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mardi 23 juillet 2024

La "marque" de Queequeg

Dans Moby Dick, après avoir fait la preuve de sa dextérité en lançant son harpon dans l'oeil supposé d'une baleine, Queequeg, le sauvage Maori qui partage la chambre d'Ismaël, est engagé avec enthousiasme par le capitaine Peleg. Dans l'adaptation pour Cluis, la signature du contrat se fait dans l'instant, mais dans le livre, c'est un peu plus compliqué : 

"Lorsque tous les enregistrements furent dûment faits et que Péleg eut préparé les papiers pour la signature, il se tourna vers moi pour dire :
- Ton Quohog, il ne sait pas écrire, j'imagine, hé ? dit Toi, Quohog, sang de tonnerre ! Est-ce que tu signes ton nom ou bien tu fais ta marque ?
A cette question, Queequeg qui avait deux ou trois fois déjà pris part à de semblables cérémonies, ne marqua nul embarras ; prenant la plume qu'on lui tendait, il copia sur le papier, exactement à l'endroit voulu, une parfaite réplique d'un étrange dessin circulaire qu'il portait tatoué sur son bras. Ce qui fit que, par suite de l'erreur de nom à laquelle s'obstinait le capitaine Peleg, le registre porta quelque chose comme :" (traduction Armel Guerne, édition Phébus/Libretto, 2005)*

 

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J'avais repéré déjà ce détail lorsque je m'avisai que Mahai, qui interprète le rôle de Queegueg dans la pièce, portait lui aussi un tatouage circulaire sur son bras. Mahai n'est pas Maori mais Polynésien, originaire de la plus petite île de l'archipel des Marquises (où Herman Melville déserta sur l'île de Nuku Hiva et fut l'hôte d'une tribu réputée cannibale, les Taïpi, nom qu'il donna à son premier roman autobiographique).

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Le tatouage de Mahai est lui aussi circulaire et emprunte également la forme d'une croix. Cette coïncidence m'affermit dans le sentiment que nul plus que lui n'eut pu incarner ce personnage fascinant qui tient une si grande place dans Moby Dick (c'est notamment grâce au cercueil qu'il se fait construire par le charpentier du baleinier qu'Ismaël échappe seul au naufrage du Pequod).

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Queegueg sur la baleinière

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* Peleg ne parvient pas à prononcer correctement le nom de Queequeg. Armel Guerne reprend le nom donné dans le texte original en anglais :

"When all preliminaries were over and Peleg had got everything ready for signing, he turned to me and said, “I guess, Quohog there don’t know how to write, does he? I say, Quohog, blast ye! dost thou sign thy name or make thy mark?”

But at this question, Queequeg, who had twice or thrice before taken part in similar ceremonies, looked no ways abashed; but taking the offered pen, copied upon the paper, in the proper place, an exact counterpart of a queer round figure which was tattooed upon his arm; so that through Captain Peleg’s obstinate mistake touching his appellative, it stood something like this:—

Quohog. his X mark."


De son côté Philippe Jaworski, dans l'édition Quarto de Moby Dick, signale en note que "cette description ne correspond pas au dessin tel qu'on le trouve dans les premières éditions anglaise et américaine de 1851, où la "marque" de Quigueg est figurée au moyen d'une sorte de croix de Malte, dessin repris dans la première édition." (p. 239)

mardi 16 juillet 2024

Moby Dick, in the ruins.

Bon, voilà, le site est pratiquement en stand-by. La pause estivale ? Oui et non. Je n'en ai pas pris la décision consciente, mais ça revient pratiquement au même. Non, le fait est que je suis surtout absorbé par la participation au spectacle qui va se jouer, comme tous les deux ans, dans les ruines de Cluis-Dessous. Et ce spectacle n'est pas anodin, puisqu'il s'agit de Moby Dick. Moby Dick, ce roman fabuleux d'Herman Melville sur lequel j'ai déjà beaucoup écrit. L'adaptation est signée de Béatrice Barnes, qui assure aussi la mise en scène. Elle m'a gentiment proposé de jouer le rôle du capitaine Peleg, l'un des deux armateurs du Pequod. Et j'ai volontiers accepté d'entrer dans l'aventure. La première est dans deux jours, n'hésitez pas à réserver, vous qui vous trouvez dans la région, vous repartirez au mitan de la nuit la tête pleine de rêves océaniques.

                            Affiche du spectacle Moby Dick

lundi 8 avril 2024

Rosso come il cielo

"L'oeil (en général) superficiel, l'oreille profonde et inventive. Le sifflement d'une locomotive imprime en nous la vision de toute une gare."

Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, Folio, 1975, p. 81.

J'avais terminé Le karma de La Bête avec la réflexion de Bertrand Bonello sur les pouvoirs suggestifs du son. Je réalisai alors qu'il était temps pour moi de visionner le film que Nunki Bartt m'avait laissé il y avait une semaine ou deux : le Rouge comme le ciel, de Cristiano Bortone, sorti en 2006, mais qui bénéficie actuellement d'une nouvelle diffusion. C'est l'histoire de Mirco Mencacci, qui perd la vue à l'âge de dix ans, à la suite d'un accident domestique. Contraint d'intégrer un institut spécialisé à Gênes, loin de sa famille (l'école italienne n'accueillant pas à l'époque les non-voyants), il se rebelle et refuse dans un premier temps d'apprendre le braille. Le salut viendra de la découverte d'un vieux magnétophone à bandes : la richesse des paysages sonores qui l'environnent conduit Mirco à imaginer des histoires, auxquelles, petit à petit, il conviera à participer ses camarades d'infortune. Le film se terminera sur le spectacle de fin d'année (autrefois triste enfilade de saynètes indigentes) où les parents écouteront, les yeux bandés, ravis, le conte savamment élaboré par les enfants. 

Inspiré de la propre vie de Mirco Mencacci, ingénieur du son très réputé en Italie, c'est un film d'enfants enthousiasmant et jamais mièvre.

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Ne m'éloignais-je pas ainsi de la piste que j'avais empruntée avec l'hypnose régressive de Metavertigo, l'essai d'Emmanuel Grimaud ? Il ne me semble pas, car voici ce qu'on peut lire à la fin du second chapitre : "L'hypnose impose dans un espace intimiste une nuit artificielle. Le noir est la condition du vertige." C'est bien parce qu'il ferme les yeux, parce qu'il accepte de s'abstraire pour un temps du monde qui l'entoure, que le patient de Trupti Jayin peut, aidé par sa voix, nous livrer un récit souvent foisonnant et débridé. La caméra dans l'expérience ne voit rien, "n'a accès qu'aux remous en surface de la profondeur la plus profonde, elle ne récolte que l'écume du cinéma intérieur du psychonaute, mais il n'y a pas de meilleur lieu pour faire la grammaire de nos vertiges dans toutes leurs variantes."(p. 47)

Nous avons bien lu : la grammaire de nos vertiges. Qui dit grammaire dit syntaxe, autrement dit un ordre (grec suntaxis, "avec ordre"), des règles de composition entre les mots ou entre les propositions. L'expression est donc presque un oxymore, le vertige caractérisant plutôt ce qui échappe à l'ordre, la déviation, la rupture d'équilibre. Comment concilier tout cela ? 

Ajoutons pour l'instant un élément de vertige : peu après son arrivée à l'institut génois, Mirco, solitaire dans la cour, s'approche de la fenêtre de la concierge, attiré par le son d'une radio. Francesca, la fille de la concierge, lui lance des petits cailloux sans réussir à le faire fuir. Il est passionné par ce qu'il entend :  une adaptation de Moby Dick d’Herman Melville. 

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Mirco et Francesca vont devenir amis à la suite de cette rencontre. La petite fille, vive et astucieuse, sera son indéfectible alliée contre les rigueurs de l'institut et son austère directeur. "L’histoire d’Herman Melville, peut-on lire dans le dossier pédagogique des films du Préau, forte en aventures, réunit Mirco et Francesca. Les enfants (et pas seulement les enfants) ont besoin d’écouter - de lire de voir - des histoires. Ces histoires ne sont pas de simples passe-temps pour eux, elles cohabitent avec leur quotidien, les relient au présent. L’extrait cité de Moby Dick est celui où Achab promet à son équipage une récompense en pièce d’or... L’intonation du comédien jouant Achab, grossière et poussée à l’extrême, résonne comme un écho à « la philosophie » de la carotte et du bâton prônée par le directeur de l’institut."

Je l'ai dit, Rouge comme le ciel m'avait été prêté par mon ami Nunki Bartt peu de temps avant. Or, c'est lui également qui m'a donné en janvier 2018 le gros volume de Moby Dick des éditions Phébus, dans la traduction d'Armel Guerne.

Et il se trouve que je vais interpréter le rôle de l'armateur Peleg dans l'adaptation que Béatrice Barnes a écrite pour Cluis-dessous en juillet prochain.

samedi 4 mars 2023

Le Célibataire absolu

Qu'est-ce qui fait qu'on peut trouver passionnant un récit de plus de quatre cents pages qui nous entretient d'un auteur jamais lu, considéré comme l'un des plus complexes d'une littérature étrangère ? Sans nulle doute la puissance de la langue, une langue qui se veut entière, "de tessiture large et d'ampleur naturelle ". Ainsi en est-il du Célibataire absolu de Philippe Bordas, dont l'un des leitmotivs est justement cette exigence d'un français qui n'oublie ni sa base ni son sommet, s'inscrivant dans le droit fil d'un Rabelais qui n'hésitait pas à inclure dans sa "langue totale" régionalismes et dialectalismes, aussi bien que "le racinaire gréco-latin". Oui mais, ajoute Bordas, il n'avait pas eu de suivants ; selon Céline, il aurait raté son coup. Bordas raconte comment la découverte à vingt ans de La Connaissance de la douleur de Carlo Emilio Gadda lui a servi d'antidote aux langues qu'il appelle "d'exténuation", ce français appauvri, simplifié, maigriot, inoculé par les théories régnantes au temps de sa classe prépa. Pour décrire l'effet produit par le texte de Gadda, il use sans limite de la métaphore médicale : Gadda l'ingénieur relève de la chimie : "A côté du mélange gaddien, polyatomique et sophistiqué, les arsenics français relevaient de la pathologie la plus élémentaire ;  ce n'étaient qu'enzymes monovalents et neurotoxiques simplifiés. (...) Au parler dégraissé de Malherbe, à l'exsangue des jansénistes de Port-Royal et de l'Académie s'étaient additionnés le mortifié terminal des Blanchotides et la ciguë de Cioran : bref, m'avaient été injectées plusieurs variantes de français raboté-amputé-ascétisé-néantisé-démembré - sans oublier la piqûre de rappel de Barthes et son soluté caustique d'écriture blanche."(p. 339)

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Bordas nomme surprose la langue de Gadda, et l'assimile à la thériaque, cette préparation complexe connue depuis l'Antiquité, comprenant plus de cinquante composants (dont pas mal d'opium), et réputée efficace contre poisons et venins, voire contre la peste (elle ne fut supprimée de la pharmacopée française qu'en 1884) : "Comme Rabelais à la lutte contre "les fallaces espèces", Gadda avait élaboré une langue thaumaturgique intégrale seule susceptible d'effacer les paroles pauvres et pernicieuses. Cet antidote aux langues tristes maigries à l'os ressortissait à la vieille appellation d'alexipharmaque ou remède "repousseur de poisson". 

A la fin de l'été 2019, Bordas part en Italie, vers Lucques, en Toscane, avec Pierre, un jeune ami écrivain et cycliste (Bordas, ancien journaliste à L'Equipe, a beaucoup écrit sur le cyclisme). "Je n'étais pas le premier, écrit-il, à quitter Paris pour retrouver la santé en Italie : dans les temps médiévaux, les voyageurs venaient jusqu'au monastère du mont Cassin, au sud de Rome, pour consulter le fameux antidotaire, son grand recueil de médications." Lisant ces lignes, je pensai à Dario, le compagnon italien de Nathalie, l'une de mes plus proches amies. Excellent cuisinier, il nous avait régalés, lors de cette fête annuelle qui nous réunit tous en février, à la croisée des trois zones de vacances scolaires, dans la petite salle des fêtes du village creusois de La Forêt-du-Temple, d'un excellent jarret de porc de sept heures. Dario ne connaissait pas Gadda, mais il est originaire de la ville de Cassino, qui se trouve au pied du mont Cassin, détruite pendant la seconde Guerre mondiale. Et il y retourne tous les ans.

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Pour composer son récit, qui ne se veut pas une biographie en bonne et due forme, Philippe Bordas note qu'il s'inspira de quelques essais jugés par lui exemplaires, ainsi du portrait dressé par Pascal Quignard d'Emile Littré au tome VIII de ses Petits traités. Mais plus encore le toucha l'hommage de Jean Giono à Herman Melville, avec ce traité, Pour saluer Melville, que l'écrivain provençal qualifiait de "petit livre de salutation." Or, j'étais en pleine lecture de ce livre, dans l'édition de la Pléiade empruntée à la médiathèque à la suite de l'article Le barattement des cyclones, où in fine j'évoquai un passage du Roi sans divertissement, que j'aime tellement que je ne résiste pas au plaisir de le redonner une fois encore :

"Le col de Menet, on le passe dans un tunnel qui est à peu près aussi carrossable qu'une vieille galerie de mine abandonnée et le versant du Diois sur lequel on débouche alors c'est un chaos de vagues monstrueuses bleu baleine, de giclements noirs qui font fuser des sapins à des, je ne sais pas moi, là-haut ; des glacis de roches d'un mauvais rose ou de ce gris sournois des gros mollusques, enfin, en terre, l'entrechoquement de ces immenses trappes d'eau sombre qui s'ouvrent sur huit mille mètres de fond dans le barattement des cyclones." (p. 11, éd. Folio)

Cyclones. Ce dernier mot de la longue phrase de Giono sonne comme comme un coup de gong, et ce me fut aussi comme une réplique sismique de le retrouver dès la troisième page de L'affreuse embrouille de via Merulana, où il est dit du commissaire Ingravallo, qui mène l'enquête sur le vol de bijoux et le meurtre de Liliana Balducci, qu'il soutenait, "entre autres choses, que les catastrophes inopinées ne sont jamais la conséquence ou l'effet, si l'on préfère, d'un motif unique, d'une cause au singulier : mais elles sont comme un tourbillon, un point de dépression cyclonique dans la conscience du monde, vers lequel ont conspiré toute une multiplicité de mobiles convergents. Il dirait aussi noeud ou enchevêtrement , ou grabuge, ou gnommero, embrouille, qui en dialecte veut dire "pelote"."*

L'adjectif "cyclonique" revient au paragraphe suivant, toujours associé à l'interrogation sur les mobiles :
"Le mobile apparent, le premier mobile, était bien, oui, un seul. Mais la sale affaire était l'effet de toute une rosace de mobiles qui avaient soufflé sur lui en tournoyant (comme les seize vents de la rose des vents quand ils s'entortillent en trombe dans une dépression cyclonique) et vient finir par enserrer dans le tourbillon du délit la "raison débilitée du monde". Comme on tord le cou à un poulet."
Ce n'est encore une fois qu'un détail, mais qui peut penser sans risque de se tromper que ce détail est sans importance et sans signification ? Comme dans une enquête policière, c'est le plus souvent en procédant de détail en détail que la vérité parfois se fait jour.
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* Cette pelote me renvoie à la pelote d'algues desséchées que tente de démêler un autre commissaire, Adamsberg, dans le Temps glaciaires de Fred Vargas. Pelote d'algues qui apparaît à la page 137, lors d'une conversation entre Adamsberg et le commissaire Bourlin, où le premier explique qu'il a l'habitude de se perdre : "Est-ce que tu visualises ces algues desséchées qui s'accrochent les unes aux autres et s'emmêlent en une sorte de pelote inextricable ? Qui forment une grosse, parfois une très grosse boule ?" A partir de cet instant la métaphore de la boule, de la pelote d'algues enchevêtrées, ne cessera de courir tout au long du livre. Ainsi, page 471  : 
"- Enfin, dit-il, je vous ai répété cent fois que cette enquête avait pris dès ses débuts la forme d'une monumentale pelote d'algues desséchées.
Ce qui n'est pas du tout un "fait", se dit Danglard, tandis que Justin notait, même cela.
- Et qu'on ne peut pas foncer droit et vite dans un pareil magma. On n'en tirait que de minuscules fragments cassants, tout en étant sans cesse happés par d'autres pièges. Des éléments, on en avait, mais ils flottaient en nappe sous la surface, sans lien apparent, disparates dans une nébuleuse."


lundi 13 décembre 2021

Murnau des ténèbres

J'avais réservé à la médiathèque le recueil d'essais d'Ursula K. Le Guin, Danser au bord du monde, et ma foi, il était disponible. Je passe le récupérer mais bien sûr ne peux m'empêcher de jeter un coup d'oeil aux rayonnages des nouveautés. L'une d'elles me fait de l'oeil : Murnau des ténèbres, un roman d'un certain Nicolas Chemla, inconnu au bataillon (le mien). En couverture, une petite photo prise en 1930, montrant Friedrich Wilhelm Murnau, le célèbre réalisateur de Nosferatu, en compagnie du peintre Matisse, du jeune polynésien Mehao et du berger allemand Pal. Tout ce beau monde ramant sur une pirogue à Tahiti.

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La quatrième de couverture avait attisé ma curiosité : 

"En 1929, Friedrich Murnau, l’un des plus grands cinéastes au monde, abandonne le confort d’Hollywood pour rallier, à bord d’un petit voilier, les Marquises d’abord puis Tahiti et Bora-Bora. C’est là qu’il réalise Tabou, « le plus beau film du plus grand auteur de films », selon Éric Rohmer.

Mais ce chef-d’œuvre incomparable est maudit. Son tournage sera marqué par les drames et les catastrophes. Et Murnau, comme basculant dans son propre film, mourra tragiquement une semaine avant la première du long-métrage.

Murnau des ténèbres est le roman vrai de cette expédition fascinante. Dans un style à la beauté envoûtante, Nicolas Chemla conjugue le récit d’aventures, le conte fantastique et la méditation philosophique. À la frontière du rêve et de la réalité, de la vérité et de la fiction, il signe un texte à rebours de toutes les modes et renoue avec le souffle des grands écrivains-voyageurs comme Joseph Conrad, Herman Melville ou Pierre Loti."

Melville, Loti avaient été, continuent d'être des balises mémorables sur mon parcours (sans dédaigner Conrad le moins du monde, mais il se trouve simplement que j'ai encore peu lu de lui), et ayant mis en scène un Dracula dans les ruines de Cluis-Dessous, Nosferatu ne pouvait m'être indifférent. D'ailleurs, trois articles écrits respectivement en 2012, 2017 et 2020 sont centrés sur ce célèbre carton qui fit frémir les surréalistes : Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. Bref, ce roman m'attira irrésistiblement et je ne tardai pas à le dévorer. C'est en terminant l'article précédent autour de L'oeil du héron que je m'avisai d'une proximité troublante entre la fin du roman d'Ursula K. Le Guin et un passage crucial de Murnau des ténèbres.

Murnau était en effet un admirateur de Pierre Loti, et tout particulièrement de Rarahu (le titre deviendra plus tard Le mariage de Loti), publié en 1880. Après une visite aux Marquises, l'officier de marine Julien Viaud arrive à Tahiti au mois de janvier 1872 et en repart en mars. C'est avec ses souvenirs qu'il forge cette histoire d'un amour avec Rarahu, dont la figure fusionne, semble-t-il, plusieurs de ses aventures sentimentales à Tahiti. Le nom même de Loti lui aurait été donné par les Tahitiens, sinon par la reine Pomaré elle-même (le mot désignant une fleur rouge). Il en fera donc son pseudonyme.

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Rarahu, dessin de Pierre Loti


Chemla écrit que Murnau avait une idée fixe : retrouver la cascade décrite par Loti comme un des lieux les plus magiques de l'île, un lieu où il passe une nuit à la belle étoile avec Rarahu. Il en cite d'ailleurs quelques passages magnifiques, comme celui-ci : "Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien dire ; tour à tour elle me regardait en souriant, ou regardait en l'air. Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes trouées noires, où on n'apercevait plus aucune poussière cosmique, et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante." Murnau s'était convaincu, avec Robert Flaherty, le réalisateur de Nanouk l'esquimau avec qui il collaborait alors, de tourner une scène dans la bassin de cette cascade de Fataoua.

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Reconstitution de la cascade de la Fataua par Pierre Loti *

Chemla, par le truchement d'un personnage imaginaire qui aurait participé à la geste de Tabou, décrit ensuite cette marche éprouvante vers la cascade, au travers d'une forêt dense, en suivant les lignes de Loti, qui les avaient tellement portés "durant toutes ces semaines où nous voguions précisément, vers ce lieu précisément, comme le point nodal de toutes nos trajectoires, et de tous nos rêves..." (p. 120)
La marche d'approche de Murnau et ses amis répète celle de Loti et Rarahu, et les deux récits se répondent. Loti : "Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés contre les mornes, les uns au-dessus de nos têtes, les autres sous nos pieds. " Chemla : "Puis, sans prévenir, après une descente à la verticale, où il avait fallu de nouveau s'agripper aux racines le long d'un mur glissant, on se trouva comme au ventre du monde, face à la grotte où le ruisseau turbulent venait s'apaiser dans deux larges bassins de roc vif, comme il l'écrit, "creusés par la main patiente des siècles"."

Pardon pour la longue citation qui va suivre, mais je ne peux faire autrement, me semble-t-il, pour la bonne intelligence de la suite : nous sommes ici véritablement, comme le dit Chemla, au point nodal de l'aventure :

" - nous avions passé la frontière invisible, nous avions rejoint les pages des grandes aventures et des idylles, nous étions Loti, nous étions Melville, nous étions et Robinson et Vendredi et tous les héros de notre enfance et l'eau claire et rugissante nous appelait et en quelques instants nos vêtements étaient à terre et nous plongions dans cette baignoire de conte de fées, avec des rires et des jeux d'enfants comblés. Derrière nous, le ruisseau se jetait, d'une hauteur de cinq mètres environ, dans ce premier bassin de six ou huit brasses de diamètre, puis il s'engouffrait dans un étroit goulot, et l'eau paraissait jeune et claire malgré les remous, elle courait en douceur sur des rochers luisants, aussi doux et glissants que s'ils avaient été enduits de monoï, puis elle dévalait sur près de vingt mètres le long d'une pente rocailleuse en une deuxième cascade bouillonnante - plus bas, le second bassin, plus en longueur que le premier, s'étendait sur une trentaine de mètres entre les parois convexes d'une nouvelle grotte de roches et de lianes, qui s'ouvraient sur le monde comme la pupille d'un chat. Droit devant : le gouffre, la lumière aveuglante de l'immense trouée de ciel au-dessus de la vallée verdoyante. L'eau, ici, se jetait de trois cent mètres de haut dans le vide. C'était le "lieu des suicidés" que nous avions contemplé de l'autre côté de la vallée, deux heures auparavant. " (pp. 123-124)

Le lendemain, le reste de l'équipe les rejoindra, et l'on tournera plusieurs scènes sur ce site unique, scènes que l'on peut voir sur la bande-annonce de Tabou, glissades et rires, bonheur et lumière. "Je crois pouvoir affirmer, dit le protagoniste imaginaire, que ce furent là nos plus belles journées, et nos plus inoubliables nuits."



Venons-en maintenant au roman d'Ursula K. Le Guin, L'oeil du héron. C'est à la fin du livre (désolé de spolier ici quelque peu, mais je ne puis faire autrement), alors que Luz, la fille du chef Falco, un des notables de la Cité, a fui avec soixante-six habitants de la Zone, à la recherche d'une terre nouvelle. Après avoir pérégriné des jours entiers dans un labyrinthe de broussailles épineuses, ils ont commencé à gravir une montagne. Ils sont parvenus sur un site où ils décident de s'établir entre plateau balayé par les vents et pics en proie à la tempête. A priori nous sommes loin du paysage paradisiaque de Bora-Bora. Et pourtant, nous sommes là aussi en un point nodal, si l'on en croit André, le meneur du groupe : "C'est un endroit neuf, Luz, reprit-il, d'un ton très doux. Même les noms sont nouveaux ici. (Elle vit des larmes dans ses yeux.) C'est ici que nous reconstruirons le monde, conclut-il. Avec de la boue."

Et le dernier paragraphe (pardon encore pour cette autre longue citation) nous gratifiera d'étranges similitudes avec Loti/Chemla, en même temps qu'il nous rappellera au bon souvenir des hérons (c'est moi qui souligne) :

"Les cabanons - neuf de terminés plus trois autres en cours de construction - se dressaient sur la rive sud du torrent, juste à l'endroit où son lit s'élargissait en une mare sous la frondaison d'un arbre-anneau géant. La petite cascade à l'entrée de l'étang leur fournissait l'eau potable, tandis qu'ils faisaient leur toilette et leur lessive à l'autre bout, là où le gave se rétrécissait à nouveau, avant le grand plongeon dans le Grissouris. Ils avaient baptisé le baraquement Héron, ou encore Mare au Héron, à cause du couple de créatures grises qui nichaient sur la rive opposée, superbement indifférentes à la présence des êtres humains, à la fumée de leurs feux, au remue-ménage de leurs activités, à leurs allées et venues, aux échos de leur voix. Elégants et haut perchés sur leurs pattes, les hérons s'affairaient en silence à pêcher leur pitance de l'autre côté de la grande mare ombragée. Parfois, ils s'immobilisaient dans un trou d'eau pour fixer sur les gens un oeil incolore, clair et paisible. Parfois aussi, ils exécutaient une danse nuptiale lors des soirées fraîches avant la neige. Au moment où Luz, Autane et l'enfant s'engageaient en direction de leur cabanon, Luz aperçut les hérons postés près des racines du gros arbre, l'un figé dans une posture d'observation, et l'autre avec sa tête étroite tournée de dos, comme s'il scrutait la forêt. " Ce soir, ils vont danser", prédit-elle à mi-voix. Et malgré son lourd fardeau, elle s'arrêta un moment sur le sentier, aussi immobile que les hérons, puis se remit en route." (pp. 234-235)


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* Alain Quella-Villéger, grand spécialiste de Loti, évoque cette cascade dans un entretien donné à Tahiti en avril 2018 : "Le personnage principal de Rarahu, la femme de Loti dans le roman, n'existe pas, c'est une invention.
En revanche les paysages et les lieux sont tous très fidèlement décrits. La cascade de Fataua par exemple, non seulement il la décrit dans le roman, mais il la dessine très bien. En revanche quand on regarde le dessin, on voit le Diadème au-dessus de la cascade, alors que si on se rend physiquement sur place pour trouver le même angle, on ne peut pas le voir... Donc le dessin a été fabriqué, et on ne peut le voir qu'en venant sur place. Mais il y a quand même une belle fidélité au lieu chez Loti.
"

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On pourra lire aussi avec profit l'entretien donnée par le même Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier, à l'occasion de la parution de Loti en Amérique, aux excellentes éditions Bleu Autour.

samedi 13 novembre 2021

Maillage d'une étrange logique

"Le mousse, Nils Jung, rêvait de montagnes touchant le ciel, aux sommets couronnés de neige, entrecoupées de grasses vallées avec des moutons en train de paître, et sillonnées des torrents clairs, pleins de truites (il venait, paraît-il, de Norvège).
Et ce fut par les yeux de ce dernier qu'on aperçut enfin la Nouvelle-Zélande le 6 octobre 1769."

Olga Tokarczuk, Les Pérégrins, 2010, p. 362.

Je l'ai dit au billet précédent : nulle trace de ce Nils Jung dans l'histoire de James Cook. Le célèbre explorateur a bien sûr rédigé un journal de bord mais qui croira qu'il s'est inquiété des rêves d'un mousse peut-être norvégien ? Non, c'est une fiction d'Olga Tokarczuk glissée dans un contexte historique, lui, parfaitement exact.

Même chose dans le roman de Michel Moutot, Séquoias, paru au Seuil en 2018. Des personnages de pure fiction au sein d'un ancrage historique impeccablement documenté. Le premier chapitre est aussi placé un 6 octobre, mais 63 ans plus tard, en 1832, à bord du navire baleinier américain Connecticut, au large du Brésil. La première phrase est celle-ci : " - Allez me chercher le petit Fleming, on va voir ce qu'il a dans le ventre."
Le petit Fleming, Mercator, est le mousse du navire, qu'on plonge tête la première dans le crâne du cachalot qu'on vient de capturer, histoire d'y récupérer le précieux spermaceti, "substance blanchâtre, douce et onctueuse, qui n'est pas la semence de l'animal mais lui a valu en anglais, par erreur, le nom de "sperme whale"." Le spermaceti vaut bien plus cher que la graisse de baleine, il sert à fabriquer les bougies de luxe, les bougies pour les cours royales. Ce sera un très mauvais moment à passer pour le mousse, qui en vomit tellement ça pue à l'intérieur du cachalot, aussi est-il battu, fouetté, et ensuite violé dans la nuit par le second.

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Un début âpre et tonitruant, comme on voit. Un premier chapitre travaillé d'arrache-pied pour faire entrer tout de suite le lecteur dans l'histoire, c'est ce que nous a expliqué Michel Moutot à la centrale de Saint-Maur vendredi après-midi. Bon, il faut que je dise deux mots sur le pourquoi de cette rencontre : je fais partie depuis plusieurs années de l'association Lire pour en sortir qui propose aux personnes détenues un catalogue de lecture dans lequel choisir librement une oeuvre, qui sera lue aussi par un bénévole, et sera donc support d'échanges lors de visites en centrale. En juillet 2014, grâce à cette action, le code de procédure pénale a été modifié, étendant les remises de peine supplémentaires aux activités culturelles, dont celles de la pratique de la lecture. Par ailleurs, des rencontres avec des auteurs sont organisées régulièrement (la pandémie a bien sûr suscité son lot de perturbations), ainsi celle avec Michel Moutot, auteur que je ne connaissais pas, et c'est pourquoi, en même temps que je lisais Les Pérégrins, je plongeai aussi parfois dans Séquoias.

J'ai affiché ici l'image de l'édition brochée, avec la queue de la baleine (image que Michel Moutot déteste, préférant de loin celle de l'édition de poche, qui représente des arbres et non le cétacé), parce que cette histoire de baleinier est aussi ce qui permet de faire pont avec Tokarczuk. Qui dit baleine dit bien entendu Moby Dick, dont on retrouve sans grande surprise une citation d'Herman Melville au début du roman : "N'empêche que les deux tiers de ce globe terraqué appartiennent aux Nantuckais. Car la mer est à eux. Ils la possèdent comme les empereurs possèdent les empires."

Or, il se trouve que Moby Dick est également présent dans Les Pérégrins, à au moins deux reprises. Tout d'abord dans le fragment La Nouvelle Athènes, où l'écrivaine, dissertant des guides touristiques, affirme être toujours fidèle à deux guides qu'elle met au-dessus de tous les autres, bien qu'ils aient été écrits il y a fort longtemps. Le premier, écrit en Pologne au début du 18ème siècle, est donc cette Nouvelle Athènes, écrite par un prêtre catholique du nom de Benedykt Chmielowski, qui traite doctement des hommes singuliers de par le monde, à savoir Acéphales ou Cynocéphales, hommes sans tête ou à têtes de chiens, dont on doute moins de l'existence que de leur aptitude au salut.  A ce guide étrange, Tokarczuk consacre deux pages alors qu'elle expédie l'autre en une ligne : "Mon second guide favori est Moby Dick de Melville."
Cela ne l'empêche de revenir sur le thème avec une autre histoire fictionnelle, celle d'un émigrant, Eric, qui s'était engagé, jeune, à l'instar de Melville, sur un baleinier, et qui avait écopé de trois ans de prison "à cause d'un capitaine véreux qui avait fait tomber tout l'équipage pour un container de cigarettes et un gros paquet de cocaïne."A la bibliothèque de la prison, il avait trouvé un seul livre en langue anglaise dont on comprend vite qu'il ne peut s'agir que de Moby Dick :

"Ainsi, pendant trois ans (ce qui n'était pas, somme toute, une condamnation trop sévère : à cent milles de là, le même délit vous envoyait à la potence), Eric avait eu la possibilité de se perfectionner gratuitement dans une langue étrangère - en l'occurrence l'anglais de niveau avancé -, et d'engranger toutes sortes de notions littéraro-baleinières et bourlinguo-psychologiques, le tout avec un seul manuel. Aucun risque de s'éparpiller : une excellente méthode. Après cinq mois seulement, il était capable de réciter de mémoire telle ou telle aventure d'Ismaël. Et aussi de s'exprimer comme le capitaine Achab, ce qui lui procurait un plaisir tout particulier. Il faut dire qu'il était comme un poisson dans l'eau avec ce mode d'expression un peu bizarre et complètement désuet. Quel coup de chance qu'un tel livre fût tombé entre les mains d'un tel homme ! Et dans un tel endroit ! Cela relève d'un phénomène connu des psychologues du voyage sous le nom de synchronisme - preuve s'il en est que le monde n'est pas dépourvu de sens et qu'au milieu de beau chaos, il existe des fils chargés de signification qui, déployés dans toutes les directions créent un maillage d'une étrange logique. Pour ceux qui croient en Dieu, ce sont les circonvolutions de ses empreintes digitales. C'était en tout cas ainsi qu'Eric voyait les choses." (p. 119-120, c'est moi qui souligne)

Pour la bibliothèque de la prison de Saint-Maur, Michel Moutot avait apporté son nouveau livre, L'America, où il développe encore une trame fictionnelle autour d'un contexte historique sur lequel il a travaillé plus d'un an, ici les origines de la maffia dans les vergers de citrons siciliens. Le bougre (qui revenait de Kaboul où l'avait conduit son travail à l'agence France-Presse) était intarissable tant sur ses livres proprement dits que sur le processus d'écriture, les relations avec les éditeurs, le travail de recherche (éloge des musées et des sociétés historiques américaines avec qui il a noué plusieurs fois des liens d'amitié), l'argent, les nombreuses guerres qu'il a couvert en tant que reporter, John Steinbeck, la plongée sous-marine, le vélo en bois de Meudon pour sortir d'une impasse narrative, le terrorisme, la supposée absence de vertige des Indiens bâtisseurs de buildings... 

Les détenus avaient préparé quelques questions mais il n'avait guère besoin de ça pour prendre son envol.

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Une très belle bande dessinée pour aborder Moby Dick


mercredi 11 août 2021

Moby Dick de papier

L'Attracteur étrange, en opérant un retour sur la thématique melvillienne, n'a pas manqué de faire suivre l'affaire de quelques résonances discrètes. Hier soir, consultant l'édition numérique de Libération, je me suis naturellement penché sur la resurgie récente de plusieurs milliers de pages manuscrites de Céline, qui lui furent volés en pleine Libération de Paris. Une découverte extraordinaire mais qui tourne déjà au conflit judiciaire entre les ayants droits et Jean-Pierre Thibaudat, le journaliste à l’origine de la révélation, accusé de recel. Je ne veux pas m'appesantir là-dessus, juste signaler le sourire que provoqua chez moi la lecture du passage suivant :

"Ces manuscrits, l’écrivain en fuite, comme d’autres sympathisants du régime nazi sentant le vent tourner, les avait abandonnés dans son appartement montmartrois en 1944 au moment où les alliés débarquèrent sur les côtes normandes. «Les dossiers mis côte à côte s’étalent sur 1,50 mètre, souligne Gibault, 89 ans, sommité des prétoires. Céline ne pouvait pas embarquer tout ça en train avec sa femme et son chat !» Graal des bibliophiles, Moby Dick de papier : les céliniens les cherchaient depuis plus d’un demi-siècle, à l’instar de ce manuscrit sous nos yeux, la Volonté du roi Krogold, un conte médiéval à des années-lumière de l’univers fétide de Bardamu (le double littéraire de Céline)."

Moby Dick de papier. Pas si mal vu, car avec ses chapitres jaunis rassemblés par Céline par des pinces à linge, on pense à cette forêt de harpons plantés dans les chairs du cachalot sans qu'elle ne parvienne à calmer sa fureur.

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Le manuscrit de «la Volonté du roi Krogold», qui a refait surface cet été, comme des milliers d'autres pages de Céline. (Boby/Libération)
Un peu plus tard, dans la nuit déjà bien avancée, j'ai lu quelques pages du Chasseur Céleste, le dernier livre de Roberto Calasso, le grand écrivain italien disparu tout récemment le 28 juillet, et que j'avais évoqué deux ans plus tôt dans une chronique consacré à René Daumal, figure importante de son essai L'innommable actuel. Et voici qu'à la page 28 :

"De ceux qui vécurent durant le Magdalénien et peignirent des parois rocheuses en Dordogne, nous ne pouvons sans doute pas dire grand chose. Mais au moins ceci : ils savaient dessiner avec une stupéfiante justesse, rarement égalée durant des millénaires. A l'improviste - et partout : en Egypte, au nord de l'Espagne, en France, en Angleterre : à Creswell, l'extrême limite avant les masses de glace. Pourquoi cela eut-il lieu ? Il serait hasardé d'y répondre. Mais si le dessin est un acte de l'intelligence, celle des Magdaléniens devait être très grande. Et peut-être possédaient-ils quelque chose en commun avec les baleiniers qui, avant de partir, attendent de voir une baleine en rêve. Si elle ne leur était pas apparue, ils n'auraient jamais pu la rencontrer dans la réalité." [C'est moi qui souligne]
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mardi 10 août 2021

L'incroyable victoire des cachalots

Alors que j'ai déjà bien du mal à ne pas me perdre dans le dédale de connexions suscité par  l'aventure de Thomas Jones, dans le Saisir de Jean-Christophe Bailly, ne voilà-t-il pas qu'un autre fil a surgi ces derniers jours, que je ne puis négliger car il se trouve qu'il fut en d'autres temps longuement au centre de ma réflexion, et que par ailleurs ces deux fils ont fini par converger, rendant la toile encore plus inextricable. Ce que je dis là est bien sûr peu clair, et je vais tenter de démêler tant soit peu l'affaire, mais il y a fort à parier que je n'en viendrais pas à bout en une seule chronique. Bref, nous voilà partis pour une enquête au long cours. Partons donc du jour ou, pour être plus précis, du soir où tout cela a commencé.

Nous étions, ma compagne et moi, en visite chez le Baroudeur, en ermitage dans sa campagne profonde du Boischaut Sud, bien occupé à peaufiner sa thèse sur les savoirs traditionnels et l'automédication des éléphants au Laos (non, ce n'est pas une plaisanterie, comme en témoigne la vidéo en lien ci-dessus). Le Vicomte nous a rejoints pour les libations vespérales et seule une légère averse nous a contraints à finir nos verres dans l'intérieur rustique dudit Baroudeur. Connaissant la passion de ma douce pour les cétacés, orques, baleines et autres cachalots, il avait mis de côté un livre au titre déjà assez étonnant, écrit par un certain Alain Sennepin, "spécialiste des bêtes sauvages" (est-il écrit en quatrième de couverture (il s'intéresse aussi au tigre, comme en témoigne son blog sur le retour du fauve en Europe)). 

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J'ai trouvé plus tard, une fois revenu à la maison, cette présentation du livre par l'auteur lui-même sur le site de Causeur. Autant vous dire tout de suite que je n'ai guère été convaincu (pas plus que le Baroudeur) par la thèse centrale, à savoir que les cachalots aurait en somme mené une guerre coordonnée contre les navires baleiniers, une "véritable « Première Guerre du Pacifique » d’avril 1820 à janvier 1862". C'est un fait avéré que certains bâtiments ont été coulés sous les coups de boutoir des cachalots, ainsi l'Essex a-t-il fait naufrage le 20 novembre 1820 à la suite de l'attaque d'un grand mâle, mais Sennepin va plus loin en soutenant l'idée que les cachalots se sont stratégiquement entendus pour mener  une guerre d'usure à la flotte baleinière américaine. Il évoque "un véritable « iceberg stratégique », à vocation essentiellement défensive et protectrice, pleinement fonctionnel à l’orée des années 1820. Les destructions de navires, dont le nombre explose à partir des années 1830, dissimulent au regard des baleiniers le cœur du dispositif cétacéen".

Cela amène l'auteur à reconsidérer la contribution à cette histoire d'Herman Melville (qui s'inspira effectivement du naufrage de l'Essex) : "Son roman Moby-Dick, publié en 1851, est le récit d’une défaite qui vient d’advenir. Légende des légendes, mythe fondateur des États-Unis d’Amérique, monument d’architecture littéraire aux étranges reflets marmoréens, il met en lumière la partie immergée de l’Histoire, la face cachée du Monstre. Il est le miroir de la Première Guerre du Pacifique, dont on peut retrouver intégralement les principaux épisodes et acteurs."  

Ayant ici beaucoup écrit autour de Moby Dick, il va sans dire que je fus intrigué par cette vision nouvelle de ce livre majeur, aussi ai-je lu dès le lendemain l'essai d'Alain Sennepin. Sans partager, je l'ai dit, sa thèse centrale, je recueillis néanmoins des vues dignes d'intérêt, et surtout il me fit connaître la stimulante étude d'Emmanuel Lézy, géographe*, maître de conférences à l’université Paris X – Nanterre, « La Saison et la ligne » ou Moby-Dick, une leçon de géographie métisse

C'est cette étude, seize pages seulement mais d'une richesse énorme, que je me promets d'explorer dans une autre chronique à venir.

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* C'est la seconde fois en peu de temps que nous croisons la route d'un géographe. Pour Thomas Jones, c'était Alexis Metzger (dont je vois qu'il a publié en 2018, L'hiver au Siècle d'or hollandais : Art et climat, Presses de l'Université Paris-Sorbonne).

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lundi 12 octobre 2020

Maintenant Il Est Temps de Récupérer les Instants Perdus.

Alicia Galienne, la jeune poétesse emportée à vingt ans par une maladie du sang, était andalouse par sa mère, Silvita. Peu après sa mort, celle-ci fit rapatrier d’Andalousie la dépouille d’un grand-oncle, un comte de Castilleja de Guzmán, mort en 1970, année de la naissance d’Alicia. Elle ne voulait pas la laisser seule dans le cimetière de Montparnasse.

Il se trouve qu'avec le petit essai de Sophie Nauleau, Espère en ton courage, où j'avais découvert Alicia Galienne, j'avais emprunté aussi le roman bien plus imposant d'un grand écrivain espagnol que je n'avais encore jamais lu, Un promeneur solitaire dans la foule, d'Antonio Muñoz Molina. Pourquoi mon attention s'est-elle portée sur lui, le natif d'Ubeda, en Andalousie, alors qu'il m'était inconnu ? Eh bien parce qu'il ne l'était plus tout à fait, inconnu. Grâce à Vertiges de la lenteur, ce volume d'entretiens de la revue La Femelle du Requin, acheté, je l'ai déjà dit, à Guéret, lors des Rencontres Chaminadour. Il était l'un des vingt écrivains au sommaire. Mais ce n'aurait sans doute pas été suffisant si je n'avais vu, en feuilletant le roman, que Fernando Pessoa y tenait une place importante. Ainsi que Baudelaire et Edgar Allan Poe. Bref, c'était déjà beaucoup de résonances avec ce que j'explore ici depuis des années. Je ne pouvais faire l'impasse.

D'autant plus que la couverture, qui reprend le principe du collage ou de l'affiche déchirée que l'on ne cesse de croiser dans le livre, montrait le visage de Pessoa lui-même (cela je ne m'en avisai pas immédiatement, je m'en aperçus un peu plus tard).

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Le livre est parsemé des propres collages de l'écrivain, qui ne cesse de marcher dans les grandes villes, Madrid, Paris, New York, Lisbonne, enregistreur numérique de l'Iphone dans la poche, calepin, crayon, ordinateur portable, paire de ciseaux et bâton de colle dans un cartable — à l'affût des messages publicitaires incessants, des bribes de conversations dans la rue ou le métro, maraudeur du quotidien qui se remémore également les pérégrinations des grands promeneurs du passé car "la littérature moderne, affirme-t-il dès 2003 à ses interlocuteurs de la Femelle du Requin, a été inventée avec la promenade dans la ville, avec Baudelaire." Chaque paragraphe du livre s'ouvre avec une réclame, une injonction publicitaire, un fragment de prospectus, écrit en gras. La typographie n'est pas justifiée, comme la plupart du temps les écritures sur écran :

"Tu n'As qu'à Fermer les Yeux. Dans le vrai Paris, Charles Baudelaire lit les histoires du Paris inventé par Edgar Allan Poe. Il pose à présent sur la ville où il a vécu depuis sa naissance d'autres yeux éclairés et distordus par l'imagination d'une personne qui n'y est jamais allée. [...] En lisant Thomas de Quincey, qui écrit sur Londres, et Poe, qui décrit depuis New York un Paris imaginé, il s'impose le travail colossal et en rien lucratif de les traduire tous deux et apprend à regarder Paris, à voir passionnément ce que l'art et la littérature respectable ne peuvent et ne veulent presque jamais remarquer et qui s'étale désormais sous ses yeux, le bruit, la vulgarité, la rapidité, l'étourdissante abondance, la confusion de gens, les voix, la boue et le crottin sur les avenues, les vitrines illuminées jusqu'à des heures avancées de la nuit, la trouble nuit urbaine où l'excès d'éclairage artificiel et la fumée du charbon dans les usines ont effacé à jamais les constellations." (p. 83)
Une autre ville remonte par instants dans sa mémoire, c'est Grenade où il s'était installé après avoir quitté sa petite ville natale. Grenade, où je suis allé deux fois ces dernières années, et qui m'a laissé une empreinte ineffaçable, Grenade qui a maintenant nombre d'entrées dans Alluvions, Grenade dont le quartier de l'Albaicín, surtout, n'a cessé de me fasciner.

"Maintenant Il Est Temps de Récupérer les Instants Perdus. "Vous n'avez pas l'air de vous en souvenir, mais nous nous sommes rencontrés à Grenade il y a plus de trente ans. Vous êtes venus chez moi, dans l'Albaicín. Je vivais dans ce qu'on appelle là-bas un carmen. C'est un mot arabe. Vous disiez que l'endroit était si caché qu'on ne pouvait y arriver qu'en se perdant. Je ne trouve pas bizarre que vous ayez oublié. C'était un tout petit carmen, un espace plus qu'étroit, très escarpé, comme un escalier en colimaçon. Un carmen  cubiste, si vous me permettez l'expression." (p. 112-113)
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Carmen Aljibe, Grenade, février 2019

Dans un autre passage du livre, le narrateur évoque Fernando Pessoa et Walter Benjamin. Curieusement, la phrase d'entrée est la même que celle de la page 83 (c'est le seul doublon que j'ai observé jusque-là).

"Tu n'As qu'à Fermer les Yeux. Dans le temps, mais non dans l'espace, Fernando Pessoa croise  Benjamin. C'est un marcheur agité dans la ville où Walter Benjamin aurait aimé aller et n'est jamais arrivé, Lisbonne, son port de transit dans sa fuite vers l'Amérique. [...] Fernando Pessoa marche dans sa ville en même temps que Benjamin dans Paris. Tous deux sont myopes, portent des lunettes rondes, des tenues extrêmement strictes et un peu usées, témoignent beaucoup d'intérêt pour la graphologie. Tous deux ont toujours eu un grand cartable noir. [...] Sur les photos, Fernando Pessoa et Walter Benjamin se ressemblent beaucoup, doubles possibles ou hétéronymes l'un de l'autre." (p. 148)

Il est frappant de voir que Frédéric Pajak, qui annonce qu'il a achevé son neuvième volume du Manifeste incertain avec la figure de Pessoa, ait commencé celui-ci avec  Benjamin, son Walter ego, comme écrivait Marc Semo dans Libération, le 1er octobre 2014. Le sous-titre du tome 1  était libellé ainsi : "Avec Walter Benjamin, rêveur abîmé dans le paysage."

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"Pessoa, poursuit Muñoz Molina, lit Herman Melville et Walt Whitman, et ces lectures déclenchent en lui de prodigieuses ivresses de fécondité poétique." Et il enchaîne sur un parallèle Melville- Pessoa (Melville, autre résonance importante sur ce site) :

"Là Où il Semblerait qu'Il n'y Ait Rien. Déprécié et oublié après l'échec de Moby Dick, Herman Melville occupe un poste obscur aux douanes de New York. Poe a essayé d'en décrocher un similaire afin de sortir de son extrême misère, mais il n'y est jamais parvenu. Chaque matin, à la même heure, avec une tristesse disciplinée, Melville traverse les mêmes rues de Manhattan et arrive au travail par la rive de l'Hudson. Le fleuve que regardait lors de leurs trajets quotidiens pour aller au bureau Fernando Pessoa et son hétéronyme ou double inexact, Bernardo Soares, est le Tage. Melville invente le scribe et copiste Bartleby comme Pessoa invente l'aide-comptable Bernardo Soares. Tous deux écrivent avec une application méticuleuse, penchés sur d'imposants livres de compte et de procédures administratives. Quand le jour décline, Bartleby s'éclaire à la bougie, Bernardo Soares à la lumière électrique. Le bureau de Bartleby donne sur une cour intérieure, celui de Soares sur les étages élevés des immeubles de la Rua dos Douradores, à Lisbonne." (p. 148-149)

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Affiche Grenade, février 2019

Sur Moby Dick, AMM revient un peu plus loin, page 178, à travers les propos qu'il prête à un personnage anonyme, prétendûment rencontré au Cafe Comercial de Madrid :

" Cervantès, Joyce, Melville, tous les trois travaillaient avec des matériaux charriés, des alluvions d'histoires antérieures, des éléments volés, découpés, copiés, et ils se laissaient porter par des divagations insensées, à croire qu'ils aspiraient au désastre, qu'ils voulaient que le livre en cours s'effondre sur eux, explose ou se répande sans qu'ils puissent le contrôler, du moins pas entièrement, comme Moby Dick a explosé au bout de quelques chapitres pour devenir un objet chaotique, une accumulation, une inondation, un collage fait de déchirures et de rafales. Moby Dick a été l'effondrement qui a enseveli pour le restant de ses jours le nom et le prestige du pauvre Melville, une explosion qui a tout emporté sur son passage..."

Je me demande si cette description de Moby Dick n'est pas aussi, dans l'esprit de l'auteur, la description de son propre livre, "un objet chaotique, une accumulation, une inondation, un collage fait de déchirures et de rafales". Et comment en rendre compte alors sans procéder à un semblable collage, à une même accumulation de citations ? Qui montrent ces existences solitaires qui ne cessent de se dérouler en parallèle, qui ignorent être si proches, invisibles les unes aux autres, et par là bouleversantes. Moby Dick et Melville encore, pages 322-323 :

"I Am Full with a Thousand Souls. Il y a chez Herman Melville une invisibilité, une incapacité à se trouver ou à se reconnaître dans d'autres passants qui l'ont sans doute croisé dans la ville, les cercles restreints des réunions littéraires, les librairies, les cafés. Quand Melville a publié son premier livre, Whitman a écrit un article élogieux à son sujet dans un journal de Brooklyn. Melville lisait Poe et tous deux fréquentaient la même librairie à New York, ils étaient amis avec le libraire. Pourtant ils ne se sont pas rencontrés, et s'ils se sont vus ou croisés avec la bonhomie qu'affichent habituellement les inconnus vis-à-vis des autres, nu n'en  a trace. [...] A Londres, en 1850, Melville passait ses journées à explorer des ruelles et des cours, des cafés, des librairies, des théâtres, des rues douteuses où il ne se serait pas aventuré s'il n'avait pas été seul, au coin desquelles des femmes s'offraient sous les becs de gaz. De Quincey était encore en vie. Il est fort probable que Melville ait lu ses Confessions d'un mangeur d'opium anglais, et "L'homme des foules", de Poe. Melville prenait des notes rapides dans son journal de voyage. Moby Dick devait déjà prendre forme dans son imagination, les premiers épisodes entrevus comme un rêve ou un souvenir, la première nuit d'Ismaël à New Bedford. Au cours d'une de ces journées londoniennes, il se laisse entraîner par une foule festive qui marche jusque sur la chaussée. A un moment donné il découvre, alors qu'il ne peut plus se placer sur le côté ni revenir sur ses pas, que ce cortège se dirige vers le lieu où doit se dérouler une pendaison publique. "La foule brutale", écrit-il, dégoûté, dans son carnet. Un autre témoin, Charles Dickens, assiste à la scène, tout aussi écoeuré, pris dans la même multitude, mais à un autre endroit. Dickens et Melville, tous deux au milieu de ce peuple agité et avide de cruauté, si près l'un de l'autre, sans le savoir."

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Mascara infamante (Palacio de los Olvidados, Grenade, février 2019)

Je réalise en écrivant ces lignes que ce motif des existences à la fois parallèles et invisibles l'une à l'autre est au coeur du film que j'ai vu samedi soir, et qui était une exclusivité de la plateforme Mubi, Il s'agissait de Two/One, le premier long métrage de l'argentin Juan Cabral. Le synopsis donné sur le site était celui-ci : "Kaden est un sauteur à ski canadien de calibre international qui pleure un amour perdu ; Khai est cadre d’une entreprise de Shanghai attiré par une nouvelle collègue qui cache un secret. Ces deux hommes vivent leur vie sans se douter qu’ils sont reliés." [Voir la bande-annonce]

 

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C'est à New York, où il vécut pendant douze ans, que AMM atteint si l'on peut dire l'acmé de cette expérience moderne de l'hyper-sollicitation digitale. On ne s'étonnera donc pas de voir le mot "vertige" s'imposer par deux fois dans la même page :

"Seuls les Meilleurs Peuvent Aller Aussi Loin. [...] Les lettres et les symboles d'une marque s'affichent sur un écran. Le titre d'un spectacle musical de Broadway, un modèle de voiture, la dernière série de Netflix, la silhouette d'un hélicoptère sur un fond jaune dans une publicité pour Miss Saigon. Un Boeing 718 de Norwegian Airlines décolle puissamment et vole en ligne droite au milieu d'himalayas de nuages. Dans un vertige planant, l'écran d'un ordinateur portable devient une grande cité technologique qui ouvre de manière engageante ses portes à Pékin : avenues arborées, immeubles de verre sous des ciels on ne peut plus limpides. De gigantesques battants ouverts laissent pénétrer une lumière céleste. Un Noir athlétique s'élance du haut d'un plongeoir, les bras en croix, vers une piscine d'un bleu éclatant, pareil au Boeing 718 de l'écran voisin. Dans la fosse sous-marine, le parc à thème aquatique de Times Square, on a aboli la réalité avec une efficacité qui déclenche dans le monde entier, chez lui aussi, le promeneur furtif, un vertige d'euphorie. Les paradis artificiels des marcheurs de la ville sont enfin devenus superflus : le laudanum de Thomas de Quincey, la laudanum et le cognac de Poe, le haschich de Baudelaire, le haschich, le peyotl et l'opium de Walter Benjamin. L'hallucination de la ville n'a plus besoin de surgir de la conscience car elle s'offre avec objectivité dans la simultanéité des écrans digitaux. Les femmes, les voitures, les rouges à lèvres qu'on y voit ont des dimensions d'espèces des profondeurs, calamars géants ou baleines. Les panneaux des magasins ont une véhémence de prédictions apocalyptiques : LAST DAYS, FINAL LIQUIDATION, EVERYTHING MUST GO. Les pancartes de soldes portés par des hommes-sandwiches à l'allure de mendiants ou d'ivrognes ne sont guère différentes de celles que brandissent avec une énergie vindicative les prédicateurs du Jugement dernier. "You shopaholics, crie l'un deux en agitant les bras parmi les touristes, you'd better kneel down and pray fir the mercy of the Lord." (p. 393)

samedi 20 juin 2020

Le retour des méduses

Le 27 mai dernier, en écrivant sur Le Masque de la Mort Rouge, d'Edgar Allan Poe, j'avais été amené à évoquer la tragique histoire de Martin, le fils de l'écrivain Bernard Chambaz, mort à seize ans dans un accident de voiture sur une route galloise. Dix-neuf ans plus tard, à l'été 2011, celui pour qui le deuil ne passe pas décide de traverser les Etats-Unis, de la côte Est à la côte Ouest. Sur son vélo Cyfac peint en blanc laqué. Traversée qu'il avait déjà effectuée avec sa femme et ses enfants, dans une Oldsmobile aux sièges de cuir carmin. Martin en avait gardé un souvenir éclatant : "Ce sont même les derniers mots de Martin, la dernière fois que nous nous sommes vus."

Cinq ans plus tard, le 20 juillet 2016, Chambaz et Anne, sa femme,  se retrouvent au bord de l'océan Pacifique. Le jour choisi ne doit rien au hasard : il y a vingt-quatre ans, c'était celui de l'enterrement de Martin. Ils repartent pour une nouvelle traversée, d'Ouest en Est cette fois. Avec un nouveau compagnon de route, Jack London : "Jack est né en janvier 76, exactement comme Martin, à un siècle de distance, lui le 12, Martin le 15. Le nom même de Martin Eden retentit comme un coup de cymbales et une sommation. Depuis vingt-quatre ans, ils sont inséparables. Il était temps de les mettre de plain-pied." Et ce périple donnera donc lieu à cet autre roman, publié en août 2019, Un autre Eden.

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Et pour moi, c'est aussi un coup de cymbales : après La Mort Rouge, c'est La Peste écarlate de Jack London, qui en est directement inspirée, que je dois chroniquer. Tout est savamment intriqué, comme de juste. Mais comme souvent, dans ces rencontres fomentées par l'Attracteur étrange, d'autres détails viennent pimenter le plat : ce premier chapitre inaugural, intitulé Vancouver, fantasme un compagnonnage entre les deux Martin :

"En retour, Martin voudrait lui confier un souvenir de lecture mais Jack le prévient qu'il serait temps de mettre le cap sur l'Aquarium pour voir les méduses. Avant qu'ils ne s'évanouissent dans les vestiges de la forêt primaire, il lui glisse à l'oreille une phrase énigmatique où il est question de tendresse timide et de coeur forcené.
Et personne n'y peut rien si j'entends l'écho d'une autre phrase qui me talonne depuis une éternité. "BIENHEUREUX CEUX QUI MARCHENT DANS LE FOUETTEMENT FURIEUX DES AILES DE L'ANGE." Celui qui a réussi à ramasser en si peu de mots la quintessence de nos vies, celui-là peut vivre en paix." (p. 15)
Celui-là s'appelle Jean Giono, dont la phrase est tirée de Pour saluer Melville, "qui aura été, précise Chambaz dans son après-propos, s'il faut citer ses sources, mon motif et la puissance tutélaire sous laquelle j'aimerais me placer." Or, Giono est cité aussi dans mon article de La Mort rouge, à travers une phrase du Hussard sur le toit, où il compare le choléra à un lion marchant à travers villes et bois.

Mais c'est un autre animal qui s'est glissé dans l'extrait ci-dessus, un animal qui a déjà hanté mes nuits et mes carnets, la méduse, qui s'était faite discrète ces derniers temps et qui, à la faveur de ces correspondances nouvelles, resurgit de l'abysse. Pas seulement dans le roman de Chambaz, mais dans celui de Nicolas Clément, Sauf les fleurs, que j'ai lu le même jour que La peste écarlate. Et dont une phrase me revint, comme le retour du battant sur le bronze d'une cloche :

"Je la rejoins sur son lit de méduses." (p.48)

Marthe, la narratrice, est au chevet de sa mère, plongée dans le coma à la suite des coups donnés par le mari. "Nos belles heures ont coulé. Le sel a fait remonter les noyés et les jambes de Maman me poussent. Je me dresse alors, je commande aux vagues, je vis, je nage, je suis l'amputée surprise par la greffe. J'ai l'âge de me planter, maintenant." L'amour n'y pourra rien, la mère ne remontera pas la pente fatale.

Fâcheux temps pour les mères : celle de Nell et Eva dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, malgré tout l'amour cette fois du père, succombera d'un cancer peu avant la catastrophe. 

De ce livre, je passai alors à Lisière, de Kapka Kassabova, parce que là aussi il était question d'une forêt, parce que là aussi il y allait d'une catastrophe, ou plus précisément d'un enchaînement de catastrophes, et parce que là aussi une femme en rendait compte. Je ne connaissais pas Kapka Kassabova, et pas plus le pays sur lequel elle écrivait, c'est cette obscure intuition qui me saisit parfois qui m'avait fait choisir ce livre entre cent. Marc Semo commence ainsi sa chronique dans Le Monde du 14 mars dernier :
"Ultime contrefort de la chaîne des Balkans au bord de la mer Noire, la Strandja est une terre mystérieuse. Une « forêt ancestrale qui foisonne d’ombres et vit hors du temps », écrit Kapka Kassabova dans Lisière, fascinée par ces montagnes où « débute ce qu’on pourrait appeler l’Europe et s’achève ce qui n’est pas tout à fait l’Asie ». Un entre-deux-mondes où passent les frontières bulgare, grecque et turque, que l’auteure raconte d’une prose puissante dans un récit dédié « à celles et ceux qui n’ont pas réussi à passer de l’autre côté, jadis et maintenant »."
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De ce livre émouvant, parfois terrible, que je n'ai pas encore achevé à l'heure où j'écris, je relevai très tôt, page 31, alors que l'auteur évoque l'été 1984, et les plages de la Bulgarie méridionale, le saisissant paragraphe suivant :
" Je levai les yeux des pages constellées de sable de mon livre, un roman de l'américain Jack London - si américain que c'en était grisant -, dont le protagoniste, Martin Eden, se noie délibérément, car devenir écrivain à succès n'a plus aucun sens sur le plan moral dans un monde capitaliste. Mon ouvrage préféré de London est L'Appel de la forêt, une aventure qui tourne mal... Mais quelle aventure ! J'avais une folle envie d'aventures, de toutes sortes, ou presque. Si, depuis ce rivage, vous nagiez vers le sud, comme mon père qui disparaissait au large des heures durant, par-delà les bancs de méduses géantes, le terrain de camping et la plage connue pour attirer les nudistes et les hippies, pas les familles rangées comme la nôtre, vous finissiez par vous retrouver en Turquie."
London, Martin Eden et les méduses d'un même élan. Avec cette noyade finale qui résonne avec les mots de Nicolas Clément décrivant l'agonie de la mère de Marthe.
Je notai cela le 15 juin. Deux jours plus tard, j'achetai et lisai d'une traite le récit de la plasticienne Clémentine Mélois, Dehors, la tempête. Titre qui s'éclaire à la découverte de la page 43, intitulée La mer, la mer :
"Tout me ramène à l'océan, alors même que je nage si peu, que j'ai le mal de mer et le vertige des étendues sans fin. Je n'aimerais pas être marin mais je ne connais pas de plus grand plaisir que celui de lire des histoires d'aventures maritimes, à l'abri et au sec sur la terre ferme, tandis qu'au-dehors la tempête - c'est-à-dire l'infini - fait rage inutilement.
Melville, Conrad, Monfreid, Moitessier, Faulkner et Loti, Stevenson, Mac Orlan, Jules Verne, Defoe, London, Hemingway ! Sans se mouiller, sans être obligé de tenir la barre et de maintenir le cap, du crachin plein la figure. Sans prendre de ris, sans carguer la grand-voile, sans crainte d'attraper le rhume, sans être barbouillé."
L'humour de Clémentine Mélois, qu'on entrevoit avec cet extrait, je l'avais éprouvé la première fois en découvrant dans une galerie parisienne (était-ce avant ou après avoir visité le petit musée Delacroix, rue de Fürstenberg ? je ne sais plus) les travaux de ses cinq dernières années. J'avoue avoir adoré ses bols bretons  :

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ainsi que son détournement de L'Angélus de Millet* :

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Les Geeks
Elle s'illustre aussi par ses détournements de titres de livres, par exemple celui-ci :

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On retrouve Melville et Giono, et bien sûr ce Moby Dick qui est le livre favori de l'auteure, cité un peu plus loin page 45 :
"Le capitaine Achab arpente le pont, j'entends au-dessus de ma tête les grincements du bois au passage de sa jambe d'ivoire. Achab poursuit la baleine blanche qui est un cachalot, pendant que Yann, de Pêcheurs d'Islande, ce pauvre Yann, serre les poings en sombrant  au fond de l'eau noire, comme coule Martin Eden en maudissant les hommes."
C'était donc la troisième apparition de Martin Eden en quelques jours, et la seconde évocation de sa noyade.
Oui, mais les méduses ?

Les méduses ne sont pas en reste : dans le chapitre précédent, il est encore question de Moby Dick. "Plus qu'un souvenir, écrit-elle, je conserve de cette lecture le sentiment d'une sorte de longue traversée, avec des moments de contemplation et des scènes d'action subites et intenses. De la langueur certainement, quelques longueurs sans doute, mais je ne me souviens pas de m'être ennuyée pendant le voyage." De là à conseiller la lecture du livre à un ami, il y a un pas qu'il ne convient pas forcément de franchir : "Une enquête auprès des proches à qui j'avais (vivement) recommandé de lire Moby Dick m'a ainsi permis une statistique, selon laquelle mon roman adoré serait en réalité constitué à 90% d'ennui, comme notre corps à 65% d'eau. Je refuse d'y croire. Tout dépend certainement  de ce qu'on fait de cette eau, ou de cet ennui. Une méduse, par exemple, est composée d'eau à 98 %. C'est effarant quand on y pense! Comment une grosse chose gélatineuse et aussi dense peut-elle être composée à 98 % d'eau ?" Elle songe alors que son corps contient la même proportion d'eau que celui d'un sportif de haut niveau comme Zlatan Ibrahimovic, ce qui n'empêche pas leur aspect général de différer. Elle en conclut donc, nul ne pouvant nier cette évidence, qu'il en va de même avec le pourcentage d'ennui dans un livre : "Suivant cette théorie, l'ennui harmonieusement réparti dans Moby Dick en fait donc un footballeur professionnel ou une méduse."**

Ainsi allons-nous, de lecture en lecture, du drame au sourire, de l'ennui à la passion, en essayant le plus possible de placer nos pas nous aussi dans le battement furieux des ailes de l'ange.


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* Pour en voir plus, voir sa page Facebook

** Pour en savoir plus sur Moby Dick, voir les (nombreux) articles que je lui ai consacré.