Affichage des articles dont le libellé est Crozon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Crozon. Afficher tous les articles

vendredi 7 novembre 2025

Bon pour les filles

A Aigurande, en ce jour de Toussaint, j'avais donc acheté Le Bal des Conscrits de Louis Peygnaud. A la ferme de La Font du Four, celle des grands-parents maternels où je naquis en 1960, il n'y avait en dehors des livres d'école que quelques livres de littérature générale, je me souviens de Typhon de Joseph Conrad et de cet ouvrage de Louis Peygnaud, De la vallée de George Sand aux collines de Jean Giraudoux, publié chez Charles-Lavauzelle en 1949, et couronné par l'Académie française. 

Cette distinction n'a pas rendu l'homme célèbre et j'ai beaucoup peiné à trouver une notice biographique sur Louis Peygnaud (Google vous refourgue aussitôt une masse de sites sur Louis Pergaud, c'est très agaçant). En insistant, j'ai néanmoins trouvé quelques lignes sur le pdf d'un groupe de marcheurs de Bonnac-la-Côte en Haute-Vienne, département d'origine de Louis Peygnaud, né le 9 août 1895 dans le hameau de Chasseneuil (commune de Saint-Symphorien-sur-Couze). Après ses études primaires et secondaires, il rejoint l’école normale de Limoges. Mobilisé en 1915, il est blessé en 1918 et démobilisé en 1919. De retour à la vie civile, il est nommé instituteur à Saint-Sornin-Leulac en Haute-Vienne. En 1930, il passe l’examen d’inspecteur primaire, fonction qu’il exerce d’abord à Gordon-Murat en Corrèze et à partir de 1931 à La Châtre (Indre). Il y restera au-delà de sa retraite prise en 1958. Proche d’Aurore Dudevant (1866-1961), la petite-fille de George Sand, il était souvent invité à Nohant. Dans les dernières années de sa vie, il rejoint sa Haute-Vienne natale, où il s’éteint le 12 mai 1988 à l’âge de 92 ans. (Source : Bulletin des Amis du Vieux La Châtre, n°3, 2011).

Image
 

Le Bal des Conscrits a été publié sans mention d'éditeur en 1968, imprimé par les bons soins de l'imprimerie Rault, fondée en 1934 par Arsène Rault pour son fils Roger, et toujours existante (reprise en 2017 par le groupe Paragon, elle est la seule entreprise importante qui subsiste à Aigurande). Le volume que j'ai acheté comporte une dédicace que je ne vois qu'aujourd'hui, et qui m'émeut car elle s'adresse à Monsieur et Madame Renaud : "Croyez bien que je n'ai pas oublié le temps de Crozon qui s'éloigne si vite !" Crozon qui est ma commune natale...

Image

Le livre s'ouvre sur une citation de Chateaubriand, que Louis Peygnaud reprend et prolonge dans sa préface : "Dans une page admirable, Chateaubriand se souciait du sort réservé par l'avenir à la mémoire de tous ces paysans laissés en Russie - et ailleurs : "Il n'y a peut-être que moi qui, dans les soirées d'automne, en regardant les oiseaux du Nord, se souvienne qu'ils ont vu la tombe de nos compatriotes"."

Et Peygnaud poursuit ainsi : "Comme Chateaubriand, pourquoi, certains soirs autour de la Toussaint, ne resterions-nous pas attentifs à toutes ces voix étranges, mystérieuses, qui se mêlent au vent de la nuit ? Ces clameurs, ces plaintes dans le ciel ? : celle des âmes tourmentées qui n'ont pas eu accès au paradis, pensaient nos anciens, mais, bien sûr, point les âmes pures de nos infortunés petits conscrits." (p. 10-11)

La Toussaint était ainsi étrangement évoquée, jour même de l'achat du livre, et de la bande dessinée de Davodeau, Chute de vélo, où l'intrigue tourne autour du personnage de Toussaint, et de son terrible secret. Toussaint qui retrouve Irène, la grand-mère atteinte de la maladie d'Alzheimer, sur le bord de la rivière, au grand soulagement de ses enfants.


Image
 
 
Mais ce n'est pas tout. A la salle d'Aigurande où la brocante se déroulait, passa mon ami Gary Tupolev, accompagné d'Anne-Marie et William. Des mois que je ne les avais vus, et il fut convenu qu'en retournant à Châteauroux, je m'arrête à Cluis, où une petite fête était organisée le soir-même par les jeunes de la famille. 
Là, à Cluis, Anne-Marie me montra la réponse qu'Amélie Nothomb avait faite à Gary, à la suite de l'envoi de sa bande dessinée Bon pour les filles, parue à la Bouinotte en septembre 2014. Amélie Nothomb a la réputation de répondre à toutes les lettres manuscrites qu'on lui envoie et cette réputation n'est semble-t-il pas surfaite car elle a répondu très vite au message qui accompagnait le don de l'album.
Ceci dit pour l'anecdote car ce qui me captive dans cette histoire, c'est l'accent mis tout à coup sur cette bande dessinée atypique, qui a donc onze années d'âge.
 
Image
 
Que raconte donc Bon pour les filles Lisons le descriptif : 
"Bon pour les filles ! » Le conseil de révision a tranché : bon pour le service, trois ans sous l’uniforme, la vie loin d’ici, du quotidien. Et l’honneur de ne pas avoir été réformé. Bon pour les filles…
Désiré, lui, n’a pas franchi la toise, pour se coiffer du képi et empoigner un Lebel. Pas de chance, et adieu Mathilde, la fille du boulanger, pourtant bien jolie. Les autres y étaient, eux, bon pour les filles. Et bientôt pour les tranchées, la boue. Bon pour la peur, la fosse commune ou le poteau d’exécution.
Alors, tout faire quand même, pour aider les copains, sur le front à quelques kilomètres de là. Pour exister aux yeux de Mathilde et de son cocardier de père. Le récit court, percutant, d’une tranche de guerre « à côté » : le désespoir de ne pas en être et l’apprentissage de l’horreur, pour les yeux d’une fille que l’on aura jamais."

"Bon pour les filles", c'est  cet insigne militaire qu'on décernait au conscrit à l'issue du conseil de révision, et dont quelques exemples ornent le dos de couverture de l'album.

 
 
C'est donc une autre histoire de conscrits qui se rappelle à moi en cette soirée de Toussaint. Mais les coïncidences ne s'arrêtent pas là. Louis Peygnaud entame son livre par le chapitre Le 22 octobre 1914 avec les conscrits de la classe 1915, et ces lignes-ci :
"Le 22 octobre 1914, sept garçons de dix-neuf ans s'en revenaient de Nantiat et regagnaient leurs villages de la vallée de la Couze. sur toutes les routes qui partaient du chef-lieu d'autres garçons cheminaient vers toutes les communes du canton. Ils venaient de passer le conseil de révision."

Ces sept garçons, on les retrouve pour ainsi dire dans cette case de la page 8 : 

 Image

Une dernière pour conclure : le héros de "Bon pour les filles" est le pauvre Désiré Lamoureux, recalé au conseil de révision à cause de son mètre cinquante-deux.


Image

Or, à la page 27 du Bal des conscrits, Louis Peygnaud raconte une autre conscription, celle du 10 mars 1793, an II de la République, où eut lieu la première levée en masse de 300 000 hommes. De tous les villages affluaient les hommes célibataires ou veufs sans enfants de dix-huit à quarante ans. Le 15 juillet, l'Assemblée législative avait proclamé la Patrie en danger. De fait, cette première journée ayant donné peu de résultats, il fallut remettre le couvert le 17 mars. Ainsi, au Péchereau, près d'Argenton, seuls deux volontaires s'étaient inscrits le 10 mars. Et le 17, 45 hommes durent se soumettre à la voix du sort. Le maire avait préparé 33 bulletins blancs et 12 bulletins portant la mention "soldat", et chacun vient tirer un bulletin dans un chapeau : "Mais soudain, minute pathétique entre toutes, alors que sept volontaires nationaux viennent d'être désignés, voici que se présente devant le fatidique chapeau, non plus un garçon mais un homme d'environ cinquante ans, qui dissimule avec peine son émotion. C'est Sylvain LAMOUREUX, laboureur, qui vient tirer à la place de son fils empêché par la maladie. L'assistance, quelque peu animée, devient brusquement silencieuse. Tous les présents ont le sentiment de la gravité du geste de ce père qui va décider du sort de son enfant. Le père de François LAMOUREUX prend un billet et le tend au maire qui l'ouvre et annonce le fatidique : "soldat"."

 

Image

mercredi 21 mai 2014

La ligne de partage des eaux

La thématique fluviale enclenchée, il était logique de ne pas manquer le film de Dominique Marchais, La ligne de partage des eaux. J'avais vu récemment, sur Mubi, son film précédent, Le Temps des Grâces, en partie tourné dans la région, et j'avais été séduit par ce documentaire qui, sans être didactique à l'excès ni tomber dans la chausse-trappe du film militant, traçait les contours d'une histoire contemporaine de l'agriculture en France, à travers la parole de ses acteurs et des vues sensibles des paysages. Ce second opus, je l'ai donc découvert mardi soir à l'Apollo.
Il était l'écho parfait de l'article précédent sur le Dictionnaire amoureux de la Loire, puisqu'il s'inscrivait, selon les propres termes du réalisateur, "dans le périmètre du bassin versant de la Loire, de la source de la Vienne sur le plateau de Millevaches jusqu'à l'estuaire."


Ligne de partage des eaux

Châteauroux était par ailleurs l'objet d'une séquence importante, avec l'évocation de la zone industrielle d'Ozans, 500 hectares pris sur les terres agricoles. J.F Mayet, alors maire de Châteauroux, était interviewé, et une réunion publique donnée à voir. Dans un entretien avec Cyril Neyrat, Dominique Marchais revient sur ce passage et il n'est pas tendre :

En gros, Châteauroux, c’est la France : c’est ça qu’on fait – des zones d’activités sans activités, des plateformes logistiques – et c’est comme ça qu’on cause – une langue qui n’est plus vraiment le français, un mélange de jargon administratif, d’anglicismes, de langue d’école de commerce. J'avais besoin de Châteauroux pour occuper cette place, ni rural profond ni métropole : la ville moyenne sur le déclin. Et à ce moment-là il y avait cette concertation autour d'un projet de zone d'activité, ce qui me semblait un peu cocasse car, quand on arrive à Châteauroux, on voit qu'il y a déjà une grande zone d'activité au Nord, une immense au sud, et ils vont en faire une troisième de 500 hectares. Pendant ce temps tout ferme en centre-ville. Il y a une incapacité à penser un autre avenir que celui qui consiste à se brancher, vaille que vaille, sur la mondialisation. Le maire me le disait dans l'interview : « la mondialisation est un fait, et si par mon action politique je peux en recueillir quelques miettes pour la ville de Châteauroux, j'aurais fait mon boulot ». Que fait ce maire ? Il reproduit à son échelle de ville moyenne le discours des grandes métropoles. Il est cohérent avec lui-même, et ça vaut d'autant plus la peine d'être entendu que c'est la pensée dominante en matière d'aménagement. Il va falloir du temps et s’y mettre à plusieurs pour prouver qu'un autre avenir des territoires est possible.

Image
Arantelle au-dessus du ruisseau des Tabacs (Châteauroux)
Mais si j'aime aussi ce film, c'est parce que, au-delà de sa portée politique, qui pourrait l'assimiler voire le réduire à un excellent reportage, il offre des plans magnifiques de cette eau courante, cette eau qu'on dit si bien vive, et par là il appartient pleinement au cinéma :

DANS CE FILM CONSTRUIT SUR DE LA PAROLE, IL Y A PLUSIEURS PLAGES SILENCIEUSES.
LORSQUE VOUS FILMEZ L'EAU, PAR EXEMPLE. VOUS LA FILMEZ COMME UN MIROIR, UNE MATIÈRE SENSIBLE TRÈS RICHE.
Comme stock de formes, de flux, oui. Les longues scènes sur l'eau étaient dans le projet, j'y pensais dès le début. Sans doute parce que j'ai toujours pensé le film comme s'inscrivant dans une tradition du cinéma classique américain, du western, mais dans des situations documentaires : la caméra est proche des pionniers, de ce qu'ils font, de ce qu'ils disent, mais le découpage les réinscrit tout le temps dans le grand paysage. Je voulais que le paysage ne soit plus juxtaposé à un régime de parole, mais que la parole soit issue du paysage. Dans les westerns, ces moments de contemplation prennent de la place : l'eau qui coule, le bétail qui traverse le cadre... C'était logique pour moi : il y avait les pionniers à Faux-la-Montagne qui marchent sous la pluie et se réunissent dans la salle
communale pour parler de ce qu'ils vont faire de leur village, et, comme dans un western, il y a ces moments contemplatifs sur la rivière. Mais les plans sur la rivière ont aussi une autre fonction qui est de décentrer le point de vue sur le territoire. La rivière n'est plus perçue aujourd'hui, on la franchit sans la voir alors qu'elle était au centre des territoires. Par exemple, les frontières linguistiques dans certains cas correspondaient aux lignes de partage des eaux.
Aigurande, Equoranda gauloise, la petite ville de mon enfance, illustre bien ce rôle de frontière : son nom signifierait "limite d'eau", de equo "eau" et randa "limite", de par sa position sur un plateau séparant les vallées de l'Indre et de la Creuse, et, dans l'antiquité, le pagus des Lémovices de celui des Bituriges et plus tard, la Marche et le Berry. Ligne de fracture aussi entre pays de langue d'oïl et pays de langue d'oc.

Stéphane Gendron (Noms de lieux du Centre, Bonneton,1998) rappelle que les noms de rivière, les hydronymes, sont parmi les plus anciens, qu'ils sont souvent même d'origine préceltique. Ainsi la Creuse repose sur le thème préceltique crosa, "vallée profonde", dont dérive aussi le nom de ma commune natale, naguère évoquée, Crozon-sur-Vauvre (Crosone en 1087).

Ainsi avec l'eau, les rivières, plongeons-nous dans l'archaïque, ce que j'ai nommé un jour l'Archéo-réseau*, ce maillage subtil et vivant toujours présent, même si négligé et parfois défiguré.

__________________________
* Voir par exemple ce billet de 2012, justement nommé Rêverie-fleuve

lundi 19 mai 2014

De la Loire et du Périgord

Je l'avais vu cité dans un article, je ne sais plus où, et déjà l'envie de le découvrir s'était pointée, alors quand je l'ai croisé à la Maison de la Presse, je n'ai pu résister longtemps. A moi le Dictionnaire amoureux de la Loire, de Danièle Sallenave. Presque mille pages sur le Fleuve, presque autant que de kilomètres sur son parcours.
De la Loire, je suis l'enfant lointain. En contrebas de la ferme natale, dans les prés mouillés, coule un ruisseau discret. Le mot même de ruisseau est usurpé, disons plutôt un ruisselet, un ru, un riau, comme on dit en Berry. Un fil d'eau qu'on franchit d'un pas, qui se faufile entre les joncs sur quelques centaines de mètres avant de jeter ses eaux étroites dans le Périgord. Je dis bien le Périgord. Ce ruisseau n'est plus désigné ainsi sur la carte IGN au 25 000ème, et c'est bien dommage.

Image

Il est devenu le ruisseau de Rateau qui, au sortir de l'étang de la Charcille, se jette lui-même dans la Vauvre.
Mais sur l'ancienne carte d'Etat-Major, nous trouvons bel et bien le Périgord.


Image

Pourquoi le nom de la province a-t-il été donné à ce ruisseau ? Mystère qui ne sera sans doute jamais élucidé (et cela d'autant plus qu'un fonctionnaire briseur de songes a absurdement changé le nom sur la carte qui fait maintenant autorité). En tout cas, je puis dire que sa découverte pendant l'enfance fut un peu mon Lascaux personnel. Les parents nous en avaient parlé, il coulait au-delà des prés de la maison, il fallait descendre un chemin creux, une sorte de boyau abrupt où la roche affleurait ça et là ; son existence devint presque mythologique. Un beau jour, nantis d'une âme d'explorateur, nous y allâmes, bravant l'inconnu, et ce fut merveille : il épousait le chemin sur plus de vingt mètres avant de se perdre à nouveau dans la broussaille. Gué magnifique, dix centimètres d'eau maximum, à ce carrefour de chemins allant vers la Giloterie à droite et les Poux à gauche.
J'y revins souvent, en groupe ou bien seul, et parfois je descendis son cours, jusqu'à l'étang, bien encaissé au creux des vallons.

La Vauvre recueillait donc les eaux du Périgord. Guère plus large que lui, elle vient des hauteurs de la Forêt du Temple, sa source étant proche du hameau des Ouches-Moines. Doit-elle à ses nombreux méandres ce nom si évocateur de la vouivre médiévale ? Elle arrose Crozon, au nom finistérien, et va confluer avec l'Indre à Mers-sur-Indre. L'Indre étant affluent de la Loire, il y a donc un peu d'eau du Périgord qui s'en va rejoindre le grand fleuve. Et c'est ainsi que je me sens ligérien par une extrémité de mon être-là.

D'un autre côté, je me sens appartenir à ce Massif central dont les terres natales sont dites placées sur les contreforts. En somme, nous étions à la lisière de deux mondes, ligérien par l'eau, montagnard par la roche. Berrichon par le sud, Marchois par le nord.

Si ce site s'appelle Alluvions, ce n'est pas par hasard. Nul plus qu'un fleuve ne produit des alluvions. Le mot se retrouve dès la troisième entrée du dictionnaire, juste après les ablettes, avec le nom Acolin (ou Accolin) qui désigne un affluent de la rive gauche de la Loire, un peu en aval de Decize. "Mais c'est aussi, en Haute-Loire, précise Danièle Sallenave,  entre les grèves et les chemins parallèles au fleuve, une bande de terrain chargée de sable et d'alluvions. Il est presque impossible d'y établir des chemins de halage pour les chevaux et les hommes, tant ces terrains sont mouvants, inondables, et régulièrement inondés."

Et elle ajoute : "L'origine de ce mot est inconnue, tout comme son étymologie. Libre à nous d'y entendre le grec akolouthos, l'acolyte, le compagnon de la route et des jours. Et d'en faire l'emblème de ce livre qui, tel un "acolin de la Loire", ne quitte jamais ses rives, sa vallée ou la vallée de ses affluents. Sans craindre parfois de s'enliser ou de se mouiller les pieds."

Je me propose aussi d'accompagner la lecture de ce livre, et d'égrener ici même au fil des pages quelques remarques rêveuses.

Image
Compagnon rouge, rive de l'Issoire


mardi 6 novembre 2012

Au cimetière de Crozon

Hier visite du cimetière de Crozon-sur-Vauvre, ma commune natale, à la recherche de la tombe de Silvain Picaut, le fondateur de La Font du Four. C'était la première fois que je pénétrais dans ce lieu, situé sur une petite route pentue qui rejoint à droite le hameau de Chatillon ou file tout droit vers Chassignolles et Crevant. Ainsi placé, le cimetière domine le village et surplombe la vallée de la Vauvre. La pluie avait cessé, et le soleil se frayait même parfois un franc boulevard entre les nuages. Pauline, la seule qui avait bien voulu m'accompagner (quelle joyeuse idée aussi d'arpenter un cimetière un jour de vacances à la recherche d'un inconnu), prit les allées à gauche de l'entrée tandis que je traquai vers la droite. Et c'est donc elle qui a repéré la première l'objet de notre quête. Comme je m'y attendais, ce n'était point une simple tombe qui avait accueilli Silvain. Son aisance financière lui avait permis de s'offrir une petite chapelle funéraire, mais celle-ci est sobre, sans décorum outrancier, sans luxe ostentatoire.

Image

Seules marques discrètes d'une certaine esthétique à consonance religieuse, les petits vitraux des deux côtés et sur la rosace de l'arrière.

Image

Et première surprise, sur le fronton du bâtiment, il est écrit : Sépultures de Picaut Germain et Picaut Silvain.

Image

Première fois que je voyais citer un Germain Picaut. Pour savoir qui il était, il fallait donc s'approcher, hélas la porte était bloquée, malgré l'apparente absence de serrure. On pouvait tout de même observer l'intérieur, par la grille de la croisée gauche.

Image

Grâce à cette plaque, je sais maintenant qu'il est né en 1829 ou 1830. De l'autre côté, une plaque similaire était consacrée à Germain :

Image

Germain est mort dix ans plus tôt, le 19 août 1889, lui aussi à La Font du Four, à l'âge de 57 ans, ce qui veut dire qu'il avait deux ans de moins que Silvain. Il ne peut donc s'agir que de son frère cadet (ou d'un cousin du côté paternel, mais cela me semble peu probable). Les deux frères, célibataires tous les deux, ont donc vécu ensemble au moins la fin de leur vie à La Font du Four.
Sur les trois murs du pourtour subsistent les couronnes mortuaires, dont celle qui est appendue au-dessus de la plaque de Silvain, où l'on peut lire : A M. Picaud, ses amis d'Aigurande.
Image
Photographie prise à travers les motifs de la grille

On peut voir une troisième plaque, celle de la nièce Solange Blardat et de son mari Jean Chaumeau, héritiers du domaine.

Image

C'est elle, ou un de ses descendants, qui vend La Font du Four à mon arrière-grand-père Emile Briandet, juste avant la guerre. Dans le même cimetière, je retrouvai un peu plus tard la sépulture de Robert, le fils d'Emile, qui travailla lui aussi à La Font du Four avant de s'établir en Creuse, à Chéniers tout d'abord, puis plus au sud, près de Saint-Amand Jartoudeix, où il trouva prématurément la mort, dans un pré pentu, écrasé par son tracteur. Contrairement à Emile, qui avait un sale caractère, j'ai le souvenir d'un homme doux et simple, et j'ai été ému de le revoir sur la petite photo noir et blanc dressée sur la vaste pierre du tombeau.

Image

Cela n'avait rien à voir avec Silvain Picaut, mais j'ai fait aussi quelques photos des jeunes morts de la Grande Guerre, jeunes paysans qui n'avaient sans doute jamais quitté leur région avant d'être abattus dans des campagnes inconnues, loin des leurs. Je ne suis jamais très loin d'Eté 1915.

Image

Au centre du cimetière, une haute croix où est sculpté un Christ rustique aux longs bras mangés de lichens. Aucun sentiment sur sa rude face de granit. Mais si la douleur est sourde dans ce pays, elle n'en cogne pas moins dans les cœurs.

Image

dimanche 16 septembre 2012

Là où jadis végétaient avec peine de maigres ajoncs

Ramené d'Aigurande un petit panier de poires Louise Bonne. C'est de la poire de taille moyenne, qui ne paie pas vraiment de mine avec ses taches brunes, mais j'ai rarement dégusté une aussi bonne poire. Ferme, juteuse, parfumée, un nectar. D'ailleurs elle ne porte pas ce nom là au hasard : le créateur du Potager du Roi à Versailles, La Quintinye, observe qu'elle plaisait beaucoup à Sa Majesté.

Image

Je fais celui qui s'y connaît, mais pour dire le vrai, je n'avais pas bien saisi le nom que mes parents avaient donné à cette poire. J'avais compris poire "Lisbonne". Et une recherche sur internet ne m'avait pas donné grand chose (mais il y a des gens qui ont fait la même erreur que moi, et j'ai même vu une amap qui proposait des poires lisbonne). C'est en revenant sur Wikipedia, article poire, que j'ai rectifié le tir.

Mes poires ont été cueillies à La Font du Four, la ferme natale, sur un poirier que mon père a greffé d'après les souches plantées par Sylvain Picaut, entrepreneur de travaux publics qui édifia le domaine à la fin du XIXème siècle. L'envie d'écrire l'histoire de cette ferme, et de ceux et celles qui y vécurent, m'est venue il y a quelques mois. Extrait d'un article de L’Écho du Berry, qui s'appelait à l'époque L’Écho de l'Indre, article que je dois aux recherches de Sylvestre Grenouilloux.

"Une visite à La Font du Four. On nous écrit de Crozon :
Sur l'invitation de M. Picaut, une quarantaine d'élèves de l'école communale des garçons de Crozon, sont allés le dimanche 16 janvier dernier, lui faire une visite à sa belle propriété de la Font du Four : MM. Charbonnier et Rouzier, leurs maîtres, les accompagnaient dans cette excursion.
Avec sa bonne grâce accoutumée, M. Picaut a fait à ses jeunes hôtes les honneurs du bel établissement agricole qu'il a créé de toutes pièces. Nos enfants ont pu admirer l'heureuse disposition des bâtiments groupés sur le haut d'un coteau d'où l’œil embrasse toutes les dépendances de l'exploitation. Bois, pâturages et cultures, rien n'y manque. Les viviers et les fondrières d'autrefois ont fait place à une magnifique prairie, où paissent de superbes bestiaux ; et là où jadis végétaient avec peine de maigres ajoncs, la vue se repose aujourd'hui sur des champs d'une admirable fertilité, tous entourés d'une ceinture de beaux arbres fruitiers.(...)"

Le ton assez flagorneur porte bien sûr à sourire, mais il est de fait que cette exploitation n'a rien à voir avec l'architecture rurale traditionnelle en Berry. Ce sont des maçons creusois qui ont été employés à la construction : grange et maisons d'habitation en portent la trace manifeste. Et la cour entièrement pavée est resté une rareté dans la proche région.

Mes poires Louise Bonne viennent donc de ce temps-là.

Image
Vue sur ce qui était la maison des domestiques (aujourd'hui propriété d'un couple d'Anglais)