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samedi 20 juin 2020

Le retour des méduses

Le 27 mai dernier, en écrivant sur Le Masque de la Mort Rouge, d'Edgar Allan Poe, j'avais été amené à évoquer la tragique histoire de Martin, le fils de l'écrivain Bernard Chambaz, mort à seize ans dans un accident de voiture sur une route galloise. Dix-neuf ans plus tard, à l'été 2011, celui pour qui le deuil ne passe pas décide de traverser les Etats-Unis, de la côte Est à la côte Ouest. Sur son vélo Cyfac peint en blanc laqué. Traversée qu'il avait déjà effectuée avec sa femme et ses enfants, dans une Oldsmobile aux sièges de cuir carmin. Martin en avait gardé un souvenir éclatant : "Ce sont même les derniers mots de Martin, la dernière fois que nous nous sommes vus."

Cinq ans plus tard, le 20 juillet 2016, Chambaz et Anne, sa femme,  se retrouvent au bord de l'océan Pacifique. Le jour choisi ne doit rien au hasard : il y a vingt-quatre ans, c'était celui de l'enterrement de Martin. Ils repartent pour une nouvelle traversée, d'Ouest en Est cette fois. Avec un nouveau compagnon de route, Jack London : "Jack est né en janvier 76, exactement comme Martin, à un siècle de distance, lui le 12, Martin le 15. Le nom même de Martin Eden retentit comme un coup de cymbales et une sommation. Depuis vingt-quatre ans, ils sont inséparables. Il était temps de les mettre de plain-pied." Et ce périple donnera donc lieu à cet autre roman, publié en août 2019, Un autre Eden.

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Et pour moi, c'est aussi un coup de cymbales : après La Mort Rouge, c'est La Peste écarlate de Jack London, qui en est directement inspirée, que je dois chroniquer. Tout est savamment intriqué, comme de juste. Mais comme souvent, dans ces rencontres fomentées par l'Attracteur étrange, d'autres détails viennent pimenter le plat : ce premier chapitre inaugural, intitulé Vancouver, fantasme un compagnonnage entre les deux Martin :

"En retour, Martin voudrait lui confier un souvenir de lecture mais Jack le prévient qu'il serait temps de mettre le cap sur l'Aquarium pour voir les méduses. Avant qu'ils ne s'évanouissent dans les vestiges de la forêt primaire, il lui glisse à l'oreille une phrase énigmatique où il est question de tendresse timide et de coeur forcené.
Et personne n'y peut rien si j'entends l'écho d'une autre phrase qui me talonne depuis une éternité. "BIENHEUREUX CEUX QUI MARCHENT DANS LE FOUETTEMENT FURIEUX DES AILES DE L'ANGE." Celui qui a réussi à ramasser en si peu de mots la quintessence de nos vies, celui-là peut vivre en paix." (p. 15)
Celui-là s'appelle Jean Giono, dont la phrase est tirée de Pour saluer Melville, "qui aura été, précise Chambaz dans son après-propos, s'il faut citer ses sources, mon motif et la puissance tutélaire sous laquelle j'aimerais me placer." Or, Giono est cité aussi dans mon article de La Mort rouge, à travers une phrase du Hussard sur le toit, où il compare le choléra à un lion marchant à travers villes et bois.

Mais c'est un autre animal qui s'est glissé dans l'extrait ci-dessus, un animal qui a déjà hanté mes nuits et mes carnets, la méduse, qui s'était faite discrète ces derniers temps et qui, à la faveur de ces correspondances nouvelles, resurgit de l'abysse. Pas seulement dans le roman de Chambaz, mais dans celui de Nicolas Clément, Sauf les fleurs, que j'ai lu le même jour que La peste écarlate. Et dont une phrase me revint, comme le retour du battant sur le bronze d'une cloche :

"Je la rejoins sur son lit de méduses." (p.48)

Marthe, la narratrice, est au chevet de sa mère, plongée dans le coma à la suite des coups donnés par le mari. "Nos belles heures ont coulé. Le sel a fait remonter les noyés et les jambes de Maman me poussent. Je me dresse alors, je commande aux vagues, je vis, je nage, je suis l'amputée surprise par la greffe. J'ai l'âge de me planter, maintenant." L'amour n'y pourra rien, la mère ne remontera pas la pente fatale.

Fâcheux temps pour les mères : celle de Nell et Eva dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, malgré tout l'amour cette fois du père, succombera d'un cancer peu avant la catastrophe. 

De ce livre, je passai alors à Lisière, de Kapka Kassabova, parce que là aussi il était question d'une forêt, parce que là aussi il y allait d'une catastrophe, ou plus précisément d'un enchaînement de catastrophes, et parce que là aussi une femme en rendait compte. Je ne connaissais pas Kapka Kassabova, et pas plus le pays sur lequel elle écrivait, c'est cette obscure intuition qui me saisit parfois qui m'avait fait choisir ce livre entre cent. Marc Semo commence ainsi sa chronique dans Le Monde du 14 mars dernier :
"Ultime contrefort de la chaîne des Balkans au bord de la mer Noire, la Strandja est une terre mystérieuse. Une « forêt ancestrale qui foisonne d’ombres et vit hors du temps », écrit Kapka Kassabova dans Lisière, fascinée par ces montagnes où « débute ce qu’on pourrait appeler l’Europe et s’achève ce qui n’est pas tout à fait l’Asie ». Un entre-deux-mondes où passent les frontières bulgare, grecque et turque, que l’auteure raconte d’une prose puissante dans un récit dédié « à celles et ceux qui n’ont pas réussi à passer de l’autre côté, jadis et maintenant »."
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De ce livre émouvant, parfois terrible, que je n'ai pas encore achevé à l'heure où j'écris, je relevai très tôt, page 31, alors que l'auteur évoque l'été 1984, et les plages de la Bulgarie méridionale, le saisissant paragraphe suivant :
" Je levai les yeux des pages constellées de sable de mon livre, un roman de l'américain Jack London - si américain que c'en était grisant -, dont le protagoniste, Martin Eden, se noie délibérément, car devenir écrivain à succès n'a plus aucun sens sur le plan moral dans un monde capitaliste. Mon ouvrage préféré de London est L'Appel de la forêt, une aventure qui tourne mal... Mais quelle aventure ! J'avais une folle envie d'aventures, de toutes sortes, ou presque. Si, depuis ce rivage, vous nagiez vers le sud, comme mon père qui disparaissait au large des heures durant, par-delà les bancs de méduses géantes, le terrain de camping et la plage connue pour attirer les nudistes et les hippies, pas les familles rangées comme la nôtre, vous finissiez par vous retrouver en Turquie."
London, Martin Eden et les méduses d'un même élan. Avec cette noyade finale qui résonne avec les mots de Nicolas Clément décrivant l'agonie de la mère de Marthe.
Je notai cela le 15 juin. Deux jours plus tard, j'achetai et lisai d'une traite le récit de la plasticienne Clémentine Mélois, Dehors, la tempête. Titre qui s'éclaire à la découverte de la page 43, intitulée La mer, la mer :
"Tout me ramène à l'océan, alors même que je nage si peu, que j'ai le mal de mer et le vertige des étendues sans fin. Je n'aimerais pas être marin mais je ne connais pas de plus grand plaisir que celui de lire des histoires d'aventures maritimes, à l'abri et au sec sur la terre ferme, tandis qu'au-dehors la tempête - c'est-à-dire l'infini - fait rage inutilement.
Melville, Conrad, Monfreid, Moitessier, Faulkner et Loti, Stevenson, Mac Orlan, Jules Verne, Defoe, London, Hemingway ! Sans se mouiller, sans être obligé de tenir la barre et de maintenir le cap, du crachin plein la figure. Sans prendre de ris, sans carguer la grand-voile, sans crainte d'attraper le rhume, sans être barbouillé."
L'humour de Clémentine Mélois, qu'on entrevoit avec cet extrait, je l'avais éprouvé la première fois en découvrant dans une galerie parisienne (était-ce avant ou après avoir visité le petit musée Delacroix, rue de Fürstenberg ? je ne sais plus) les travaux de ses cinq dernières années. J'avoue avoir adoré ses bols bretons  :

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ainsi que son détournement de L'Angélus de Millet* :

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Les Geeks
Elle s'illustre aussi par ses détournements de titres de livres, par exemple celui-ci :

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On retrouve Melville et Giono, et bien sûr ce Moby Dick qui est le livre favori de l'auteure, cité un peu plus loin page 45 :
"Le capitaine Achab arpente le pont, j'entends au-dessus de ma tête les grincements du bois au passage de sa jambe d'ivoire. Achab poursuit la baleine blanche qui est un cachalot, pendant que Yann, de Pêcheurs d'Islande, ce pauvre Yann, serre les poings en sombrant  au fond de l'eau noire, comme coule Martin Eden en maudissant les hommes."
C'était donc la troisième apparition de Martin Eden en quelques jours, et la seconde évocation de sa noyade.
Oui, mais les méduses ?

Les méduses ne sont pas en reste : dans le chapitre précédent, il est encore question de Moby Dick. "Plus qu'un souvenir, écrit-elle, je conserve de cette lecture le sentiment d'une sorte de longue traversée, avec des moments de contemplation et des scènes d'action subites et intenses. De la langueur certainement, quelques longueurs sans doute, mais je ne me souviens pas de m'être ennuyée pendant le voyage." De là à conseiller la lecture du livre à un ami, il y a un pas qu'il ne convient pas forcément de franchir : "Une enquête auprès des proches à qui j'avais (vivement) recommandé de lire Moby Dick m'a ainsi permis une statistique, selon laquelle mon roman adoré serait en réalité constitué à 90% d'ennui, comme notre corps à 65% d'eau. Je refuse d'y croire. Tout dépend certainement  de ce qu'on fait de cette eau, ou de cet ennui. Une méduse, par exemple, est composée d'eau à 98 %. C'est effarant quand on y pense! Comment une grosse chose gélatineuse et aussi dense peut-elle être composée à 98 % d'eau ?" Elle songe alors que son corps contient la même proportion d'eau que celui d'un sportif de haut niveau comme Zlatan Ibrahimovic, ce qui n'empêche pas leur aspect général de différer. Elle en conclut donc, nul ne pouvant nier cette évidence, qu'il en va de même avec le pourcentage d'ennui dans un livre : "Suivant cette théorie, l'ennui harmonieusement réparti dans Moby Dick en fait donc un footballeur professionnel ou une méduse."**

Ainsi allons-nous, de lecture en lecture, du drame au sourire, de l'ennui à la passion, en essayant le plus possible de placer nos pas nous aussi dans le battement furieux des ailes de l'ange.


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* Pour en voir plus, voir sa page Facebook

** Pour en savoir plus sur Moby Dick, voir les (nombreux) articles que je lui ai consacré.

lundi 8 juin 2020

Les lions marins se traînaient toujours sur les noirs récifs

   Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.
   Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.
   « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! » 

Charles Baudelaire, Anywhere out of the world, Petits Poëmes en prose, 28 septembre 1867.

C'est pendant l'été 2013 que se déclara la Peste écarlate, raconte soixante ans plus tard le narrateur du roman de Jack London, le professeur James Howard Smith, un des seuls survivants de cette pandémie qui engloutit toute la civilisation et réduisit l'humanité à une poignée de tribus errantes. Le grand recensement de 2010, écrit London, avait donné huit milliards d'hommes pour la population de l'univers, ce qui était (le roman ayant été publié en 1912) une assez bonne projection (en 2010, on comptait 6,9 milliards d'habitants, et le nombre de huit milliards est presque atteint en 2020).

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J'ai lu - je l'ai déjà dit -, les 27 et 28 mai, ce livre en même temps que Sauf les fleurs de Nicolas Clément. Rien à voir en apparence entre ce drame de la violence conjugale et le récit post-apocalyptique de London, sauf que, précisément, à l'intérieur même de cette dystopie particulièrement sombre, la violence conjugale s'impose aussi comme forme implacable : Smith, après avoir passé trois ans dans une solitude absolue, repart à la recherche de survivants et rencontre au lac Temescal, près de l'ancienne ville d'Oakland, un homme qui se révèle une brute parfaite, l'être le plus antipathique qui se puisse imaginer. Un homme dont Smith, significativement, ne se souvient plus tout d'abord du nom, mais qu'il désigne comme le Chauffeur, du nom de son ancienne profession. Un homme fruste, "vil entre tous", qui a asservi une des plus belles femmes du monde d'avant, Vesta Van Warden, "née dans la pompe opulente du plus puissant baron de la finance que le monde eût jamais connu !"

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Le père du roman de Nicolas Clément n'a pas plus de nom. Lui aussi cogne femme et enfants. Lui aussi finira par tuer la mère dans un accès d'ivresse.
Singulier pessimisme de Jack London : l'écrivain aux idées socialistes (sa notice wikipédienne désigne d'ailleurs La Peste écarlate comme un roman socialiste - ce qui est pour le moins hâtif) montre bien le renversement des classes sociales à l'oeuvre, mais fait de l'ancien domestique oppressé un tyran redoutable, que l'ancien universitaire pacifique et cultivé est bien incapable de concurrencer. Il ne saura porter secours à la femme qu'il aime, et continuera de se lamenter des décennies plus tard :
"Un après-midi, tandis que le Chauffeur était parti à la pêche et que j’étais demeuré seul avec elle, elle me conjura de le tuer. Elle m’en supplia, avec des larmes dans les yeux. Mais le bandit était robuste et redoutable, et j’avais peur. Je lui offris, quelques jours après, mon cheval, mon poney et mes chiens, s’il consentait à me céder Vesta. Il me rit au nez et refusa. Il était très arrogant. Il me répondit que, dans les temps anciens, il avait été un domestique, de la boue que foulaient aux pieds les hommes comme moi et les femmes comme elle. Maintenant la roue avait tourné. Il possédait la plus belle femme du monde, elle lui préparait sa nourriture et soignait les enfants qu’il lui avait faits.
— Tu as eu ton heure, me dit-il. J’ai la mienne, aujourd’hui. Et elle me va très bien ! Le passé est fini, bien fini, et je ne tiens pas à y revenir.
C’est ainsi qu’il me parla. Mais pas avec les mêmes mots. Car c’était un homme horriblement vulgaire et il ne pouvait rien dire sans proférer les plus épouvantables jurons.
« Il ajouta que, s’il me surprenait à cligner de l’œil vers sa femme, il me tordrait le cou et la battrait, jusqu’à ce qu’elle en reste sur le carreau. Que pouvais-je faire ? J’avais peur. Il était le plus fort."
Il ne pouvait rien dire sans proférer les plus épouvantables jurons... Parmi les déplorations de Smith, il y a aussi la perte de la langue, que relève Guillaume Vissac : "La langue elle-même n’est pas sortie indemne du cataclysme écarlate : elle s’est comme rétractée. Elle est plus courte, hachée, et si on y devine encore quelques anciennes constructions permettant de la rattacher à l’anglais civilisé d’avant la pandémie, il y a bien des tensions entre un anglais brut et sauvage pratiqué par les jeunes garçons accompagnant le narrateur, et un anglais plus académique, développé, élaboré lorsque celui-ci se plaît à se remémorer son époque perdue, un temps où un tel raffinement dans la parole était encore possible. C’est particulièrement remarquable dans ce passage, où l’extraction des dents de crânes trouvés à proximité devient prétexte à une réflexion sur la langue, que l’on est littéralement en train d’exhumer" :
"L’extraction des dents des trois squelettes était terminée et les trois jeunes garçons se mirent en devoir de se les partager équitablement. Ils étaient vifs et brusques, dans leurs gestes et dans leurs paroles, et la discussion fut chaude. Ils s’exprimaient par monosyllabes, en phrases courtes et hachées. Malgré tout, ce langage était irrigué de bribes de constructions grammaticales et l’on pouvait trouver des vestiges d’une conjugaison issue d’une culture supérieure. Même le parler du grand-père était corrompu à un point où, transcrit littéralement, il apparaîtrait incompréhensible au lecteur. C’est du moins ainsi qu’il parlait aux garçons."
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 En écho, chez Nicolas Clément, c'est la langue du père qui s'avère langue de la perte :
"Depuis des lustres, Papa ne prononce plus nos prénoms, se jette sur le verbe, phrases courtes sans adjectif, sans complément, seulement des ordres et des martinets. Dans mon dictionnaire, je cherche la langue de Papa, comment la déminer, où trouver la sonnette pour appeler. Mais la langue de Papa n'existe qu'à la ferme, hélas. Il nous conjugue et nous accorde comme il veut. Il est notre langue étrangère." (p. 19)
Le salut, Marthe le trouvera aussi dans la langue, l'ancienne langue grecque, avec Eschyle tout d'abord, dont un livre est au sommet de l'étagère haut placée de l'institutrice, Eschyle qu'elle confond au début avec échelle, "qui sert à se hisser". Eschyle, qu'elle traduira avec obstination, pendant le séjour à Baltimore : "Chaque phrase que j'arrache au chiendent me récompense d'avoir essayé comme si l'esprit l'emportait sur la matière ; le salut sur la perte."


Une autre résonance mérite d'être relevée, non plus avec Sauf les fleurs, mais dans le droit fil de l'article du Masque de la Mort rouge, avec la métaphore du lion et du choléra, présente chez Asensio et Giono. Il faut se porter à la toute fin du roman, alors que Smith est resté avec son petit-fils Edwin, face à la mer, et contemplant tous les deux un troupeau de chevaux sauvages.
"- Qu'est cela ? demanda le vieillard, en sortant enfin de sa rêverie.
- Ce sont des chevaux, répondit Edwin. C'est la première fois que j'en vois venir jusqu'ici. Les lions des montagnes, qui y deviennent de plus en plus nombreux, les chassent vers la mer."
Les lions des montagnes, autrement dit les pumas ou cougars, sont suivis au paragraphe suivants des lions marins, autrement dit les otaries :
"Au-delà des dunes du rivage pâle et désolé, où piaffaient les chevaux  et venaient mourir les vagues, les lions marins se traînaient toujours sur les noirs récifs, où s'ébattaient dans les flots, avec des meuglements de bataille ou d'amour, le vieux chant des premiers âges du monde."
Tous ces lions, qu'ils soient de montagne ou de mer, m'intriguent, me chahutent, ne me laissent pas en repos ; je ne peux m'empêcher de songer aux lions qui affleurent si souvent dans les méditations labyrinthiques de l'ami Rémi Schulz. Tenez, prenez par exemple Ana Mor trouve lions, du 31 août 2017, où il revient sur "la découverte que la vie de Jung correspondait idéalement au concept central de son oeuvre, la quaternité : le 4/4/44 sa vie a été en quelque sorte échangée contre celle du médecin qui l'avait sauvé d'un infarctus, et cette date correspond exactement, au jour sinon à l'heure près, aux quatre cinquièmes de sa vie".
Et aussi : "Lorsque j'ai découvert le 8 septembre 2008 le motif 4-1 de la vie de Jung autour du 4/4/44, le nombre 4444 m'est devenu extrêmement significatif, et j'ai été ensuite attentif aux éventuelles occurrences de ce nombre, notamment sur les plaques minéralogiques."

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Alors, que penser de la vidéo Youtube postée l'autre jour dans l'article sur La Mort rouge, mise en images de la chanson Out of this world du groupe Marillion, qui à l'origine s'appelait Silmarillion, en hommage au grand oeuvre de Tolkien jamais achevé ? A l'origine de la diffusion, un certain Edwoods4444.

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Comment ne pas penser, au vu de ce pseudo, au chef d'oeuvre de Tim Burton, revu d'ailleurs récemment sans savoir qu'il allait resurgir un peu plus tard ? Mais j'avoue que la connexion  avec ce qui précède m'échappe, je ne mentionne ceci que par acquit de conscience (et parce que les liens symboliques n'apparaissent pas toujours au premier regard).



Je voudrais en finir pour aujourd'hui avec ce fragment du dernier billet de Rémi :
"Un peu de biotexte maintenant, et de tectonique des plaques, comme dit l'ami Patrick. Nous avons depuis 15 ans une 206 SW, toujours vaillante, mais l'absence de climatisation devient un problème, alors que l'état de santé d'Anne nécessite trois voyages à Manosque par semaine, et que la canicule devient endémique."
Cette mention de Manosque me touche alors que je viens d'achever avant-hier de bon matin Le Hussard sur le toit de Jean Giono, dont l'écriture fut terminée à Manosque le 25 avril 1951. Je fus  intrigué, là encore, par l'énigmatique chapitre XIII où Angelo et Pauline de Théus sont hébergés, dans un village en ruines, par un médecin philosophe , sans doute peu ou prou le porte-parole de Giono lui-même. J'y observai le retour de l'image du lion, qui avait désigné le choléra plus tôt dans le roman :

"Non, mademoiselle, je n’ai pas parlé de cœur : ouvrage de dame. C’est un lion
que nous portons brodé sur la chemise. […]
Vous caressez subrepticement le lion brodé sur votre chemise.
"
Pour Daniela Ćurko, de l'université de Zadar en Croatie, proposant une lecture nietzschéenne du roman, "il semble que le vieux médecin appelle indirectement à la révolte, ou au moins à un besoin de remise en question de notre civilisation et de la société occidentales, et à un besoin de réévaluation de toutes les valeurs (le terme de réévaluation est d’ailleurs un des termes clés de la pensée de Nietzsche). Car l’image du lion symbolise chez Nietzsche précisément la révolte contre les anciennes valeurs qui entravent l’Homme et dont il faut s’affranchir afin de réaliser une culture, une culture supérieure, saine par définition."

Faut-il adhérer à cette vision des choses ? Est-ce là vraiment ce que voulait suggérer Giono ? Je ne prise guère la dernière phrase : "une culture supérieure, saine par définition." Trop de dérives fascisantes sont passées par des expressions semblables. A tout prendre, je préfère la médiocrité et la ferveur d'Ed Wood, transfigurées par l'art de Tim Burton.

mercredi 3 juin 2020

La Peste écarlate sauf les fleurs

La semaine dernière, j'écrivais sur le Masque de la Mort Rouge d'Edgar Allan Poe, lecture cruciale au plein coeur du confinement.
L'après-midi même, je rejoignai un ami près du lavoir des Cordeliers. La douceur de l'air, la beauté des jardins qui s'étagent là au flanc de la butte, n'évoquaient en rien la funeste abbaye du prince Prospero. Nous cheminâmes ensuite jusqu'au vieux quartier Saint-Christophe où il avait ses pénates, et où il eut à coeur de me prêter un court roman d'un certain Nicolas Clément, Sauf les fleurs, prix Emmanuel-Roblès 2014. Si on ne me fourre pas d'autorité dans les mains un pavé de six cents pages, je veux bien croire à la nécessité intime d'un tel prêt : une telle envie de partager est hautement estimable, et si mon intuition me souffle en outre qu'il y aurait là quelque chose comme un signe, je suis capable de plonger séance tenante dans ces pages offertes à mon avidité littéraire.
C'est ce que je fis.
Le soir même, encore tout embrumé de ces lectures, j'évoque La Peste écarlate de Jack London, un texte dystopique publié en 1912, dont je sais qu'il est directement inspiré de la nouvelle de Poe.

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Via Barbotages
Mon amie me sort alors comme un diable de sa boîte un exemplaire en Librio de ce roman aussi court que celui de Nicolas Clément. Le lendemain, j'avais dévoré les deux volumes.
Je n'avais pas été déçu, tant les résonances avaient été nombreuses avec la Mort Rouge et l'article qui en rendait compte. 
Sauf les fleurs est contée par une narratrice, Marthe, qui vit dans une ferme avec ses parents et son petit frère Léonce. La famille vit sous le joug d'un père mutique et violent. Un jour, il frappe trop fort et la mère, plongée dans le coma, n'en ressortira pas. La noirceur de l'histoire est contrebalancée par une écriture très poétique (trop peut-être, à mon goût, avec un usage parfois sédatif de la métaphore, mais qu'importe).
(Alors que j'écris, devant la fenêtre ouverte, l'orage monte et les premières gouttes lourdes s'écrasent sur le parvis de l'immeuble)
Mais l'amour est toujours présent, qui n'a jamais cessé entre la mère et ses enfants, et qui se prolonge pour Marthe dans celui que lui porte le jeune Florent :
"Florent m'attire dans un coin reculé du cimetière. J'ai peine à contenir l'épée qui me lacère, d'avoir perdu Maman si tôt, dont je souhaitais follement la fuite. Florent prend mes mains, Je vais partir à Baltimore, Suis-moi. Je ne te promets pas une vie facile, J'ignore si j'arriverai à jouer la joie que tu me donnes ou si mes silences te conviendront, Mais je veux partager quelque chose avec toi. Si nous partons loin d'ici, nous ne sommes pas ingrats, nous ne sommes pas infidèles, Nous construirons, c'est tout. Je veux faire de la musique. Tu veux apprendre le grec. Partons, Marthe. Partons." (p. 51)
Elle a dix-huit ans, et tous les deux partent en effet à Baltimore.
La ferme n'est pas située dans le roman, aucune ville n'est nommée, on ne connaît pas plus le pays où se déroule le récit. Et pourtant voilà une localisation, précise : Baltimore. Entre cent autres grandes villes possibles des Etats-Unis, c'est Baltimore que l'auteur a choisie.
Or, ce choix n'est pas pour moi anodin. Car Baltimore est la ville où Edgar Poe a pu observer la peste en 1831, comme le rapporte René Dubois* : "La peste – aussi appelée Yellow Jack – de même que le choléra firent des ravages surtout à Baltimore où vivaient, à cette époque, Poe et sa famille. L’épidémie de choléra de 1831, particulièrement meurtrière, devait marquer l’imagination de Poe qui en fait état également dans le conte intitulé « Shadow » (...)"

Ce fut aussi à Baltimore que, le 3 octobre 1849, le jour de l'élection pour le Congrès et la Chambre du Maryland, l'ouvrier imprimeur Joseph Walker découvrit Edgar Poe gisant devant un bureau de vote, dans des habits sales et déchirés qui n'étaient pas les siens, serrant dans ses mains une canne en bois de malacca. Il mourut à l'hôpital quatre jours plus tard, le dimanche 7 octobre, à cinq heures du matin. L'hypothèse la plus probable reste qu'il fut victime de l'un de ces gangs d'agents électoraux, "chargés de faire voter les passants, si possible dans plusieurs bureaux, en les enivrant d'alcool frelaté pour les enfermer ensuite jusqu'au retour de leur conscience évaporée." (Georges Walter)

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Mais Baltimore, c'est aussi, plus proche de nous, la ville de Ta-Nehisi Coates, l'auteur d'Une colère noire, ce livre cinglant dont je tins une première chronique en octobre 2017. J'en extrais ce passage :

"Au centre du livre, le corps. Le corps noir : "Dehors, les Noirs ne contrôlaient rien, et surtout pas le destin de leur corps - lequel pouvait être réquisitionné par la police, annihilé par la prolifération des armes, violé, battu, emprisonné." Présenté comme une lettre à son fils de quinze ans, l'ouvrage insiste sur la peur, omniprésente, viscérale, qui accompagne la violence, qu'elle vienne des bandes du quartier de Baltimore où Coates passa son enfance, de la police et même des parents :

"Un an après avoir vu le gamin aux petits yeux dégainer son arme, mon père m'a battu parce que j'avais laissé un autre gamin me racketter. Deux ans après, il m'a battu parce que j'avais menacé ma prof de troisième. Si je n'étais pas assez violent, ça pouvait me coûter la vie. Si j'étais trop violent, ça pouvait me coûter la vie. Impossible de s'en sortir. J'étais un garçon capable, intelligent, apprécié, mais extrêmement apeuré. J'avais la vague intuition, sans pouvoir mettre des mots dessus, qu'un enfant marqué à ce point, forcé de vivre dans la peur, était une grand injustice. Quelle était la source de cette peur ? Qu'est-ce qui se cachait derrière l'écran de fumée de la rue et de l'école ?" (p. 49)"
Comment ne pas voir la résonance avec les événements de ces jours qui ont suivi la mort de George Floyd à Minneapolis ? La colère noire a éclaté, s'est répandue dans toutes les grandes villes des Etats-Unis. Et Trump, en appelant à l'armée, ne fait qu'enflammer toujours plus les esprits. Qu'un homme noir soit asphyxié en direct, tenu huit minutes sous le genou d'un policier  impliqué dans trois autres interpellations mortelles en 2006, 2008 et 2011, cela est la marque d'un racisme au coeur de la société américaine toujours aussi virulent qu'à l'époque de Martin Luther King.
De multiples voix s'élèvent pour dénoncer cette situation, et parmi elles, celle, masquée, des Anonymous :


Suite bientôt avec La Peste écarlate.

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* René Dubois, « « The Masque of the Red Death » : une allégorie esthétique à la rencontre des eschatologies poesque et orientale », Journal of the Short Story in English, 38, 9-32. En ligne.

Le même René Dubois relève la proximité de la nouvelle avec celle de William Wilson :
"Le fait que Prospero est également omniprésent dans le récit signale une thématisation partagée : la Mort Rouge et le Prince sont tous deux maîtres des lieux, tous deux protagonistes d’une même pièce en sept tableaux, tous deux voués à disparaître presque simultanément. La Mort Rouge, outre son double statut, aurait-elle un double en la personne de Prospero ? Prospero se serait-il confronté à son propre double sous les traits de la Mortalité, tel William Wilson, ce héros éponyme de la nouvelle de Poe qui meurt à la vie après avoir tué son double ?" Or, Marthe et Florent prennent pension à Baltimore chez Miss Willson, en un lieu là aussi clairement localisé, 211 Elliott Street.

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Arthur Rackam, William Wilson, 1935.
Ce thème du double se reflète-t-il aussi dans cette chanson évoquée page 60 : "The Sun Ain't Gonna Shine Anymore des Walker Brothers trotte dans ma tête. Que jamais notre vallée de charmes ne tarisse." ?


De fait ces Walker Brothers n'étaient pas frères. Ils avaient adopté ce nom « simplement par ce que nous l'aimions comme ça ».
En revanche, c'est l'année même de la peste à Baltimore, en 1931, que meurt le frère aîné de Poe :
"Sa famille fut épargnée par le choléra, mais non par le deuil. Le 2 août 1831, le Baltimore American and Commercial Daily annonça, en trois lignes, la mort, à vingt-quatre ans, de William Henry Poe, le frère aîné d'Edgar. La tuberculose avait emporté le marin qui écrivait des poèmes. Tel fut, du moins, le diagnostic de l'époque. Dans le bref convoi funèbre, Edgar ne passa pas loin de la rue où, dix-huit ans plus tard, on devait le ramasser moribond." (Georges Walter, Enquête sur Edgar Alan Poe, poète américain, Phébus libretto, 1998, p.179).

Voir aussi l'article de 2017 consacré au personnage de William Wilson.