propres plumes ; or, quelque temps après, Jung, au British Museum, découvrit un manuscrit alchimique attribué à Ripley, qui représentait un aigle mangeant ses propres plumes. Le mot apparaît dans une lettre au physicien Pascual Jordan, le ." (Wikipedia)

mercredi 24 avril 2024

La bonite et le trader

De ma petite excursion sur les marais de Bourges, je ne tardai pas à en informer ma vieille amie du Marais poitevin, Nadine, qui vit à Coulon, au coeur même de ce pays magnifique dont elle connaît maintenant tous les recoins. Elle était revenue récemment en Berry où, après avoir passé quelque temps avec son frère Jean, établi non loin du signal de Fragne, le plus haut point du département de l'Indre (à l'altitude invraisemblable de 459 m), nous nous étions rejoints à Cluis pour une longue promenade autour du village avant, le lendemain, d'aller sur le causse de Pouligny où le Suin en furie était sorti de ses gouffres. Cette semaine-là, son compagnon, passionné de pêche, était avec des copains sur l'île d'Aix. Pêche peu fructueuse, d'après les nouvelles qu'elle en avait, enfin, tout de même, elle apprit qu'il avait pris une bonite. Je ne savais pas ce qu'était une bonite. Wikipedia me dit que la "Bonite est le nom vernaculaire donné à plusieurs espèces de poissons de la famille des Scombridés (Scombridae). Cette famille comprend principalement, outre les bonites, les maquereaux, les thazards, et les différentes espèces de thons au sens strict."

Or, quelques jours plus tard je retrouvai la bonite lors de la lecture de La mer déchaînée d'Achab : une histoire naturelle de Moby Dick, de Richard J. King (La Baconnière, 2023), un essai qui étudie les sources scientifiques de Melville, et compare ses connaissances avec celles que nous possédons aujourd'hui de l'univers marin. 

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Cet essai, qui s'appuie sur de multiples rencontres avec des spécialistes de la navigation et de la biologie marine, je le lis aussi lentement que j'ai lu Moby Dick, chapitre après chapitre. Et c'est au chapitre 10, "Espadons et parages animés", que King cite cet extrait des écrits du chirurgien Beale où il décrit les  eaux chiliennes dans lesquelles naviguait le baleinier à bord duquel il s'était embarqué :
"Le rivage accidenté et désert était enclavé dans le vaste océan, qui grouillait à présent de créatures vivantes. La baleine à bosse folâtrait dans les eaux lisses, sa peau polie scintillant sous les rayons du soleil caniculaire ; les phoques aussi, à une courte distance du rivage, reposaient comme endormis sur sa surface, se prélassant dans la chaleur. Des centaines de grands germons et de bonites [deux espèces de thons] entouraient à présent notre navire et donnaient du blé à moudre à ceux qui, exemptés des tâches sur le bateau, les attrapaient avec un crochet. [...] Le féroce espadon faisait fréquemment son apparition, au grand effroi de la bonite et du germon, qui plongeaient dans l'élément liquide avec une incroyable vélocité pour échapper à leurs voraces poursuivants." (p. 166)

C'est ce même jour, mardi 9 avril, que j'avais emprunté à la médiathèque le De la vida mía, de Miquel Barceló. Or, je retrouvai une nouvelle fois la bonite (bonitol), associée à l'espadon (peix espada) dans une double page dessinée, associant figurations et noms des poissons en catalan :

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"J'ai appris très tôt le nom des poissons, raconte Barceló. Je les ai souvent peints. Pêchés et peints. Mangés et peints. Pêchés et mangés."(p. 63)

Ces souvenirs-là sont liés intimement à son île de Majorque. "Majorque, dit-il, est mon île de naissance, je suis né d'elle. J'ai tout appris de mon enfance. La mer, c'est ma respiration. Mon corps fait partie de la nature. "(cité par Colette Fellous, en avant-propos du livre)

Majorque. Je ne peux m'empêcher pour finir de repenser à ce vieux loup de mer que nous avons rencontré en allant justement nous promener du côté du Fragne le dimanche 7 avril. J'étais avec le Doc et Nunki Bartt. Après avoir déjeuné (notamment d'un excellent pâté de Pâques) au Moulin Barbaud, nous avions coupé par Briantes et Vaudouan pour nous rendre à Pouligny Notre-Dame. La voiture garée dans le hameau du Fragne, nous montions à pied vers le Terrier Randoin (l'autre nom du signal de Fragne) et sommes passés devant la maison d'un certain Jef, que le Doc connaissait. Il était là en train de bricoler, et nous convia à venir boire un petit coup de rosé, au milieu des ses quatre coqs et d'une pauvre poule esseulée. Il nous accompagna ensuite sur les sentiers du Fragne (nous n'allâmes pas jusqu'au sommet, encombré qu'il est de conifères qui bouchent tous les horizons). Ce pays il l'aimait beaucoup, lui qui était originaire de Perpignan et ne devait de résider ici qu'à la rencontre de gens du coin croisés par un hasard malicieux. Il avait beaucoup bourlingué et, si j'ai bien compris, il avait habité quelque temps à Majorque (je n'avais pas encore lu le livre de Barceló). Et c'est quand nous arrivâmes près de ce vieux car qui servait, disait-il, d'abri aux chasseurs, qu'il parla de ce trader majorquin de ses amis, qui était venu ici lui rendre visite. "Un trader réputé, un escroc quoi."

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jeudi 4 janvier 2024

Le Doc et le Dépanneur


Mon ami Jean-Claude Moreau, alias le Doc, n'a pas été insensible aux derniers articles sur John Berger. Le contraire m'eût d'ailleurs étonné. Déjà, en janvier 2017, donc peu de temps après le décès de l'écrivain, il m'avait envoyé un commentaire dont je fis illico un article (il faut dire que mon gaillard, en 1992, avait rencontré John Berger en personne pour un entretien qui parut alors dans le journal de la Confédération paysanne) Il a donc réagi mais il s'est empêtré dans le protocole de commentaire de Blogger... Pas grave, comme il m'a adressé le texte, je préfère le poster ici pour qu'il ait plus de visibilité. Merci à lui !

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John Berger a été une référence pour beaucoup d’inquiets de l’art et de son usage, d’amoureux de l’écriture et de sa pratique, plus généralement de respirateurs de la vie d’humains dans le paysage qu’ils se créent. L’auteur de « Alluvions », je le salue là. D’ailleurs, il pourrait facilement partager avec John Berger ces mots que celui-ci écrivit pour un « AUTOPORTRAIT », paru dans « Palabres » édité à l’Olivier :

    « Au début, j’ai écrit des lettres, puis des poèmes et des discours. Plus tard, des récits ; des articles, des livres. A présent, j’écris des notes.
    L’écriture a toujours été pour moi une activité vitale ; elle m’aide à donner un sens aux choses et à poursuivre ma route. Pourtant, elle dérive d’une réalité plus profonde et plus générale – notre relation avec le langage en tant que tel.
    Le sujet de ces quelques notes est le langage.
    Commençons par examiner l’activité qui consiste à traduire une langue dans une autre. De nos jours, la plupart des traductions sont techniques, alors que mon propos concerne les traductions littéraires. C'est-à-dire les textes en relation avec l’expérience humaine individuelle.
»

     Cette raison ultime de l’expérience humaine individuelle est l’essence même de l’activité de John Berger. Ce qu’il a pu écrire des paysans savoyards dont il était le voisin est unique, précieux, anthropologique. L’admiration qu’il portait à tel ou tel ne relevait d’aucun folklorisme mais se lisait dans sa capacité à reconnaître l’immense savoir de ces éleveurs montagnards, de leur lien au vivant et à ce qu’on appelle habituellement la nature. On sait maintenant que cette dichotomie nature-culture qui grefferait à cette « nature » des sommes de technologies faussement innocentes nous rend orphelins, bien en peine de l’expérience humaine vue comme expérience du vivant. John Berger était un baraqué au cœur tendre. Il me fait penser à Georges Perros. Curieusement, tous les deux étaient des motards, et pas des motards de pacotille. Dans son autoportrait John Berger développe l’étendue de cette activité « langage » à travers deux aspects fondamentaux : la traduction et la langue maternelle. Se référant à Noam Chomsky il reprend le fait que tous les langages ont en commun « un certain nombre de structures et de procédures ». La « Langue Maternelle » devient reliée aux langages non verbaux et donc jusqu’aux comportements et aux « manières d’habiter l’espace ».

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    La fin de son autoportrait en dépanneur de « La Langue Maternelle » est savoureuse :

    « /…/Aussi je me considère moins comme un écrivain professionnel conséquent que comme une sorte de dépanneur.
    Lorsque j’ai écrit quelques lignes, je laisse les mots retourner à l’intérieur de la créature correspondant à leur langue. Là, ils sont instantanément accueillis et reconnus par une série d’autres mots avec lesquels ils sont en affinité du point de vue du sens, ou en opposition, ou liés par une métaphore, une altération, un rythme. Je prête l’oreille à leurs palabres. Tous ensemble, ils contestent l’usage que je fais des mots que j’ai choisis. Ils remettent en question le rôle que je leur attribue.
Je modifie le texte. Je change un mot ou deux, et je le leur soumets à nouveau. Une autre palabre commence.
    Et ainsi de suite, jusqu’à ce que s’élève un murmure d’accords provisoires. Je passe alors au paragraphe suivant.
    Une autre palabre commence…
    Si l’on veut faire de moi un écrivain, je n’ai pas d’objection.
    A mes propres yeux, je ne suis qu’un fils de pute – et vous devinez de quelle pute il s’agit, non ? »

JCM



mardi 20 septembre 2022

Quatre doublons pour l'Incrédule

Interlude dans la série Cristal noir (une série dont nous sommes loin du bout : je compte y inscrire pas moins de quinze épisodes). Juste le temps de partager une autre étrange série, qui s'est déroulée les jours derniers. Tout commence le 14 septembre quand, en fin d'après-midi, je reviens de Mers-sur-Indre et traverse le petit village de Clavières, près d'Ardentes. Soudain, je n'en crois pas mes yeux (c'est histoire de dire, je leur accorde là pleine confiance) : je croise deux voitures qui se suivent et portent exactement le même nombre 666. Ceux qui sont familiers du site connaissent mon obsession des plaques d'immatriculation (lire à ce propos Jurassic Bartt), obsession que je partage (ceci ne vaut pas argument) avec David Lynch*. Depuis le temps que je scanne les plaques à tout bout de champ, c'est la première fois que j'épingle un doublon. Et puis quand même, ce n'est pas n'importe quel nombre. Le 666. Le nombre de la Bête dans l'Apocalypse. 

De fait, j'ai déjà croisé le 666 en septembre 2019, et il avait, semble-t-il, beaucoup à voir avec ce que Hans-Jürgen Grief nommait l'avant-dernière Apocalypse : la Shoah. Et c'est curieusement en se rendant à Ardentes à un rendez-vous médical pour mon fils Gabriel que j'ai enregistré ce jour-là plusieurs 666 (cf. Six parmi six millions). Un peu plus loin, quelques secondes plus tard, je consigne une petite réplique à la secousse principale avec un 066. 

Le lendemain, en sortant justement de chez Gabriel, nouvellement installé rue de la Gare, je surprends, garés l'un derrière l'autre, deux véhicules portant le nombre 020. Là, j'ai eu le temps de prendre une photo (pour les 666, il faut me croire sur parole).

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Et presque au même moment où je prends cette photo, remonte une voiture affichant un 010 (mais je n'ai pas eu le réflexe de la flasher). Evidemment, je repense à mes deux 666. Deux jours de suite, des doublons. 

Le lendemain, vendredi 16 septembre, je découvre le dernier article de barbOtages, qui est titré En double. Il est question d'un livre de l'écrivain italien Leonardo Sciascia, Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel.  Publié en 1972 aux éditions de L'Herne, puis en 2022 chez Allia.

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L'article est en fait un court extrait d'un plus long billet sur le site Sitaudis, dont voici quelques passages significatifs : 

[Raymond Roussel] est mort le 14 juillet — dans la nuit du 13 au 14 — 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, Sicile, « an XI de l’Ère fasciste ». [...] « Roussel le malade, Roussel l’ingénu, Roussel l’enchanteur » (Leiris) — est retrouvé le matin du 14 par le personnel de l’hôtel, allongé sur un matelas posé à même le sol, en chemise de nuit blanche, chaussettes noires et tricot de laine « champagne ».

Comment l’auteur de La Doublure, né en 77 et mort en 33, qui trouva la mort durant la nuit d’une double fête, religieuse et patriotique, dont les initiales sont redoublées — RR, un homme richissime qui voyageait en Rolls Royce —, pouvait-il ne pas retenir l’intérêt d’un auteur sicilien amateur de romans-enquêtes, dont le patronyme est composé d’une syllabe géminée : « Scia-scia » — son nom ainsi sciemment « scié » ?

Autant vous dire que j'étais moi-même scié, à la lisière de l'hallucination : mes petits doublons trouvaient là une extraordinaire résonance littéraire. Je me félicitais d'avoir récemment cité Jean-Paul Kauffmann citant lui-même Sciascia : "Les seules choses certaines en ce monde, ce sont les coïncidences", a écrit un jour l'écrivain italien Leonardo Sciascia. Tilsit, symbole du bonheur de Napoléon et des retrouvailles franco-russes ; l'allusion aux Anglais, présage de la catastrophe. Il me plaît de penser que ces rencontres ne sont jamais fortuites et que le destin se plaît surtout à pratiquer le comique de situation." (La chambre noire de Longwood, p. 267).

A Saint-Christophe, sur le côté de l'église, je surprends dans l'après-midi un nouveau double (il n'est pas parfait, 607 et 607(7), mais la perfection n'est pas de ce monde). A signaler que j'ai croisé à nouveau deux 666 (qui ne se suivaient pas mais presque) avenue Georges Lemoine, et, en soirée, un 666 (qui me bloqua un petit moment rue de la Gare) et un dernier 666 rue Raspail.

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Le vendredi 17 septembre, je me rends avec mes deux filles Pauline et Violette aux rencontres littéraires Chaminadour, à Guéret. Yannick Haenel y marchait sur les grands chemins de Michel Leiris et de Georges Bataille. De beaux moments (l'événement mériterait une note entière, mais bon, ce sera pour une prochaine fois). Nous y retrouvons mon vieux complice, le Doc, qui a déjà une journée entière dans les neurones. Après une discussion Yannick Haenel-Pierre Michon, chaleureuse et parfois cocasse, nous gagnâmes une pizzeria éloignée (pas facile de se sustenter un samedi à Guéret), escorté d'un étudiant lillois qui faisait son master sur Bataille. C'est au retour, alors que je n'y pensais plus, que je tombai sur un double 927.

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Personne, à part moi bien sûr, ne l'avait noté. J'explique alors que c'était le quatrième doublon, en quatre jours, ce qui fit rigoler le Doc. "Ah, on va voir bientôt ça sur Alluvions..." Le bougre connaît mes lubies, et je suis bien certain qu'il ne croit pas une seule seconde qu'il puisse y avoir autre chose que du bon vieux hasard derrière tout ça. Il me fait penser à Hector, le personnage du père dans Philémon, de Fred. Et à cet album très drôle, Le Voyage de l'Incrédule, où il suit Philémon dans le monde des lettres de l'Océan Atlantique, sans jamais quitter sa position de sceptique.

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Qu'à l'aller, j'ai noté un 607 suivi immédiatement d'un 670, et qu'au retour j'ai vu garés l'un en face de l'autre un 670 et un 671, n'ébranlerait pas davantage cet esprit fort... 

A Guéret, j'achète le Journal de Michel Leiris. A ce moment-là, je ne fais aucun lien avec l'article de Jacques Barbaut, qui cite Leiris parlant de Roussel. C'est en lisant une fois revenu la biographie dans ce Quarto que je tombe sur plusieurs mentions de l'écrivain de Locus Solus. Et je découvre aussi plus tard que Leiris a écrit une biographie (demeurée inachevée).

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Par ailleurs, j'ai terminé le roman de Bernard Chambaz** emprunté mardi dernier à la médiathèque, La peau du dos. Je suis un peu déçu, je n'ai pas vibré comme dans ses précédents livres.

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Et puis le lendemain je m'avise qu'il pourrait bien être un autre écho à mes doublons. Tenez, voici un extrait de la présentation de l'éditeur :

C’est l’histoire de deux jeunes hommes qui n’ont pas trente ans, deux exaltés. L’un a une passion pour la peinture. On le connaît. C’est Auguste Renoir. L’autre a une passion pour l’égalité et il sera le délégué à la police puis le procureur de la Commune de Paris. On le connait à peine. C’est Raoul Rigault.
Leur rencontre doit tout au hasard. La première a lieu dans la forêt de Fontainebleau alors que l’un peint sur le motif et l’autre fuit la police de Napoléon III. Renoir prête une blouse de peintre à Rigault pour lui porter secours et ils passent quelques jours ensemble. Ils marchent sur le chemin des merles, ils partagent des oeufs durs et une fiasque de vin, ils roulent des cigarettes, ils conversent, de tout et rien, des nuages dans le ciel, du régime impérial. Et puis ils rentrent à Paris.

Auguste Renoir - Raoul Rigault. R/R. Et même RR pour Raoul Rigault, comme Raymond Roussel.

Le 18 septembre, je fais le point. Résumons-nous. Si aucun autre signe n'apparaissait, on aurait la séquence 666 - 020 - RR - 607 - 927. RR désignant donc l'article de barbOtages, situé à la pliure.

Cela me semble cohérent, satisfaisant pour l'esprit. 
Le dimanche arrive, et rien ne viendra ce jour-là. Ce n'est pas faute de matière : nous nous rendons à la brocante de Moutier-Malcard, sémillant village creusois, juste après Mortroux. Sur le parking champêtre, moult automobiles. Je ne peux pas m'empêcher de lire les plaques, alors même que je suis partagé : je trouve que la séquence se tient et qu'on pourrait s'arrêter là, mais en même temps un nouveau doublon serait exaltant, détruirait mon algorithme pour peut-être en annoncer un autre, plus sophistiqué. 

Mais non, rien. Et ce lundi 19 n'a rien donné non plus. Fin, au moins provisoire, des doubles.

Les questions ne s'arrêtent pas là. A quoi ça rime tout ça, me direz-vous ? Y a-t-il un message derrière ? Un sens à cette séquence ? 

Et bien peut-être. Un autre fil s'est entrecroisé dans la chaîne. Mais je suis fatigué, ce sera pour un prochain épisode.

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"Les notions de destin et de chance sont une composante essentielle de la vision du monde de Lynch, et ses proches peuvent en attester. "J'habitais dans la même rue que lui et, quand nous tournions à Los Angeles, nous partions ensemble en voiture pour le plateau de Sailor et Lula, confirme Montgomery. Nous ne pouvions nous rendre sur place sans qu'il ait fait sa numérologie avec les plaques d'immatriculation que nous croisions et vu ses initiales sur au moins une plaque. Parfois il fallait continuer à tourner un moment jusqu'à ce qu'on ait croisé ces trois lettres, "DKL", sur une plaque. Les rares occasions où les lettres étaient dans cet ordre, c'était un présage extrêmement favorable."Lynch admet avoir "observé les plaques d'immatriculation" avant même le tournage d'Eraserhead, et que son chiffre de chance était le sept."

Kristine McKenna, L'espace du rêve (avec David Lynch), JCLattès, 2018, p. 355 (cité dans l'article Bron/Broen/Bridge)

** Dans un article pour AOC Media, Histoire(s) du cinéma et de l'Italie, du 24 mai 2018, Bernard Chambaz écrit :

"Les seules choses qui sont sûres en ce monde, ce sont les coïncidences. Leonardo Sciascia aimait répéter cet aimable paradoxe. Par gratitude, je le reprends à mon tour. Le jour même où je regarde enfin le film Novecento de Bernardo Bertolucci que je n’avais jamais revu depuis sa sortie en 1976, nous apprenons la rencontre entre les Cinq-Étoiles et la Ligue en vue d’un accord de gouvernement. Ce qui me frappe, instantanément, c’est le divario, le fossé entre les deux époques, entre ces deux morceaux de réel. Et ce constat vient confirmer un sentiment navrant : le reflux des connaissances historiques, la méconnaissance du passé et notamment de son feuilleté chronologique contribuent à expliquer la confusion qui règne dans le monde actuel." (C'est moi qui souligne)

On retrouve Sciascia (soit dit en passant, mort le 20 novembre 1989, à Palerme, comme Roussel) dans le paragraphe final :

"Cu tuttu ca sugnu orbu, la viu niura. C’est-à-dire : bien qu’aveugle, je la vois noire ; autrement dit : je vois que ça finira mal. C’est à Sciascia, vous l’auriez deviné, que nous devons cet adage en sicilien. Il rapporte la phrase d’un aveugle dans son village de Racalmuto lors de la déclaration de guerre de Mussolini à l’Angleterre et à la France, qui n’en demandait pas tant, la preuve, deux semaines plus tard Pétain s’abaissera à signer l’armistice. Sciascia ne souligne le pessimisme radical de cette phrase que pour mieux l’appliquer à la situation italienne en 1984. Une autre coïncidence sans doute. La disparition de Berlinguer et l’épiphanie de Big Brother."

Difficile de ne pas faire le rapprochement avec l'actualité italienne : la probable arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni, la présidente de Fratelli d'Italia, un parti post-fasciste.