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samedi 13 décembre 2025

A l'assaut du réel

Ce qu'on appelle le jour
Est une nuit
De plus en plus sombre,
Un gouffre sous le pas.
Même le visage 
Se confond avec la nuit

Alain Veinstein, Voix seule, Seuil, 2011. 

Contrairement à La maison vide, j'ai lu Le Jour du chien, de Caroline Lamarche, d'une seule traite. Mais il faut souligner que le livre est sept fois moins long (103 pages au lieu des 744 du roman de Laurent Mauvignier). Il est dédié au chien aperçu le 20 mars 1995 sur l'autoroute E411. Un chien abandonné qui court le long du terre-plein central, c'est très dangereux, ça peut créer un accident mortel, raconte le premier personnage, un camionneur qui a l'habitude d'écrire aux journaux, ici le Journal des Familles. Les cinq autres récits qui composent le volume sont tous issus de témoins de cette vision du chien perdu sur l'autoroute, agissant comme une révélation. Mais je ne veux pas aujourd'hui me plonger plus avant dans la méditation sur le sens profond du livre, ce sera pour une prochaine fois, je pense, je l'espère. 

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Aujourd'hui je fais un pas de côté. Provoqué par l'étonnement qui fut le mien quand je m'aperçus que sur la table basse où j'avais posé le livre, un autre livre me proposait aussi la vision d'une œuvre de Goya. Il s'agissait de l'essai de Gérald Bronner, A l'assaut du réel (Puf, 2025), offert par E. pour mon anniversaire. Je ne l'eusse pas acheté moi-même, car j'ai des réserves sur Gérald Bronner, mais il m'était en quelque sorte désigné, et je fis honneur au présent : je le lus (il faut toujours aussi penser contre soi). Mais l'essentiel n'est pas là pour l'instant : le fait est que l'illustration de couverture n'était autre que Saturne dévorant l'un de ses fils, 1823, conservé au musée du Prado.

 

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Les auteurs ne sont pas souvent décideurs de l'image de couverture de leur ouvrage, mais il semble dans ce cas précis que Bronner, fort sans doute de ses bonnes ventes, ait eu la main sur ce choix, comme en atteste à mon sens ce paragraphe de la page 152 :

La couverture du présent ouvrage montre sous le pinceau de Goya la figure de Saturne qui, en émasculant son père Uranus, a rendu impuissant son antécédent (puis, en dévorant ses propres enfants, tenta de rendre infertile l'avenir). Notre époque est très saturnienne. L'évocation de cette maladie du présent parachève mon examen des métamorphoses de la pensée désirante à notre époque. Cette obsession pour le présent s'adosse en réalité à l'illusion d'impuissance, voire en découle, car vivre dans un environnement social et idéologique qui nous enjoint à tout désirer en nous confrontant en même temps à l'impression de ne rien maîtriser, organise le reflux de la pensée désirante sur elle-même.

Ceci nous permet incidemment de pointer ce qui est au cœur de la réflexion de Bronner : cette pensée désirante qui part à l'assaut du réel en voulant le ductiliser, verbe rare que le sociologue emploie pour souligner le traitement imposé aux données brutes du réel. Une matière ductile est une matière "qui se laisse étirer, battre, travailler sans se rompre." Le CNRTL donne cet exemple  : "Elle saisit alors avec les pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse, l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un panneau malléable (Maeterl., Vie abeilles, 1901, p. 130)."*

Après avoir donné maints exemples de la dérive contemporaine vers la post-réalité, Bronner, en sa troisième partie, dite conclusive, Vers l'infini et en-deça, veut montrer que l'acmé de la pensée désirante réside dans le gnosticisme, cette hérésie du christianisme dont la compréhension et la connaissance ont été bouleversées par la découverte en 1945 des codex de Nag Hammadi, dans le désert égyptien.

C'est pourquoi les gnostiques constituent la figure terminale de la pensée désirante, car le dernier obstacle à franchir  est celui de nier radicalement l'existence de la réalité : non la contourner, non la corrompre, non l'hybrider avec des modèles imaginaires, non la ductiliser, mais tout simplement l'anéantir. Et comme la chose est hors de notre portée, nous pouvons du moins imaginer qu'elle est illusoire, ce qui est une autre façon de la faire disparaître. (p. 392) 

Je reviendrai prochainement sur ce jugement de Gérald Bronner (le développement en serait trop long pour le présent article), et voudrais terminer par l'évocation de l'essai qui me revint en mémoire au moment où je lus ces lignes. Il s'agissait de La poésie et la gnose, du grand poète Yves Bonnefoy (Galilée, 2016).  Où l'on peut trouver ces lignes :

La poésie, c’est ma conviction, n’est pas la gnose. Elle est même, dirai-je, l’anti-gnose, une lutte contre le rêve gnostique qui certes se renflamme à bien des moments dans les poèmes – d’où suit que quelquefois, en effet, on ne saura guère y désenchevêtrer les deux intuitions –, mais n’en est pas moins un vouloir propre, une ambition constamment retrouvée et réaffirmée. Pour ma part, et c’est en cela que mon propos est peut-être d’abord, et à tout le moins, un témoignage, je n’ai eu d’affection pour la poésie qu’en cherchant à me délivrer des suggestions de l’imaginaire gnostique, lequel ne cesse pas de troubler – j’aurai aussi à le dire – l’emploi des mots dans l’élaboration des poèmes et même sinon d’abord l’existence de qui leur prête attention.(p. 15)
Lignes qui appelleraient bien sûr commentaire (et une fois de plus je sursois), mais je veux aller au but : quand je suis allé chercher l'ouvrage dans la bibliothèque, j'ai relu très vite quelques fragments et puis mes yeux se sont posés sur le troisième texte, consacré à Alain Veinstein, et je fus immédiatement saisi par l'incipit : "Dans Voix seule, aucune de ces créatures très souvent monstrueuses et toujours épouvantables qui peuplent les "peintures noires" d'un Goya avançant dans la ruine du sens mais donnant figure au non-être. En ces poèmes d'Alain Veinstein guère même d'évocations de quoi que ce soit de visible, plus rien de ces choses de la nature, arbres, rochers, nuées, qu'on peut encore imaginer entrevoir sur les parois de la Casa del Sordo, dans des restes de lumière. Et d'ailleurs peu de comparaisons, peu d'images. Une parole simple, sans effets, coïncidant avec la pensée, un constat sans assonances ni rythmes pour le distraire de soi. cette voix seule est une voix nue." (p. 83)

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Goya encore une fois s'invitait dans ma recherche, mais ce n'était pas tout. A la page suivante, je compris que c'était la peinture même qui avait drainé ma pensée qu'entre bien d'autres œuvres le poète visait : "Goya, disais-je, de cet espace sans haut ni bas, tout silence et ténèbre, de cet intérieur de la mort ? Plus précisément le Goya du chien enlisé, qui, du coin d'un pli du néant dans lequel il sombre, jette un regard d'étonnement absolu sur ce qui l'entoure."

 

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* Maurice Maeterlinck (1862-1949) est un écrivain belge, comme Caroline Lamarche. L'ouvrage d'où est extrait la citation du CNRTL est La Vie des abeilles, paru en 1901. Or, l'autre livre de Caroline Lamarche aperçu à la librairie Bifurcations de Bourges (que je n'ai pas acheté, lui préférant donc Le Jour du chien) était La fin des abeilles (Galllimard, 2022).

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mardi 11 novembre 2025

De mon côté de la rive du temps

11 novembre. Je continue de lire, à petits pas, La maison vide, de Laurent Mauvignier. Entre temps, il a reçu le prix Goncourt, devançant Nathacha Appanah, Emmanuel Carrère et Caroline Lamarche. Lots de consolation : le prix Femina a été remis à  Appanah tandis que Carrère a été couronné par le Médicis. Quid de Caroline Lamarche ? Eh bien pour le moment, chou blanc pour les prix. Bah, ça n'a pas beaucoup d'importance, les prix sont de l'écume, Le Bel Obscur est un très bel objet littéraire dont la trace lumineuse ne me quitte pas.

 

Cette Grande Guerre, dont on commémore donc le 107ème anniversaire de l’armistice, intervient très tôt dans La maison vide, dès la page 14, où il est annoncé que le grand-père Jules reçut à titre posthume la Légion d'honneur, après être tombé le 18 mai 1916 dans le bois d'Avocourt, près de l'Argonne. On le retrouve un peu plus loin, page 23 :

Moi, de mon côté de la rive du temps, j'aperçois tout ça comme le seul récit diffracté d'un monde dont la gloire a été - par la mort de Jules - le signe avant-coureur de la catastrophe familiale qui a nourri le récit qu'aujourd'hui quelque chose en moi cherche à comprendre, comme pour en reconstituer le puzzle - vieux cliché que l'image du puzzle, mais si limpide et évidente qu'elle s'impose avec une force telle que je me refuse à la révoquer, oui, l'image d'un puzzle dans une histoire du temps que j'ai cherché depuis ce matin à reconstituer en retrouvant le certificat de Légion d'honneur dressé en 1920 sur lequel on fait le panégyrique d'un Jules parmi les autres, mort dans la boue de la Grande Guerre avec ses majuscules tonitruantes comme une charge de cavalerie. (C'est moi qui souligne)

Lisant ces lignes, je me souvins que la même image du puzzle, - ce vieux cliché que Mauvignier ne peut révoquer - avait aussi sa place dans Le Bel Obscur. Dans un paragraphe des pages 112 et 113 :

De nombreux sens fantômes circulent entre des archives lacunaires. Si j'en choisis un plutôt qu'un autre - ici la remarque amusée de ma mère - c'est comme on passe et repasse devant un puzzle, plaçant une pièce, puis une autre, découvrant peu à peu le motif. Ma mère, si expéditive pourtant, adorait les soirées consacrées à cette passion lente. L'image entamée pouvait rester durant des semaines inachevée sur la table du salon. Chaque personne de passage rajoutait une pièce ou se contentait d'observer quel coin de ciel ou de frondaison s'était comblé, quel animal avait trouvé sa patte ou sa tête, quelle maison son toit ou sa porte. Ma récolte d'éléments offre autant d'entrées qu'un puzzle de mille pièces. La main du lundi n'est pas la main du jeudi, ni celle du matin aussi leste que celle du soir, mais toutes finissent par relier entre elles les couleurs et les formes. Sur la table je déplace ces fragments ancestraux que j'ai sortis de leur relégation comme on va chercher, un jour de pluie, la boîte contenant l'image aux pièces mélangées. Il suffit que je les rapproche pour que se révèlent des motifs qui se trouvaient déjà là. (C'est moi qui souligne)

On retrouve ici cette expression d'archives lacunaires (qu'on peut entendre d'ailleurs dans la vidéo réalisée pour Mollat), cette notion d'archives que j'avais déjà signalée à la fin de l’article sur Le Bel Obscur. Rapprocher différentes pièces d'archives révèlent donc des motifs, et c'est bien la même démarche de reconstitution de motifs à laquelle se livre Mauvignier, qui lui permet d'écrire l'histoire de ses aïeux.

Passant à la médiathèque le 5 novembre, j'ai emprunté le dernier roman de Marie Richeux, Officier radio. Je n'avais jusqu'à lors jamais rien lu de la productrice de l'émission "Le Book Club" sur France Culture. Le roman n'avait pas franchi l'étape de sélection des grands prix, ce qui ne m'inquiétait pas, bien au contraire, je crois aussi que j'aimais que ce ne fut justement pas un roman (bien que le mot soit employé par l'éditrice), mais un récit, autour de l'accident du cargo Emmanuel Delmas en 1979, au large des côtes italiennes, collision avec un pétrolier qui provoqua un incendie où périrent 27 personnes, dont Charlot, l'oncle de Marie Richeux, officier radio sur le navire.* Elle-même, née en 1984, n'a pas connu son oncle mais elle enquête obstinément sur ce drame qui a marqué sa famille.

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 Et là encore, le rôle des archives est fondamental. 

Tout ça pour dire, c'est peut-être grossier, que je fais un lien entre l'office des morts et l'officier radio, entre officier pour les morts et officier à la radio. Je fais ce lien en me plongeant passionnément dans des archives d'il y a quarante-cinq ans, mais cela me permet de dire que je l'ai toujours fait. Dans mon désir - si précoce - d'enregistrer des voix, des paroles, des descriptions de lieux, de façons de vivre, de cuisiner, de partir à la pêche ou de prononcer certains mots de patois, il y a la volonté farouche de lutter contre la disparition des choses et des êtres, les enregistrer pour leur garantir une mémoire, les fixer quelque part. Il y a la conscience trouble d'un monde promis à la disparition, un certain monde agricole, marin, breton, il y a l'urgence d'aller contre l'oubli. Comment ne pas oublier, dit mon père au début de l'histoire, comment ne pas oublier, dis-je en allumant mes micros. J'officie radio, comme un office des morts en avance pour garder par-devers moi une poignée de mots des futurs disparus. Ou, à défaut, des images et du son qui seront une autre façon d'écrire pour eux. (p. 127-128, c'est moi qui souligne)

Hier (je viens seulement de m'en aviser, après avoir commencé la rédaction de ce billet), Laurent Demanze a consacré un article au livre sur AOC, et cite ce même passage donné au-dessus que j'avais consigné dans mon cahier dès le 7 novembre. Il poursuit en suggérant que "Sans doute est-ce là l’art de la conversation que déploie magnifiquement Marie Richeux dans son récit et dans ses émissions radiophoniques du « Book Club », qui consiste à lutter contre l’effacement, en rapiéçant des bribes d’histoire, en reliant les mots épars de la discussion, en ravaudant les fils ténus de la conversation : la parole comme une matière à modeler et façonner, en saisir le point d’incandescence et la faire bifurquer jusqu’à cheminer vers un nœud en travers de la gorge."

Plus haut, il avait écrit : "La disparition de l’oncle occasionne dans le récit des cercles concentriques : pour saisir la force de rêverie et de romanesque que suscite le mot, à la façon d’un vide entraînant nos pensées dans sa gravitation, Marie Richeux mobilise Georges Perec et Daniel Mendelsohn comme des interlocuteurs de prédilection. Ici La Disparition, là Les Disparus sont convoqués pour donner à cette évanescence toute son ambivalence, tout ensemble lestée des drames de l’Histoire et allégée par la possibilité du jeu de la contrainte."

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Georges Perec et Daniel Mendelsohn font partie des écrivains de ma nébuleuse. Ici, j'ai particulièrement aimé ce que Marie Richeux rapporte des propos de Mendelsohn dans un épisode de Par les temps qui courent, du 24 novembre 2020. L'écrivain était au bout du fil, assis dans un fauteuil à deux heures de train de New York, dans sa maison de campagne, et elle, dans "la pénombre très rassurante du studio à Paris." Après une coupure dans la liaison radio, il avait repris avec ces mots : "Ce qui me semble extraordinaire dans le monde réel, c'est qu'il nous permet de trouver parfois ce sentiment puissant de lien que l'on connaît habituellement dans la littérature. Des connexions incroyables, des coïncidences. Quand on est sensible à une question, on commence à voir ces liens apparaître, tout le temps et partout. C'est une sensation extraordinaire. Le monde est peut-être plus structuré que nous voudrions bien le croire.

Paroles qui rejoignaient cette autre observation de Caroline Lamarche : "Étrange comme une obsession attire les coïncidences qui la documentent." (p. 134)

 

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* Une autre raison du choix de ce livre est que je lis en ce moment, par bribes (uniquement dans le Lieu tranquille, au sens de Peter Handke, ce qui explique cette lecture fragmentée), L'intervieweur, d'Alain Veinstein, (Calmann Lévy, 2002), où l'auteur se nourrit de son expérience radiophonique (à l'époque, il animait l'émission Du jour au lendemain). Le livre de Marie Richeux venait là en résonance directe avec cette écriture.

 

 

lundi 23 juin 2014

Pour un hérisson et une abeille

Je ne sais par où commencer.

Peut-être par cet achat inattendu, la semaine dernière, à La Châtre. Quand je dis achat inattendu, je veux dire que c'est un achat que je n'avais pas prémédité. Qu'il m'a suffi d'ouvrir ce livre là, devant moi, d'en lire quelques lignes pour qu'aussitôt un sentiment de nécessité s'installe. On aurait tort de croire que cela se produit à chaque fois. Il m'arrive d'arpenter toute une librairie, même bien achalandée, et de ne rien éprouver de tel. Cela s'accompagne d'ailleurs d'un pénible sentiment de déception. Non, rien, rien ne s'est imposé. La mystérieuse nécessité n'a pas frappé.
Elle frappa, là, avec La Grande Chute, de Peter Handke. Je m'étonne que sur ce site, si peu de place soit accordée à Peter Handke (une seule mention dans un article sur Modiano, qui lui avait dédié un roman). Pourquoi n'ai-je jamais écrit, par exemple, sur ce merveilleux carnet de notes, Hier en chemin, publié chez Verdier ?
C'est qu'Handke est un marcheur, un flâneur. Le récit de La Grande Chute raconte la marche d'un comédien, à travers une forêt, puis à travers la ville. Je ne conseille pas ce livre aux amateurs de romans comme on dit bien ficelés, avec une intrigue au cordeau, ce récit est bien autrement déconcertant, si déconcertant qu'ils ne sont pas légion les critiques à avoir chroniqué ce livre. Cela rejoint une observation de Handke (entendu chez Alain Veinstein, dans Du jour au lendemain, un des rares espaces où la littérature se fait encore entendre) comme quoi la critique littéraire a presque disparu.


Peut-être par le sauvetage de ces petits animaux rencontrés sur les trottoirs de Châteauroux. J'en fis état sur Facebook, dont je trouve la formule bien adaptée à la narration de ces micro-événements (dire du bien de FB, c'est si rare). Lucane, escargot, que faisaient-ils sur le bitume urbain, à la merci d'un pied négligent ou cruel ? Comment étaient-ils arrivés là ? Ils se gardèrent bien de me renseigner évidemment, je me contentai donc de saisir ces petites bêtes et de les relâcher dans un milieu moins dangereux pour leurs frêles anatomies, un bout de verdure, il s'en trouve toujours, même au cœur de la cité.

Alors je pourrais continuer par ce passage de La Grande Chute où le narrateur évoque le besoin de secourir de son personnage, celui qu'il nomme "mon comédien" : "Quand il en était ainsi, il lui semblait alors tout naturel non seulement d'aider l'autre, mais de le sauver. Avait-il déjà sauvé quelqu'un ?"
Plus loin : "Et il lui vint aussi à l'esprit que jamais encore dans la vie extérieure, en dehors de son travail, de son jeu, de son interprétation, il n'avait pu sauver qui que ce fût."
Et encore un peu plus loin : "A vrai dire, je n'ai sauvé tout au plus que des animaux, et assez petits de surcroît."

 Dois-je insister sur la coïncidence ? Non, certainement.

"Un jour que je marchais, depuis l'aube, dans l'un de ces déserts qui croissent même en Europe, sans avoir croisé âme qui vive, ni même un animal, un oiseau, j'ai rencontré, vers le soir, une abeille qui venait de tomber dans l'eau de pluie d'une de ces auges qui remontaient au temps où les déserts étaient des pâturages, et qui, là, se débattait désespérément : pour cette abeille-là, j'étais le sauveur, et de même, autrefois, lors d'une autre randonnée, pour ce hérisson qui, dans l'une des forêts désormais rendues à la jungle, s'était empêtré jusqu'au cou, ou jusqu'au museau, ou je ne sais comment ça s'appelle chez les hérissons, dans un grillage rouillé et recouvert de végétation, au point qu'il ne pouvait plus avancer ni reculer, quoiqu'il s'y essayât sans doute depuis des jours, y jetant maintenant ses dernières forces : pour ce hérisson-là aussi, j'étais, je m'en souviens, moi qui ai découpé le grillage, le sauveur, l'ange ; pour un hérisson et une abeille."

Une seule phrase, ample, magnifique, pour dire d'une seule coulée, le sauvetage de l'abeille et du hérisson. Qu'on la relise, lentement, qu'on la savoure comme je l'ai savourée en la reprenant pour cet article, la goûtant, oui, bien mieux qu'à la première lecture. Ici on frôle l'épopée.

Et je songe pour finir que moi aussi, c'était en 1991, je participai au sauvetage d'un hérisson, lui aussi coincé dans une grille, événement que je transcris dans un roman jamais publié, jamais envoyé à éditeur, Les routes de l'ambre, écrit cette année-là, pour sauver - encore une fois il s'agit de sauver -, mais là c'était le souvenir d'un amour :



Un jour j’ai eu la surprise de voir un hérisson coincé dans une grille. Le pauvre avait voulu se promener dans la cour, aussi s’était-il engagé entre deux barreaux mais il était resté bloqué à mi-corps comme la belette de la fable. Difficile de ne pas être ému par son bout de museau noir et ses deux yeux tristes. Comme j’approchai ma main, il se mit en boule. Cyd, que j’étais allé chercher entre temps, courut prendre des gants de travail qu’elle avait repérés dans une remise, et se fit un devoir de dégager elle-même le hérisson de son étreinte de fer. Elle le prit dans ses mains et le posa délicatement au milieu de la cour. Il y resta longtemps immobile. Il nous fallut attendre patiemment une bonne vingtaine de minutes  avant de le voir détaler en direction du pré, dont nous avions pris la précaution de laisser la barrière ouverte. Bonheur de cet instant. (Il y a une joie toute particulière à apporter la délivrance. Qui n’a pas senti, enfant, la fierté le gagner quand, d’une main leste, il a touché cette autre main tendue qui suppliait, quand les corps une seconde plus tôt contraints à l’immobilité se sont égaillés autour de lui comme une volée de pigeons et que certains regards se sont embués de reconnaissance et d’admiration ? Dans cette joie de porter secours, que d’aucuns ternissent en l’appelant devoir, l’homme va parfois jusqu’à sacrifier sa vie).


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Escargot sur ortie, rives de l'Issoire

samedi 17 mars 2012

Le Sel de la vie

"Ce livre plaide pour que nous sachions reconnaître non pas simplement une petite part ingénue d'enfance, mais ce grand terreau d'affects qui nous forge et continue sans cesse de nous forger, êtres sensibles que nous sommes. Pour que nous ne soyons pas simplement obnubilés par des buts à atteindre - des carrières à faire, des entreprises à commencer, des rentabilités à assurer - , en perdant de vue le "je" qui est en lice. Pour que nous sachions que, sous-tendant l'exploit sans cesse renouvelé de vivre, se trouve ce moteur profond qu'est la curiosité, le regard bienveillant en empathie ou critique ou constructif et constitutif que "je" porte sur le monde autour de lui.

Il faut se garder du temps pour constituer ce florilège intime de sensualité qui peut pourtant se partager, substrat fondamental de la "condition humaine". Quand on utilise cette expression et bien d'autres (pensons à la "vallée de larmes" qu'est censée être l'existence sur Terre !), on en vient toujours à l'expérience brûlante de la douleur et cruciale de la mort. Oui, mais c'est aussi cette capacité d'avoir du "goût", comme on dit en Bretagne, de l'appétence, du désir, cette capacité de sentir et de ressentir, d'être mû, ému, touché et de communiquer tout cela à des autres qui comprennent ce langage commun."

Françoise Héritier, Le Sel de la vie, Odile Jacob, pp. 84-85. 

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On peut écouter Françoise Héritier dans Du jour au lendemain, avec Alain Veinstein.

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St Germain de Confolens

mardi 31 janvier 2012

Cécile Reims

Une vieille dame de 84 ans, une grande artiste, graveur de Hans Bellmer et de Fred Deux, mais auteure aussi d'une œuvre personnelle dont le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme présente une rétrospective jusqu'au 11 mars 2012.
Je viens de l'écouter dans l'émission d'Alain Veinstein sur France-Culture, Du jour au lendemain. Qu'on peut réentendre ici.
Fred Deux et Cécile Reims vivent à La Châtre depuis 1985.
Matthieu Chatellier leur a consacré un film en 2010. Voir ce que devient l'ombre.
Bande annonce VOIR CE QUE DEVIENT L'OMBRE from nottetempo on Vimeo.