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dimanche 28 avril 2024

Les fantômes ont quelque chose à nous dire

J'ai terminé l'article précédent, Barques, macle et arnaque sur la note de Daniel Sangsue daté du 11 décembre 2019. Laquelle rendait compte d'un hasard objectif, autrement dit d'une coïncidence, entre la lecture d'un essai de Denis Grozdanovitch et un courriel soi-disant émanant du même Denis Grozdanovitch et qui n'était bien sûr qu'une arnaque.

Aussitôt après avoir consigné ces faits, j'ai réalisé que le 11 décembre 1019 n'était pas pour moi une date comme une autre. Oh non, loin de là. Ce fut pour toute notre famille une date funeste : ma petite soeur Marie avait rendu l'âme à l'hôpital de Limoges, au terme d'une cruelle maladie, un cancer contre lequel elle luttait avec un courage immense depuis 2018.

Rien dans la note de Daniel Sangsue n'évoquait ce drame, mais je restais interloqué. Le rappel inattendu de ce jour noir avait-il un sens ? Je me suis demandé ensuite à quel moment - je n'en savais vraiment plus rien -, le blog avait porté trace de cette disparition. Eh bien c'était le mardi 7 janvier 2020, date une nouvelle fois symbolique, puisque date anniversaire de Marie. Je terminai la note par ces mots : "Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020." L'article portait en effet sur ce film sorti sur les écrans le jour même de sa mort, Les Envoûtés, de Pascal Bonitzer. Un film où il est énormément question de ces êtres qu'affectionne Daniel Sangsue : les fantômes. Je l'écrivais dès le premier paragraphe : 

C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"

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Fantômes qui intervenaient aussi dans Souvenirs dormants, le livre de Patrick Modiano que je lus le même soir au retour du cinéma : 

"Or, dans ce court volume (...) on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)"

La thématique des fantômes ne cessait alors de m'accaparer : deux jours plus tard, je publiai un nouvel article : Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre,  où j'inscrivais une nouvelle référence au film de Bonitzer à travers cette réplique située à la fin d'un entretien avec Claire Vassé (dossier de presse), où il posait cette question : "Et tous les films, en un sens, ne sont-ils pas des films de fantômes ? C’est quoi, ces ombres qui s’agitent sur l’écran ? C’est quoi, cet écran ? Aller au cinéma, c’est laisser les fantômes venir à notre rencontre. Ils ont quelque chose à nous dire." Il faisait bien sûr allusion au célèbre intertitre du Nosferatu de Murnau : "Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre". 

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Or, c'est au bas de cet article du 9 janvier 2020 que  Am Lepiq (monsieuye) a laissé ce commentaire : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous.Commentaire qui me surprit tout d'abord (il venait s'afficher sur un article publié depuis plus de quatre ans) et qui fut la tête de pont d'un afflux de fantômes (Am Lepiq, alias Jacques Barbaut, a depuis doublé la mise avec sa mention, toujours au bas du même article, de la belle note de lecture qu'il a consacré au livre de Sangsue sur Sitaudis). Note parue le 26 avril, le même jour que l'article précédent.

Etrange chassé-croisé : un commentaire sur un film de fantômes sorti le jour de la mort de Marie m'entraîne à la découverte d'un livre sur les fantômes, lequel me conduit sur un hasard objectif enregistré le même 11 décembre 2019. Boucle bouclée.

A ceci s'ajouta le retour d'une revenante (à suivre, comme on dit dans les meilleurs feuilletons).

vendredi 7 janvier 2022

Le rêve, parloir des morts

 A Marie (1971 - 2019)


Dans mon dernier article, Rivendell and Liverpool, j'ai poursuivi ce parallèle Jung-Tolkien apparu à la toute fin de l'année 2021. En faisant appel aussi à un rêve personnel qui m'a conduit à relire Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet. Par curiosité, je me suis repenché sur les articles d'Alluvions où son nom apparaît. Ils ne sont pas très nombreux car je ne connaissais absolument pas cet écrivain avant janvier 2020, et la vision du film Les Envoûtés de Pascal Bonitzer.  C'est en cherchant à mieux comprendre le sens de ce film étrange que je suis tombé sur un entretien avec le réalisateur, qui recelait le passage suivant :

Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."

Il se trouve - et je finissais l'article là-dessus - que le film est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre, ce même jour où ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020, où je publiais ces lignes.

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Azar (Anabel Lopez) dans Les Envoûtés

Dès lors, je ne tardai pas à découvrir l'oeuvre de Pachet, dont je trouvai quelques éléments à la médiathèque. C'est ainsi que je lus Loin de Paris, un recueil de chroniques préfacé par Pierre Michon. L'article qui en rendait compte s'achevait sur une résonance avec Albert Camus, où la mort - je le constate à l'instant - trouva encore à se glisser : 

J'avais commencé, je l'ai dit, la lecture de l'essai d'Albert Camus, L'été. Dans la partie nommée L'énigme, cette nuit-là je lus ceci :

"Mais nous avons appris, loin de Paris, qu'une lumière est dans notre dos, qu'il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder en face, et que notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer." (p .150) [C'est moi qui souligne]

La troisième mention de Pierre Pachet est également en toute fin d'article, à la date du 25 août 2020, avec Lilith ou le métier de vivre, consacré à un essai de Chantal Thomas déniché chez une bouquiniste d'Aubusson, au retour d'un petit voyage sur le plateau de Millevaches. Il y était question de Cesare Pavese et de Primo Levi. Là encore, je terminais en notant que j'avais écrit l'article "en partie en écoutant "Les gestes de la survie", Pages arrachées à Primo Levi (2/5), avec Pierre Pachet (France-Culture)."

Enfin, le 4 septembre, je rendais compte de ma découverte enthousiaste de l'écrivaine britannique Deborah Levy, avec les deux premiers tomes de sa living autobiography. Et, en passant, je notai une coïncidence avec un motif retrouvé aussi chez Pierre Pachet (dont je venais juste d'achever ma première lecture d'Autobiographie de mon père) :

"Le premier tome de Deborah Levy commence ainsi :

"Ce printemps-là, alors que ma vie était très compliquée, que je me rebellais contre mon sort et que je ne voyais tout bonnement pas vers quoi tendre, ce fut, semblait-il, sur les escalators de gares que je pleurais le plus souvent. La descente se passait bien, mais quelque chose dans mon immobilité et le mouvement ascendant provoquait cette réaction. Comme surgies de nulle part, les larmes coulaient de mon corps et le temps que j'arrive au sommet et sente le souffle du vent, je devais vraiment prendre sur moi pour arrêter de sangloter. A croire que la vitesse de l'escalator m'entraînant dans son ascension était l'expression physique d'une conversation que j'entretenais avec moi-même. Les escalators, qui dans les premiers temps de leur invention, étaient connus sous le nom d'"escaliers roulants", ou "escaliers magiques", s'étaient mystérieusement transformés en zones dangereuses." (p. 9)

Ce motif singulier (et on me l'accordera, pas si fréquent) de l'escalator, je devais le retrouver le même jour après avoir achevé Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet, la première oeuvre des neuf composant le recueil Un écrivain aux aguets, publié cette année chez Pauvert, après la mort de cet écrivain que j'ai évoqué ici au début de l'année [...]. Dans la présentation du texte suivant, Le grand âge, publié pour la première fois en 1992 au Temps qu'il fait, Yaël Pachet écrit : " Le grand âge est une observation au coeur même de la violence du temps : l'auteur s'immisce dans l'espace qui sépare les plus vieux des plus jeunes dans une sorte d'incompréhension mutuelle. Profitant de son âge charnière (il a alors cinquante-quatre ans) et des relations privilégiées qu'il entretient avec des êtres proches et plus vieux que lui, dans lesquels on peut reconnaître sa mère mais aussi le traducteur Pierre Leyris et sa femme Betty Leyris, Pachet mène l'enquête. Il se tient en équilibre devant un escalator et décrit la cathédrale en mouvement que représente un corps encore capable de se mouvoir dans la foule et d'adopter le rythme d'une machine." (p. 133, c'est moi qui souligne)

En octobre dernier, je lus Etat des lieux, le troisième et semble-t-il dernier tome de l'autobiographie de Deborah Levy, puis son seul roman publié en France et réédité en Points/Seuil, sous l'eau. Or, il se trouve que celui-ci est préfacé par Chantal Thomas. Autrement dit, ces deux femmes, qui n'avaient d'autre rapport que d'être rattachées l'une et l'autre à l'écrivain Pierre Pachet dans le cadre de simples articles, se retrouvent associées étroitement sur cette publication. Chantal Thomas écrit que "la forme romanesque permet à Deborah Levy de déployer un goût du surréel et du baroque, une liberté fantasque, qui font de cette semaine niçoise un condensé à la fois drôle et tragique des infinis virtualités de l'existence.", avant de citer un passage de Ce que je ne veux pas savoir, qui évoque justement ce roman Sous l'eau :

"Le piano muet, la fenêtre qui s'ouvre comme une orange et le carnet polonais que j'avais emporté à Majorque étaient liés à mon roman qui n'était pas encore sorti à l'époque, Sous l'eau. Je réalisai que l'écriture de ce livre était pour moi comme une opération à coeur ouvert (pour parler comme un chirurgien) dans les questions qu'il posait : "Que fait-on d'un savoir qui nous empêche de vivre ? Que fait-on de ce qu'on ne veut pas savoir ?" Tandis qu'elle regarde de sa chambre d'hôtel la neige qui tombe sur les frondaisons d'un palmier, Deborah Levy se pose une autre question, plus directe : "Devrais-je accepter mon sort ?"

Comme j'ai ouvert ici sur le rêve, je ne peux pas ne pas mentionner la citation liminaire du roman, emprunté au n°1 de La Révolution surréaliste de 1924 :

"Chaque matin, dans toutes les familles, les hommes, les femmes et les enfants, s'ils n'ont rien de mieux à faire, se racontent leurs rêves. Nous sommes tous à la merci du rêve et nous nous devons de subir son pouvoir à l'état de veille."

Il est tout de même singulier que j'aie rangé, bien avant de constater cette association Thomas-Levy, les deux premiers tomes de l'autobiographie juste à côté du dernier essai de Chantal Thomas, De sable et de neige (évoqué ici le 5 février 2021).

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Il me plaît aussi que le livre à côté de celui de Chantal Thomas soit Les coïncidences exagérées de Hubert Haddad.

Cela m'a donné envie de retourner me promener dans les pages vibrantes du livre de Chantal Thomas. Bien qu'il soit pour l'essentiel situé dans le cercle d'enfance du bassin d'Arcachon, il s'en évade sur la fin pour un séjour à Kyoto, sous la neige un 31 décembre : "Bientôt la neige s'est densifiée. Les mêmes rues qui m'avaient paru si désolées s'aimaient maintenant des gens heureux de cette rare coïncidence : une tempête de neige un soir de 31 décembre. Se fêteraient ensemble l'événement de la neige et le passage en la nouvelle année, l'année du Lapin." (p. 194)

Quelques pages plus tôt, elle expliquait qu'aux approches du nouvel an, il lui était impossible, où qu'elle soit, d'oublier la proximité avec la date anniversaire de la mort de son père. Ces jours préliminaires de réjouissances avaient pour elle "une résonance lugubre". Cette mort, je l'avais noté dans l'article où une recherche googlisante m'avait conduit sur un billet du blog de Fabien Ribery, L'intervalle, publié très exactement le 7 janvier 2021, un an plus tôt jour pour jour :

Le 2 janvier 1963 arrive, comme une grande jatte de fraises empoisonnées, la mort : « J’expérimentais cela : qu’il existe dans la souffrance un seuil de démesure à partir duquel ses manifestations sont toutes aussi folles les unes que les autres, et nécessairement en deçà. » Puis : « Le médecin avait fourni une explication scientifique. Elle n’ébranlait pas en moi la conviction que mon père était mort de silence, comme on meurt de solitude ou de faim. »

Et puis voici la rencontre : "Heureusement, pour retrouver les défunts, il y a l’écriture, et les rêves, et même les hyperrêves à la façon de Hélène Cixous rêvant de son ami Jacques Derrida décédé, ou de Gwenaëlle Aubry retrouvant son père dans un songe (lire Personne). " [C'est moi qui souligne]

Il s'agissait alors de la rencontre entre Hélène Cixous et Chantal Thomas, toutes deux si fortement reliées à ce bassin "initiatique" d'Arcachon. Encore une fois le rêve était de la partie (et même ici l'hyperrêve). Quant à Personne, de Gwenaëlle Aubry (née en 1971), je lis, sous la plume de Benjamin Fau (Le Monde du 17 septembre 2009), qu'il s'agit d'un "portrait cubiste et polyphonique, d'une écriture touchante d'élégance et de retenue, Personne est l'autobiographie à deux voix d'une relation père-fille, dont chaque fil délicatement tissé d'impressions, de souvenirs et de parole concourt à recréer la figure d'un homme attachant et complexe, étranger au monde comme - car ? - à lui-même." Ce qui nous rappelle, bien sûr, l'Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet.

"Depuis longtemps je ne veille plus à maintenir dans une séparation absolue temps immobile et dévorateur du deuil et le temps productif et mobile de l'envie de vivre. Les deux s'interpénètrent. A l'improviste le plus souvent, comme lorsque j'ai lu dans Personne, de Gwenaëlle Aubry, ce rêve de son père : "Peu de temps après sa mort et alors que, déjà, je savais que j'écrirais sur lui (ce livre aurait été de toute façon, mais tant qu'il était vivant, ç'aurait été un livre noir, plein d'aveux et de violences), il m'est apparu en rêve, dans l'un de ces rêves si denses, si précis et si francs qu'il sont l'irruption d'une présence. Il était assis, massif, grave, apaisé, à la barre du vieux voilier qu'il ancrait jadis dans la bais d'Arcachon et, sans me quitter des yeux, sur la mer calme et comme fondue au ciel à force de clarté, il s'éloignait."

J'étais sidérée. Comme si François-Xavier Aubry, un homme avide de jouer tous les rôles proposés par la société, anxieux de tâter tous les personnages (du jeune juriste prometteur au vieux clochard, en passant par le professeur à La Sorbonne) et mon père, indifférent ou même étranger au théâtre du monde, ne faisant plus qu'un pour voguer sur le même bateau et sur la même eau, le regard tourné vers leur fille orpheline, vers la part muette qu'ils avaient creusé en elle, leur seul héritage, dont il me faudrait, à moi en tout cas, de longues années pour y voir ma vraie richesse.

Le deuil revient à l'improviste, comme les rêves, avec les rêves, ou bien selon une fatalité.

Et les dates relèvent de la fatalité." (pp. 1887-188)

 

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jeudi 30 janvier 2020

Loin de Paris, il était un oiseau

"Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."

Entretien avec Pascal Bonitzer (pour son film Les Envoûtés

J'ai déjà cité cette partie d'un entretien avec Pascal Bonitzer dans un article précédent. J'y reviens aujourd'hui car il a suscité en moi une curiosité à propos de cet écrivain ami du cinéaste, Pierre Pachet. Je ne le connaissais pas, n'avais jamais rien lu de lui, mais il y eut comme une sorte d'appel. A la médiathèque, je recherchais son oeuvre, je ne trouvais que trois volumes (sur les quinze que compte une bibliographie arrêtée en 2005), parmi lesquels je choisis un recueil de chroniques, Loin de Paris, écrites entre 2001 et 2005 pour La Quinzaine littéraire. Comme on pouvait s'y attendre, il était exilé en magasin.

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Pierre Michon s'était fendu d'une préface, intitulée Tôkaidô. C'est par là que je commençai. Tôkaidô, c'est le parcours de 500 kilomètres qui reliait Edo à Kyoto, les deux capitales, une sorte de pèlerinage que les lettrés japonais s'imposaient au moins une fois dans leur vie : cinquante-trois étapes le jalonnaient, où l'on se remémorait tel poème, l'on y voyait "tel arbre, tel oiseau, telle auberge que leurs prédécesseurs avaient mentionné". Pachet, suggère Michon, a accompli son Tôkaidô personnel, en cinquante étapes, trois de moins que chez les Japonais. L'une d'elles, narrée au fragment 7, était Tel Aviv. Pachet, rapporte Michon, regarde en juin 2001 une pelouse de campus et écrit : là, "des corneilles de couleur insolite, les ailes et la queue noires, le dos et le ventre beiges", s'ébattent. Quand ils se revoient, Michon fait observer à Pachet que ces corneilles n'ont rien d'insolite pourvu qu'on les appelle par leur nom de corneilles mantelées. Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd :
"En décembre 2002, Pachet est à Louxor, dans le pays des morts et du temps. Il évoque des ombres chères qui le rabrouent. Les morts sont de puissants souverains. Des coqs chantent en pleine nuit, les canards vont par sept, la Grande Ourse et le croissant de lune sont sanglants, on est au pays de la magie noire. A deux pas , le désert attend. Au milieu de ces vicissitudes, il a la mince satisfaction d'appeler les choses vivantes par leur nom. Il sort un instant, par la pensée, d'Egypte. Il écrit : "Sur les fils des derniers poteaux électriques sont postées des corneilles mantelées."
Quinze jours plus tard dans La Quinzaine je lis ces lignes. Je suis content d'y découvrir mon influence sur Pachet. Nous sommes sur le Tôkaidô, nous nous citons les uns les autres, imperceptiblement." (p.10-11)
L'histoire des corneilles ne s'arrête pas là, poursuit Michon. Elles reviendront dans un texte sur Walter Benjamin qu'il devait donner dans un colloque au même moment et qui lui donnait du fil à retordre. Passons. 
Ce qui m'a sidéré à la lecture de ce texte, c'est que le même jour, le 9 janvier 2020, dans la matinée, alors que je manifestai avec des milliers d'autres dans les rues de Châteauroux contre la réforme des retraites, il avait été aussi question d'une corneille, au sein même de ce défilé animé par une batucada improvisée. Le musicien Michel Thouseau avait délaissé sa contrebasse pour une percussion plus modeste. Comme le prochain thème de notre chère revue Torticolis doit porter sur l'animal, je l'entretins des oiseaux car j'avais encore en mémoire l'inénarrable performance qu'il fit au Blanc pour une des dernières éditions du festival Chapitre Nature : Il était un oiseau, que l'on voit encore figurer sur la page d'accueil de son site :

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Extrait :



(On peut se demander quel rapport peut bien avoir l'oiseau avec l'objet même de la manif, mais c'est ainsi, on parle de plein de choses dans les manifs et même si l'on a à coeur la défense des quelques valeurs essentielles qui nous ont amené à battre le bitume, on s'autorise aussi de quelques belles digressions.) Bref, c'est lors de cette discussion que Michel me parla de la corneille de Tristan Plot.

Tristan Plot est un spécialiste des méthodes douces d'éducation d'oiseaux. Milan noir, cygnes, geai et donc corneilles sont entraînés pour intervenir sur des plateaux de théâtre, au cinéma ou dans des performances artistiques.


Comme il vit dans la Vienne, non loin d'ici, Michel a entamé un travail musical avec l'une des corneilles de Tristan Plot. Travail fascinant, semble-t-il.
En tout cas, retrouver la corneille, fut-elle mantelée, le soir-même sous la plume de Michon, fut une belle résonance.

Une autre résonance s'imposa juste après. J'avais commencé, je l'ai dit, la lecture de l'essai d'Albert Camus, L'été. Dans la partie nommée L'énigme, cette nuit-là je lus ceci :
"Mais nous avons appris, loin de Paris, qu'une lumière est dans notre dos, qu'il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder en face, et que notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer." (p .150) [C'est moi qui souligne]
Loin de Paris... Le titre même du livre de Pierre Pachet.

jeudi 9 janvier 2020

Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre

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J'ai retrouvé récemment ce cahier noir, caderno diario, uso escolar, acheté à Lisbonne en 2004. Entre autres choses, il y avait ces notes recopiées de l'essai de Cécile Guilbert, Warhol Spirit (Grasset, 2008), qui montrent de façon saisissante le lien puissant, essentiel, entre le monde de l'image et le monde des morts. L'idole et la figure sont littéralement, originellement, des fantômes. Pascal Bonitzer, à la fin de l'entretien avec Claire Vassé (dossier de presse), pose d'ailleurs la question : "Et tous les films, en un sens, ne sont-ils pas des films de fantômes ? C’est quoi, ces ombres qui s’agitent sur l’écran ? C’est quoi, cet écran ? Aller au cinéma, c’est laisser les fantômes venir à notre rencontre . Ils ont quelque chose à nous dire."
Il fait bien sûr allusion au célèbre intertitre du Nosferatu de Murnau : "Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre".

Les fantômes étant venus à ma rencontre avec Les Envoûtés et Modiano, je me doutais bien qu'ils n'allaient pas manquer de m'accompagner un petit bout de chemin. Le 4 janvier, je revins d'Aigurande où j'avais fêté l'anniversaire de mon petit frère (en vérité, plus grand que moi depuis longtemps et plus jeune seulement d'un an, un mois, une semaine et un jour - calcul dont la paternité lui revient, car c'est un redoutable obsédé des chiffres). C'était le matin (j'avais dormi sur place pour ne pas risquer de me faire pincer par la maréchaussée), et la radio se déclencha automatiquement : c'était la fin d'une émission de La concordance des temps, où Jean-Noël Jeanneney avait invité Caroline Callard, auteur d'un essai sur Le Temps des fantômes - Spectralités de l'âge moderne (XVIe-XVIIe), Fayard, 2019. Sur le site de France-Culture, on peut lire ceci : "Les spectres, les fantômes sont toujours parmi nous, vivaces et multiformes. De la Renaissance aux Lumières, on avait cru déjà pouvoir les refouler. En vain, comme aujourd’hui."



Hantises et résurgences... Tiens, prenons ce mot hantise, et regardons sa signification dans le Dictionnaire de Furetière, paru en 1690, trois ans après la mort de son auteur - "exclu de l'Académie française, nous dit Jean-Marc Mandosio, à la suite d'une grotesque "bataille des dictionnaires" qui ridiculisa les Quarante (ou plutôt, en la circonstance, les Trente-Neuf, pour la plupart ligués contre Furetière) -, ce dictionnaire se signale en effet par son absence d'esprit de normalisation et son ouverture à tous les registres de la langue française telle qu'on la parlait il y a trois siècles." Je sais cela grâce à ce volume d'extraits du Dictionnaire universel de Furetière, présenté justement par Mandosio et édité chez Zulma en 1998, intitulé Les Mots obsolètes, qu'Emmanuel, mon beau-frère, avait laissé pour moi à Noël (il l'avait déniché dans la bibliothèque d'un historien du Confolentais qui a légué ses archives à la ville). Bref, que nous dit Furetière sur hanter et hantise ?

Hanter, est-il dit, c'est être souvent en la compagnie de quelqu'un, soit qu'on lui fasse des visites, soit qu'on reçoive les siennes : "On juge des moeurs des hommes suivant les bonnes ou mauvaises compagnies qu'ils hantent. (...) Les dévôts hantent les églises. Les débauchés hantent les cabarets." On voit donc qu'il n'est pas ici question de fantômes, les vivants hantent aussi bien (et même sans doute mieux) que les morts. La hantise n'est dès lors que la "fréquentation ordinaire qui se fait entre des personnes qui s'entrevisitent souvent." Et Furetière de préciser :" La hantise des malhonnêtes gens est fort dangereuse."

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Le même soir, j'allais avec les enfants hanter le cinéma CGR pour voir le dernier Star Wars. Episode IX, L'ascension de Skywalker. Je ne suis pas spécialement un grand fan et un grand connaisseur de la saga, mais, bon public, j'appréciai le spectacle mis en scène par J.J. Abrams, d'autant plus que j'y découvris deux fantômes, et pas n'importe lesquels, les Fantômes de la Force de Luke et Leia.

Enfin, deux jours plus tard, juste après écrit l'article précédent, je découvris le billet du 4 janvier sur le Tiers-Livre de François Bon. Le titre était sans ambiguïté : Nous vivons cernés de fantômes. Et il commençait ainsi :
"Elles sont pleines de fantômes, ces 125 000 photographies accumulées depuis 2002 et rassemblées sur le disque dur externe : des visages que je ne reconnais pas. Des lieux où je photographie toujours le rêve que j’ai des lieux. Le monde tel qu’il est quand on voit peu."
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Photo : François Bon

mardi 7 janvier 2020

Les rêves et les moyens de les diriger

Jeudi dernier, je suis allé voir Les Envoûtés à l'Apollo. Un film de Pascal Bonitzer, avec Sara Giraudeau et Nicolas Duvauchelle. Nous étions trois dans la salle, pas sûr qu'il soit un grand succès. Et pourtant ce ne serait pas usurpé, car cette adaptation d'une nouvelle de Henry James, - « Comment tout arriva » (The Way It Came) ou « Les Amis des Amis » (The Friends Of The Friends), selon les deux titres sous lesquels elle a été publiée - tout à fait en dehors du cadre originel anglo-saxon, est impressionnante de maîtrise. C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"


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Je n'ai pas lu la nouvelle de Henry James, mais si j'ai tenu à aller voir ce film c'est bien parce que l'auteur m'avait en son temps, d'une certaine façon, envoûté. D'ailleurs, j'ai plusieurs fois écrit sur lui, son nom apparaissant pour la première fois sur ce site le 14 mars 2018.

Au retour du cinéma, le même soir, je décide de lire Souvenirs dormants de Patrick Modiano, que ma soeur Mano m'a offert le jour de Noël. Modiano, autre écrivain du mystère, que j'ai beaucoup étudié en 2012 et 2013. Or, dans ce court volume, où le vertige s'impose dès le premier paragraphe, on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)
Rien de surprenant de retrouver les fantômes dans un livre de Modiano (par exemple, Daniel Parrochia intitulera Ontologie fantôme son essai sur l'oeuvre du prix Nobel, tandis que Philippe Zard dans un article titré "Fantômes de judaïsme" écrira qu' "Être écrivain c’est devenir soi-même fantôme – il n’est pas jusqu’à l’écriture de Modiano qui ne devienne à son tour spectrale…"),  je ne cherchais nullement des références au film de Bonitzer quand j'ai choisi de lire ce livre. Mais le fantôme n'est pas le seul point de contact entre les deux oeuvres. Le rêve est une autre entrée importante, comme en témoigne cet extrait (qui comporte soit dit en passant le second vertige du livre) :
"Ce cadavre sur le tapis, dans l'appartement que nous avions laissé sans éteindre la lumière... Les fenêtres resteraient allumées en plein jour, comme un signal d'alarme. J'essayais de comprendre pourquoi j'étais demeuré si longtemps immobile en présence du concierge. Et quelle drôle d'idée d'avoir écrit sur la fiche de l'hôtel Malakoff mon nom et mon prénom, et l'adresse de l'appartement, 2, avenue Rodin... On s'apercevrait qu'un "meurtre" avait été commis la même nuit à cette adresse. Quand je remplissais la fiche, quel vertige m'avait saisi ?  A moins que l'ouvrage d'Hervey de Saint-Denys, que je lisais au moment où elle m'avait téléphoné pour me supplier de la rejoindre, ne m'ait brouillé l'esprit : j'étais sûr de vivre un mauvais rêve. Je ne risquais rien, je pouvais "diriger" ce rêve comme je le voulais et, si je le voulais, me réveiller d'un instant à l'autre." (p. 87-88) [C'est moi qui souligne]

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Frontispice du livre de Léon Hervey de Saint-Denys, Les rêves et les moyens de les diriger ; observations pratiques, Paris, Amyot, 1867, in Jacqueline Carroy.
Hervey de Saint-Denys (1822- 1892), sinologue qui deviendra professeur au Collège de France, avait tenu depuis l'âge de treize ans un journal de ses rêves. Il publiera anonymement en 1867 le livre d'on parle Modiano, qui le désigne comme le précurseur de ce que l'on nomme aujourd'hui les « rêves lucides ». Il raconte, explique Jacqueline Carroy,* qu’il a acquis très vite "la faculté d’avoir conscience de rêver pendant son sommeil. Cela lui a permis d’avoir des visions nocturnes si nettes qu’il a pu fixer son attention sur tous leurs détails avec « l’œil de l’esprit » au cours même de son sommeil. Il a ensuite, raconte-t-il, développé la capacité de diriger et d’orienter, au moins partiellement, ses songes, toujours en dormant." C'est cette capacité qui semble avoir fasciné Modiano.

"Nous arrivions, écrit-il un peu plus haut, page 80, place du Trocadéro. Environ deux heures du matin. Les cafés étaient fermés. Je me sentais de plus en plus calme et je respirais de manière de plus en plus profonde, sans aucun de ces efforts de concentration que l'on fait d'habitude au cours des exercices de yoga. D'où venait une telle tranquillité ? Du silence et de l'air limpide de la place du Trocadéro ? [...] Je subissais certainement l'influence de l'ouvrage que je lisais depuis quelques jours, Les Rêves et les moyens de les diriger, d'Hervey de Saint-Denys, et qui resterait, pendant toute cette période, l'un de mes livres de chevet. J'avais l'impression que je lui avais communiqué mon calme et qu'elle marchait maintenant du même pas que le mien. [...] j'avais gardé dans une poche de ma veste le revolver à l'étui de daim. J'ai cherché une bouche d'égout où je l'aurais laissé tomber. Comme je le tenais dans ma main, elle me jetait des regards inquiets. J'essayais de la rassurer. Nous étions seuls sur la place. Et si, par hasard, quelqu'un nous observait de la fenêtre obscure d'un immeuble, cela n'avait aucune importance. Il ne pourrait rien contre nous. Il suffisait de détourner ce rêve, selon les conseils d'Hervey de Saint-Denys, comme on donne un léger coup de volant. Et la voiture roulerait sans heurts, l'une des voitures américaines de ce temps-là, dont on aurait dit qu'elle glissait sur l'eau, en silence." [C'est moi qui souligne]

Passage étonnant, où le narrateur vit la réalité comme un rêve, inversant en réalité la méthode de Hervey de Saint-Denys qui consiste à manipuler le rêve, à s'y diriger, comme si l'on était dans la réalité. Autre chose étonnante : la présence du revolver (c'est avec cette arme que la jeune femme non citée a tué un certain Ludo F. (le cadavre sur le tapis de la page 87), qu'on retrouve dans Les Envoûtés, où il est donné par Sylvain, l'ami homosexuel de Coline, pour se protéger de Simon, et qu'elle utilisera contre ce même Simon pour menacer de se suicider.

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 Quant au rêve, il a sa place dans le film, et Bonitzer l'évoque dans un entretien :
"Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."
Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020.


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* Jacqueline Carroy, « La force et la couleur des rêves selon Hervey de Saint-Denys », Rives méditerranéennes [En ligne], 44 | 2013, mis en ligne le 15 février 2014, consulté le 05 janvier 2020.