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mercredi 28 décembre 2022

Cristal noir #15 : Le trou de la Sibylle

En retournant dans le tapuscrit de Barbe-Bleue ne passe pas le dimanche, et en feuilletant ses pages ensuite au hasard, je suis tombé sur l'épisode du 30 juillet 1967. Comme à chaque épisode, une contrainte que je m'étais donnée était d'évoquer un fait divers qui s'était réellement déroulé ce jour-là précisément, sans d'ailleurs le désigner comme authentique et en le mêlant le plus intimement possible à la trame fictionnelle. Pour ce 30 juillet, le fait divers retenu avait été l'agression au poignard d'une femme de notaire sur un capitaine du camp américain de Saint-Benoît-la-Forêt*, lequel avait eu l'audace de vouloir retrouver son Arkansas natal sans ramener la dulcinée frenchie dans ses bagages.** A partir de là, j'avais inventé une rencontre à Chinon entre l'inspecteur Lagneau, qui menait l'enquête dans le roman, avec la jeune et sémillante tourangelle Isabelle Deville (l'histoire commençait par un double assassinat à Tours). Le vin à leur table n'était pas anodin : "Elle se tut, ménageant ses effets. Il affectait de ne rien laisser paraître de son impatience, se resservant une rasade de Saint-Nicolas de Bourgueil."

Merveille de la sérendipité : recherchant des informations sur le net sur un passage de Gargantua (voir la note *) je débouche sur une référence à la Sibylle de Panzoult, personnage qui apparaît au chapitre XVII du Tiers Livre. Or, Panzoult, c'est le village en face de Tavant, sur la rive droite de la Vienne.

C'est sur le conseil de Pantagruel que Panurge est venu discuter, sur la question de savoir s'il doit ou non se résoudre au mariage, avec cette vieille Sibylle "qui prédit toutes les choses futures". Epistémon et Panurge y parviennent au bout de trois jours de route. La maison "mal bâtie, mal meublée, tout enfumée", ne paie pas de mine mais Epistémon ne manque pas de mettre en avant quelques épisodes mythologiques où les dieux ne dédaignèrent pas d'entrer dans semblable logis. Panurge salue en tout cas profondément cette vieille bique fort mal en point, tout occupée à confectionner un pot-au-feu de choux verts avec une couenne de lard jaune et un vieil os à moelle, et lui présente un riche assortiment de cadeaux avant de lui glisser au "doigt médical"(nous retrouvons là le doigt mire de saint Nicolas) "une verge d'or bien belle, dans laquelle était magnifiquement enchâssée une crapaudine de Beuxe." Il s'ensuit une parodie burlesque des scènes célèbres où Enée descend aux Enfers avec la Sibylle de Cumes. La vieille finit par écrire avec son fuseau huit vers courts sur autant de feuilles d'un sycomore qu'elle avait en sa cour, avant de retrousser, sur le perron de sa porte, cotte et chemise et de leur montrer son cul. "Par le sambre goy de bois, voilà le trou de la Sibylle", s'écrie Panurge.

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Sybille en sa demeure, Albert Robida, Illustration du Tiers Livre de François Rabelais, illustré pour une édition des Œuvres complètes en deux volumes par la Librairie illustrée en 1886.


Après le boyau culier de l'Hélice terrestre, voici donc le cul de la Sibylle. Décidément...

Pourtant Tavant - et c'est une légère déception -, est absent de l'œuvre de Rabelais. Ce n'est pas le cas de saint Nicolas qui, lui, est bien présent dans le Pantagruel, au chapitre 29, où il affronte 300 géants armés de pierres de taille, et Loup-Garou, leur capitaine. Panurge, contrefaisant celui qui a la vérole, raconte aux géants "les fables de Turpin, les exemples de saint Nicolas et le conte de la Cigogne". Il faut  noter que le cul, là encore, n'est pas bien loin. Un peu plus haut, Panurge a dit à Pantagruel :"C'est bien chié en mon nez (...) vous vous comparez à Hercule ? Vous avez, par Dieu, plus de force aux dents et plus de sens au cul que n'en eut jamais Hercule dans tout son corps et son âme."

C'est encore Panurge que l'on retrouve dans le Quart Livre en grande panique dans la tempête qui ébranle son navire, implorant saint Michel d'Aure et saint Nicolas. La promesse qu'il leur fait mérite le détour : "Je vous fais ici un bon voeu, et à notre Seigneur, que si vous m'aidez - je veux dire si vous me mettez en terre hors de ce danger-ci -, je vous construirai une belle grande petite chapelle ou deux entre Candes et Montsoreau, et il n'y paîtra vache ni veau !" En note, (de l'édition Quarto, dirigée par Marie-Madeleine Fragonard) il est précisé qu'il s'agit d'un proverbe : de fait, les deux villages sont contiguës et la promesse n'est donc que du vent...***

Panurge revient sur ses voeux au chapitre 24, la tempête passée : 

"Ecoutez, mes beaux amis, je fais serment devant la noble compagnie : pour la chapelle vouée à M. saint Nicolas entre Candes et Montsoreau, j'entends que ce sera une chapelle-alambic d'eau rose, dans laquelle ne paîtra vache ni veau. Car je la jetterai au fond de l'eau.

- Voilà bien le galant, dit Eusthénès, voilà le galant, galant et demi ! Cela vérifie le proverbe lombard :"Passé le péril, oublié le saint !"

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* Autrement dit, à moins de vingt kilomètres à vol d'oiseau de Tavant, sur l'autre rive de la Loire. Notons aussi que c'est dans cette contrée que fut soi-disant retrouvée par un certain Jean Audeau la généalogie de Gargantua, dans un grand tombeau de bronze enfoui dans un pré qu'il possédait près de l'Arceau Galeau, en dessous de l'Olive, dans la direction de Narsay. Tous lieux-dits du Chinonais, entre Tavant et Saint-Benoît. Sur cette question, on peut lire l'article de Gilles Polizzi, Le tombeau de Gargantua et le temple de la Dive : l'illusion référentielle de Gargantua au Quart Livre, https://www.persee.fr/doc/rhren_1771-1347_2011_num_72_1_3130

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Sur cette carte, on voit la proximité des lieux mentionnés dans ce billet, Tavant (église Saint-Nicolas), Panzoult, Saint-Benoît -la-Forêt, (à la Cave de la Sibylle, on peut aujourd'hui acheter du vin...)

** Je ne suis pas parvenu à retrouver cet événement sur le net. Et je suis pris d'un doute. S'il existait bien un camp américain dans cette commune du Chinonais (évacué justement cette année 1967 selon les désirs de De Gaulle), n'aurais-je pas inventé l'incident ?

*** Dans notre périple vers l'Hélice terrestre et Tavant, nous avons à l'aller comme au retour traversé ces deux villages.

mardi 20 décembre 2022

Cristal noir #14 : Le doigt mire de saint Nicolas

Je repense à Tavant. Ses fresques, énigme sur énigme. Et je me pose une question. Une question simple. Pourquoi Saint Nicolas ? L'opuscule du patrimoine n'en dit que quelques mots, en affirmant que la dédicace de l'église paroissiale doit être mise en relation avec le développement en Occident du culte de saint Nicolas dès la fin du XIème siècle, après le transfert de ses reliques à Bari, en Italie, par les Normands en 1087. Voilà, c'est tout. Il reste que saint Nicolas reste assez rare en Touraine, où peu de communes portent son nom (je ne suis pas certain de l'exhaustivité de mon relevé, mais je n'ai épinglé que Saint-Nicolas de Bourgueil et Saint-Nicolas des Mottets). Ce n'est pas la même chose en Lorraine où le saint est omniprésent, grâce à Aubert de Varangéville qui, de retour de croisade, rapporte de Bari une phalange du doigt de saint Nicolas. Une relique qui attira les pèlerins à la basilique qu'on construisit à Saint-Nicolas-de-Port, près de Nancy. 

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Saint Nicolas et les trois officiers. Peinture de 1485, église Sainte-Marie de MühlhausenAllemagne.

Philippe Walter, dans son excellent Mythologie chrétienne, Fêtes, rites et mythes du Moyen Age (Imago, 2005), nous donne la raison de ce doigt miraculeux : Nicolas était évêque de Myre, en Asie Mineure*, or mire, en ancien français, signifie aussi "médecin". Mieux, le Dictionnaire de l'ancien français de Tobler-Lommatzsch nous apprend que  que l'annulaire porte le nom de doit mire. "La désignation est ancienne, précise Philippe Walter, puisque l'auteur latin Macrobe parle lui aussi de digitus médicinalis. Comme la relique guérisseuse de l'évêque de Myre était un doigt du saint, on peut supposer qu'il s'agissait bien de ce doigt mire." (p. 75)

Encore plus intéressant : saint Nicolas aurait partie liée avec le monde souterrain : "Le nickel est découvert  en 1751 et on donne au minerai l'abréviation de Nicolaus qui est également le nom d'un lutin espiègle. En mythologie, les lutins (comme les nains) sont liés au monde souterrain et à ses richesses minérales (Kupfernickel désigne en allemand le "lutin du cuivre" avant de désigne le métal lui-même)."

Faut-il s'étonner alors qu'on édifie une crypte sous ce choeur d'église de Tavant ? La dédier à saint Nicolas, c'est d'abord l'inscrire dans la thématique qui lui est propre. Alors on rehausse le choeur, qui prolongeait auparavant la nef sans interruption, et l'on creuse dessous, en tenant compte des maçonneries existantes. Et comme le saint vient d'Asie Mineure, on fait venir un peintre familier de la symbolique byzantine.

Il se trouve que Saint-Nicolas-de-Port est aussi un important site d'extraction du sel depuis le Moyen Age. Le sel, autre richesse du sous-sol : "Comme pour rappeler ce lien séculaire de Nicolas et du sel, l'église de Varangéville est encore dédiée à saint Gorgon, un martyr qui eut les intestins salés par ses bourreaux." Et Philippe Walter ne manque pas de souligner que ce Gorgon "évoque irrésistiblement le Gargantua rabelaisien dont le lien avec le sel est bien rappelé dans le roman."(p. 76)**

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Saint Nicolas représenté avec les 3 enfants et le saloir où ils étaient conservés, collection musées départementaux de la Haute-Saône.

Tavant se situant au plein coeur du pays de Rabelais, où Gargantua n'a cessé d'imprimer sa trace, nous voici donc en présence d'une réplique du doublet lorrain Nicolas-Gorgon.

Et ce doublet n'est-il pas lui-même une autre forme du couple célèbre saint Nicolas/Père Fouettard ? En Lorraine, et dans les pays germaniques et anglo-saxons, saint Nicolas (ou Santa Claus, qui en est une dérivation***) n'a pas encore été tout à fait détrôné par le Père Noël, qui en est le moderne avatar. Saint Nicolas distribue les cadeaux aux enfants sages, le Père Fouettard se chargeant, lui, des chenapans. "Ce Père Fouettard, écrit Philippe Walter, est un croquemitaine, véritable Homme sauvage et fantôme hirsute à la barbe rousse. Dans le folklore contemporain, il est le témoin fossilisé de l'ancêtre païen du saint. [...] C'est l'ogre-fée, un maître d'abondance et de richesse (un dieu plutonien des morts) mais dépossédé de ses traits positifs au profit du saint évêque qui le domine. Saint Nicolas le traîne derrière lui, comme d'autres saints le monstre ou la tarasque qu'ils ont apprivoisés." (p. 77-78)

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Parfois, Santa Claus se passe du Père Fouettard...  Contes de Saint-Nicolas pour la jeunesse, Pays-Bas, 1849

Jacques Warminski n'était-il pas en somme l'ogre-fée de notre temps ? Creusant dans le tuffeau les intestins montant jusqu'à l'horizon d'une hélice au dessin proche de la crosse de l'évêque, sacrifiant aux rites bachiques avec le revigorant Rosé d'Anjou, tel le dieu sibérien Mikoula, dieu des récoltes et de la bière ?****

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Plaque invoquant saint Nicolas fixée sur la croix érigée par les mariniers de Saint-Père-sur-Loire, avant le passage sur le pont menant sur l'autre rive, à Sully-sur-Loire (Markus3 (Marc ROUSSEL) — Travail personnel

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* Très récemment, en octobre, des archéologues auraient retrouvé la tombe exacte de saint Nicolas de Myre dans une église byzantine d'Antalya, en Turquie.

** Par exemple : "Grandgousier estoit bon raillard en son temps, ayant à boire net autant que homme qui pour lors fut au monde, et mangeait voluntiers salé."(Gargantua, III, p. 174, édition Quarto/ Gallimard)

*** Claus pour Nicolaus.

**** Le verbe russe nicolitsja  signifie "s"enivrer".

jeudi 29 septembre 2022

Cristal noir #7 : L'ogre cosmo-tellurique

 Cinq années de chantier pour réaliser l'Hélice terrestre. Mille tonnes de tuffeau extraites, trois mille tonnes de béton coulées. La dureté du béton et la tendreté du tuffeau, Jacques Warminski aimait ce contraste de matières. De même distinguait-il les matériaux nobles des matériaux "ignobles" : isorel, tôle ondulée, grillage, plexiglas... qu'il n'hésitait pas non plus à employer.

De quoi vivait-il pendant ce chantier ? J'ai posé la question à ceux qui l'ont connu, mais ils ne savaient pas trop, si, ils se rappellaient que ses amis lui commandaient des meubles (il avait fait l'école Boulle après les Beaux-Arts), meubles qu'il réalisait... ou non...

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Dans la revue trimestrielle 303, dans un bel article d'Alain Mariez, il est décrit comme un "ogre cosmo-tellurique". Le gaillard - 1m95, 150 kilos - "fécondait dans le désordre, l'excès et l'effervescence" :

"Ses agapes pouvaient le clouer à table jusqu'à une heure avancée de l'après-midi ou de la nuit ; son goût immodéré pour le rosé d'Anjou le transportait souvent dans le caboulot voisin : suivant un rituel immuable, il partageait deux pichets avec son hôte puis levait sa grande carcasse sans mot dire. A l'instant précis où Warminski s'extrayait de la table, le cafetier lui remplissait un dernier verre au bout du zinc. "C'est ma piqûre de rappel", rigolait-il en plissant les yeux de plaisir et de malice, le gosier  satisfait et l'abdomen reconnaissant. Puis il s'en retournait usiner son temple post-moderne, boudiné dans un inusable pull-over gris, se confondant presque avec le minéral."

Rabelaisien personnage à l'évidence, mais Warminski outrepassait ce cliché facile : l'oeuvre du Maître de la Devinière, il la connaissait, toujours selon Mariez, dans les moindres inventions verbales :

"Son imaginaire l'invitait à une lecture verticale du monde : en bas, les entrailles, mémoire d'un millénaire de vie troglodytique, et, en haut un promontoire qui invite à lever le nez pour aller toucher les étoiles. On ne peut s'empêcher de penser que Rabelais, une fois encore, fut le malin génie qui inspira l'artiste : la galerie souterraine de Warminski ressemble en effet à ces trois boyaux du cul par où Gargantua transita avant de sortir par l'oreille gauche de Gargamelle."

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 L'hélix n'est-elle pas cette partie de l'oreille externe qui s'enroule autour de la conque ?

Cela dit, je me demande où Alain Mariez a vu "trois" boyaux du cul dans Gargantua, car le texte n'en mentionne qu'un, le "droict intestine, lequel vous appelez le boyau cullier". Ou bien faut-il penser qu'il y a confusion avec un "étroit" boyau du cul ? Car la vieille guérisseuse de Brisepaille*, près de Saint-Genou, avait donné à Gargamelle un restrictif si horrible que tous ses trous en étaient si étranglés et resserrés que "vous les auriez à grand peine élargis avec les dents". C'est par la veine creuse que Gargantua gagne la ligne des épaules, bifurque à gauche et sort par "l'aureille senestre".

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Elles sont nombreuses les traces de Gargantua dans la contrée : le géant, après avoir traversé la Loire entre Gennes et Les Rosiers, se serait arrêté au Sale Village et fauché un champ de blé. Puis il aurait vidé là ses grolles remplies de sable et formé ainsi les deux collines de chaque côté du hameau. Dans l'opération, il aurait aussi échappé sa pierre à aiguiser, qui ne serait autre que le menhir de Nidevelle, de près de six mètres de haut, aujourd'hui cerné par les pavillons.

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* Hameau de Brisepaille devant lequel nous passâmes en nous rendant à l'Orbière. On peut lire par ailleurs ce que Robin Plackert, dans Fragments de géographie sacrée, a écrit sur la vieille de Saint-Genou.

mardi 13 septembre 2022

Cristal noir #3 : l'Hélice terrestre

Après avoir passé la Loire, qui faisait peine à voir, au pont de Gennes, nous arrivâmes, par de petites routes, à l'Orbière, le hameau troglodytique que le plasticien Jacques Warminski avait racheté, parcelle par parcelle, à ses anciens propriétaires. Dans une seconde voiture, le Doc convoyait un couple de ses amis, Géraldine et Jacques B. Jacques B. est né en 1946, comme Warminski, et il est originaire comme lui de cette région, le Saumurois, qui détient, à ce que j'ai pu lire, le patrimoine troglodytique le plus important au monde, avec 14 000 cavités, dont la moitié serait à l'abandon.  Comme lui encore, il fut élève aux Beaux-Arts d'Angers, et il lui a donné la main quand il a fallu déblayer le terrain, car le hameau était devenu après le départ de ses derniers habitants une vraie décharge, un dépotoir à ciel ouvert.

Un travail de galérien au service d'une vision qui venait de loin, du fond de l'enfance où le petit Jacques, pas encore ogre, venait là en vacances, dans ce coin de terre illuminé par le tuffeau, cette roche calcaire qui s'est formée il y a 90 millions d'années quand la mer recouvrait le pays. Son propre père peignait en prenant pour modèle le calendrier des Postes.  Jacques B. se souvient l'avoir vu réaliser une vue du cap Fréhel. Art modeste, oui, mais il avait, précise-t-il, le sens de la couleur, du mélange des teintes. Warminski élira, lui, le bleu et le jaune, que l'on trouve dès l'entrée avec ces cônes et ses fosses carrées ou rectangulaires, qui déjà figurent cette association intime du concave et du convexe à l'oeuvre sur tout le site.

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Fasciné par le monde souterrain, Warminski fera de nombreux voyages dans le bassin méditerranéen (Grèce, Yougoslavie, Sierra Nevada, Cappadoce) à la recherche de l'habitat troglodytique. De retour en Maine-et-Loire, il réalisera quelques installations dont il ne reste que quelques photos et des titres qui font rêver : Harpe éolienne de 10 000 m de bolducs (1977), Empreinte du pied de Gargantua enjambant la Vienne (1981), Sculpture rotative de gazon (1986), Ligne de chemin de fer traversant le musée d'Angers (1988), Lit sur lie de la Loire, Gargantua couché à Cunault (1995) - et l'on remarquera aussitôt la grande présence de ce dernier géant.

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Lie sur Lit de Loire (dessins préparatoires et photo)


Son grand oeuvre sera L'Hélice terrestre, réalisée entre 1990 et 1994 dans ce hameau de l'Orbière, "archi-sculpture" où le visiteur est invité à cheminer tout d'abord dans l'espace souterrain, dans un petit dédale de salles redessinées, gravées, sculptées par Warminski : "Figures abstraites, dit le Delarge*, aux formes acrobatiques, à la surface squameuse de reptiles ou bouillonnante de cellules, alternant ainsi de petits cubes et de petites sphères." Et puis un escalier tournant nous propulse sur le plateau, au plein air et à la grande lumière. Le paysage se déploie au grand large et devant nous s'arrondit l'amphithéâtre où l'on "retrouve, en ciment moulé cette fois, les mêmes formes humano-reptiliennes, positifs des négatifs souterrains."

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Le serpent Python n'est pas très loin.


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Jacques Warminski

Soit dit en passant, cet article est le millième d'Alluvions

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* Delarge : Dictionnaire des arts plastiques, modernes et contemporaines. 

lundi 4 septembre 2017

# 211/313 - Sorciers, momie et une autre Aurélia

Donner à voir ici ce qui me remue le cerveau, m'émeut, m'instruit, me charme ou me bouleverse, c'est mon but quotidien. Je craignais il y a quelques jours une interruption de ce courant, mais voici que tout est relancé, et bel et bien, si bien même que je suis porté à modifier la forme même de ces billets : ils suivaient jusque-là une ligne unique, ne traitaient chaque fois que d'un sujet (avec ses dérives bien sûr), mais les apports d'hier soir et de ce matin changent la donne. Je n'ai pas envie de repousser leur approche à je ne sais quelle date, donc je choisis de diffracter chaque chronique en plusieurs sections, afin d'avancer de façon plurielle sur des thèmes différents. Je n'en ai pas terminé avec Ronsard et Vivre, le chef d’œuvre de Kurosawa, mais vont venir s'ajouter la sorcellerie (eh oui), et la reprise d'une méditation sur la mort (hum, c'est réjouissant tout ça...).

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J'ai employé ci-dessus l'adjectif pluriel, dont Starobinski use pour désigner les journées de Ronsard. Il se trouve que le poète dut se défendre contre les pamphlets de certains protestants, qui le dénonçaient  comme païen et épicurien, et pour ce faire rien de mieux, selon l'usage du temps, que de décrire les activités d'une seule de ses journées. Technique inaugurée par Sénèque (Lettre 83), "reprise et affinée par la conscience chrétienne, (...) [elle] constituera , à tout le moins à partir de Pétrarque, l'une des ressources de la rhétorique défensive et de la justification personnelle. (Nous verrons Rousseau s'en servir dans tous ses textes autobiographiques dès les Lettres à Malesherbes)."

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Ce ne sont là qu'extraits d'un poème de plus de cinquante vers, où apparaissent entre autres les "trois commerces" (livres, amis, femmes), ce que louera Montaigne (Starobinski note aussi que "l'ordre des activités de Ronsard ressemble assez étroitement à celui qui règle la journée laborieuse, joyeuse et pieuse de Gargantua".)
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C'est en somme l'inverse que l'on observe chez Kurosawa : cet homme, Watanabe, qui suivit pendant toute sa carrière administrative une routine inébranlable, cet homme-là, démoli par la perspective de sa mort prochaine, ne peut se coucher sans soucy... Il va errer dans le Tokyo nocturne des plaisirs, et ce n'est qu'au matin du jour suivant qu'il va prendre la décision d'agir pour les autres. Dans l'extrait suivant, il va découvrir le surnom que la jeune fille lui donnait.


Cruelle révélation que ce surnom : La Momie. Dont il ne peut qu'accepter la vérité : il n'était bien qu'un mort-vivant derrière son bureau.

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Acheté ce matin à Arcanes Une autre Aurelia de Jean-François Billeter (Allia, 2017). Le philosophe et sinologue y raconte la mort de sa femme Wen, d'origine chinoise, le 9 novembre 2012, après 48 ans de vie commune. Enfin, il y rapporte surtout ce que furent pour lui les mois qui suivirent, à travers les notes qu'il prit presque chaque jour. Un livre bref, intense et juste, qui n'est pas me rappeler bien sûr le Journal de deuil de Roland Barthes. Deuil dont Barthes refusait la doxa même la "mieux attentionnée du monde", et que réfute aussi Billeter :
15 déc. "Deuil", mot affreux. Affreuse aussi la loi du silence qu'observent les autres, qui me parlent de tout sauf d'elle. Craignent-ils de me causer de la peine ? Ou ont-ils peur, au fond d'eux-mêmes." (p. 26)
Ou encore, page 37 : "5 Mars. "Deuil" ? Non. Il s'agit du passage d'un bonheur à un autre - de celui de vivre avec Wen à celui d'avoir vécu avec elle. Passage agité, il est vrai. Une tourmente éprouvante."
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Francis (Dusserre) me prête hier soir l'édition originale d'un livre dont je n'avais jamais encore entendu parler, ce qui m'a grandement étonné : Sorciers et jeteurs de sorts, par Marcelle Bouteiller (Plon, 1958). Marcelle Bouteiller était maître de recherches au CNRS et son livre s'honore d'une préface de Claude Lévi-Strauss, excusez du peu. C'est celle-ci que je lis en premier : le savant ethnologue rappelle un ouvrage antérieur Chamanisme et guérison magique (Paris, 1950) où Marcelle Bouteiller avait entrepris une comparaison entre certains sorciers sibériens et amérindiens : les chamans, et les "panseurs de secrets" européens, puis il écrit :
"Le livre qu'on va lire renouvelle cette démarche, mais à une échelle réduite et sur un nouveau plan. Un autre type de sorcier, le jeteur de sort, y est envisagé dans sa continuité historique depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours et, dans son unité géographique, grâce à des documents provenant en majorité d'une seule région : pentagone dont les villes de Romorantin, Sancerre, Nevers, Aigurande et Le Blanc marquent approximativement les sommets."[C'est moi qui souligne]
Je ne puis que vous inviter à lire le dernier billet de Rémi Schulz sur son site Quaternité : éberluant anniversaire. Nos démarches, dont j'ai pu écrire naguère qu'elles étaient parallèles, se sont récemment croisées, et les collisions que cela a engendrées sont assez "éberluantes"...

lundi 21 août 2017

# 199/313 - Je te prends les genoux

Après cette séquence chinoise, place à la Grèce : dans le très riche numéro d'été de Philosophie Magazine qui contenait l'entretien avec François Cheng, il y avait juste après un article sur Homère vu par Barbara Cassin, philosophe et philologue, directrice de recherches au CNRS. On voudrait tout citer dans ces propos recueillis, tant la réflexion est stimulante et généreuse, mais bon, gardons, pour l'instant du moins, seulement ce qui fait écho à des motifs déjà abordés ici :

Accueillir l’étranger
« Les Corses [ Barbara Cassin a une maison en Corse dont elle apprécie l'hospitalité des habitants ] n’ont pas oublié la leçon d’Ulysse et Nausicaa. Après avoir quitté l’île de Calypso sur un radeau, Ulysse fait naufrage sur le rivage des Phéaciens. Épuisé, il s’endort sur la berge. Un ballon qui lui tombe sur le coin du nez le réveille, et il aperçoit des jeunes filles qui jouent pendant que leur linge sèche. En se relevant, il les fait fuir. Seule Nausicaa lui fait face. Ulysse, qui cache sa nudité sous un branchage, n’ose pas faire le geste traditionnel du suppliant, qui serait de lui saisir les genoux. Il a trop peur de l’effrayer, de la courroucer. Alors il invente le “discours qui gagne”. Il lui dit : “je te prends les genoux”, mais sans le faire. Il dit au lieu de faire ou, plus exactement, il dit pour faire. Il invente ainsi le discours performatif dont parle le philosophe du langage John Langshaw Austin, auteur de Quand dire, c’est faire (1962) : les mots d’Ulysse ne se contentent pas de décrire une réalité, ils créent cette réalité. Aujourd’hui, le geste, la parole du suppliant reviennent à remplir un formulaire administratif pour se déclarer demandeur d’asile."
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Jacob Jordaens, La rencontre d'Ulysse et de Nausicaa, c. 1630-1640, Rijksmuseum, Amsterdam
L'extrait de l'Odyssée, chant VI, 119-246, qui correspond à cet épisode est ensuite commenté par Barbara Cassin elle-même :
"Ulysse hésita : ou bien supplier cette fille charmante en la prenant aux genoux, ou bien sans plus avancer n’user que de paroles douces comme le miel ? Il pensa tout compté que mieux valait rester à l’écart et n’user que de paroles douces comme le miel : l’aller prendre aux genoux pouvait la courroucer. Aussitôt il tint ce discours doux comme le miel et plein de profit.
ULYSSE. – Je te genouille, maîtresse, que tu sois déesse ou mortelle. Déesse, chez les dieux, maîtres des champs du ciel, tu dois être Artémis, la fille du grand Zeus : la taille, la beauté, l’allure, c’est elle !… N’es-tu qu’une mortelle, habitant notre monde, trois fois heureux ton père et ton auguste mère ! trois fois heureux tes frères !… […]  Jamais mes yeux n’ont vu pareil mortel, ni homme ni femme, le respect me tient quand je te regarde, à Délos un jour près de l’autel d’Apollon j’ai perçu ainsi une jeune pousse de palmier qui montait. […] Tout comme en le voyant, je fus en mon cœur saisi de stupeur longtemps, car jamais rien de tel n’était monté d’un arbre de la terre, ainsi toi, femme, je t’admire, je suis saisi de stupeur, j’ai terriblement peur de prendre tes genoux.[3] […]
[3] Saisir celui à qui l’on demande de l’aide par les genoux est le geste par excellence du suppliant. Ulysse, naufragé, est en situation désespérée. Mais au lieu de faire le geste, il parle : « Je te prends les genoux », dit-il. Ou plus littéralement : « Je te genouille », un verbe très rare en grec. Le genou, gonu, est lié au verbe gignomai, « devenir, naître, être » : c’est le lieu de la naissance et de la puissance, de la genèse. Ulysse préfère supplier Nausicaa en parole et prononcer un « discours profitable », « qui gagne ». Le gain est le performatif, et le choix du verbe rare signale qu’il se passe quelque chose dans le discours. Le performatif religieux fonctionne de la même manière : « Que la lumière soit », dit le Dieu de la Bible, et la lumière fut. La parole fait l’acte. Un homme comme Ulysse déploie la toute-puissance active, performative, du langage, et devient dès lors un « auteur », un « créateur » qui ne s’autorise que de lui-même, il devient réellement le « divin Ulysse ».
"Le genou, gonu, est lié au verbe gignomai, « devenir, naître, être » : c’est le lieu de la naissance et de la puissance, de la genèse". Ceci ne peut que me rappeler la vieille accoucheuse de Saint-Genou qui met au monde Gargantua. J'avais déjà noté alors que Le Dictionnaire Historique de la Langue Française (Robert) indiquait que  le nom de genou dans les langues indo-européennes (latin, grec, langues indo-iraniennes) " est sans doute à rapprocher de la racine *gne-, *gen(e)- naître (latin gignere, grec gignesthai) selon l’usage ancien de faire reconnaître le nouveau-né en le mettant sur les genoux de son père ». Ce qui, entre parenthèses, ne rendait que plus cohérent le choix de Rabelais de faire naître Gargantua par l'entremise d'une native de Saint-Genou.

lundi 12 juin 2017

# 139/313 - Saint-Benoist de la Mort

"Le Graal sans fin. Son mythe toujours vierge. Qu'on le retire à l'Occident, celui-ci n'est plus rien."
Christian Hubin, La Forêt en fragments, José Corti, 1987.

Ne quittons pas les forêts, et retournons donc dans les bois de Touraine, à Saint-Benoît-la-Forêt. Je suis allé fureter sur le site de la commune, et j'y ai glané quelques renseignements intéressants. Tout d'abord, j'ai eu confirmation de la validité de mon hypothèse sur la localisation à cet endroit de la fameuse forêt de Teillé :
"Pour juger de la rudesse de cette époque aventurons-nous en forêt de Chinon d’après une description de Mabille. C'était antan, un monde, d'abord par sa superficie. "Primitivement, elle commençait à l'ouest entre la Loire et la Vienne, depuis Huismes jusqu'à Chinon et s'étendait à l'est jusqu'à Thilouze, Villeperdue et Ste Catherine-de-Fierbois."
On appelait ce vaste espace boisé "la forét de Teillay " (mot voulant dire "tilleul", arbre vénéré des Gaulois). Elle était divisée en Haute-Forêt (sur les territoires actuels de Cheillé et de Rivarennes) possédés indivis antre le roi et l’archevêque de Tours, et en Basse-Forêt, zone entourant St Benoit entièrement propriété du roi." [C'est moi qui souligne]
Ensuite, plusieurs indices montrent une certaine similitude entre Saint-Benoît-la-Forêt* et La Forêt-du-Temple :
  1. La présence d'un lieu-dit Le Pey de Grolle, qui rappelle évidemment La Graule creusoise, d'autant plus que sur la carte de Cassini (XVIIIe) celle-ci est orthographiée La Grolle.
  2. L'existence d'un couvent de l'ordre de Grandmont, qui aurait été fondée par Henri II Plantagenêt, vers 1156, fondation confirmée quarante ans plus tard par Richard Cœur de Lion en 1196 (or, nous avons vu qu'un prieuré similaire était situé dans l'axe graalique aigurandais).
  3. Ce couvent est établi au lieu-dit Pommier Aigre. Que nous rapprocherons bien sûr du Grand Pommier creusois, évocateur d'Avalon.
En revanche, je n'ai pas décelé d'alignements significatifs.

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Enfin, je voudrais signaler la venue dans la commune le samedi 10 juin d'une troupe de théâtre , la compagnie Théâtre Derrière le monde, qui interprètera La vie tréshorrificque du grand Gargantua, dont voici la note d'intention :
"Gargantua a faim. Faim de vin, de bouffe, de livres, faim de tout. Pour raconter son histoire épique, quatre acteurs plongent dans l’enfance du français, une enfance facétieuse et insolente, avec pour seule arme le rire. Pour nous raconter la bruyante vie de Gargantua qui toute sa vie toujours dira : « À boire ! À boire ! À boire ! ». Quatre acteurs célèbrent la théâtralité dans toutes ses dimensions. Avec des costumes médiévaux qui évoquent les détournements d’armures chez les Monty Python, ils se coltinent les méandres du récit et plongent les spectateurs dans des vagues renouvelées d’hilarité. Ce qui compte, c’est l’appétit de conter la vie tumultueuse du héros : il naît, il boit, il morve dans sa soupe, il jubile d’être au monde ; il part étudier, il compte les étoiles à quatre heures du matin, il se goinfre de savoirs ; il mène une guerre, prend des jets de canon pour une attaque de poux, diplomate mais toujours étonné de tout…"
C'est bien sûr la récurrence du quatre qui m'interroge, compte tenu de la coïncidence récente avec la quaternité de Rémi Schulz, dans cette thématique gargantuesque que nous avons maintes fois croisée ces mois derniers. D'ailleurs, dernier clin d’œil, l'extrait choisi dans le dossier de presse du spectacle rapporte les paroles de la vieille accoucheuse de Brisepaille, près de Saint-Genou (elle n'est pas désignée ainsi mais c'est bien elle) :

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* "Au XIIe siècle, Saint Benoit s'appelait "Saint-Benoist de la Mort"du nom du seigneur Gobert de la Mort qui possédait ce fief. Plus tard il devint "Saint-Benoist du Lac-Mort" par confusion avec le "Lac-Mort" dépression marécageuse qu'on trouve en forêt. Sous la révolution il prit le nom de "Benoît-les-Bois". Cette appellation fut reprise en 1936 par un arrêté préfectoral pour devenir Saint-Benoit-la-Forêt."  

jeudi 25 mai 2017

# 124/313 - Saint Gildas les foulz, sainct Genou les gouttes

"Le tonneau, c'est un peu le berceau de notre humanité, ce que révèle si justement Gascar dans Les sources : "Lorsque, au début des temps, des hommes ont commencé à donner un profil infléchi au bois, ils ont formé un des premiers signes de leur accord avec le monde... Qu'on veuille, en courbant des lattes et en les ajustant les unes aux autres, construire une barque, un tonneau ou le bâti de la voûte d'une église, c'est toujours une part du monde qu'on enferme dans la forme protectrice d'un berceau."

Jean-Claude Pirotte (Expédition nocturne autour de ma cave, coll, Ecrivins, Stock, 2006)

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Près de cinq cents ans après la publication de Gargantua, Brisepaille, ce petit hameau près de Saint-Genou d'où est originaire la vieille accoucheuse de Gargamelle, existe toujours. Si Rabelais connaissait si bien la région, c'est qu'il y séjournait parfois, rendant visite à son ami Antoine de Tranchelion, abbé de Saint-Genou, qu'il se plaît d'ailleurs à citer dans un autre chapitre du livre, où cinq pèlerins de Saint-Genou sont interrogés :


« Dont este vous, vous aultres pauvres hayres?
 - De Sainct Genou, dirent ilz.
 - Et comment (dist le moyne) se porte l'abbé Tranchelion , le bon beuveur ? Et les moynes, quelle chere font ilz ? Le cor Dieu ! ilz biscotent voz femmes, ce pendent que estes en romivage !
 - Hin, hen ! (dist Lasdaller) je n'ay pas peur de la mienne, car qui la verra de jour ne se rompera jà le col pour l'aller visiter la nuict."

Notons qu'avec ce qualificatif de bon beuveur décerné à Tranchelion,  nous ne quittons pas la  thématique de la beuverie.


Mais examinons maintenant l'hagiographie de ce saint très rare dans la toponymie française qu'est saint Genou, et pour cela reportons-nous au livre si précieux de Mgr Jean Villepelet, Les Saints Berrichons (Tardy, deuxième édition, 1963). On y apprend qu'une Vita Sancti Genulphi, rédigée au XIe siècle, fait de ce saint un Romain, envoyé de Rome par Sixte II avec son père, saint Genit, pour évangéliser la Gaule. Dans une version ultérieure, Genit est un simple compagnon de Genou. Veut-on masquer cette trop simple évidence : Genit géniteur de Genou, lui-même portant en germe la génération ? En tout cas, Le Dictionnaire Historique de la Langue Française (Robert) indique que  le nom de genou dans les langues indo-européennes (latin, grec, langues indo-iraniennes) " est sans doute à rapprocher de la racine *gne-, *gen(e)- naître (latin gignere, grec gignesthai) selon l’usage ancien de faire reconnaître le nouveau-né en le mettant sur les genoux de son père ».
Entre parenthèses, cela ne rend que plus cohérent le choix de Rabelais de faire naître Gargantua par l'entremise d'une native de Saint-Genou.

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Église de Saint-Genou
Selon la tradition, Genou aurait vécu très saintement  et accompli quantité de miracles en un lieu appelé autrefois Celle-des-Démons, et identifié aujourd'hui avec la commune de Selles Saint-Denis, près de Salbris, en Sologne. En effet, le village se nommait autrefois Selles Saint-Genou, une fontaine et une chapelle portant encore son nom (Genoulph).
Il semblerait que les reliques du saint aient été transportées à Saint-Genou à la création du monastère au IXe siècle (cette translation aurait eu lieu un 10 juin, fixant ainsi la date de la fête de saint Genou, dont la mort serait survenue le 17 janvier).
Selles-sur-Nahon, une commune proche de Saint-Genou, était auparavant identifiée comme le Cella supra Nahonem de la Vita. "Saelles" en 1222, elle se nomme au XVIIè Celle-Saint-Genou, mais est appelée aussi, de par la légende, Celle-le-Diable ou Selles-le-Démon. Il est dit que saint Genou et saint Genit y construisirent une église dédiée à saint Pierre où ils furent ensevelis. Il existait aussi un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Genou. Le Nahon désigne aussi bien l'affluent du Fouzon que celui de la Sauldre, à Selles Saint-Denis.

Par curiosité et réflexe quasi professionnel, j'ai tracé  l'alignement Selles Saint-Denis - Saint-Genou : or, il  passe à proximité de Selles-sur-Nahon. L'insistance sur le diable ou les démons laisse penser que le culte de saint Genou a certainement remplacé une dévotion païenne très ancienne, probablement liée à une source sacrée, source guérisseuse. Saint Genou lui-même apparaît comme un saint guérisseur, du "feu d'enfer" tout d'abord, puis des gouttes (les gouttes désignant d'ailleurs en berrichon des sources). C'est bien sur cette attribution que Genou est une nouvelle fois citée dans le Gargantua, tout de suite après une autre vieille connaissance :

O (dist Grandgouzier) les faulx prophetes vo' annoncent telz abuz. Blasphement ilz en ceste faczon les iustes & sainctz de dieu, qu'ilz les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains. Comme Homere escript que la peste fut mise en l'oust des Gregoys par Apollo. Et comme les Poetes faignent un grand tas de Veioves & dieux malfaisans. Ainsi preschoit à Sinays un Caphart, que sainct Antoine mettoit le feu es iambes, & sainct Eutrope, faisoit les hydropicques/ & saint Gildas les foulz, sainct Genou les gouttes. (C'est moi qui souligne).


mercredi 24 mai 2017

# 123/313 - Ganymède et Cernunnos

 "Comment Gargantua naquit de bien étrange façon"

Peu de temps après, elle (Gargamelle) commença à se lamenter et à crier. Aussitôt, arrivèrent en masse des sages-femmes de tous côtés (...). Alors une vilaine vieille de la compagnie, qui avait la réputation d'être guérisseuse, venue de Brisepaille d'auprès de Saint-Genou depuis soixante ans, lui administra un astringent (...). Cet obstacle fit se relâcher, au-dessus, les cotylédons de la matrice, par où l'enfant jaillit, entra dans la veine cave et, grimpant par le diaphragme jusqu'au-dessus des épaules, où ladite veine se sépare en deux, prit le chemin de gauche et sortit par l'oreille gauche.
Dès qu'il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants : "Mi! mi! mi!", mais il clamait à pleine voix : "A boire ! A boire ! A boire !", comme s'il invitait tout le monde à boire.

François Rabelais, Gargantua, ch. 5 (édition modernisée)

Tiens, revoilà Rabelais, qui nous avait déjà montré ses accointances dans le département avec l'histoire de Triboullet et de la cornemuse de Buzançay. On va voir ce qui nous vaut ce retour.

Sachez tout d'abord que Buzançay est situé au cœur de ce fameux secteur Verseau où nous avons pris gîte. Non loin de là, à Vendoeuvres, en Brenne, on a retrouvé une stèle du second Empire représentant le dieu celtique Cernunnos. 

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Cernunnos, Musée Hôtel Bertrand, Châteauroux



L'historienne Anne Lombard-Jourdan, qui voit dans ce dieu Cernunnos le grand dieu souverain de la religion celtique, le décrit ainsi : « Cernunnos est représenté ici avec la tête ornée de bois et portant un torque autour du cou. Il est jeune et imberbe, assis les jambes repliées devant lui et les mains posées sur un sac qu'il tient sur les genoux ; deux personnages plus petits et nus sont chacun debout sur les anneaux d'un gros serpent dressé et posent une main sur les cornes du dieu créant ainsi un lien entre eux. » (Aux origines de Carnaval, Odile Jacob, 2005, p. 193).

D'autres, au lieu d'un sac, y voient une outre ou une cruche. Plackert écrivait alors : "Il s'agit là de notre verseau, le Ganymède de la mythologie, dont la grande beauté provoqua l'amour de Zeus, qui se changea en aigle pour prendre le jeune homme dans ses serres et le placer dans l'assemblée des Dieux. Il y verse l'ambroisie, l'hydromel ou le nectar, nourritures et boissons d'immortalité. Dans l'iconographie chrétienne, il devient ange, aussi "Verseau enveloppe-t-il le pays d'Agen, anagramme évidente pour l'ange verseur des eaux. (G-R Doumayrou, Géographie sidérale, p. 78)


Et Michel Serres, natif d'Agen, d'écrire :

"Je ne sais pas vraiment, dit-elle, ce que signifie ce mot d'Yquem. Je constate seulement que le dixième ordre d'anges, chez Ben Maïmon, après les  séraphim, éloïm ou cherubim, se nomme ychim. Ofamim, rapides ; seraphim, étincelles ; malakim, envoyés ; ychim, animés.
Esprits animaux survolant la colline ainsi nommée ; archanges en myriades échappés du goulot.
" (Les cinq sens, Grasset, 1985, p. 187-188)

Le Verseau peut-il vraiment être identifié à ce dieu-cerf que Anne Lombard-Jourdan identifie comme le dieu-père, le Dis pater mentionné par César, et dont un avatar ne serait autre que le géant Gargantua, dont la lecture "à plus hault sens" de Rabelais  nous permettrait de restituer quelque peu la mythologie ?

Jeune et imberbe sur la stèle, selon les propres termes de sa description, il partage donc ces traits avec Ganymède, le plus bel adolescent de la Grèce selon la légende. Mais au-delà de ces apparences, c'est leur fonction à tous les deux qui au fond les rassemble : Ganymède sert à boire, on l'a dit, or quelle est la principale préoccupation de Gargantua et de ses compagnons, sinon celle de boire encore et encore. Et ceci dès la naissance, puisque sortant de l'oreille gauche de Gargamelle, l'enfant criait déjà : "A boire ! A boire !"

Anne Lombard-Jourdan rapproche le célèbre passage du "Propos des bien yvres" du mythe  du combat du serpent et du cerf, qui lui semble être au fondement de notre passé religieux et culturel :
"Après s'être régalés à satiété de tripes, les compagnons de Grandgousier allèrent tous à la Saulsaie danser et boire sur l'herbe drue au son des flageolets et des cornemuses. Rien là en apparence que d'honnêtes divertissements. Il est pourtant question aussi d'autre chose.
     Rappelons que, selon les auteurs classiques et médiévaux, le cerf, après avoir dévoré le serpent dont le venin l'échauffe et le dessèche, éprouve la nécessité incoercible de boire, puis, sa soif assouvie, le besoin de s'agiter pour combattre et évacuer à tout prix le poison qu'il vient d'ingérer et qui menace de circuler jusque dans ses veines.
     C'est le processus que Rabelais met en scène dans le chapitre V de Gargantua qui rapporte les Propos des bien yvres. Les compagnons de Grandgosier boivent abondamment, mais à bon escient  et dans un but précis :"Puis entrèrent en propos de resieuner on propre lieu." L'apparition immédiate de jambons a pu faire comprendre "resieuner" dans le sens de "déjeuner". Mais il s'agit en réalité d'un équivalent forgé par Rabelais du verbe "rajeunir" (l'ancien français dit "rejeunir" et "renjeunir ou rajouvenir").
      C'est bien à rajeunir que vont s'employer à la Saulsaie les buveurs compagnons de Grandgosier. Ils appartiennent à toutes les classes et à toutes les professions. Ils boivent sec le vin pur et dansent sur l'herbe, à la façon dont le cerf mythique boit l'eau de la fontaine "et puis court sa et là". Leur but est de faciliter le mélange de la boisson avec le venin du serpent contenu dans les tripes du cerf qu'ils viennent de manger, afin d'expulser leurs  humeurs malignes et d'apaiser la fièvre qui les tient. Les "bien yvres" préfèrent boire le vin sans eau, mais ils obtiendront le même résultat : le renouveau du corps après une sérieuse purgation." (Aux origines de Carnaval, Odile Jacob, 2005, p. 40)
Si l'on n'est pas convaincu par ces rapprochements, qu'on retourne maintenant à la citation rabelaisienne ouvrant  cette note : qui procède à l'accouchement de Gargantua, alors que des tas de sages-femmes accourues de tous côtés ont failli à la besogne ?  Eh bien une vilaine vieille,  à la réputation de guérisseuse,  "venue  de Brisepaille d'auprès de Saint-Genou". Or, où est Saint-Genou, sinon dans l'Indre, sur les rives même de la rivière du même nom, à une quinzaine de kilomètres seulement de Vendoeuvres.

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 Il faut se pencher sérieusement sur Saint-Genou.
 

jeudi 6 avril 2017

# 82/313 - De Cuzion à Gargilesse

"Tiapa, lui, a des muqueuses fragiles (la gorge et le rectum qui sont liés)"

Andreï Tarkovski, Journal, 20 janvier 1980, Philippe Rey, 2017, p. 223*

Résumons : le chieur de Saint-Martial, saint Blaise dévolu à la gorge et au souffle, Gargantua né le même jour que la fête du saint, le fou Triboullet qui joue de la cornemuse de Buz(ançay), prédisant après bien d'autres à Panurge son cocufiage futur, voici une belle constellation rabelaisienne, que l'on peut éclairer encore par cet extrait du catalogue d'une exposition, Quand l'art fait rire, qui eut lieu à Lausanne en 2011-2012, au Musée cantonal des Beaux-Arts :
"Rabelais, qui connaissait bien les coutumes populaires, ne fait pas naître Gargantua le jour de la Saint-Blaise impunément, car avant d’être un grand mangeur, Gargantua possède un nom construit sur la racine onomatopéique gar qui renvoie à l’idée d’avaler. En Catalogne, saint Blaise est le gargantero. Gargantua, inutile de le rappeler avale et pète. Blaise non moins. Quant au savant De peditu, dont on a déjà parlé, il est édité « sub signo Divi Blasii ».
Tousser fait péter. Tussis pro crepitu. « Les médecins répètent à l’envi que la toux correspond à un effort des muscles abdominaux, glotte fermée, suivi d’une brusque expulsion d’air et que les complications des toux répétées (dont la coqueluche) sont le prolapsus rectal, les hernies abdominales, voire les avortements . » Tousser fait péter et le cul peut tousser.
« Votre cul a la toux commère
Votre cul a la toux, la toux . »

La toux répétée est la coqueluche bien nommée par analogie avec le chant du coq. Le coqueluchon,   « cette coiffure caractéristique de la folie médiévale est surmontée à l’origine d’une tête de coq qui évoluera en une simple crête, et c’est cet animal qui protégeait magiquement de la toux son possesseur, maître d’une confrérie carnavalesque ou roi du coq. » " (Christian Besson, Rire en pet)
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HONDIUS Hendrik l’Ancien, Deux fous de carnaval, 1642 **
Et soudain, je réalisai que le trajet que j'avais accompli dans la journée de mardi dernier, moi qui ne me déplace plus que très occasionnellement dans mon travail, ce trajet qui m'avait conduit, alors que je souffrais comme par hasard d'une extinction de voix, sur les rives de la Creuse, s'inscrivait à merveille dans cette thématique du cul et de la gorge.

Oui, je devais me rendre à Cuzion et j'y suis allé par Gargilesse. Depuis longtemps, je m'étais avisé de la proximité phonique du nom de Gargilesse avec celui de Gargantua, mais la notation restait isolée, n'était reliée à rien ; je ne concevais pas ce qui me saute aux yeux aujourd'hui : Cu(zion) est à Garg(ilesse) ce que le rectum est à la gorge.

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Regardez encore cette facétie : L'alignement Cuzion-Gargilesse, presque parallèle au cours de la Creuse, désigne Badecon-le-Pin, Bas de Con en 1487, "composé facétieux, nous apprend Stéphane Gendron***, avec l'occitan badar "ouvrir" que l'on rencontre dans Badefols (Dordogne) et Badevilain à Usson (Vienne). Selon M.-T. Morlet, les anthroponymes issus de batare (Badé, Badaire, etc.) sont des "sobriquets signifiant : avoir la bouche ouverte, rester bouche bée, et par extension, niais, sot". Le deuxième élément (-con) est, en effet, probablement injurieux, jouant sur l'ambiguïté de con "sot, stupide", ou "sexe de la femme". La traduction d'un tel composé, si l'on admet la comparaison avec Badefols (ouvre, fou !) ou Badevilain (ouvre, vilain !) révèle une injure particulièrement grivoise."

Et ce n'est pas fini : que trouvons-nous sur la rive gauche de la Creuse, en face de Cuzion ?
Rien moins que le village de Montcocu.
Nous sommes bien chez Rabelais.

Ceci confirme la vision de l'historienne Anne Lombard-Jourdan qui écrivait  en 2005 dans sa très belle étude, Aux origines du carnaval (Odile Jacob), que le Berry était pour elle une région conservatoire : trou du cul du monde (si je puis m'exprimer ainsi, après tout je reste dans la thématique du moment...), nous préservions les mythes d'un monde souvent ailleurs disparus :
« Légendes et traditions furent, en Irlande, mieux protégées que sur le continent. Mais il existe aussi en France une région qui fut tenue relativement à l'écart des agressions diverses, un isolat où il s'avère que furent mieux conservées les croyances et les traditions du terroir. Il s'agit du Berry où les habitants, paysans pour la plupart, les perpétuèrent plus longtemps qu'ailleurs, loin des grandes routes d'influence. Les mœurs et coutumes de cette contrée différaient tellement, au XVIIIe siècle encore, de celles du reste du royaume que Victor Riqueti, marquis de Mirabeau, pouvait conseiller au roi Louis XV « de réunir le Berry à son empire au lieu de conquérir des provinces étrangères » (L'ami des hommes, 1756). « Cette contrée, écrit de son côté Laisnel de la Salle en 1875, quoique située au beau milieu de la France, ne semble réellement avoir été découverte que de nos jours. » L 'indifférence à l'égard de l’Église, constatée au XIXe siècle dans cette région, a pu être attribuée au fait qu'elle ne fut jamais complètement christianisée. Ce lieu conservatoire fut le refuge d'où Charles VII, le « roi de Bourges », résista aux Anglais. C'est en Berry que refirent surface, en leur temps, Gargantua et Mélusine. La plupart des auteurs qui furent nos guides ont un lien avec le Berry et le Poitou : ce sont Pierre Bersuire, Jean d'Arras et Couldrette, Rabelais, Henri Baude, du Fouilloux et autres." (p. 235) [C'est moi qui souligne]


______________________

* Sur la même page 223, à la date du 24 janvier, A.T. cite G. K. Chesterton : "Les poètes sont supérieurs aux hommes ordinaires parce qu'ils les comprennent. Ce qui n'exclut pas, bien sûr, que nombre de poètes écrivent en prose, comme Rabelais ou Dickens, par exemple. Les snobs, eux, sont au-dessus des gens ordinaires parce qu'ils ne désirent pas les comprendre. Pour eux, les goûts et les principes des homme ne sont que vulgaires préjugés. Les snobs vous font sentir bêtes ; les poètes, au contraire, vous font sentir plus intelligents que vous n'auriez jamais osé l'imaginer.(...)" [C'est moi qui souligne]

** "Louis Lebeer, auteur du catalogue raisonné des estampes de Bruegel, n’est pas convaincu que ces deux fous soient de la main de Bruegel. Qu’elle soit de Bruegel ou non, cette gravure use subtilement de symboles allusifs à une folie peut-être carnavalesque. Le premier fou, qui esquisse un pas de danse, revêt un masque qui semble moulé sur le visage du second. Il touche un luth « accordé » mais laisse délirer la lyre sur son dos. - Si De Lyra (le grand commentateur de la Glose Ordinaire de la Bible) ne délire, dit Rabelais. Les lyres des « musiques folles » des enfers de Bruegel ou de Bosch, dont quelques cordes parfois sont brisées, confirment notre lecture. Le coqueluchon est à oreilles et grelots car la substance cérébrale d’un fou est si réduite et sèche qu’elle est comme la bille d’un grelot. Il s’orne au front de la pierre de folie qu’il faudra opérer (Lebeer 83). Son compagnon pourrait clamer, comme tout sot qui se présente sur scène : « A part à part je suis venu Un pied chaussé et l’autre nu » - tenue que n’ignore pas certaine initiation moderne. Il enjambe une marotte, et une gravure de la même série fait bien comprendre qu’il l’anime de son souffle anal (Lebeer 95). Le chat, brûlé, massacré ou sacrifié - martyrisé dans des orgues miaulantes dont chaque touche tire une queue -, apparaît souvent en carnaval. Il est ici douillettement lové sur les épaules, dans la position où il réchauffait les pauvres clercs de la Basoche dans leurs études glaciales. C’est donc le greffier des greffiers, tel qu’il a été immortalisé par Rabelais sous le nom de Raminagrobis (« celui qui fait le gros bis, ou le gros dos »). Des bésicles, images de la folie et des clercs, confirment cette lecture. L’enseigne de l’auberge est vide sur notre épreuve, contrairement aux habitudes de Peter Bruegel, qui orne d’un bateau bleu (De blauwer Schuit) celle du Combat..., d’une étoile des Mages, Le massacre des Innocents… Une autre épreuve (Lebeer 94) permet de distinguer... un cygne. Cela n’est pas suffisant pour localiser calendairement nos fous (Noël ? carnaval ? mai ?). 
(Gaignebet Claude in Les Triomphes de carnaval, catalogue d’exposition, Gravelines, Musée du Dessin et de l’Estampe Originale, 2004, n° 39, pp. 114-115)

 *** Stéphane Gendron, Les Noms de Lieux de l'Indre, Académie du Centre et CREDI Editions, 2004, p. 411-412.

lundi 3 avril 2017

# 79/313 - Sans dessus dessous

« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales ?
— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T. Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes, et particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant donnée sa conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une Archimède et encore moins une Newton."

Jules Verne, Sans dessus dessous, Hetzel, 1889

Incipit de ce roman d'anticipation peu connu, où l'on retrouve certains protagonistes du célèbre De la Terre à la Lune. Ne croirait-on pas entendre ce député polonais au  Parlement européen qui récemment affirmait : «Bien sûr que les femmes doivent être moins bien payées, parce qu'elles sont plus faibles, elles sont plus petites, moins intelligentes.» ? Argument suprême : aucune femme dans le top 100 des joueurs d'échecs. Comme si le jeu d 'échecs (que j'adore, ceci dit) était le modèle absolu de l'Intelligence (on sait bien qu'il n'en est rien, que le jeu mobilise une intelligence bien spécifique qui ne se transfère pas spécialement sur d'autres domaines, autrement dit on peut exceller aux échecs et être par ailleurs un parfait crétin).

Mais ce n'est pas vraiment pour parler de sexisme que j'entame avec Jules Verne. Non, comme j'avais bien investigué autour du Sphinx des glaces, je me suis penché sur cet autre roman déniché lors de ma dernière sortie à Noz, ma caverne d'Ali Baba préférée. Édité ici dans la belle collection Actes Sud/Ville de Nantes, allait-il se laisser entraîner lui aussi dans les rets de l'attracteur étrange ?

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La réponse vint rapidement. Le lendemain, samedi 25 mars, je me rends donc au marché, découvre le chieur de Saint-Martial, et reviens nanti de quelques provisions de bouche et du dernier numéro de Philosophie magazine. Or, dans la rubrique livres, celle que je consulte souvent en premier, je trouve la chronique de Philippe Garnier avec un titre identique à une lettre près à celui de Jules Verne :

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Il faut encore une fois aller plus loin que cette première coïncidence. De quoi nous entretient cette chronique ? De l'épisode des "paroles gelées", au terme d'une longue navigation de Panurge et Pantagruel vers la mer glaciale.
Or Sans dessus dessous commence avec la mise en vente des terres arctiques, au-delà du quatre-vingt-quatrième parallèle, qu'aucun explorateur de l'époque n'avait encore dépassé. La société acquéreuse, les Américains du Gun Club de Baltimore, une association d'artilleurs, espère pouvoir exploiter les houillères présumées des régions polaires en redressant l'axe de la Terre. Grâce aux ingénieux calculs du mathématicien J.-T. Maston, le macho de l'incipit, qui pense obtenir ce résultat avec un extraordinaire coup de canon, tiré d'un lieu secret.

J'ai évoqué mon lascar au froc baissé de Saint-Martial. Lui aussi entre dans la danse, car je l'avais rapproché, rappelez-vous, de la sculpture blésoise de l'article de Robin Plackert. Celui-ci commençait précisément par une citation de Rabelais :

"Au sixième iour subsequent Pantagruel feut de retour: en l'heure que par eaue de Bloys estoit arrivé Triboullet. Panurge à sa venue luy donna une vessie de porc bien enflée, & resonante à cause des poys qui dedans estoient: plus une espée de boys bien dorée: plus une petite gibbessière faicte d'une coque de Tortue: plus une bouteille clissée pleine de vin Breton: & un quarteron de pommes Blandureau."
Tiers-Livre, chapitre XLV

Nous retrouvons donc Panurge et Pantagruel, avec ce curieux personnage de Triboullet, venu par eau de Blois. Pourquoi vient-il de Blois ? C'est Claude Gaignebet, écrit Plackert, qui nous donne la réponse dans son maître-livre : " Les tailleurs de pierre du château de Blois à la Renaissance savent encore traduire en image le calembour du De Petitu : "Blesensis" (de Blois) suggère à la fois Blaise et le souffle. Ils honorent leur saint patron en multipliant, sur les corbeaux, les retombées et les modillons (comme ici), le péteur." (A plus haut sens -Esoterisme spirituel et charnel de Rabelais, Maisonneuve et Larose, 1986,Tome I, p. 66)

Saint Blaise, en effet, est le saint protecteur des maux de gorge. Évêque d'Arménie, il aurait sauvé de la mort un enfant qui allait mourir étranglé par une arête de poisson. Il est fêté le 3 février, or c'est précisément ce jour-ci que Rabelais choisit pour la naissance de Gargantua, "fils de Grandgousier et de Gargamelle, héros de la gorge, du grand manger carnavalesque et de la parole inspirée." (Philippe Walter, Mythologie  chrétienne, Imago, 2005, p. 25). Ce jour vient clore aussi la bataille des vents qui débute le 25 janvier à la Saint-Paul, le vainqueur à cette date soufflera toute l'année.

Ces vents sont bien sûr aussi les pets, le souffle buccal se conjugue au souffle anal. Notre gaillard de Saint-Martial est un émule de Gargantua :

Revenons, dit Grandgousier, à notre propos.
- Lequel ? dit Gargantua. Chier ?
- Non, dit Grandgousier, mais torcher le cul.
- Mais, dit Gargantua, voulez-vous me payer un tonnelet de vin Breton si je vous réduis à quia  à ce propos ?
- Oui, bien sûr, dit Grandgousier.
- Il n’est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s’il n’y a pas de saleté. Or la saleté n’y peut être si on n’a pas chié. Il nous faut donc chier avant de se torcher le cul.
— Oh ! dit Grandgousier, que tu as de bon sens, mon garçonnet ! Un de ces jours, je te ferai passer docteur en gai savoir, par Dieu ! car tu as plus de raison que d’années. Poursuis donc ce propos torcheculatif, je t’en prie.
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Et je me demande in fine si notre Gun Club vernien avec son artillerie prodigieuse n'est pas au fond une version plus moderne de l'ancienne Société secrète des Francs Péteurs, authentique celle-ci, fondée à Caen en 1742,  laquelle publie l’année suivante un petit opuscule de trente-quatre pages, “Zéphyr-Artillerie ou La Société des Francs-Péteurs."(réédité par les éditions Cactus). Les culs péteurs canonnent ici du haut des tours.

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La gravure anonyme qui accompagne l'ouvrage servait de frontispice à "L'art de péter", de Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut, publié en 1751 (cf. Gallica)