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lundi 18 mars 2019

La jeune fille et la Mort

Le 10 mars, j'écoute en replay Mauvais genres l'émission de François Angelier diffusée la veille sur France-Culture, consacrée pour l'essentiel au dernier film de Lars von Trier, The House that Jack built. Émission présentée comme "une méditation sur le mal". Qui m'intéresse à triple titre, tout d'abord parce que j'ai moi-même rencontré en décembre le thème du mal (voir Le Mal est le problème le plus important), ensuite parce que la comptine qui donne son titre au film de Trier m'est apparue dans un livre important dont je reparlerai bientôt (par ailleurs tout ce qui a dorénavant trait au Jack, autrement dit au valet de carreau anglais, attise ma curiosité). Enfin, parmi les participants, il y a Pacôme Thiellement, dont on sait que je suis les travaux avec le plus grand intérêt.
Pourtant ce n'est pas le débat autour du film qui m'amène à parler ici de l'émission, mais bien la chronique de Céline du Chéné qui l'a précédé, où elle recevait Fany Eggers, historienne de l'art à l'occasion de la tenue du 18e congrès international de l’association Danses macabres d'Europe qui se tient à Paris du 19 au 23 mars 2019 (qui ouvre donc demain, à l'heure où je rédige cet article).
En parallèle au congrès, doivent se tenir deux expositions alléchantes :
"Le Livre et la Mort (14e - 18e siècle)" à la bibliothèque Mazarine à Paris, du 21 mars au 21 juin 2019 et "Memento mori, vanités et art macabre contemporain" à la galerie Jour et nuit du 18 au 24 mars.

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A l'issue de la chronique, avant d'en venir à Trier, les invités évoquent quelques films associant comme dans les danses macabres la beauté de la jeunesse et la présence de la mort, devenue un personnage le plus souvent figurée sous la forme d'un squelette libidineux. Et c'est ainsi que j'entends évoquer (et cela ne manque pas de me causer une certaine émotion) Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda (c'est à 12'50 dans l'émission) : "La jeune fille à la mort, c'est Agnès Varda, c'est Cléo de 5 à 7, avec cette obsession des cartes, des peintures, et puis c'est le thème de Cléo, qui attend le verdict de la science, si la mort va l'emporter, si le cancer, le crabe va l'emporter."

Dans Cléo, la cartomancienne retourne précisément la lame XIII, celle dite de la Mort (le nom n'est pas donné, il n'y a que le numéro de la carte) qui la représente d'une manière très similaire à celle des danses macabres.


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Dans son analyse pour DVDClassik, François Giraud précise que "Agnès Varda a tourné Cléo de 5 à 7 avec les peintures et les gravures d’Hans Baldung Grien à l’esprit. La chair blonde de ces jeunes femmes, enlacées par de sinistres squelettes, rappelle inévitablement celle de la superbe et sculpturale Corinne Marchand."

Hans Baldung Grien, élève de Dürer à Nuremberg entre 1503 et 1507, fit l'essentiel de sa carrière à Strasbourg où il mourut en septembre 1545. C'est en 1517 qu'il peignit ce tableau dans lequel la Mort saisit une jeune fille par les cheveux pour la forcer à descendre dans la tombe, qu'elle désigne de sa main droite. La jeune fille, dont le corps blanc et nu contraste violemment avec le bronzage du squelette, se tord les mains sans opposer vraiment de résistance.

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La même année 1517, Niklaus Manuel Deutsch (1484-1530) érotise complètement le thème : "Ici, la Mort , écrit Patrick Pollefeys, est un cadavre putride qui ne se contente pas de toucher légèrement la jeune fille ou de la prendre gentiment par la main; il l'empoigne par le cou, l'embrasse et caresse son sexe. L'affreux amant semble ne rencontrer aucune résistance de la part de la jeune fille."

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Or, c'est précisément  Niklaus Manuel Deutsch que Fanny Eggers évoque dans l'entretien avec Cécile du Chéné, à travers une danse macabre de Berne, quatre-vingts mètres de fresque sur le mur d'enceinte du cimetière du monastère des Dominicains, fresque aujourd'hui presque disparue, mais parvenue jusqu'à nous sous forme d'aquarelles. L'historienne se penche plus particulièrement sur la figure d'une jeune fille enlacée par un squelette qui plonge ses mains dans son corsage. Elle souligne, elle aussi, qu'elle ne se débat pas vraiment, ne faisant qu'esquisser un geste avec ses mains jointes.


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Un texte accompagne la fresque où la Mort s'adresse à celle qu'il enveloppe de sa nudité osseuse : "Jeune fille, ton heure est déjà venue, tes lèvres rouges vont blêmir, ton corps, ton visage, tes cheveux, tes seins, tout ne sera plus qu'engrais pourri". Et la jeune fille lui répond : "O Mort ! tu me violentes horriblement ! Mon cœur va se briser dans mon corps. Je m'étais promise à un jeune homme et c'est la mort qui vient m'enlever."

Singulier personnage que ce Niklaus Manuel, que je ne connaissais pas jusque-là, car il fut non seulement peintre mais poète, dramaturge, mercenaire et homme d'état. Et, chose rare, selon Hans-Jürgen Greif, il se représente lui-même à la fin de la fresque de Berne :


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Avec tout ça, j'ai à peine rédigé le tiers de ce que je voulais exposer primitivement dans cet article, j'en termine là néanmoins pour aujourd'hui (n'oubliez pas ce soir la projection de Cléo sur Arte, toute la soirée est d'ailleurs consacrée à Agnès Varda), mais je n'en ai pas fini avec la mort, loin de là...


lundi 18 février 2019

Cléo de 5 à 7

Après avoir rédigé l'article Planta nuda sur la nudité sacrée, je me suis tourné vers quelque chose qui n'avait a priori rien à voir avec l'imagerie que j'avais décrite. En effet, sur Mubi, je n'avais plus que deux jours pour visionner un film d'Agnès Varda que je n'avais jamais encore jamais vu, Cléo de 5 à 7, considéré comme une de ses plus grandes réussites, un vrai classique de la Nouvelle Vague. Je ne fus pas déçu, je retrouvais la tendresse, la liberté, la joie de vivre qui marquent les films d'Agnès Varda, même si le fond de l'histoire est parfois tragique. Et c'est bien le cas dans ce film, puisque Florence alias Cléo, la jeune femme qui en est le personnage principal, incarnée par la belle chanteuse Corinne Marchand, qui attend des résultats médicaux et craint un cancer, voit au début du film ce pronostic pessimiste confirmé par le tirage d'une cartomancienne. C'est le seul passage en couleur du film, tourné sinon dans un noir et blanc éblouissant. A partir de là, nous allons la suivre, dans sa détresse, à travers Paris, en quasi temps réel, de 5 à 7, jusqu'au moment où elle doit revoir son médecin à l'hôpital de La Pitié-Salpétrière.

Lors du tirage, Cléo devait tirer quatre cartes, dont l'une devait la représenter, en l'occurrence c'était la lame III, L'Impératrice. "Mère des Formes, écrit Robert Grand, de l'Aphrodite grecque, elle va devenir la VENUS latine (...). Le graphisme des lames en conservera la séduisante et un peu froide beauté, sous les traits de l'arcane 3." (L'Univers inconnu du Tarot, Rocher, 1979, p. 175)

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Or - cela ne m'avait pas frappé en voyant le film -, je constatai, à partir des copies d'écran que je fis lors d'un second visionnage, que cette iconographie de l'Impératrice était reproduite un peu plus tard, lorsque Cléo, dans son appartement, se pose sur sa balançoire (accessoire déjà curieux pour un intérieur). Sur le mur du fond sont plaquées comme deux ailes d'ange, et l'effet de perspective - Cléo s'encadrant exactement entre les deux ailes - nous fait apparaître les deux montants du trône de l'Impératrice.

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Le déshabillé vaporeux qu'elle revêt à ce moment accentue bien sûr l'effet angélique. La blancheur (renforcée par le parquet et les mur blancs) contraste avec la robe noire ajustée de la brune Dominique Davray (qui joue la gouvernante de Cléo, nommée, comme par hasard, Angèle), ainsi qu'avec le chat noir dont on ne peut oublier le funeste présage qu'il induit traditionnellement.

Cléo va rompre avec l'auto-apitoiement auquel elle s'abandonnait dans la première partie du film, et va ressortir en revêtant symboliquement une robe noire. Elle qui n'était qu'égocentrisme va commencer à s'ouvrir aux autres, à les observer, à essayer de les comprendre, ce mouvement culminant avec la rencontre avec Antoine (Antoine Bourseiller),un jeune soldat qui doit repartir en Algérie le soir-même (lui aussi annoncé dans le tirage des tarots par le Bateleur). Mais avant cela, elle va rejoindre une amie, qui pose nue dans un atelier de sculpture (Dorothée Blank). Et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à comprendre que le thème même de la nudité que j'avais traité un peu plus tôt se trouvait là dans une résonance inouïe.

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Résonance redoublée par la conversation que Cléo mène avec Antoine dans le Parc Montsouris, puis dans le bus qui les conduit vers l'hôpital.

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Que la nudité ne soit pas un thème accessoire, j'en trouve par ailleurs confirmation dans l'excellente critique du film par François Giraud sur le site de Dvdclassik
"Dans un entretien pour Positif du mois de mars 1962 (n°44, p.7), Agnès Varda explique que la nudité, thématique centrale de ses films, est « un point de rencontre entre un univers qui est beau formellement et un univers beau moralement. » Il y a toujours une qualité abstraite, et rarement érotique, dans les corps nus filmés par la cinéaste, car elle recherche dans la nudité la possibilité picturale d’exprimer l’idée de beau."

mercredi 20 juin 2018

Les Tarots de Dürer

En découvrant le travail du peintre Yvo Jacquier sur la gravure Melencolia I, j'eus la grande surprise de voir qu'il associait le chef d’œuvre d'Albrecht Dürer aux Tarots de Marseille. Inutile de dire que j'étais plus que méfiant devant l'entreprise, on a tellement mis le Tarot à toutes les sauces qu'il convient d'être extrêmement circonspect. A cette heure, je ne prétends d'ailleurs pas avoir un jugement définitif sur la valeur des investigations du peintre, n'ayant pas encore achevé la lecture de l'ebook, Dürer et ses Tarots, où il a rassemblé dix années d'études menées en collaboration avec Christophe de Cène.

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La thèse centrale est celle-ci : "la paternité d'Albrecht Dürer envers la plus belle version des tarots de
Marseille, celle que Nicolas Conver perpétue jusqu'en 1760.
" Cette apparition de Nicolas Conver fut une seconde surprise, car j'ai déjà eu l'occasion  de le citer deux fois par le passé, en 2016 et 2017. De fait, ce jeu de Tarots j'en possède un exemplaire, et cela depuis plus de trente ans. Il a même toute une histoire assez étrange : je l'avais emporté dans mes bagages lors d'un voyage au Maroc (réalisé à l'époque avec la carte Inter-Rail qui permettait de circuler à prix très réduit sur tout le réseau européen, et donc aussi marocain, carte réservée aux moins de 26 ans, vous voyez que ça ne date pas d'hier cette affaire...). Pour aller de Tanger à Tétouan, nous prîmes le bus, et nos sacs furent hissés sur le toit déjà bien encombré. Je ne sais plus  à quel moment précis, à l'étape, j'ai constaté que mon jeu de Tarots avait perdu toutes ses lames mineures à l'exception du cavalier de deniers. Par bonheur, pas une lame majeure ne manquait à l'appel. Je n'ai jamais compris cette disparition. Si c'était un vol, pourquoi n'avoir pas pris le jeu en entier, avec son emballage ? De cette énigme jamais résolue, il garda pour moi une saveur particulière. Et sa mention dans l'étude d'Yvo Jacquier me le rendait encore plus précieux, comme on peut s'en douter.


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Je ne vais pas reprendre ici toute l'argumentation d'Yvo Jacquier (disponible en partie sur le site, ou, mieux, sur l'ebook qu'on peut acheter pour à peine dix euros). Je vais juste donner quelques aperçus assez suggestifs, et en premier lieu la comparaison entre le Charlemagne, peint par Dürer la même année que Melencolia (1514), et la lame IV du Tarot de Conver, l'Empereur.

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« Karolus Magnus », dit Charlemagne, Albrecht Dürer - 1514
Huile sur bois - 89×190 cm, Germanisches Nationalmuseum Nürenberg

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La barbe, la chevelure, l'aigle du blason, le globe crucifère, le collier avec une même médaille ronde, autant de similitudes troublantes le plus souvent ignorées (par exemple, dans la somme de Robert Grand, L'univers inconnu du Tarot, Éditions du Rocher, 1979, pas moins de 480 pages, Charlemagne n'a pas même une entrée à l'index). Par ailleurs, les trois fleurs de lys qui accompagnent l'aigle sur le blason de Charlemagne se retrouvent par deux fois dans les lames mineures, avec le deux et le quatre de deniers, avec la même disposition en triangle :

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"Certes, écrit Yvo Jacquier, un autre auteur que Dürer aurait pu puiser dans le même répertoire. Cependant, les artistes sont rares à la Renaissance qui cumulent toutes ces conditions : 1) connaître l'Italie du nord, où sont nés les tarots; 2) graver sur bois; 3) faire référence en 1514 à un roi mort en 814, soit exactement 700 ans plus tôt !"
Et il poursuit en suggérant que ces sept siècles s'inscrivent littéralement sur la manche de l'Archange de la Mélancolie :

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La nouveauté de l'étude d'Yvo Jacquier est la mise en superposition des cartes du Tarot avec  Melencolie. Premier exemple : l’arc-en-ciel de la gravure construit la mandorle du Monde (arcane XXI des tarots) :

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Une autre carte, l’Étoile, lame XVII, en superposition dans la même zone de la gravure va révéler des correspondances assez étonnantes. Yvo Jacquier l'associe à Vénus : "La carte de l'Étoile est l'image idéale pour exposer la figure qui revient à Vénus, agrémenté d'un losange qui est largement admis comme un symbole féminin. Le nombre de Vénus est 7, aussi les deux cercles qui forment la Vesica ont ce diamètre sur le quadrillage des tarots (accordé à la sphère de Melencolia)." La Vesica qu'il évoque ici est la Vesica Piscis (deux cercles jumeaux dont chaque centre se pose sur la circonférence de l'autre), figure sacrée, semble-t-il, chez les Pythagoriciens (soit dit en passant, revoilà notre copain losange).

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Yvo Jacquier fait observer que l'amande correspond verticalement aux 7 barreaux de l'échelle : "L'amande s'aligne en bas à la base du premier barreau et plus haut, au sommet du septième,
qui se révèle être une planche, et non une barre classique. La redondance du 7 réjouit le symboliste... La pointe inférieure est sur l'arête du polyèdre et le losange passe par un de ses angles pour toucher le bord de l'échelle, tel un signe.
De nombreux alignements se manifestent, comme celui du tisonnier à gauche, ou celui du sommet de la cloche sur la droite. Le pied de Cupidon également...
"


Mais, me direz-vous, pourquoi avoir attribué le 7 à Vénus ? Eh bien cela s'explique par les carrés magiques.  
"Un carré magique est un ensemble de nombres entiers consécutifs, à partir de 1 (1, 2, 3, 4, ... n2), et disposés en carré. Il y a donc autant de lignes que de colonnes. On désigne par “ordre” le nombre de cases que comporte le côté du carré (n). Ce carré est “magique” si toutes les sommes des nombres sont les mêmes, quelle que soit la ligne et quelle que soit la colonne. Enfin, le carré devient “idéal” quand c'est vrai également pour les sommes des grandes diagonales.
À la Renaissance, Luca Paccioli transmet le savoir mathématique des Byzantins à l'occident, notamment celui des carrés magiques. Trithème et Agrippa seront les principaux auteurs à approfondir leur sens symbolique. Agrippa attribue un certain carré d'ordre 3 à Saturne, et selon la logique des ordres : 4 - Jupiter, 5 - Mars, 6 - Soleil, 7 - Vénus, 8 - Mercure, enfin 9 - Lune." (Yvo Jacquier, p. 3)
Dans Melencolia, le  carré magique représenté est donc d'ordre 4, ce pourquoi Hartmut Böhme, dans l'étude trouvée à la brocante des Marins, en parle comme de la table de Jupiter (mensula Iovis).

Au retour de cette fameuse brocante, j'avais noté comme une curiosité, sans y insister (je n'avais alors aucune raison pour cela), que j'avais rapporté exactement 22 ouvrages, autant que de lames majeures du Tarot. Doit-on soupçonner un calcul inconscient ? La lecture d'une méditation du savant Henri Poincaré sur l'invention mathématique va me conduire à examiner de plus près cette question.

lundi 4 juin 2018

Sine macula macla

Le 3 avril, dans l'article L'embouchure du temps, je citais un passage du roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pour faire émerger mon propre "paysage de triangles"autour des deux thèmes du cobra :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH
et du suicide :
LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    
"Je m'aperçois en les écrivant, notais-je alors, que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets." Je n'avais pas reproduit cette fois-là la figure tracée sur le cahier bleu. La voici donc :

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Je n'avais pas non plus soufflé mot de la référence qui apparaît ici : la macle de Philippe Audoin.

Ce petit rappel me semblait nécessaire avant de faire la lumière sur le second losange qui s'est formé ces jours derniers autour des deux thèmes du feu et des livres. Cahier bleu encore une fois :

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On voit que la série Lost occupe une nouvelle fois l'axe médian. Mais il faut que je m'explique avant toute chose sur ce terme de macle, que je rattache donc à Philippe Audoin, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons vu apparaître le 27 octobre dernier à l'occasion de l'enquête autour du roman de Fred Vargas, Quand sort la recluse. L'article s'intitulait De Bourges à Saint-Porchaire, et se terminait par ces lignes :
"Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède."
C'est dans cet ouvrage que Philippe Audoin, examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à un meuble héraldique bien connu : la macle, que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesses bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."

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"Le terme, poursuit Audoin,  est un équivalent de maille, et l'on présume que la figure héraldique rappelle la cotte de mailles des chevaliers, interprétation d'autant plus séduisante que la macle figure rarement seule en armoiries, mais au contraire groupée en fasce (horizontalement) ou en pal (verticalement) comme pour suggérer l'entrecroisement des mailles du haubert (fig. 5)."

Par ailleurs les macles désignent aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
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Exemples de macles de Staurolite (image Wikipedia)
Cette macle n'est assurément pas un détail anodin puisqu'elle fait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achève, avec ce texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapproche de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Outre le cristal, il évoque aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.

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Résumons : les thèmes exhumés ce 16 avril, après ceux du 3 avril, peuvent donc être agencés sous la forme d'une macle. La récente excursion à Bourges, à l'instigation de l'ami Bartt, et d'où j'ai rapporté le livre d'Anna Tsing (qui, du coup, a fait surgir comme par enchantement le thème du champignon*), n'en semble que plus cohérente. A cela je voudrais aussi ajouter une autre coïncidence qui ne m'est apparue que très progressivement, comme un paysage à la dissipation des brumes.

J'ai oublié en effet un détail hier dans ma chronique de la brocante des Marins : j'ai failli en effet acheter un autre livre, un Précis de prestidigitation par un certain Bruce Elliott. Je ne m'intéresse pas plus que ça à l'illusionnisme mais il se trouvait que le livre était préfacé par Orson Welles. Pourquoi Orson Welles préfaçait-il en 1952 un livre de magie ? Bon, je n'aurai pas la réponse à ma question car le brocanteur en demandait trente-cinq euros, et j'ai trouvé ça un peu chérot. Le dit brocanteur était en tout cas bien au courant des cotes car j'ai retrouvé le bouquin sur le net à ce prix-là exactement.

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Sur ces entrefaites, je m'avise que je n'ai plus que ce jour pour visionner sur Mubi La Soif du Mal (en anglais Touch of Evil) du même Orson Welles. Qui joue dans son propre film le rôle de Hank Quinlan, un policier américain alcoolique et brutal, opposé à Miguel Vargas (Charlton Heston), policier mexicain qui vient de coffrer un chef de gang, en voyage de noces avec l'américaine Suzy (Janet Leigh). Vargas... Ce nom évidemment résonne...
J'ai écrit hier que j'avais rapporté 22 livres issus des trois cartons abandonnés au bon vouloir sur le trottoir de l'avenue. Autant que de lames majeures du Tarot (ce n'était pas une volonté consciente : je ne les ai comptés qu'au retour). Or, des tarots, il en est question vers la fin du film : Quinlan revient voir son ancienne amie Tanya (magnétique Marlene Dietrich) et lui demande de lui tirer les cartes.

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Mais Tanya refuse :

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Quinlan est un homme fini, et il le sait. 

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Mais il y a plus fort et plus profond encore : sur le net, je débusque une analyse de Daniel Becquemont, de la revue hypermedia Criminocorpus, Crime et caméra : Touch of Evil (La Soif du Mal, O. Welles, 1957), où l'interrogation sur le titre du film vient en somme directement percuter la devise des Rohan, Sine macula macla, Macle sans tache, rapprochée, je le rappelle, de la devise de l'hermine : "Plutôt mourir qu'être souillé" :
"Le titre français du film, ‘La Soif du Mal’, des plus malencontreux, peut prêter à contresens. Aucun personnage n’est assoiffé de mal, ni l’assassin ni Grandi ou ses séides, ni Quinlan. ‘A Touch of Evil’, c’est, littéralement, une touche de mal, ou peut-être simplement une tache, qui s’élargit avec le déroulement du film, tache qui atteindra et contaminera chacun des personnages. Le crime initial déclenche l’action ; il n’est pas la source du mal, mais son révélateur. La tache de mal moral, évidente chez l’assassin quasi invisible et chez Grandi, se verra étendue rapidement à Quinlan, puis plus discrètement et chargée d’ambiguïté, à Vargas lui-même. Quant à Suzy, c’est sur son corps même que l’image nous la montrera, à plusieurs reprises, victime privilégiée, sans défense, souillée par cette ‘touche’, créature féminine élue par le mal, sur laquelle il s’inscrit, visuellement, dès que Vargas croit l’avoir mise à l’abri. Les taches de mal du film sont montrées sans ambiguïtés par la caméra, redoublant visuellement le mal moral qui envahit la ville." [C'est moi qui souligne]
L'analyse suit le film plan à plan, et montre bien comment la tache du mal envahit tout, n'épargnant pas non plus le personnage au départ profondément intègre (Vargas) :
"Menzies et Vargas tentent de piéger Quinlan avec un microphone porté par Menzies et prêt à enregistrer une confession de Quinlan, réfugié chez Tana comme en sa tanière. Quelle que soit la grande beauté plastique et la virtuosité technique de la dernière partie du film, elle vise plus à apporter la dernière touche (de mal ?) au portrait de Quinlan qu’à rétablir un ordre initial perturbé par le premier crime. La vengeance destructrice de Quinlan, son mépris de l’ordre social et de la justice, son souci exclusif de détruire les criminels par n’importe quel moyen fût-il illégal, sont certes condamnés, mais Welles prend soin de nous montrer que cet esprit de vengeance peut surgir en chacun de nous, comme chez Vargas prêt à tuer, dans des circonstances analogues à celles qu’autrefois a vécues Quinlan, et que la tache de mal a pour destination privilégiées, du pur fait de sa condition féminine, son épouse Suzy, souillée par l’ombre, la lumière, les (fausses) drogues et même les cadavres."
Enfin, j'ai trouvé la réponse à ma question au sujet de la préface de Welles sur le manuel de magie. Grâce à un article du Blog de cinéma.
"On dit souvent que les magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beaux tours."
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Cette idée de Welles magicien, je la retrouve au terme d'un bel article d'un certain Thaddeus, sur le forum de Dvdclassik :
"Ce que dit Welles à travers ce film monumental, où la société et l’homme ne coïncident pas nécessairement, où personne ne peut se réfugier derrière une idée, fût-elle juste, où le bon Samaritain doit, pour confondre son ennemi, employer des méthodes contestables qui le perdront, et où même une canaille peut atteindre au sublime, c’est que chacun doit prouver sa force en marchant. Voici peut-être son grand plus tour de prestidigitation, lui qui n’est pas du genre à se contenter de faire sortir des lapins de son chapeau : s’emparer d’une banale intrigue policière, la tailler à sa démesure personnelle et l’ériger en parabole convulsive de l’ambiguïté humaine."[C'est moi qui souligne]
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* Le livre s'ouvre par ailleurs sur ce titre ACTIVER LES ENCHEVÊTREMENTS. On ne saurait mieux dire.

jeudi 4 août 2016

Les pierres de foudre

Je vais insister un tantinet  sur la carte XVI du Tarot de Marseille, la Maison-Dieu, car il se trouve qu'en 1991 j'avais ébauché à son propos une petite étude. Comme je persiste à penser qu'elle en éclaire des aspects peu connus, je me permets de la dévoiler ici pour la première fois.

"Taillant dans la jungle des multiples jeux de tarot édités depuis des siècles, les ésotéristes soucieux de rigueur ont fondé leurs interprétations sur le célèbre Tarot de Marseille. Les atouts - rebaptisés arcanes sans doute pour valoriser le mystère - ont été analysés sous toutes les coutures : couleurs, dimensions, proportions, nombres, détails symboliques, rien n'a, semble-t-il, été laissé au hasard. Force est pourtant de constater que, nonobstant ce choix (mal explicité) d'un seul et unique Tarot comme base de toute interprétation, les gloses les plus diverses continuent de proliférer. Le Tarot est docile, qui se plie à toutes les tentatives d'explication. Les plus tolérants diront que tout le monde a raison et tendront à présenter le vénérable jeu comme une sorte de médiéval test de Rorscharch.

Il est pourtant des détails qui résistent jusque là à tout examen. Ne comptons pas sur l'occultiste courant - auto-baptisé tarologue - pour nous les soumettre : tout ce qui échappe au système préconçu par ce dernier est bien sûr passé sous silence. Heureusement quelques chercheurs honnêtes mentionnent quelquefois, sans s'attarder il est vrai, mais tout de même, leur impuissance ou leur perplexité. Tel est le cas de Robert Grand, auteur d'une véritable somme, L'Univers inconnu du Tarot, paru dans la collection Gnose aux éditions du Rocher, en 1979.

Je ne prendrai qu'un exemple, mais il va s'avérer lourd de conséquences : il s'agit de la lame XVI nommée Maison-Dieu dans le Tarot de Marseille. Robert Grand, qui procède à un tour d'horizon de l'ensemble des lames majeures, confesse que celle-ci est un "véritable casse-tête"(page 126). Que sont au juste ces "énigmatiques petites boules colorées " tombant du ciel comme des flocons de neige ?

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Tarot Conver, Marseille ca 1760
Paris, Bibl. Nationale, Estampes, Kh 381, n°81
Un peu plus loin, page 129, il va jusqu'à écrire : "Au fait, que signifie ce terme de "Maison-Dieu", puisqu'il ne s'agit pas d'une église ou d'un temple ? On ne sait." En effet, on voit mal une église ou un temple frappés par la foudre divine.

Pour les besoins de cette étude, je me suis servi de deux jeux de Tarot. Un Tarot de Marseille bien sûr, mais pas n'importe lequel : une reproduction du jeu de 78 cartes édité en 1761 par Nicolas Conver, maître-cartier à Marseille. Soit dit en passant, les couleurs différent sensiblement de celles adoptées par les éditions modernes. J'ai acquis ensuite une réédition du jeu de Jacques Vieville, maître-cartier à Paris, entre 1643 et 1664. Jeu donc plus ancien, très rare selon les érudits, et présentant des différences notables avec le Conver. C'est le cas en ce qui concerne la fameuse lame XVI, où la Tour a proprement disparu, remplacée par un arbre. Ou plutôt, faudrait-il écrire, en raison de l'antériorité du Vieville, un arbre apparaît, qui sera remplacé par la tour. Pas de personnages chutant, mais un homme semblant implorer le ciel. Un troupeau de moutons au pied de l'arbre. Et toujours les fameuses petites boules.

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Tarot Jacques Vieville
Or, il a existé dans l'Antiquité des boules de pierre que les Hébreux, selon Jill Purce (La spirale mystique, Chêne, 1974), appelaient Béthel. Et Béthel, ou Bétyle,  signifie Maison de Dieu (Beth : maison -El : Dieu). Ces boules de pierre étaient selon James G. Frazer, cité par Purce, "rondes et noires, comme vivantes et habitées par des âmes, comme en mouvement dans les airs et prononçant des oracles en une voix sifflante que des sorciers pouvaient interpréter."

Cela étant dit, reste à expliquer pourquoi se sont attachées à la lame des significations négatives de chute, ruine et catastrophe."

Je n'étais pas allé plus loin. Mais cette analyse me semble toujours juste : la notice de Wikipedia sur les bétyles confirme l'origine céleste de ces pierres. Extraits :

Un bétyle est une pierre sacrée de forme variée, vénérée comme une idole dans le monde arabe et sémitique. Dans les sources antiques, il s'agit plus particulièrement de météorites, au sens strict ou supposé, dans laquelle les anciens voyaient la manifestation d'une divinité, tombée du ciel. Les bétyles étaient ordinairement l'objet d'un culte et parfois d'offrandes. [...] Le mot bétyle provient de l'hébreu 'Beth-el' (« demeure divine » ou « Maison de Dieu »). Par la suite, ce mot est utilisé par les peuples sémitiques pour désigner les aérolithes, appelés également « pierres de foudre ».
La maison-dieu désigne donc à l'origine ces petites boules de couleur descendant du ciel, et je suppose donc que cette attribution n'a plus été comprise à une certaine époque, ou jugée absurde, ce qui expliquerait qu'on ait substitué à l'arbre, réceptacle de la foudre divine, une tour, à la verticalité semblable mais plus susceptible d'apparaître comme une maison.

Un site anglais, où j'ai pu retrouver une image de la carte XVI de Vieville,  met en correspondance cartes du Tarot et pétroglyphes de cathédrales. A la Maison-Dieu, il associe ce bas-relief de la cathédrale d'Amiens :

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Amiens - Shepherd in Flight from Egypt sequence
Ce site m'a fait découvrir incidemment une réplique de Wikipedia entièrement consacrée au Tarot : Tarot-pedia, où l'on peut par exemple consulter la page de la Maison-Dieu.

La pierre noire de la Kaaba à La Mecque, l'Omphalos de Delphes sont des bétyles. La pierre sur laquelle s'endort Jacob en est aussi un prototype. Retour à la notice de Wikipedia :

"Dans la tradition biblique, un bétyle est une pierre dressée vers le ciel symbolisant l'idée de divinité. L'origine de cette pierre est attribuée à une scène de Jacob à Béthel. Celui-ci, endormi sur une pierre, rêve d'une échelle dressée vers le ciel et parcourue par des anges, quand Dieu lui apparaît et lui donne en possession la pierre en question. Jacob comprend alors que la pierre est une porte vers le ciel et vers la divinité. D'une position allongée, il la fait passer à une position verticale et y répand de l'huile. Il la nomme Béthel (Beth : maison, El : divinité ⇒ « maison de Dieu »). "
Curieusement c'est cette idée de la pierre comme porte vers le ciel que l'on va retrouver dans un détail de la tour de La Maison-Dieu. Mais j'en ai assez dit pour aujourd'hui et ce sera pour la prochaine fois.

vendredi 29 juillet 2016

L'hôte le plus étrange que Riva ait connu

Avec Sebald, nous sommes parvenus, via ondines et chapeaux, à Pisanello et aux tarots.

Cheminement qu'il faut encore une fois effectuer à rebours, pour reprendre ce passage de Vertiges où le Dr K. assiste au départ de la jeune Génoise*, ondine, sirène, nymphe, ainsi  qu'il la désigne, génie des eaux en tout cas, qui lui évoque, au moment précis où elle franchit, "d'un pas incertain, écrit-il, l'étroite passerelle pour monter à bord du vapeur", une scène datant de quelques jours, où, autour d'une table avec une poignée de personnes, une jeune Russe, très riche et très élégante, "par ennui et par désespoir", précise-t-il encore, leur avait tiré les cartes à tous.

"Comme il en va la plupart du temps en ces circonstances, il n'en était rien ressorti de bien sérieux et l'épisode avait plutôt tourné au futile et au ridicule. Seulement, quand la dame russe en était arrivée à la jeune fille de Gênes, les cartes avaient présenté une combinaison sans équivoque, et elle lui avait annoncé que jamais elle ne contracterait ce qu'on a coutume d'appeler les liens du mariage. Le Dr K. avait alors ressenti une étrange inquiétude à l'idée que cette jeune femme vers qui le portait toute son inclination et que pour lui-même, depuis qu'il l'avait aperçue, il appelait, à cause de ses yeux vert d'eau, la sirène, que cette jeune femme et personne d'autre s'entendait prédire par les cartes une existence de célibataire, en dépit du fait que rien en elle ne laissait présager la vieille fille ; si ce n'est peut-être la coiffure, dut-il s'avouer en la voyant pour la dernière fois, en train d'esquisser de la main gauche, la droite reposant sur le garde-corps, un peu maladroitement, le signe voulant dire : tout est fini."
Cette dernière phrase est sebaldienne par excellence, mêlant en un même mouvement deux temps distincts, l'émotion d'alors, cette "étrange inquiétude" devant le tirage des cartes, et l'incertain aveu du moment de l'adieu - "si ce n'est peut-être la coiffure", qui prête au fond à sourire -, pour terminer en point d'orgue sur ce geste esquissé "voulant dire : tout est fini."

Je me suis demandé quelle pouvait être cette combinaison sans équivoque. Une combinaison implique plusieurs cartes, et celle qui s'impose à l'évidence pour un célibat, c'est précisément l'Ermite que j'ai évoqué récemment, mais quelle autre carte, sinon plusieurs, l'accompagne, qui renforcerait le symbolisme de l'ermite ? Il ne manque pas sur le net de sites divinatoires, de forums de tarologie, etc. qui se font fort de vous guider dans les arcanes de l'interprétation. Prenons-en un presque au hasard : avenir-facile.com (le titre est une promesse alléchante), et constatons immédiatement qu'en tout cas il ne saurait s'agir de notre fameuse paire Ermite-Bateleur qui était au cœur du tableau de Pisanello, car le sens en serait précisément celui de la fin d'un célibat :

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La combinaison la plus vraisemblable, mais je peux assurément me tromper, serait l'association Ermite-Maison-Dieu :

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Terrible lame de la Maison-Dieu, parfois simplement nommée la Tour, Babel frappée par la foudre céleste, emblème de la destruction, du cataclysme. En vérité, la carte qui serait la plus appropriée pour la fin de Vertiges, avec la vision sebaldienne du grand incendie de Londres, "non point feu clair, mais brasier mauvais, horrible et sanglant, chassé par le vent sur la ville."

Dr K. n'en a pas fini avec les cartes : retournant au sanatorium, écrit Sebald, il "repensa au tarot et remarqua que, pour lui aussi, le jeu avait livré une combinaison sans ambiguïté, dans la mesure où toutes les cartes qui montraient non des chiffres seulement mais aussi des têtes étaient rejetées sur le bord, le plus loin possible de lui. Une fois, il n'y avait même eu que deux figures, et une autre, aucune, une répartition de toute évidence si inaccoutumée que la dame russe l'avait regardé par en-dessous et avait déclaré qu'il était sans doute l'hôte le plus étrange que Riva ait connu depuis longtemps."

Impossible ici de faire la moindre hypothèse sur le tirage, reste son étrangeté affirmée. Les têtes, les figures, autrement dit les atouts, les lames majeures, semblent fuir le Dr K, décourageant de ce fait les interprétations, qui s'appuient essentiellement sur ces cartes qu'on appelait triomphes, on l'a vu, au Quattrocento (d'ailleurs la dame russe, contrairement à la jeune génoise, ne hasarde aucune prédiction, se contentant de constater l'insolite, regardant par en-dessous, comme si ce Dr K était éminemment suspect).

Que le Dr K. soit au plus loin du triomphe, voué à observer l'avancée des forces destructrices, on peut encore en voir l'illustration dans la suite immédiate de cet épisode des cartes. Le jour même du départ de l'ondine, le général des hussards émérite, Ludwig von Koch, "devenu entre temps pour le Dr K. une présence faisant partie du décor, agréable et familière, auprès de laquelle il avait espéré se consoler de la perte de la jeune Génoise", se donne la mort, avec son ancien pistolet de service.

Le 6 octobre, à Riva, l'enterrement fut lugubre. Le général n'ayant ni femme ni enfant, la seule personne de sa famille n'avait pu être prévenue à temps. Le Dr von Hartungen, l'une des infirmières et le Dr K. furent les seuls à l'accompagner à sa dernière demeure. Le prêtre, répugnant à enterrer un suicidé, expédia la cérémonie. Dans l'oraison funèbre, il se borna à implorer le Tout-Puissant, dans sa bonté infinie, d'accorder à cette âme taciturne et accablée - quest'uomo più taciturno e mesto, dit l'homme d’Église en levant au ciel un regard réprobateur - le repos éternel. Le Dr K. s'associa à cette prière parcimonieuse et une fois que la cérémonie eut encore été conclue sur quelques paroles bredouillées, il regagna le sanatorium en restant à quelque distance derrière le Dr von Hartungen. Le soleil d'octobre était ce jour-là si chaud qu'il dut retirer son chapeau et le tint à la main en le plaquant contre son flanc." (C'est moi qui souligne)
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* J'ai enfin pu trouver son patronyme sur le net, il s'agit de Gerti Wasner.

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mardi 26 juillet 2016

Le Bateleur et l'Ermite

Fernande (Evrard-Bougarel) m'a devancé. Elle a reconnu immédiatement dans le chapeau de paille du tableau de Pisanello le chapeau en forme d'infini du Bateleur ou de la Force dans le Tarot de Marseille.

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Ces chapeaux  forment ce qu'on appelle une lemniscate (du latin lemniscus, ruban), une courbe plane en forme de huit.

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La lemniscate de Bernoulli (Wikipedia)
Elle est analogue au symbole représentant l’infini,  inventé par le mathématicien John Wallis en 1655 dans De sectionibus conicis1 (lit. des sections coniques), contemporain de Bernoulli.
Certains tarots plus récents représentent carrément le symbole sans plus s'embarrasser du chapeau :

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Le Bateleur, parfois désigné comme ici Le Magicien, ou L'Escamoteur, est toujours représenté comme un jeune homme (c'est le "Petit "dans le jeu de tarot officiel non divinatoire). Première lame majeure, il est ambivalent : son honnêteté est bien sûr sujette à caution, on le soupçonne d'être capable de tours pendables, c'est un joueur de bonneteau, rapide, sans scrupules excessifs, bref c'est un charlatan.
Et pourtant il s'agit de la première lame, du premier atout, porteur du Principe. Son boniment est peut-être plus profond qu'on ne pense, sa rouerie cache des secrets essentiels. Il faut dépasser les apparences, et sous le filou deviner le philosophe.
Dans sa main gauche, un bâton, une baguette levée vers le ciel. Certains veulent y voir l'évolution de la matière, peut-être une baguette magique.

Un mot sur la Force, une des quatre vertus chrétiennes cardinales, représentée par une femme ouvrant la gueule d'un lion. Ne vous fait-il pas penser au dragon pisanellien, qui ronge son frein aux pieds du paladin ?
En somme ce saint Georges serait comme une sorte de condensation entre ces deux figures du Tarot.

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Fresque de la casa Borromeo représentant des joueurs de cartes
Pas d'emballement. L'historien avisé hurlera, et il aura raison, à l'anachronisme. Le plus ancien tarot du type "Tarot de Marseille" est daté de 1650 (Jean Noblet, Paris). Cependant la première mention de cartes de tarot (car le Tarot est loin de s'identifier au seul type marseillais) remonte à 1442, à Ferrare, en Italie. Exactement à la même époque que la création du tableau de Pisanello.
On parle alors de carte da trionfi, car ces figures spéciales qui composent en somme une cinquième couleur, au-delà des enseignes habituelles (nos piques, cœurs, carreaux, trèfles n'existent pas encore et l'on parle de deniers, bâtons, épées, coupes), sont appelées triomphes. Une fresque de la Casa Borromeo à Milan, datée aussi du Quattrocento, représente ainsi pour la première fois des joueurs de trionfi.

Il ne faut pas s'y tromper : ces cartes, d'origine certainement orientale, sont d'abord un jeu de princes, des objets luxueux produits par d'excellents artistes. Ce n'est que vers 1500, avec la xylographie des maîtres cartiers, que le jeu va gagner les milieux populaires.

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La Force - Tarot Visconti-Sforza (XVème siècle)- Bonifacio BemboBeinecke Rare Book & Manuscript Library, Yale University ([1]).

Revenons à Pisanello : s'il a subi l'influence de ces nouvelles cartes, les autres éléments du tableau en sont-ils indemnes ou bien participent-ils du même mouvement ? J'ai tendance à opter pour la seconde solution, car saint Antoine, pour commencer, n'est pas très éloigné d'une autre lame majeure, l'ermite.

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Le numéro 9, l'Ermite, du jeu de Jean Dodal (début XVIIIe siècle)
Saint Antoine, dit le Grand, fut en effet ermite, dans le désert d'Egypte, où il vécut entre 251 et 356. On le considère même comme le fondateur de l'érémitisme chrétien. Comme attributs, outre le cochon, il porte la clochette et le bâton en forme de tau (le tau apparaît parfois sur l'habit, chez Bosch par exemple).
Or, regardez bien le bâton d'Antoine sur le tableau de Pisanello : il n'est pas en forme de tau, mais recourbé comme sur la carte de l'ermite (on notera en passant le huit formé par la dragonne de la clochette).

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Le grand Saint Antoine, volet latéral du retable d'Issenheim (on distingue bien le bâton en forme de tau)
Bouclons pour aujourd'hui, par cet extrait de journal de 2004, où Fernande tient en quelque sorte la vedette. On verra que le symbole de la lemniscate lui est familier depuis bien longtemps...

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