Affichage des articles dont le libellé est Martin Legros. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Martin Legros. Afficher tous les articles

mercredi 6 décembre 2023

Nés un 6 décembre

"Ce jour-là, tout s’arrêtait, y compris le temps. Le 6 décembre, jour de la Saint-Nicolas, nous attendions sa venue avec une terrible frénésie. Elle s’opérait en deux temps. La nuit, d’abord, au domicile de chaque famille. Après que nous avions déposé, avant de nous coucher, nos lettres personnalisées dans la cheminée, à côté d’un petit verre d’alcool pour lui permettre de lutter contre le froid de la nuit hivernale et d’une carotte pour son âne, il profitait de notre sommeil pour descendre secrètement y déposer ses cadeaux. Et je me souviens encore de l’émerveillement ressenti – je devais avoir 6 ou 7 ans – lorsqu’en accourant de ma chambre, l’un de ces matins enneigés, j’entendis le bourdonnement d’un petit train électrique qui faisait ses rondes devant un verre d’alcool mystérieusement avalé… [...] Mais pour moi, ce jour béni ne s’arrêtait pas là. Après la surprise du matin devant la cheminée et le cérémonial de l’école, voilà que le soir même prenait place une fête supplémentaire pour l’anniversaire de ma sœur. Fanny, c’est son prénom, est née deux ans avant moi, un 6 décembre ! Et la magie de Saint-Nicolas s’est donc accolée dès l’enfance à l’expérience de la fraternité, d’une fraternité essentielle, où, pour le dire d’un mot, j’ai fait l’expérience de la synthèse miraculeuse de l’amour et de l’amitié."

Martin Legros, La lettre de Philosophie magazine, 5 décembre 2023*

Pour Kid,


Peter Handke est né le 6 décembre 1942 à Griffen, village du sud de la Carinthie, en Autriche. Il est le fils d’une cuisinière slovène et d’un soldat allemand. Peu avant sa naissance, sa mère, dont il contera le suicide dans Le Malheur indifférent, épouse un sous-officier de la Wehrmacht, un homme alcoolique et brutal qu'il détestera.
J'ai commencé à lire Mon année dans la baie de Personne**, paru chez Gallimard en 1997. Hier, je tombai sur ce passage :
"J'ai vu ensuite en ce secteur particulier de la forêt une prairie humide, ce qu'il n'est sans doute pas - il faudrait qu'il coule de l'eau dans la dépression - et je lui ai donné le nom d'un peintre, "le pré de Poussin".
Au début, je m'y représentais encore les scènes que figurent ses tableaux : des personnages qui dansaient, deux hommes qui portaient, suspendus à un bâton allant de l'un à l'autre, des amas de grappes de raisins aussi gros qu'eux, un homme et une femme au bord d'un champ de blé estival, et tout cela sur la claire et vaste prairie au fond du creux, à laquelle cela donnait quelque chose d'un lieu de passage. " (p. 160)

 Le premier tableau évoqué ne peut être que l'Automne.

Image
Nicolas Poussin. L’Automne ou La Grappe de raisin rapportée de la terre promise (1660-64)
Huile sur toile, 118 × 160 cm, musée du Louvre, Paris.

L'homme et la femme au bord d'un champ de blé estival sont sans aucun doute Booz et Ruth, au premier plan du tableau de L'Eté

Image
Nicolas Poussin. L’Été ou Ruth et Booz (1660-64)
Huile sur toile, 118 × 160 cm, musée du Louvre, Paris.

Quelle étrangeté de retrouver une nouvelle fois, alors que rien ne semblait l'annoncer, mention de ce couple Ruth et Booz qui m'occupe depuis le 28 novembre, ma date anniversaire. Etrange aussi de voir associé à ce "pré de Poussin" le souvenir de bombardements, autre thème fort de ces dernières semaines :

"Mais souvent le pré de Poussin disparaît avec la lumière du matin, ou il semble à midi tellement rétréci que la crête et le creux pourraient n'être que l'un des mille cratères de bombes laissés par les raids sur Vélizy en 1944, dont les victimes sont enterrées dans le cimetière qui se trouve un peu plus haut sur le flanc, et je ne vois plus guère de Poussin, dans les buissons, que son Eurydice, au moment où elle est mordue par le serpent létal." (p. 162)

Image
Paysage avec Orphée et Eurydice - Nicolas Poussin - Musée du Louvre


Image
Paysage avec Orphée et Eurydice (détail)

« Il y a du cauchemar dans le plus beau rêve, et précisément parce qu'il est beau de cette façon oublieuse : comme dans le Paysage au serpent de Poussin, que j'évoquais l'autre jour, où l'on peut certes chérir ces grands horizons qui apaisent, ces constructions magnifiques, là-bas, sous les nuées paisibles de l'été qui n'a pas de fin, mais dont on ne doit pas ignorer qu'un drame s'y joue, au centre même, cette attaque de l'homme par le monstre qui matérialise l'angoisse qu'accumule tant de beauté. Oui, il faut savoir reconnaître l'omniprésence du vide, l'obsession de la mort vécue comme vide, comme néant, sans compensation, sans plénitude, dans la plénitude apparente de ces trop belles images».

Yves Bonnefoy, Entretiens sur la poésie (1972-1990), Entretiens avec Bernard Falciola, Mercure de France (1990) pp.29-30 et 33

*

Cent un ans plus tôt que Peter Handke, le 6 décembre 1841, naissait Frédéric Bazille, à neuf heures du soir, au n°11 de la Grand'Rue,  hôtel Périer,  l'une des plus belles demeures anciennes de Montpellier. Fils de Gaston Bazille, âgé de 22 ans, et de Camille, née Vialars, qui en a vingt, tous deux appartenant à la haute bourgeoisie protestante de la ville. J'ai évoqué Bazille dans l'article précédent, et c'est tout à fait incidemment, en examinant sa biographie, que j'ai découvert sa date de naissance le 6 décembre.

Il se trouve que Michel Hilaire, le directeur du Musée Fabre de Montpellier, a écrit un texte, à l'occasion du colloque « Voyages », organisé par l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier le 22 novembre 2019, texte intitulé L’idéal classique du paysage de Poussin à Bazille. Il y écrit que "Bazille est un classique dans l’âme, capable de renouveler avec génie la grande leçon de Poussin poursuivie par Corot. Sa touche est solide, compacte, vivante, moins allusive que celle de son ami Monet. Il ne perd jamais de vue la structure interne du paysage et va à l’essentiel comme dans ses Remparts d’Aigues-Mortes (musée Fabre) qui datent du printemps 1867." Dans une lettre de 1869 à son cousin Louis Bazille, le jeune peintre affirme que pour lui "Corot est le premier des paysagistes passés et présents, et l’un des premiers peintres français.

"Cette admiration, poursuit Michel Hilaire, Bazille trouvera encore le temps de la manifester dans son ultime chef- d’œuvre réalisé durant l’été 1870, peu de temps avant son engagement pour la guerre franco-prusienne. Bazille est seul dans la propriété familiale du domaine de Méric à Montpellier. Il revisite une dernière fois les lieux de son enfance qui lui sont chers, les rives désertiques du Lez, scandées par les troncs squelettiques des peupliers blancs. La simplicité et la majesté de la composition, la fraîcheur de la vision, l’incandescence de la lumière montrent que jusqu’à la fin Bazille est soucieux de régénérer les formules héritées des grands maîtres. L’inflexion classique dans son œuvre, relevée à plusieurs reprises par les historiens d’art, est ici clairement revendiquée. Bazille, à la veille de la révolution impressionniste, invente une modernité qui lui est propre, qui clôt d’une certaine façon une tradition vieille de plusieurs siècles et jette un pont vers l’avenir en direction de Cézanne qui ambitionnait comme on sait de faire du « Poussin sur nature ».

Image

Frédéric Bazille, Paysage au bord du-Lez, 1870, Minneapolis, Institute of Art


*

Enfin, passons de Bazille à Bartt, le 6 décembre 1968, naissait à Tours mon ami Nunki.

Image
« Grâce à Dame tortue voici comment Nunki Bartt fut conçu «                      Poscas sur bristol

Le gaillard, quand il ne promène pas son mâtin Moon sur les rives indriennes, dessine, peint mais écrit aussi. Je ne saurais trop recommander d'aller vagabonder sur Baoubaxter, où cet ancien étudiant des Beaux-Arts, ex-marin et ex-ouvrier viticole, rimbaldien dans l'âme et walsérien dans le corps (ou bien est-ce le contraire) distille à l'alambic de ses souvenirs une littérature fantasque et intranquille.

Image


________________________

* Un peu plus loin, dans cette lettre, Martin Legros évoque un texte de Claude Lévi-Strauss, Le père Noël supplicié, paru dans Les Temps modernes, en 1952 : "Les catholiques brûlaient alors l’effigie du Père Noël quand des intellectuels de gauche dénonçaient un mythe créé par la société de consommation. Dans une magistrale leçon d’anthropologie structurale appliquée, Lévi-Strauss démontre que la croyance au Père Noël n’est pas seulement une mystification infligée par les adultes aux enfants, mais une forme d’échange, « le résultat d’une transaction fort onéreuse » : en comblant les enfants de leur générosité, les vivants règlent leurs comptes avec les morts !"
Claude Lévi-Strauss, soit dit en passant, né comme moi un 28 novembre (1908).

** Pour compléter l'intrication ici des dates et des thèmes, j'ajoute que ce livre m'a été prêté par Nunki le 28 novembre. Il se trouvait dans sa maison-atelier de Déols, où nous allâmes ce jour-là pour déplacer une grosse branche de noisetier que la tempête avait fait tomber dans le jardin du voisin.

mardi 28 novembre 2023

Je te salue, pleine de grâce

"L'histoire des idées paraît aussi lente que celle des plaques géantes, sous la terre, qui avancent de quelques millimètres en quelques millénaires.
Il y va toujours du banquet, de l'amour et de la conception d'une femme pauvre."

Michel Serres, Les cinq sens, Grasset, 1985, p. 222.

Le rangement d'une bibliothèque, c'est un petit bouleversement tectonique qui laisse souvent remonter des ouvrages fossilisés par l'oubli. Ainsi de l'essai Les cinq sens de Michel Serres, que j'avais acheté le 18 décembre 1985, l'année donc de sa sortie (trente-huit ans ont passé, misère), essai foisonnant, hirsute, virtuose que j'avais lu comme en apnée, ébloui par la poésie qui sourdait par tous les pores de cette prose philosophique, égaré tout aussi bien parce que nombre de passages demeuraient pour moi ésotériques. Le livre eut un succès certain, Michel Serres, avec son truculent accent du sud-ouest, sa malice, sa faconde fit le bonheur de nombre de plateaux télévisés, c'était un mixte d'Albaladejo et de Spinoza dont l'optimisme gaillard me laissait pourtant de plus en plus sceptique, surtout au moment de la petite Poucette (Le Pommier, 2012), opus beaucoup plus accessible que Les cinq sens, mais qui à mon avis sera plus rapidement obsolète, s'il ne l'est pas déjà, comme semble le suggérer Martin Legros : "Il [Michel Serres ] voyait dans cette mise à disposition du savoir et de l’information un formidable progrès qui nous dispense dorénavant de devoir calculer ou mémoriser, pour pouvoir nous concentrer sur l’essentiel : la réflexion et l’invention. Dans tous les espaces cognitifs, de l’école au Parlement en passant par le cabinet médical ou judiciaire, la présomption d’incompétence de l’usager, qui le rendait captif de ceux qui détiennent le savoir conjointement avec l’autorité, allait se retourner en présomption de compétence et vivifier la conversation démocratique. Quinze ans plus tard, c’est peu dire que l’enthousiasme et l’optimisme de Michel Serres ne sont plus de mise. L’IA s’apprête à nous remplacer dans toute une série de tâches, les profils algorithmiques nous calculent dans nos moindres faits et gestes en même temps que les réseaux sociaux pulvérisent l’espace public, avec leurs bulles informationnelles et leurs fake news." (C'est moi qui souligne)

Image

L'autre jour, je mets donc à nouveau la main sur ce livre, et, l'ouvrant au hasard, tombe sur des pages où affleure le nom de Marie-Madeleine, celle-là même qui nourrissait mes cogitations depuis plusieurs semaines. Je n'en avais aucun souvenir de ma première lecture, en 1985, il est vrai. Là, ça tombait à pic. Je me replongeai dans ces pages fiévreuses, et retrouvais à peu près les mêmes sensations qu'en 1985, partagé entre l'éblouissement et l'incompréhension. Il faut croire que je n'ai guère fait de progrès... Je ne compte donc pas me lancer dans une explication de texte dont je serai bien incapable (et j'ai le sentiment que l'ouvrage, passé son succès initial, n'a guère été commenté et étudié), mais, plus simplement, butiner ici et là quelques phrases suggestives. Ainsi, celles qui suivent la citation que j'ai mise ici en exergue : "Je te salue, pleine de grâce./ L'ange parle de la grâce d'une femme : charme, agrément, finesse, aménité . je m'incline devant ta beauté."

C'est ni plus ni moins qu'une Annonciation que Serres ici décrit. Mais il ne le dit pas explicitement, pas plus qu'il ne donnera dans la page suivante le titre du poème qui inspire ses lignes. Voici l'extrait :

"Avant que n'advienne le verbe, la chair, de soi, regorge de grâce. Elle dort pendant la longue nuit tacite, au milieu des moissons blondes, si pleine du donné qu'elle en laisse pour les glaneuses, sommeille sous les antiques étoiles sans nom, songe en écoutant vaguement les boeufs ruminer dans le chaume craquant, revient parmi les parfums passagers d'asphodèle qu'un arbre immense sort de son ventre, dont le dernier scion se nomme le verbe. Reposant, le sein nu, près du patriarche , lui-même lourd de sommeil, elle rêve en silence d'un enfant inconcevable, au milieu de la nuit sereine aussi longue que la somme des longueurs alignées de l'enfance de tous les hommes, où le ciel éclaire à peine les ombres. La chair rêve du verbe, le langage prend racine dans les entrailles, fruit." (pp. 222-223)

Les connaisseurs du grand Victor auront reconnu Booz endormi, le plus célèbre poème de La Légende des siècles, basé sur un passage du Livre de Ruth. Donnons-le ici, sans barguigner, dans son intégralité : 


Booz s'était couché, de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire,
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blé et d'orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;
Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril,
Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
«Laissez tomber exprès des épis,» disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.

*

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,
Etait encor mouillée et molle du déluge.

*

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :
«Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingts,
Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

«Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

«Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants,
Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;

«Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau.»

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

*

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une Moabite,
S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,
Et Ruth ne savait pas ce que Dieu voulait d'elle.
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lis sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire,
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une imense bonté tombait du firmament ;
C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous les voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté,
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

Image
Ruth endormie, détail d'un dessin de Victor Hugo

Merveilleux rebonds de la sérendipité : en cherchant une illustration pour le poème, je tombe sur une émission de France-Culture, de la série A voix nue, avec Pierre Michon qui s'entretient avec Colette Fellous. Quatrième rendez-vous sur cinq, qui se termine par la lecture intégrale par l'écrivain de "Booz endormi".  Très belle lecture. "C'est moi dans tous les âges", dit-il à un moment.

Dans un texte de la même année 2002, "A quoi servent les poèmes", que je lis ensuite dans une édition du journal suisse Le Temps, il raconte les deux fois où il a senti la nécessité de prier. Une première fois, alors que sa mère se mourait dans un hôpital de Guéret, une seconde fois après la naissance de sa fille :

"J'ai prié une autre fois, au mois d'octobre, quelques années plus tôt. Un enfant était né dans la nuit, je venais de rentrer chez moi au petit matin. Quelque chose me vint qui était de l'envie de prier, de clore, de m'ouvrir. Assis sur mon lit, tranquille, souriant si on souriait quand on est tout seul, j'ai dit d'un bout à l'autre à haute voix Booz endormi. Je l'ai dit comme il doit être dit, dans le calme, l'acceptation de tout, l'espérance contre toute raison, la gloire qui vient toujours.

L'Epitaphe Villon peut être dite pour une mère morte, Booz endormi peut être dit pour une fille née vivante et viable comme l'écrivent les obstétriciens dans leur rapport de routine. II y a bien peu de pièces de vers qui peuvent tenir en ces deux occasions, comme on dit que le tungstène tient dans la température du zéro absolu, sur les beaux télescopes suspendus entre terre et lune qui regardent le Big Bang. Le tungstène regarde le Big Bang. Les deux poèmes que j'ai dits regardent les cadavres, tous les cadavres parmi lesquels il y a ceux des mères, ils regardent l'âme qui se souvient de ces cadavres qu'elle a habités, d'où elle a observé le petit morceau de Big Bang à elle fugitivement dévolu; ils regardent les corps vivants, les petits enfants qui naissent, qui vieilliront et mourront. Ils les regardent, ils leur parlent, ils en parlent, cadavres, petits enfants et nous qui sommes entre les deux, comme si cadavres, petits enfants et nous c'était le même – et c'est le même. Ils rassurent le cadavre, ils assurent l'enfant sur ses jambes. Voilà sans doute la fonction de la poésie. Je n'en vois guère d'autre."
Image
L'écrivain creusois Pierre Michon © BARLIER Bruno

L'entretien de A voix nue est daté du 28 novembre 2002, autrement dit il y a vingt-et-un ans jour pour jour. Cette coïncidence ne serait guère remarquable sauf que cette date n'est pas pour moi anodine : c'est celle de mon anniversaire. Soixante-trois ans que j'ai vu le jour à la ferme des grands-parents maternels, dans cette maison construite à la fin du XIXème par des maçons creusois dont la mémoire des lieux n'a pas gardé un seul nom.


lundi 13 septembre 2021

Le collisionneur

"Un accélérateur propulse des particules chargées, comme des protons ou des électrons, à des vitesses très élevées, proches de celle de la lumière. Elles sont ensuite projetées sur une cible ou contre d’autres particules, circulant en sens inverse. Ces collisions permettent aux physiciennes et physiciens de sonder l’infiniment petit. [...] Le Grand collisionneur de hadrons LHC, l’accélérateur le plus puissant au monde, propulse ainsi des particules communes, comme des protons qui forment la matière que nous connaissons. Accélérés à une vitesse proche de la lumière, ils percutent d’autres protons. Ces collisions génèrent des particules massives, comme le boson de Higgs ou le quark top. La mesure de leurs propriétés permet de comprendre la matière et les origines de l’Univers. " Site du CERN

En un certain sens, je ne suis rien d'autre qu'un collisionneur. Le dernier article en témoigne. Je prends deux phénomènes du monde, en l'occurrence un livre et un film qui n'ont a priori rien à voir, et j'établis le bilan de leur rencontre. Notez bien que quand je dis "je prends", je devrais ajouter "ce qui m'arrive", "ce que l'on me propose". Le film et le livre me sont donnés par les amis de la team Baxter, Doc et Bartt, je ne fais rien d'autre que de les mettre en contact. 


Dans le film, il y a une vraie collision : l'héroïne tente de traverser le mur invisible en fonçant dessus avec la voiture rouge de ses amis. En vain.

La différence (et bien sûr elle n'est pas la seule) c'est que je ne travaille pas dans l'infiniment petit. Les intrications que je découvre sont toutes situées dans notre univers macroscopique. L'intrication quantique - cet étrange phénomène où deux particules éloignées dans l'espace sont liées comme si elles formaient un seul système, à tel point que modifier l'état de l'une modifie instantanément l'état de l'autre -, n'est observable qu'au niveau microscopique. Sauf que, très récemment, des chercheurs ont réussi à faire entrer en parfaite intrication deux membranes d'une dizaine de micromètres*. Et des objets de plus en plus gros seront sans doute intriqués dans les prochaines années (je ne me fais pour autant aucune illusion : l'intrication que je ne cesse d'explorer restera sans doute très longtemps, et peut-être pour toujours, en dehors de l'investigation à proprement parler scientifique).

L'attracteur étrange formé par ces collisions (ou bien faut-il penser que les collisions sont l’œuvre de l'attracteur étrange ?) ne s'est pas évanoui en même temps qu'elles avaient lieu. Après un orage, il y a souvent un ciel dit de traîne. C'est ce que j'observai avec MoMo BasTa et le Mur invisible, où le thème du chien connut quelques rebondissements notables. Le lendemain du visionnage du film, le 1er septembre, je lus la lettre quotidienne de Philosophie Magazine, où le rédacteur du jour, Martin Legros, racontait son déménagement pendant les vacances, et l'arrivée au foyer d'un jeune chien, Flat-Coated  Retriever, nommé Sogno (rêve ou songe en italien) : " (...) j’ai fait ou plutôt refait l’expérience, grâce à la fréquentation quotidienne de Sogno, d’une disposition que j’avais déjà éprouvée, enfant, avec mon premier chien – un élargissement de ma sensibilité et de mon attention. Un “devenir-chien”, aurait pu dire Gilles Deleuze, une “déterritorialisation” et une “reterritorialisation” qui nous fait sortir momentanément de nos repères et de nos habitudes pour adopter le point de vue et les sensations de l’animal."Ce qui l'entraîne ensuite dans l'évocation des philosophes cyniques :

"Les philosophes cyniques, dont le nom est formé sur la même racine grecque que celui du chien, voyaient dans le “devenir-chien” un accès à la sagesse. Comme le dit l’un d’entre eux, Cratès de Thèbes (365-285 av. J.-C.), qui faisait l’amour en public avec sa femme Hipparchie : Faire le chien, c’est prendre un raccourci pour philosopher”. Mais les cyniques concevaient le “devenir-chien” comme le moyen de se dépouiller des ornements de la civilisation afin de se concentrer sur ce qui est naturel : l’absence de honte et de pudeur, la fidélité et la vigilance, la discrimination naturelle entre les amis et les ennemis, etc. Avec Sogno, dont l’affection est totalement indiscriminée, comme je m’en aperçois en promenade chaque fois qu’il couvre de léchouilles le premier passant venu, c’est une sagesse différente dont il s’agit, moins morale que physique : une vigilance nouvelle aux sensations."

Mais c'est dans un autre long métrage, vu le lendemain, que je découvris un autre chien à l'image. A la fin du magnifique film de Ryusuke Hamaguchi, Drive My Car, Misuki, la jeune fille presque mutique qui officiait comme chauffeur auprès de Yusuke, le metteur en scène qui venait monter Oncle Vania de Tchekhov au théâtre d'Hiroshima, Misuki, donc, au volant de la Saab rouge de Yusuke (on comprend qu'il lui a donnée), fait des courses et retrouve un chien à l'arrière de la voiture (jamais vu jusque-là, ce chien témoigne qu'elle est sortie de l'immense solitude). 

Image

Un autre chien était visible dans le film, dans une de ses plus belles séquences, où le metteur en scène était invité à dîner par l'un des organisateurs du festival, et découvrait à cette occasion que l'actrice qu'il avait engagée, une Coréenne s'exprimant avec la langue des signes de son pays, n'était autre que la propre femme de cet organisateur. Dans cette maison qui rayonnait de l'amour de deux êtres, en contraste avec la solitude douloureuse de Yusuke et de Misuki, un chien, présence douce dans un des fauteuils du salon, incarnait déjà une sorte de promesse d'une paix retrouvée.**

Enfin, ce même 3 septembre où je notai ces filiations de film à film, je consignai en même temps la fin de la lecture du nouvel opus de Stéphane Lambert, consacré à Paul Klee, Paul Klee jusqu'au fond de l'avenir. Un titre emprunté à Maurice Merleau-Ponty : "La première des peintures allait jusqu'au fond de l'avenir". Mais c'est un livre antérieur qui resurgit soudain dans ma mémoire, Visions de Goya, L'éclat dans le désastre, évoqué ici en 2020.

Image

Sur la couverture, cet étrange tableau de Goya, Le chien, conservé au musée du Prado, à Madrid. Il mérite bien une vue plus large.

Image
Goya, Perro semihundido (Wikipedia)



Cette œuvre, qui fait partie des « peintures noires », a été réalisée entre 1819 et 1823 directement sur les murs de la maison de l'artiste, la "maison du sourd,"la Quinta del Sordo.

Recherchant sur Wikipedia une image correcte, j'apprends en passant qu'Antonio Tabucchi a consacré à ce chien de Goya une de ses œuvres, ainsi que le relève Maryline Maigron dans une étude pour la revue Italies : "Dans le récit Sogno di Francisco Goya y Lucientes, pittore e visionario, Tabucchi explicite sa perception du tableau. Pour lui, le petit chien de Goya est une allégorie du désespoir – « sono la bestia della disperazione », dit-il à son créateur – et la souffrance est exprimée par le peintre à travers son enfouissement dans le sable. Or, si nous observons le tableau de Goya, nous constatons que nous ne voyons que la tête du petit chien, le reste de son corps étant caché à notre regard."

Sogno, soit dit en passant, le nom du chien de Martin Legros.

 

_____________________

* Voir aussi l'article de Mathilde Fontez dans le premier numéro d'Epsiloon, le nouveau magazine scientifique créé par la quasi-totalité des anciens de la rédaction de Science & Vie, qui avaient démissionné en mars, étant en désaccord avec la ligne éditoriale du nouveau propriétaire du titre, Reworld Media.

 ** Le thème du film, la rencontre de deux personnes marquées l'une et l'autre par un deuil chargé de culpabilité, n'est pas unique dans le cinéma nippon. En témoigne pour le moins La Forêt de Mogari, de Naomi Kawase, sorti en 2007. Là aussi un homme plus âgé fait face à une jeune femme, tandis qu'une errance en forêt remplace le road movie avec la Saab 900 rouge.

Image
 
Je dois la découverte de ce film (vu seulement hier) à Jean Mottet, dont j'ai acheté le livre Pour l'arbre et pour l'oiseau à Montignac, pendant notre séjour d'une semaine en Dordogne. Un homme et un livre dont je reparlerai.
Image



lundi 20 avril 2020

A l'avant-poste du désastre

J'ai plusieurs fois observé des synchronicités entre la publication d'un article et celle d'un autre post dans la colonne latérale que j'ai nommé Autre sentes, qui regroupe plusieurs sites ou blogs que j'aime fréquenter. C'est ce qui s'est passé par exemple pour La guerre des virus qui trouve un écho surprenant avec la chronique de Grégory Mion sur Stalker, consacré à Zéro K,  un livre de l'auteur américain Don DeLillo, paru en 2017 :
"Dans un style où la vaticination n’est jamais loin, le géant des lettres américaines, qui nous a régulièrement offert une place assise à l’avant-poste du désastre (que ce soit en interrogeant la finance, le terrorisme ou l’enfer politique), réfléchit là au «prolongement de la vie» et aux nouveaux «moyens de mourir» pour le dire avec le langage du philosophe Francis Bacon (2)."
ImageA  l'avant-poste du désastre... Nous ne quittons donc pas le thème du désastre abordé  dans l'avant-dernier billet, avec Olender, Blanchot et Virilio. Zéro K désigne ici un programme qui tient son nom du zéro degré Kelvin, le zéro degré absolu, - 273, 5 degrés Celsius, à laquelle sont soumis les corps cryogénisés de riches transhumanistes en attente de la reviviscence promise, dans un bunker (salut Virilio) édifié dans un désert proche du Kirghizistan. Le richissime New-Yorkais Ross Lockart est à la tête du programme : amoureux de la jeune et belle archéologue Artis, atteinte d'une sclérose en plaques, il espère la retrouver dans le futur, au sortir de leur double confinement glacial. Le narrateur du roman, Jeffrey, le fils de Ross, reste à l'écart de cette tentation : bien qu'il soit "vraiment impressionné par le «rêve irrépressible» (p. 279) de cette science de l’immortalité, il n’est jamais la proie de ces prédateurs de la vie éternelle, sans doute conscient que le corps d’Artis baignant dans sa capsule (cf. p. 295) n’est rien d’autre que le drame du cerveau dans une cuve tel qu’il a été imaginé par le philosophe Hilary Putnam*. Dans le sillage de Jeffrey, on suppose par conséquent que les «techniques de dégénération de la vie sont ainsi en elles-mêmes le désastre qu’elles préparent, et les ravages matériels à venir sont intégralement inscrits dans les ravages spirituels déjà là […]»



Et la lumière qui sourdait de l'église bunkerisée de Nevers (cette localisation n'est-elle pas étonnante, quand on y pense, avec ce never(s) qui semble démentir la promesse d'éternité qu'est censé représenter tout édifice sacré catholique ?), on la retrouve dans la scène de clôture du roman, si l'on en croit Grégory Mion :
"Jeffrey observe un petit garçon étonné par l’insolite encastrement du soleil «entre deux rangées de gratte-ciel» new-yorkais (p. 297). Non seulement l’étonnement de l’enfant renvoie à l’une des vertus cardinales de la philosophie, mais cet émerveillement est aussi ornementé de borborygmes, de «grognements prélinguistiques» (p. 298), sorte de langage antédiluvien et agrammatical qui vient sauver l’humanité occidentale de son exaspérante catégorisation. L’enfant identifie peut-être dans le soleil couchant la lumière divine qui purifie, l’empreinte ineffaçable de Dieu entre les buildings éphémères, la ligne de fuite de l’innocence qui s’exprime spontanément à travers la parole asyntaxique du petit garçon**, lequel est non coupable de ne pas coucher la réalité sur un lit de Procuste. C’étaient possiblement les mots ou plutôt les sons que Jeffrey Lockhart n’a cessé de guetter sa vie durant : les mots avant les mots, les affects avant la logique indifférente des phrases, l’acoustique nue d’un monde qui ne serait pas encore pénétré par les conventions de langage – la plénitude organique en amont de la vacuité d’un siècle où les hommes, désormais, pourront payer pour gagner l’immortalité la plus désincarnée." [C'est moi qui souligne]
Au transhumanisme, cette petite vidéo de Jean Giono (entretien avec Claude Santelli, 1965) trouvée hier inopinément via un message FB de l'INA, répond merveilleusement. Le grand écrivain est le parfait antidote à ce virus de la pensée :


Vous pouvez écouter à partir de 10'30, pour être au coeur du sujet, lié aux petits bonheurs de la vie.

Cette résonance entre Stalker et Alluvions n'est pas la seule que j'ai pu enregistrer. Il y eut deux autres occurrences les jours précédents, que je vous détaillerai la prochaine fois. To be continued.


_______________________

* Wikipedia : "En philosophie, le cerveau dans une cuve (« brain in a vat » en anglais) est une expérience de pensée imaginée par Hilary Putnam en 1981 qui s'inscrit dans le cadre d'une position sceptique. C'est une forme modernisée de l'expérience du Dieu trompeur de René Descartes. Elle consiste à imaginer que notre cerveau est en fait placé dans une cuve et reçoit des stimuli envoyés par un ordinateur en lieu et place de ceux envoyés par notre corps. La question centrale est alors de savoir si ce cerveau a raison de croire ce qu'il croit.
Des films comme eXistenZ, la série Matrix ou Passé virtuel (inspiré de Simulacron 3) ont illustré au cinéma des cas très proches de cette expérience de pensée." 

Image

En lisant cette notice, me revient la lecture  quelques heures plus tôt de la chronique de Martin Legros dans la lettre quotidienne de Philosophie magazine, Carnets de la drôle de guerre. 
L'auteur y raconte comment, atteint depuis six jours du Covid-19, et en proie à des maux de tête abominables, il tente un vieux remède roumain qui, par malheur, provoque un malaise, lui fait perdre  connaissance et s'ouvrir le crâne. Au réveil, il ne sait plus où il est, ni ce qu'est le Covid : "Les mots ne se fixaient plus aux choses. Comme le terme de “Covid”, ils flottaient dans une insignifiance abstraite. Les choses, elles, n’étaient plus à la place que leur conféraient les mots. Et j’avais le sentiment qu’il dépendait d’un effort intellectuel et volontaire de ma part pour qu’ils s’ajustent à nouveau et que le monde reprenne corps. En attendant, tout était informe. Quant à moi, j’en étais réduit à occuper ce pur point de contact instantané avec moi-même, privé de toute épaisseur temporelle.
Il rattache ensuite cette douloureuse expérience à l'expérience de pensée de Descartes, le célèbre cogito :
"Dans ses Méditations métaphysiques, après avoir enclenché l’entreprise du doute et remis en question l’existence de tout ce qui l’entoure, Descartes décrit l’expérience du “je pense”, du cogito, comme celle d’une chute – “comme si j’étais tombé inopinément dans un profond trou d’eau” – et d’un trouble physique – “je suis tellement troublé que je ne puis ni prendre pied dans le fond, ni remonter à la nage jusqu’à la surface”. Ayant perdu tout appui, ne pouvant plus tabler sur aucun souvenir, aucune croyance, aucune opinion pour s’assurer de l’existence du dehors, le sujet ne peut plus se rattacher qu’à sa propre pensée. “Elle seule ne peut être détachée de moi. Je suis, j’existe, moi ; cela est certain. Mais combien de temps ? Bien sûr, autant de temps que je pense ; car peut-être même pourrait-il se faire, si je n’avais plus aucune pensée, que, sur-le-champ ,tout entier, je cesserais d’être.”
Et il évoque ensuite ce Dieu trompeur rappelée par l'expérience du cerveau dans la cuve :
"Alors, bien sûr, l’expérience de Descartes est le produit d’une décision, celle d’un sujet souverain qui doute de tout, forge la fiction d’un Malin génie, rusé et trompeur, et trouve dans la résistance à cette hypothèse la certitude de sa propre existence. Tandis que c’est malgré moi que mon malin génie, le Covid, s’est emparé de mon cerveau et m’a privé de mon assise dans le monde. Je reste cependant convaincu que, l’espace d’un instant, j’ai rejoint Descartes et fait, pour la première fois de ma vie, l’expérience concrète, intérieure, abyssale de ce qu’il entendait par le cogito : soit, cette épreuve où tout – moi, le monde aussi bien que Dieu, s’il existe – ne reposait plus que sur la force de ma pensée. Et, comme Descartes, je me suis alors demandé : “Si je cessais de penser, cesserais-je sur le champ d’exister ?

** Ce petit garçon n'est pas sans me faire penser à Janmari***, le jeune autiste recueilli par Fernand Deligny, mutique, en amont du langage, et qui est au coeur du film Ce gamin-là. Autre synchronicité : j'ai vu hier soir le beau et riche documentaire de Richard Copans consacré à celui qu'il appelle le vagabond efficace (en écho au livre de Deligny, Les Vagabonds efficaces, 1947)

Image

J'avais d'ailleurs noté ces mots de Deligny sur un extrait de Ce gamin-là, que l'on trouve reproduits dans le merveilleux volume des Oeuvres de Deligny édité par les éditions de l'Arachnéen :


Image

*** (Note de note) : Le premier article de cette recherche autour du mot-clé Janmari sur ce site est De la baleine aux ronds de Janmari, qui s'ouvre sur une coïncidence spatiale entre l'illustration d'un autre billet et la mention d'un article de Stalker sur la colonne latérale.

Image

Bon, j'arrête avec les notes de bas de page. Aujourd'hui, elles sont plus longues que le corps de l'article lui-même...