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lundi 24 avril 2023

Goutte d'or et la Montagne

Certains films échappent à la stricte délimitation entre  réalisme et fantastique. Ainsi Andalucia  paraît-il ancré solidement dans la réalité urbaine parisienne, il s'y tient même très longtemps, jusqu'à ce qu'une femme, jamais vue jusque-là, dirige le personnage principal vers Tolède, et le film alors bifurque à l'avenant, quitte le terrain du connu pour s'aventurer dans ce qui semble invraisemblable. Tous ces Espagnols qui montrent du doigt la route à suivre, c'est irréaliste bien sûr. Cela pourrait être donné comme un rêve, ça en aurait toutes les caractéristiques, mais non, Samir Guesmi vit, semble-t-il, vraiment cette expérience qui le mène jusqu'aux tableaux du Greco - où il se reconnaît avec effarement dans les portraits des apôtres. Cette intrusion tranquille du fantastique est plus que troublante, justement par cette absence d'affect de peur. Car souvent l'irruption du fantastique dans le cinéma coïncide avec la terreur et l'angoisse. Ici, pas du tout : les gens qui guident le personnage sont des passants ordinaires, des hommes et femmes comme tout le monde, aucun effet spécial, aucun poltergeist tonitruant. 

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Un peu plus tard, dans les lumineuses collines andalouses, Samir Guesmi, cheminant sur le sentier, va soudain léviter quelques secondes. Une scène qui relève du fantastique ici encore, mais observons qu'il ne s'agit pas d'une assomption flamboyante, d'une extase dans la verticalité, simplement de quelques pas hors sol, à quelques centimètres de la poussière du chemin, donc rien de vraiment spectaculaire, mais tout de même cela ressort de l'impossible.


Un autre film, récemment sorti en salles, relève d'un même type de traitement : Goutte d'or de Clément Cogitore. Le fantastique émerge aussi du réel avec une même absence d'emphase. Ici aussi, la ville impose son décorum. Dans les deux films, beaucoup de scènes sont tournées le soir dans des squares. Lieux de rencontre, de distribution de soupe populaire, de trafics et de disputes, plus intimes que les grandes places, gardant quelque chose du souvenir de la Cabane enfantine, les squares magnétisent la jeunesse perdue, ici une bande de jeunes mineurs venus de Tanger et écumant le quartier. Quartier où Ramsès, superbement interprété par Karim Leklou, a développé son petit commerce de voyance, jusqu'à susciter la jalousie de nombreux marabouts et autres médiums. Ramsès est un escroc habile qui procure consolation aux endeuillés en piratant les données des smartphones de ses clients. Et pourtant, c'est lui qui va être la proie d'une vision, qui le conduira à retrouver dans les gravats d'un chantier de la porte de La Chapelle le cadavre de l'un des jeunes marocains. Lesquels croient dur comme fer aux pouvoirs de celui qu'ils appellent le Mage. Le charlatan "victime" d'une véritable vision, voilà bien le paradoxe du film. Comme dans un précédent film, Ni le ciel ni la terre, où des soldats disparaissaient mystérieusement dans le cadre de la guerre en Afghanistan, nulle explication n'est donnée.

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Un troisième film, tout à fait éloigné, lui,  de tout contexte urbain (et pour cause, car c'est le projet même du personnage principal que de fuir la Capitale et la fonction qu'il y occupait), porte également la marque d'un fantastique sans les atours habituels du fantastique. Il s'agit de La Montagne de Thomas Salvador. L'argument est simple : Pierre, un ingénieur, lors d'une réunion de présentation à Chamonix d'une machine algorithmique, se fige soudain devant la vision des sommets enneigés. Silence gêné de l'assistance, puis tout repart. Enfin, en apparence, car Pierre, lui, ne repart pas, il demeure à Chamonix puis gagne les hauteurs, bivouaque, s'entête à grimper là où la montagne a connu quelques secousses. Sa famille ne parviendra pas à le faire revenir à Paris. Seule relation qu'il entretiendra par intermittences, celle qu'il noue avec Léa (Louise Bourgoin), chef de cuisine dans un restaurant d'altitude. Le film est aussi taiseux que son personnage, qui ne s'explique jamais sur ses pulsions, sur cette irrépressible attirance vers la roche. Car la montagne, loin d'être cette masse inanimée que l'on croit, se révèle vivante, les pierres s'illuminent (Thomas Salvador parle de lueurs), se meuvent, et Pierre ira jusqu'à s'y lover, presque s'y fondre. 

Peu après avoir vu le film, j'ai lu dans AOC un magnifique article* qui lui était consacré par le philosophe Olivier Remaud. Il y discute cette idée du fantastique que je médite aujourd'hui :

"Le film change subitement de registre. Tout le monde l’a noté. Bascule-t-il pour autant dans le genre fantastique ? La Montagne est un film réaliste quand il décrit les apprentissages de Pierre. On visite un magasin de sport, on s’assoit à une table de restaurant, on dort dans une tente de bivouac. Mais ce n’est pas un documentaire sur les écosystèmes des hauteurs. Hormis les « choucas » évoqués par le guide qui emmène Pierre, on n’y voit peu d’êtres non-humains. Chaque montagne abrite pourtant une multitude de vies. Les cimes ont elles-mêmes une faune et une flore inattendues. Tout se passe comme si les lueurs en question représentaient les vivants que les documentaires ne présentent jamais sous cet angle. Thomas Salvador revivifie la part supposée inerte des mondes sauvages, celle qui se confond avec les couches rocheuses. Le peuple caché des pierres se remet à vivre. La réalité n’en est pas vraiment troublée et Pierre n’éprouve aucune frayeur. Ce n’est pas tant du fantastique que de l’animisme. Le premier inquiète le réel, le second l’anime et le ranime sans cesse."

Trois films, dont l'un n'est pas des plus récents, ne forment pas pour autant une tendance de fond, mais je ne peux m'empêcher de penser qu'ils sont comme le pressentiment d'une voie nouvelle, une voie qui  n'oublie pas le réel dans son indéniable matérialité, mais n'identifie pas celle-ci à la pesanteur, à l'immobilité et au mutisme. C'est comme si ce fantastique autrement perçu venait vivifier notre monde, et rendre à nos existences la magie que l'enfance savait déjà y découvrir.

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* Accès payant (sur abonnement)

mardi 11 avril 2023

Andalucia

Nous n'en avons pas fini avec Tolède. L'ami Nunki Bartt, dont j'avais pu remarquer la parenté entre quelques figures de son tableau Chichiliane et les silhouettes humaines presque imperceptibles de la Vue de Tolède du Greco, me prêta Andalucia, un film du cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis où la ville espagnole avait une importance certaine. Bartt n'avait pas tari d'éloges sur l'acteur principal, et ô combien principal, car il est de presque tous les plans, Samir Guesmi, il est vrai étonnant, par ses regards, ses moues, ses sourires, et surtout par sa capacité de rupture, passant d'une seconde à l'autre d'une émotion à une autre, tout à tour émouvant, provocateur, ironique, figure toujours en transit, Yacine, maghrébin qui ne trouve pas plus sa place dans l'immeuble banlieusard de son enfance que dans les quartiers centraux de la capitale. Aussi a-t-il élu domicile dans une caravane d'un cirque gitan, à l'intérieur tendu de rouge (couleur très présente dans le film), constellé de photographies où les derviches tourneurs soufis côtoient Mohamed Ali et Pelé. "Le tout est de trouver son endroit", dit Vincent, l'un des marginaux rencontrés dans le square parisien où Yacine exerce un emploi temporaire de distributeur de soupe populaire. Son endroit, le moins que l'on puisse dire c'est que Yacine ne l'a pas trouvé, refusant de se fixer avec un travail stable, comme d'entrer dans une relation féminine au plus long cours.

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Le titre du film ne se justifiera que tardivement. Soudain, sans que rien ne l'annonce, Yacine est interpellé dans la rue par une femme espagnole, qui lui intime très simplement, dans sa langue, d'aller à Tolède. Aucune explication supplémentaire, juste cela : allez à Tolède. Et sans plus de transition, il y va, il prend le train* - on ne lui verra aucun bagage -, et le film se teint alors d'une nuance fantastique, car à l'arrivée dans la gare hispanique, les gens lui indiquent le chemin à suivre. Tous les passants le regardent, pointent du doigt la direction, por allí, dans le lacis des ruelles tolédanes, jusqu'à la Casa del Greco, où on l'introduit et le laisse seul devant les portraits d'apôtre du peintre où il ne peut que reconnaître une ressemblance extraordinaire avec son propre visage. 

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Et l'on se dit que cela ne peut être un hasard, et qu'Alain Gomis, s'il n'a pas construit son film sur cette seule coïncidence, ne peut que l'avoir eu en perspective dès le départ : ce personnage à la recherche de  son identité se découvre dans le miroir d'un peintre lui-même exilé, représentant les messagers du Christ, déracinés, ἀπόστολος / apóstolos  désignant un « envoyé », chargé de la mission de propager la parole divine.

Tolède se situe en Castille, non en Andalousie. L'Andalousie, ce sont les dernières minutes du film qui nous y transportent, le cadrage jusque-là très resserré s'ouvre sur des plans plus larges, où le paysage, les éléments naturels prennent soudain de l'ampleur. La caméra abandonne même Yacine quelques instants le temps d'une procession nocturne (semble-t-il, la procession de la semaine sainte d'Almeria), puis le retrouve à Grenade, à l'Alhambra puis dans les collines alentour où tout à coup il va léviter quelques secondes.**

Et c'était pour moi une émotion très particulière de retrouver Grenade, où j'ai séjourné à deux reprises ces derniers années, et qui m'avait inspiré plusieurs billets sur ce blog. L'un d'entre eux possède même une résonance étroite avec ce motif de la lévitation : il s'agit de Planta nuda. J'y notais avoir emporté comme viatique le livre de l'historien d'art Victor I. Stoicheta sur la peinture espagnole de l'extase : "Et je ne le regrettai pas, car il fut l'utile contrepoint de mes visites dans les églises grenadines. En premier lieu, j'y trouvai un écho saisissant à mon enquête sur la nudité sacrée. Qu'on s'attarde un instant sur L'Ascension de Juan de Flandes (dont on peut voir une excellente version numérique en haute définition sur le site du Musée du Prado). La mise en scène du pied est l'héritière d'une longue histoire.
"En quittant la terre, écrit Stoicheta, le Christ a laissé derrière lui seulement les traces de ses pieds (signes, pour être clair, de son incarnation en forme humaine), tandis que la tête a déjà traversé le plafond des nuages."

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Juan de Flandes (1450-1519) Ascension , 1514/19  
détrempe sur bois, 110×84 cm, Madrid, Musée du Prado


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Juan de Flandes, Ascension (détail)

"Cette trace, dit encore Stoicheta, fait contraste avec la plante du pied de l'apôtre, bien visible tout près de la "limite esthétique du tableau". Ce pied-là est fait pour parcourir le monde et porter la "parole du Christ" à pied." Plus loin, il précise que les apôtres "seront dorénavant appelés symboliquement "les pieds du Christ" : ils feront partie d'un "corps" immense, dont les pieds sont sur terre et la tête au ciel" (pedes in terra, caput in coelo)*"

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Juan de Flandes, Ascension (détail). "En allant très loin, on constate que le pied nu du voyant est un reste de nudité sacrée demandée primitivement par l'acte théophanique." Victor I. Stoicheta, p. 101-102.

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* Pour la petite histoire, on entend à Paris l'annonce du départ du train : le TGV numéro 613. Or, ce matin-même, avant de revoir le film pour la seconde fois, j'avais noté au retour d'un déplacement en ville, avoir croisé trois voitures immatriculés 613 (un nombre proche du 813, dont j'avais relevé une occurrence dans une exposition qui lui était dédié à Grenade précisément).

** Pour une analyse fine du mouvement cinématographique dans Andalucia, on lira avec profit l'étude de Camille Gendrault dans Entre-deux, décembre 2018, Du cinéma accentué au cinéma de la mondialité : le double dépaysement d’Andalucia (Alain Gomis, 2007).