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jeudi 13 février 2025

J’entre à Singe-des-Prés comme un hareng défaille

Je reviens sur l'un des personnages secondaires de Chien de printemps, de Patrick Modiano, le musicien Jacques Besse, dont l'existence fut loin d'être un long fleuve tranquille. J'ai continué à chercher, et j'ai découvert qu'il était aussi l'auteur d'un récit, La grande Pâque, publié dans la petite maison d'édition La Chambre d'échos. Une courte note biographique sur le site nous en apprend un peu plus sur Besse :

Jacques Besse est né en 1921. Études secondaires brillantes, hypokhâgne. Il s’enfuit de chez lui pendant la guerre pour se cacher avec sa future femme. À la Libération on le retrouve à Paris, compositeur. Il signe quelques musiques de films (Dédée d’Anvers, d’Yves Allégret, Van Gogh, d’Alain Resnais) et pour le théâtre (Les Mouches). Au retour d’un voyage seul, à pied, jusqu’en Algérie en 1950, sa vie bascule. Hôpitaux psychiatriques, prison, dérives éthyliques. Gravement blessé au cours d’une rixe, invalide, il fait un long séjour à l’hôpital, puis à la clinique de La Borde où il ne cessera de revenir et restera de 1985 à sa mort, en juin 99. Son œuvre musicale est presque entièrement perdue.

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Le livre est ainsi présenté (et je sens que je ne vais pas tarder à le commander) :

Paris 1960, du vendredi au lundi de Pâques. Jacques Besse, sans logis, le ventre vide, déambule de Montparnasse aux Buttes-Chaumont, d’Austerlitz­ à Sébastopol, passant et repassant par Singe-des-Prés, le cœur de la ville. Marcheur halluciné, insomniaque et fragile, il sillonne les rues et nous entraîne sur un rythme cassé, heurté. À la fois acteur et spectateur de ce parcours que « ses fiancées » viennent hanter, il est comme ivre de son texte à mesure qu’il le vit, sa faim nous tenaille, vraie faim d’amour et de reconnaissance.

« J’entre à Singe-des-Prés comme un hareng défaille. Il y a péché dans les œufs si cette chaleur qui me prend le cœur est contredite. Je m’enfouis dans les rues au sud de la Seine. Quartier des Beaux-Arts. Pas un franc. J’ai affreusement soif et rien à foultre. J’y découvre au hasard un ancien ami, il est bourgeois mais bon artiste. « Bonjour. Tu n’aurais pas cent balles ? » Il a peur, ce salaud, mais me les lâche. J’ai cent francs et cherche voluptueusement un zinc. »
La musique de Besse n'est pas complètement perdue, on peut l'entendre par exemple dans le film d'Alain Resnais sur Van Gogh, que l'on peut heureusement revoir sur You Tube :


Et c'est Jacques Besse qui compose également la musique de Un monsieur me suit dans la rue, interprété par Barbara :

 

Le cœur a ses mystères :
Je m’suis prise de passion
Pour un homme, un gangster,
Qu’a de la conversation ;
Et quand je vais chez lui,
Je dois faire attention.
Je sais qu’on le poursuit
Pour le mettre en prison.

jeudi 1 avril 2021

Homère à la bibliothèque

Outre le cirque, il y a un autre élément de ressemblance entre Austerlitz de W.G. Sebald et Les Ailes du désir de Wim Wenders. Un autre lieu majeur. La Bibliothèque. On a déjà vu son importance chez Sebald, elle n'en a guère moins chez Wenders, avec la Bibliothèque d’État de Berlin où l'on voit au début du film les anges se pencher sur les lecteurs, dont le spectateur peut entendre les voix intérieures. Seuls les enfants détectent leur présence silencieuse.


La notice Wikipedia du film indique que cette Bibliothèque d’État, "siège sur terre des anges en quête de création, est une référence à Toute la mémoire du monde d'Alain Resnais". Or, on a vu que ce même film était nommément cité par Sebald :

"Un jour, plus tard, j'ai vu dans un film documentaire en noir et blanc sur la vie de la Bibliothèque nationale les messages circuler à grande vitesse par courrier pneumatique entre les salles de lecture et les réserves, le long de trajets nerveux, pour ainsi dire, et j'ai constaté que la communauté des chercheurs reliés à l'appareil de le Bibliothèque forme un organisme extrêmement compliqué, sans cesse en évolution, consommant comme aliment des myriades de mots qui lui permettent de générer à son tour des myriades de mots. Je me rappelle que ce film que je n'ai vu qu'une seule fois mais qui, dans mon imagination, est devenu de plus en plus fantastique et monstrueux, était signé d'Alain Resnais et intitulé Toute la mémoire du monde."

C'est en revisionnant cette scène magnifique de la bibliothèque que j'ai été conduit à m'intéresser à un personnage que l'on pourrait qualifier de terriblement sébaldien : Homer, un vieil homme interprété par l'acteur allemand Curt Bois, qui fut un enfant prodige du cinéma puisqu'il tourna pour la première fois à l'âge de six ans. Juif, il fuit en 1934 aux États-Unis, mais revient en Allemagne poursuivre sa carrière. Les Ailes du désir est sa dernière apparition au cinéma, qui plus est dans sa ville natale*. 

C'est l'ange Cassiel (Otto Sander) qui écoute la voix intérieure d'Homer. Deux plans plus tard (où l'on voit Damiel (Bruno Ganz) assis sur l’épaule de l’Ange de la Victoire, puis la colonne de la Victoire au milieu de la circulation citadine), on entend  la même voix tandis que le personnage erre dans le terrain vague de l’ex-Potsdamer Platz

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Au cours de la première partie dans la bibliothèque, ,"des images d’archives, écrit Pascal Vacher, montrant des victimes des bombardements de Berlin sont insérées, en particulier des images d’enfants et d’un bébé morts. Ces inserts sont lisibles comme des souvenirs d’Homer ou de Cassiel, au moment où Homer s’interroge sur la disparition des héros de jadis et sur la possibilité d’écrire une épopée de la paix."

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"Portrait d'Homère en vieillard illuminé peint par Rembrandt qui a inspiré à Peter Handke le personnage du Poète (Curt Bois) inventant une épopée de la paix" (Extrait notice Wikipedia)

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* Voir cette note d'André Habib, dans le passionnant article Der Himmel über Berlin de Wim Wenders, LES ANGES DE L’HISTOIRE, sur le site québecois Hors-Champ :

"L’acteur et le personnage de Curt Bois apparaissent dans le film comme des figures allégoriques. Bois était un vieil acteur allemand : « ni ange ni homme, il était les deux à la fois puisqu’il avait l’âge du cinéma », écrit Wenders dans Le souffle de l’ange, op. cit., p. 72. Il avait fui le nazisme pour les États-Unis en 1933 où il avait joué des seconds rôles dans des films hollywoodiens (notamment Casablanca de Curtiz, 1942). Il fut présenté à Wenders - qui est évidemment sensible à ses allers-retours Berlin-Hollywood - par le biais de Bruno Ganz et d’Otto Sander, qui avaient réalisé un film sur Bois et sur un autre vieil acteur berlinois, Bernard Minetti, en 1983, intitulé Gedächntis (Mémoire). Wenders raconte que, au moment de l’élaboration du scénario, Handke avait « devant son bureau une reproduction d’une toile de Rembrandt qui s’appelle "Homère", où l’on voit un vieil homme assis en train de raconter. À qui ? À l’origine, sur cette toile, Homère parlait à un disciple, mais le tableau fut coupé en deux, et le conteur séparé de son élève, de façon qu’il parle maintenant seul. » (Wim Wenders, Le souffle de l’ange, op. cit., p. 72) Le tableau est devenu, si l’on veut, en s’incarnant dans le personnage d’Homère, une allégorie de l’Histoire : la « coupure » de la Seconde Guerre a rendu la transmission impossible, condamnant le conteur à la solitude, qui rejoint celle de l’exilé."

Dans la note précédente, Habib écrivait que" l'on pourrait aisément voir dans le personnage du Conteur-Homère (Curt Bois), une référence au « narrateur » de Benjamin. Voir Walter Benjamin, « Le conteur » [1936], dans Œuvres I, trad. Maurice de Gandillac, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Folio/Essais », 2000, p. 114-151."

 

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Walter Benjamin à l’ancienne Bibliothèque nationale, photographié en 1937 par Gisèle Freund.

jeudi 11 février 2021

Toute la mémoire du monde

Après avoir découvert le recueil de citations de remue.net, où cohabitaient de façon pour moi étonnante, dans l'orbe de ces lieux fascinants que sont les bibliothèques, ces écrivains que je traquais depuis plusieurs semaines, un autre nom s'imposa à moi. Il n'était pas au nombre des cités, mais Chantal Thomas l'avait déjà désigné dans son ouvrage, regrettant son "sable triste". Lui, dont le sable, curieusement, est contenu dans le nom même : (Winfried Georg) Sebald. Et dont il me souvint tout à coup que la bibliothèque, et pas n'importe laquelle, la Bibliothèque nationale de France, tient une place considérable à la fin de son dernier roman, ce chef d’œuvre qu'est Austerlitz.

Je m'y suis très vite replongé, comme mû par une sorte d'urgence, celle qui me pousse à publier presque chaque jour en ce mois de février, écrivant au fil de la plume, ne sachant pas trop bien chaque fois où je vais atterrir, jouissant aussi de cette improvisation continue, qui m'entraîne en des lieux parfois insoupçonnés, me surprenant moi-même.

Il me faut quand même préciser tout d'abord, pour le lecteur qui n'aurait pas eu encore le loisir, la chance ou l'occasion de lire Sebald, qu'Austerlitz, dans ce roman, ne désigne pas le lieu, ni la bataille, mais un personnage, Jacques Austerlitz, "hanté par une appréhension obscure, lancé dans la recherche de ses origines", comme nous le dit la quatrième de couverture de l'édition Folio que je consulte ici. Mais, comme rien n'est simple chez Sebald, le lieu aussi, Austerlitz, la gare, le quartier, intervient aussi, précisément dans cette partie terminale du roman. On verra comment.

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Tout commence à la page 345, où le narrateur dit recevoir une carte postale d'Austerlitz avec sa nouvelle adresse à Paris (6, rue des Cinq-Diamants, dans le 13ème arrondissement), "ce qui, je le savais, était une invitation à venir lui rendre visite dès que possible". Il arrive donc à la gare du Nord, dans un Paris asséché par la canicule, et rejoint Austerlitz au bistro Le Havane, sur le boulevard Auguste-Blanqui, non loin de la station de métro Glacière. Un grand écran de télévision diffuse alors des images des incendies gigantesques ravageant alors l'Indonésie : "Un moment nous regardâmes tous deux le spectacle de cette catastrophe qui se déroulait à l'autre bout du monde avant qu'Austerlitz, sans préambule, ne commence à se raconter." Il n'est pas de détail sans importance chez Sebald : la catastrophe, déjà en germe dans la canicule parisienne, se donne à voir par l'image et annonce celle à venir, ou plutôt faut-il dire celle qui a déjà eu lieu, et qui détermine la quête du personnage principal. S'il a pris pension dans le 13ème arrondissement, c'est en souvenir de son père, Maximilian Aychenwald, dont la dernière adresse avant sa disparition était rue Barrault. Ce n'est pas la première fois qu'il vient à Paris, y ayant loué une chambre, en novembre 1958, "chez une dame d'un certain âge, presque diaphane, nommée Amélie Cerf, au numéro 6 de la rue Émile Zola, à quelques pas du pont Mirabeau dont je vois parfois, encore aujourd'hui, dans mes rêves angoissés, la masse de béton informe." En semaine, raconte-t-il encore, il allait tous les jours à la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, "où je restais assis jusqu'au soir à ma place, en muette solidarité avec les nombreux autres travailleurs de l'esprit, perdu dans les minuscules notes en bas de page des livres que je consultais, dans les ouvrages que je trouvais mentionnés dans ces notes et dans les annotations de ceux-ci, et ainsi de suite, remontant toujours en arrière, depuis la description scientifique de la réalité jusqu'aux détails les plus saugrenus, dans une sorte de constante régression qui se concrétisa sous la forme bientôt totalement absconse des notes de plus en plus foisonnantes, de plus en plus hétéroclites que je prenais." Cette phrase vertigineuse me donna aussitôt à penser au "A" de Louis Zukofsky dont j'ai parlé dans la chronique précédente, et dont Philippe Lançon termine la recension en précisant qu'il est, "à l'image du cerveau, un tissu de ramifications sans fin." Un autre souvenir, plus personnel, s'y ajouta : la visite de la bibliothèque de Tours avec mes camarades du groupe Baxter, à la découverte des anciens catalogues sur rouleaux toujours visibles.

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Que la Bibliothèque soit une sorte d'entité vivante, aux parties interdépendantes, est une idée développée par Sebald un peu plus loin :

"Un jour, plus tard, j'ai vu dans un film documentaire en noir et blanc sur la vie de la Bibliothèque nationale les messages circuler à grande vitesse par courrier pneumatique entre les salles de lecture et les réserves, le long de trajets nerveux, pour ainsi dire, et j'ai constaté que la communauté des chercheurs reliés à l'appareil de le Bibliothèque forme un organisme extrêmement compliqué, sans cesse en évolution, consommant comme aliment des myriades de mots qui lui permettent de générer à son tour des myriades de mots. Je me rappelle que ce film que je n'ai vu qu'une seule fois mais qui, dans mon imagination, est devenu de plus en plus fantastique et monstrueux, était signé d'Alain Resnais et intitulé Toute la mémoire du monde."

Ce film, tourné en 1956, je ne l'avais jamais vu, et je l'ai cherché immédiatement, vous pensez bien. Il se trouve qu'il est disponible sur You Tube. Il faut absolument le visionner, c'est une sorte, là aussi, de chef d’œuvre. 


L'atmosphère créée par les mouvements de caméra, les travellings incessants, la voix grave du narrateur, Jacques Daumesnil (qui doublera le Chaplin de Monsieur Verdoux) et l'extraordinaire musique (composée par Maurice Jarre avec une direction d'orchestre de Georges Delerue) confine au fantastique. On ne s'étonne pas de voir Chris Marker au générique : certains plans pourraient facilement trouver place dans La Jetée (1962). On jurerait que Marc-Antoine Mathieu y a trouvé matière aux rêves de Julius-Corentin Acquefacques.

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Resnais développe dès le départ la métaphore de la forteresse associée à la peur, celle d'oublier. Et pour se repérer dans cette "citadelle silencieuse", la nécessité est d'établir des listes, des inventaires, des catalogues.

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On y suit le trajet d'un livre, depuis son dépôt légal jusqu'à son placement dans les rayonnages, au sein d'un extraordinaire labyrinthe de salles, d'allées et de couloirs.

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Dans l'évocation des trésors de la Bibliothèque, le film fait la part belle aux œuvres fortes, saisissantes, parfois chargées d'horreur, comme pour bien accentuer ce caractère décidément presque irréel qui le distingue absolument du documentaire lambda auquel on pourrait s'attendre pour la découverte d'un bâtiment comme celui-ci.

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La conservation de tout cela nécessite une surveillance constante : "coûte que coûte, dit le Narrateur, il faut faire échec à la destruction". Une telle phrase ne peut que résonner très fort dans l'imaginaire sebaldien, obsédé justement par la ruine et le naufrage.

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Résonne aussi puissamment dans notre psyché d'aujourd'hui ce plan où l'on voit le livre se faire vacciner. La bibliothèque est le lieu, est-il affirmé, "d'une lente bataille contre la mort"

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Et puis voici le moment évoqué par Austerlitz, le courrier pneumatique, les messages qui fusent à travers le dédale des magasins.

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Enfin, nous suivons le livre qui parvient jusqu'à la salle Labrousse, où l'attend le lecteur, le chercheur, et le commentaire se fait lyrique, parlant de cet ici "qui préfigure l'instant où toutes les énigmes seront résolues, un temps où cet univers, et quelques autres, nous livrent leurs clés, et cela simplement parce que ces lecteurs, assis devant leurs morceaux de mémoire universelle, auront mis bout à bout les fragments d'un même secret, et qui a peut-être un très beau nom, et qui s'appelle le "bonheur"."

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Un final bien surprenant parce que le film montre à l'évidence tout autre chose que du bonheur. Les employés y déambulent comme des gardiens de prison, graves et solennels. Et l'on comprend que Sebald qui assurément, comme Austerlitz, a vu le film, en ait gardé une empreinte "monstrueuse".

L'incursion dans le labyrinthe n'a fait que commencer.

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Bibliothèque municipale de Tours, entrée


lundi 15 octobre 2012

Vincent

Je regardais le générique du film de Resnais défiler doucement au rythme de la chanson de Sinatra, plongé dans l'état intermédiaire de celui qui ne sait pas trop bien si ce qu'il a vu pendant presque deux heures lui a donné du plaisir ou de l'ennui. Cette virtuosité filmique, tous ces acteurs de talent, et au bout du compte une sensation d'artifice, d'embaumement. Mais pas complète, non, c'est là où les choses deviennent difficiles, retorses : certaines images échappent au huis-clos du mausolée construit par le film, comme cette brève scène à la fin, où le dramaturge se jette dans un étang. La caméra le suit, d'assez loin, le perd de vue à cause des branchages touffus qui cernent la rive, et puis l'on entend le plouf (qui m'a bien sûr fait penser à celui de Javert). La mort sans doute après la fausse mort mise en scène un peu plus tôt. C'est par des énigmes comme celle-ci, qu'évoquent à peine les critiques, que l’œuvre résiste, tient mon jugement en suspens.
Bref. Je regardais donc ce générique lorsque je lus ce nom. Vincent Chatraix. Nom de l'acteur qui jouait le père d'Orphée dans la jeune compagnie de la Colombe (factice, j'ai lu qu'elle avait été inventée pour l'occasion), dont l'Eurydice est filmée par Bruno Podalydès.

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Vincent, Pierre, Denis et les autres.

Ce nom me disait quelque chose, je connaissais ce nom. Il me fallut quelques secondes pour mettre un visage dessus. Je ne l'avais pas reconnu pendant le film, il était barbu et je ne l'avais jamais vu avec la barbe. Lui, Vincent Chatraix, le lignièrois. Qui joua dans la première pièce que j'ai monté à Cluis, dans les ruines de la forteresse, La Fille du Capitaine, d'après Pouchkine. Qui devait jouer en 2000 le rôle de Coco-Lacour, le secrétaire félon de Vidocq, mais qui reçut cet été-là (mais pas sur le site) un coup de pied de cheval en pleine mâchoire, et que je dus donc remplacer (par Bertrand Duris, qui devint lui aussi professionnel) . Vincent, qui avait une belle rage de théâtre, un enthousiasme parfois débridé, Vincent que l'on perdit de vue à la suite de cet accident, et dont j'ignorais ce qu'il était devenu.

A la maison, je vérifiai que c'était bien lui. Vincent Chatraix googlisé. Vincent qui n'oublie pas son pays natal.

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Ravi vraiment, Vincent, de te voir à si belle enseigne.

dimanche 14 octobre 2012

Les fantômes vinrent à sa rencontre

J'ai rendu Séjour de Chenecé à la médiathèque, et emporté à la place les deux seuls romans de Jean-Paul Goux qui dormaient dans les rayonnages. Mais auparavant, je suis allé faire une petite visite comme toujours dans le rayon de la bande dessinée, et j'ai emprunté deux albums, le tome 2 de Quai d'Orsay, les Chroniques diplomatiques de Christophe Blain et Abel Lanzac et Aller-retour de Frédéric Bézian, dessinateur dont j'aime beaucoup le graphisme.

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Revenu à la maison, c'est par le Bézian que j'ai commencé. Une sorte de faux polar, trois pages en couleur, puis du gris, du gris, et encore du gris (en trames fines), pour finir sur trois pages à nouveau en couleur. Basile Far, un soi-disant détective pour une compagnie d'assurances, enquêtant sur une disparition dans un petit village bâti en cercles concentriques autour de son église. Aller-retour en train, aller-retour dans le passé, entre l'aujourd'hui et la France de De Gaulle, chronique mélancolique, très modianesque pour le coup, énigmatique donc, avec une voix off omniprésente qui, à l'arrivée nocturne et solitaire dans la gare du village, invoque par de discrets guillemets le souvenir du Nosferatu de Murnau :

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Bézian adapte en effet le célèbre carton qui a place dans le film à l'arrivée de Hutter (le Jonathan Harker du roman) sur les terres du comte Orlock (Dracula) : Dès que Hutter eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre , en allemand « Kaum hatte Hutter die Brücke überschritten, da ergriffen ihn die unheimlichen Gesichte ».

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Quelques heures plus tard, je me rends à l'Apollo pour voir le dernier film d'Alain Resnais, Vous n'avez encore rien vu. Je ne savais rien de l'histoire, construite autour de la disparition d'un dramaturge, Antoine d'Anthac, dans lequel il faut reconnaître la figure de Jean Anouilh (la plupart des réserves faites sur le film dans les critiques lues ensuite portent précisément sur ce choix). Convoqués par son majordome, une poignée d'acteurs et d'actrices très connus, jouant leur propre rôle (Azéma, Arditi, Piccoli, entre autres) se retrouvent dans l'immense maison de leur ami, à vrai dire peu chaleureuse et même glaciale, conviés à visionner la captation cinématographique de l'une des pièces de l'auteur, Eurydice, jouée par une jeune compagnie, La Colombe. Ils se prennent au jeu, reprennent les répliques, puis se retrouvent carrément à rejouer la pièce dans de nouveaux décors. Pas de réalisme là-dedans, bien entendu, comme toujours chez Resnais. Je dois avouer que je ne partage pas l'unanimité des critiques et que je suis resté quelque peu perplexe devant ce film (léger sentiment de saturation aussi devant une énième confrontation Azéma-Arditi). En tout cas, le mot-clé semble être mise en abyme :


Sabine Azéma et Pierre Arditi, complices fidèles d'Alain Resnais, jouent « Eurydice » dans une mise en abyme vertigineuse et ludique où Alain Resnais évoque les fantômes du souvenir, l'héritage et l'amour du jeu. (Sophie Avon, Sud-Ouest)
A 89 ans, Alain Resnais signe un malicieux «Vous n’avez encore rien vu». Cette formidable mise en abyme de l’«Eurydice» de Jean Anouilh réconcilie cinéma et théâtre en les transcendant. (Norbert Creutz, Le Temps)
Intimement mêlées, les deux pièces d’Anouilh ici utilisées (Eurydice et Cher Antoine ou l’Amour raté) servent essentiellement de support à une brillante mise en abyme où des personnages s’observent, se poursuivent, se perdent et se retrouvent avant de se perdre à nouveau et pour jamais dans un récit en forme d’obsédant jeu de miroirs où l’on ne parvient jamais à distinguer le vrai du faux. Car Resnais complique l’affaire avec délectation en précipitant son spectateur dans une situation de dormeur éveillé « gouverné tout entier dans son imagination par des impressions matérielles contre lesquelles, privé qu’il est de mouvement et de contrôle, il se trouve sans défense ».
(le club des cinéphiles incorrigibles)
La citation de ce dernier blogueur  est de Julien Gracq (Les yeux bien ouverts », in Préférences, Œuvres complètes, Gallimard, 1989, p.843.) Gracq qui, soit dit en passant, était un fervent amateur de Nosferatu, au point d'écrire une préface pour un livre qui lui était consacré. Je précise ça parce que le célèbre carton décalqué par Bézian, je l'ai retrouvé dans le film de Resnais, à peine modifié là aussi, à l'arrivée des amis d'Antoine d'Anthac :
"Quand ils eurent passé le pont, les fantômes vinrent à eux… ».



Deux fois à quelques heures d'intervalle, dans deux œuvres différentes, la coïncidence était fameuse. L'attracteur étrange s'en donnait à cœur joie. Mais je n'étais pas au bout de mes surprises. Le générique de fin allait m'en procurer une nouvelle, à moi aussi vint un fantôme. (A suivre)