Qu'est-ce qui fait qu'on peut trouver passionnant un récit de plus de quatre cents pages qui nous entretient d'un auteur jamais lu, considéré comme l'un des plus complexes d'une littérature étrangère ? Sans nulle doute la puissance de la langue, une langue qui se veut entière, "de tessiture large et d'ampleur naturelle ". Ainsi en est-il du Célibataire absolu de Philippe Bordas, dont l'un des leitmotivs est justement cette exigence d'un français qui n'oublie ni sa base ni son sommet, s'inscrivant dans le droit fil d'un Rabelais qui n'hésitait pas à inclure dans sa "langue totale" régionalismes et dialectalismes, aussi bien que "le racinaire gréco-latin". Oui mais, ajoute Bordas, il n'avait pas eu de suivants ; selon Céline, il aurait raté son coup. Bordas raconte comment la découverte à vingt ans de La Connaissance de la douleur de Carlo Emilio Gadda lui a servi d'antidote aux langues qu'il appelle "d'exténuation", ce français appauvri, simplifié, maigriot, inoculé par les théories régnantes au temps de sa classe prépa. Pour décrire l'effet produit par le texte de Gadda, il use sans limite de la métaphore médicale : Gadda l'ingénieur relève de la chimie : "A côté du mélange gaddien, polyatomique et sophistiqué, les arsenics français relevaient de la pathologie la plus élémentaire ; ce n'étaient qu'enzymes monovalents et neurotoxiques simplifiés. (...) Au parler dégraissé de Malherbe, à l'exsangue des jansénistes de Port-Royal et de l'Académie s'étaient additionnés le mortifié terminal des Blanchotides et la ciguë de Cioran : bref, m'avaient été injectées plusieurs variantes de français raboté-amputé-ascétisé-néantisé-démembré - sans oublier la piqûre de rappel de Barthes et son soluté caustique d'écriture blanche."(p. 339)
Bordas nomme surprose la langue de Gadda, et l'assimile à la thériaque, cette préparation complexe connue depuis l'Antiquité, comprenant plus de cinquante composants (dont pas mal d'opium), et réputée efficace contre poisons et venins, voire contre la peste (elle ne fut supprimée de la pharmacopée française qu'en 1884) : "Comme Rabelais à la lutte contre "les fallaces espèces", Gadda avait élaboré une langue thaumaturgique intégrale seule susceptible d'effacer les paroles pauvres et pernicieuses. Cet antidote aux langues tristes maigries à l'os ressortissait à la vieille appellation d'alexipharmaque ou remède "repousseur de poisson".
A la fin de l'été 2019, Bordas part en Italie, vers Lucques, en Toscane, avec Pierre, un jeune ami écrivain et cycliste (Bordas, ancien journaliste à L'Equipe, a beaucoup écrit sur le cyclisme). "Je n'étais pas le premier, écrit-il, à quitter Paris pour retrouver la santé en Italie : dans les temps médiévaux, les voyageurs venaient jusqu'au monastère du mont Cassin, au sud de Rome, pour consulter le fameux antidotaire, son grand recueil de médications." Lisant ces lignes, je pensai à Dario, le compagnon italien de Nathalie, l'une de mes plus proches amies. Excellent cuisinier, il nous avait régalés, lors de cette fête annuelle qui nous réunit tous en février, à la croisée des trois zones de vacances scolaires, dans la petite salle des fêtes du village creusois de La Forêt-du-Temple, d'un excellent jarret de porc de sept heures. Dario ne connaissait pas Gadda, mais il est originaire de la ville de Cassino, qui se trouve au pied du mont Cassin, détruite pendant la seconde Guerre mondiale. Et il y retourne tous les ans.
Pour composer son récit, qui ne se veut pas une biographie en bonne et due forme, Philippe Bordas note qu'il s'inspira de quelques essais jugés par lui exemplaires, ainsi du portrait dressé par Pascal Quignard d'Emile Littré au tome VIII de ses Petits traités. Mais plus encore le toucha l'hommage de Jean Giono à Herman Melville, avec ce traité, Pour saluer Melville, que l'écrivain provençal qualifiait de "petit livre de salutation." Or, j'étais en pleine lecture de ce livre, dans l'édition de la Pléiade empruntée à la médiathèque à la suite de l'article Le barattement des cyclones, où in fine j'évoquai un passage du Roi sans divertissement, que j'aime tellement que je ne résiste pas au plaisir de le redonner une fois encore :
"Le col de Menet, on le passe dans un tunnel qui est à peu près aussi carrossable qu'une vieille galerie de mine abandonnée et le versant du Diois sur lequel on débouche alors c'est un chaos de vagues monstrueuses bleu baleine, de giclements noirs qui font fuser des sapins à des, je ne sais pas moi, là-haut ; des glacis de roches d'un mauvais rose ou de ce gris sournois des gros mollusques, enfin, en terre, l'entrechoquement de ces immenses trappes d'eau sombre qui s'ouvrent sur huit mille mètres de fond dans le barattement des cyclones." (p. 11, éd. Folio)
Cyclones. Ce dernier mot de la longue phrase de Giono sonne comme comme un coup de gong, et ce me fut aussi comme une réplique sismique de le retrouver dès la troisième page de L'affreuse embrouille de via Merulana, où il est dit du commissaire Ingravallo, qui mène l'enquête sur le vol de bijoux et le meurtre de Liliana Balducci, qu'il soutenait, "entre autres choses, que les catastrophes inopinées ne sont jamais la conséquence ou l'effet, si l'on préfère, d'un motif unique, d'une cause au singulier : mais elles sont comme un tourbillon, un point de dépression cyclonique dans la conscience du monde, vers lequel ont conspiré toute une multiplicité de mobiles convergents. Il dirait aussi noeud ou enchevêtrement , ou grabuge, ou gnommero, embrouille, qui en dialecte veut dire "pelote"."*
L'adjectif "cyclonique" revient au paragraphe suivant, toujours associé à l'interrogation sur les mobiles :
"Le mobile apparent, le premier mobile, était bien, oui, un seul. Mais la sale affaire était l'effet de toute une rosace de mobiles qui avaient soufflé sur lui en tournoyant (comme les seize vents de la rose des vents quand ils s'entortillent en trombe dans une dépression cyclonique) et vient finir par enserrer dans le tourbillon du délit la "raison débilitée du monde". Comme on tord le cou à un poulet."
Ce n'est encore une fois qu'un détail, mais qui peut penser sans risque de se tromper que ce détail est sans importance et sans signification ? Comme dans une enquête policière, c'est le plus souvent en procédant de détail en détail que la vérité parfois se fait jour.
____________________________
* Cette pelote me renvoie à la pelote d'algues desséchées que tente de démêler un autre commissaire, Adamsberg, dans le Temps glaciaires de Fred Vargas. Pelote d'algues qui apparaît à la page 137, lors d'une conversation entre Adamsberg et le commissaire Bourlin, où le premier explique qu'il a l'habitude de se perdre : "Est-ce que tu visualises ces algues desséchées qui s'accrochent les unes aux autres et s'emmêlent en une sorte de pelote inextricable ? Qui forment une grosse, parfois une très grosse boule ?" A partir de cet instant la métaphore de la boule, de la pelote d'algues enchevêtrées, ne cessera de courir tout au long du livre. Ainsi, page 471 :
"- Enfin, dit-il, je vous ai répété cent fois que cette enquête avait pris dès ses débuts la forme d'une monumentale pelote d'algues desséchées.
Ce qui n'est pas du tout un "fait", se dit Danglard, tandis que Justin notait, même cela. - Et qu'on ne peut pas foncer droit et vite dans un pareil magma. On n'en tirait que de minuscules fragments cassants, tout en étant sans cesse happés par d'autres pièges. Des éléments, on en avait, mais ils flottaient en nappe sous la surface, sans lien apparent, disparates dans une nébuleuse."
Dans un essai tout à fait passionnant, Le Grand Dérangement (Wildproject, 2021), l'écrivain indien Amitav Ghosh s'interroge sur la quasi-absence du changement climatique dans la littérature de notre temps. Dans les journaux et revues littéraires les plus réputées, si ce sujet est abordé c'est toujours par le biais de la non-fiction, et si ce n'est pas le cas, alors cela "suffit souvent, dit-il, à reléguer un roman ou une nouvelle au genre de la science-fiction. Comme si dans l'imaginaire littéraire, le changement climatique était en quelque sorte semblable aux extraterrestres ou aux voyages interplanétaires."(p. 18) Et il s'inclut lui-même dans ce constat en relevant que, bien que préoccupé depuis longtemps par le changement climatique, le sujet n'est abordé qu'indirectement dans ses œuvres de fiction.
A la racine de cette situation, il considère la genèse du roman moderne comme un bannissement de l'improbable et la promotion du quotidien : "La probabilité et le roman moderne sont en fait des jumeaux, nés à peu près à la même époque, sous une même étoile qui les destinait à servir de véhicules au même genre d'expérience. Avant la naissance du roman moderne, partout où on racontait des histoires, la fiction se régalait d'inouï et d'invraisemblable." Cela allait de pair avec la vision d'une nature ordonnée et modérée, évoluant graduellement, sans ruptures majeures ni catastrophes. Il note un peu plus loin que "c'est au moment précis où l'activité humaine modifiait l'atmosphère terrestre que l'imagination littéraire se centra radicalement sur l'humain. Si tant est que le non-humain ait été le sujet de quelque récit, cela n'eut pas lieu dans le manoir de la fiction sérieuse, mais plutôt dans les resserres où science-fiction et littérature fantastique avaient été bannies." (p. 81)
Amitav Ghosh écrivait cela en 2016. Et en cinq ans, il semble bien que les choses aient heureusement commencé à changer. Le dernier roman de Ghosh, La déesse et le marchand, publié en France en ce mois de septembre (et que je n'ai pas encore lu), montre qu'il aurait pris le taureau par les cornes, comme dit Claude Grimal, dans un article pour En attendant Nadeau, ajoutant que le livre "signale en somme que la fantaisie est
un mode très efficace pour parler des maux qui affligent le monde. Ce
type d’imagination, parce qu’il joue en marge du réel, permet sans doute
de voir et de comprendre avec plus de grâce et de liberté. Et qui sait,
peut-être pourrait-il servir à se désengluer de celui-ci et à penser
des solutions pour échapper au désastre ?"
Mais en France aussi, un frémissement est perceptible. Ainsi peut-on lire en cette rentrée littéraire Climax, de Thomas B. Reverdy, écofiction qui n'est pas présentée comme un roman de science-fiction, ou une quelconque dystopie. Non, elle apparaît dans la collection de littérature générale de Flammarion. Voyons la quatrième de couverture :
C’est une sorte de village de pêcheurs aux maisons d’un étage, niché au
creux d’un bras de mer qui s’enfonce comme une langue, à l’extrême nord
de la Norvège. C’est là que tout a commencé: l’accident sur la
plateforme pétrolière, de l’autre côté du chenal, la fissure qui menace
dangereusement le glacier et ces poissons qu’on a retrouvés morts. Et si tout était lié ? C’est
en tant qu’ingénieur géologue que Noah, enfant du pays, va revenir en
mission et retrouver Anå, son amour de jeunesse, ainsi que les anciens
amis qu’il avait initiés aux jeux de rôle. Il était alors Sigurd, du nom
justement de cette maudite plateforme. Avec Climax, Thomas B.
Reverdy réveille le roman d’aventures en lui offrant une dimension
crépusculaire et contemporaine puisque désormais les glaciers fondent,
les ours meurent et l’homme a irrémédiablement tout abîmé. Au moins, il
reste la fiction pour raconter cette dernière aventure, celle de la fin
d’un monde.
Au-delà de l'intérêt spécifique de cette histoire forte et bien construite*, trois passages de ce roman m'ont directement interpellé, en ce qu'ils faisaient lien avec des motifs déjà rencontrés ici.
En premier lieu, il y a ce paragraphe :
"Il y a quelque chose de plus. Quelque chose de malsain se cache ici depuis le fond des âges. Un corbeau vient de se poser sur le faîtage du toit. Il vous regarde. Son cri déchirant vous glace les os. Il semble qu'il vous parle du haut de son perchoir, qu'il vous hèle de sa voix sinistre et pleine de mépris pour tout ce qui meurt, qu'il vous enjoigne d'entrer et de rencontrer votre destin, car c'est bien ici, vous dit-il, sur le bord du monde, que réside celle que vous cherchez depuis des jours et qui doit répondre à vos questions." (p .39, c'est moi qui souligne)
Sur le bord du monde : on aura reconnu le titre du livre d'Ursula K. Le Guin, Danser au bord du monde, que j'avais retrouvé dans un passage du roman de Cécile Wajsbrot, Nevermore : "Dix ans après le roman de Virginia Woolf sortait un film qui lui aussi
se déroulait sur une île mais où on ne voyait aucun phare. The Edge of the World. Le bord du monde, le bout du monde."
En second lieu, page 56, je lis : "Ses cheveux seuls sont argentés, striés d'un mélange de gris et de blanc cassé, dorés par endroits, épais et en désordre comme la fourrure d'un loup. C'est une sorcière. C'est pourquoi elle vit à l'écart du monde, dans le silence des montagnes. C'est une Huldra, d'une race oubliée de géants et de magiciennes."
La Huldra. C'est le nom de la créature mythique, sous les traits de la jeune femme fatale du roman de John Burnside, L'été des noyés, évoqué ici le 21 juin, dans L'afturganga ne convoque jamais en vain (citation de Fred Vargas). Roman qui se déroulait comme Climax à l'extrême nord de la Norvège, au-delà de Tromsø.
Enfin, il y a cette page 84, qui semble tisser des liens avec les deux passages précédents car l'on y retrouve le corbeau, la fourrure et le gris :
"La nuit précédant l'accident sur la plateforme, Anders, qui avait établi un campement sur le glacier, commença l'ascension des Crocs vers 3 heures du matin. Les nuits sans lune, le ciel noir recouvert d'étoiles semblait scintiller, vibrant comme la fourrure d'un animal ou les ailes d'un corbeau, quand le noir brillant le dispute à toutes les nuances du gris, au-dessus du glacier laiteux luisant de son propre éclat légèrement bleuté, comme une eau éclairée dessous la surface, pâle et d'un bleu qui ne dit plus son nom, comme les yeux des grand-mères.
C'est un ciel à l'envers et le monde paraît d'être retourné. Au-dessus de la tête d'Anders, la voûte céleste et son poudroiement d'étoiles ont l'air plus solides, plus profondes dans leurs ténèbres que la neige opalescente dans laquelle il plante ses pieds pour ne pas glisser, se donnant l'impression de marcher sur un nuage, comme s'il partait à l'ascension du ciel lui-même, vers des vallées de vide et des sommets d'étoiles, suivant la Voie lactée comme un chemin de crête de ce mont analogue où habitaient les dieux."[C'est moi qui souligne]
Impossible ici de ne pas voir une allusion au Mont Analogue de René Daumal, qui m'a si fort occupé cet été.
A peine avais-je terminé Climax que, consultant l'édition du jour du Monde (23/09), je tombai sur cet article qui faisait la une : Arctique : comment les acteurs financiers soutiennent l’expansion pétrolière et gazière et alimentent la crise climatique. On y lisait notamment ceci : « L’Arctique est devenu un terrain de
jeu pour les entreprises, avec l’aide des acteurs financiers. Cela nous
mène vers le chaos climatique si l’on ne pose pas de garde-fous »,
prévient Alix Mazounie, coordinatrice du rapport et chargée de campagne
chez Reclaim Finance, structure consacrée à la finance et au climat. La
fonte accélérée de la banquise arctique,
sous l’effet du changement climatique, facilite l’extraction et le
transport des hydrocarbures contenus dans les vastes réserves que
renferme le sous-sol du Grand Nord, attisant les convoitises de
l’industrie pétrogazière."
_____________
* Seuls m'ont laissé dubitatif les chapitres où l'auteur décline un récit fantastique à la manière des anciennes histoires dont vous êtes le héros, en finissant par exemple de cette manière : Que faites-vous ? Pour le savoir, allez au chapitre 7. Ce sont les seuls que j'ai trouvés ennuyeux et superflus (ceci dit, ce sont dans deux de ces chapitres que j'ai croisé les motifs faisant coïncidence...).
« Il est temps de mettre les choses au clair : les lieux tranquilles,
tels et tels, ne m’ont pas seulement servi de refuge, d’asile, de
cachette, de protection, de retrait, de solitude. Certes ils étaient
aussi cela, dès le début. Mais ils étaient, dès le début aussi, quelque
chose de fondamentalement différent ; davantage ; bien davantage. Et
c’est avant tout ce fondamentalement différent, ce bien davantage qui
m’ont poussé à tenter ici, les mettant par écrit, d’y apporter un peu de
clarté, parcellaire comme il se doit.»
Peter Handke, Essai sur le Lieu tranquille, Arcades, Gallimard, 2014, p. 42.
J'ai plusieurs fois évoqué ici le Lieu tranquille de Peter Handke, autre désignation plus poétique de ce que nous appelons communément toilettes, water-closets, petits coins, cabinets, gogues et autres chiottes, encore qu'il ne s'agisse pas chez Handke d'un quelconque enjolivement de la réalité.Si j'y reviens aujourd'hui, c'est que c'est là, précisément là, dans le Lieu tranquille qui m'appartient, que s'origine la quasi-synchronicité que j'ai vécue le 21 juin dernier, il y a donc deux jours de cela.
Je venais juste de publier la chronique sur l'afturganga, cette rencontre Fred Vargas-John Burnside, dans les terres glaciaires, entre Norvège et Islande. Dans le Lieu tranquille qui est le mien, il y a toujours à lire, et une pile de magazines et de revues menace toujours d'écroulement sur une mince étagère de bois tendre. Un des périodiques (il s'agit de Philosophie magazine) placé sous les autres laisse juste voir la fin d'un article : "A l'issue du spectacle, seul reste cet aphorisme sibyllin : "L'homme le plus fort du monde, c'est l'homme le plus seul." Mes yeux se sont posés sur cette phrase pour une raison que j'ignore, et c'est, je le sais encore, juste après que je quitte le Lieu tranquille. Et vais reprendre L'été des noyés pour savoir par où je vais poursuivre cette exploration du livre. Car il n'y a pas de plan précis, d'itinéraire balisé, je vogue à partir des traces que j'y ai laissées : notes en marge, coups de crayon, marque-pages colorés. Je parcours donc les pages suivant la page 88 qui m'avait fourni ma précédente matière à réflexion, et soudain je tombe à la page 122 sur un dialogue entre Liv la narratrice et Martin Crosbie, et voici ce que je lis :
"Il secoua lentement la tête. - J'ai lu Rosmersholm et celui-ci, dit-il. Je les ai achetés dans une boutique au pied d'un glacier, quelque part dans les fjords de l'Ouest. - Il attrapa le livre. - Je l'ai lu en anglais, dit-il. Maintenant, j'essaie de m'y retrouver dans la version originale. Je lis, puis j'écris les mots, et ensuite... Il ouvrit le livre aux dernières pages et le brandit, comme un comédien pendant une répétition. - Sagen er den, lut-il, ser I, at den starkeste mand i verden, det er han, som står mest alene. - Il me regarda, sans chercher à dissimuler qu'il était assez content de lui-même. Il avait un accent épouvantable. - Alors, ça signifie : "Et donc, voyez-vous, l'homme le plus fort du monde", c'est-à-dire lui, Stockmann, "est celui qui est le plus seul". Il sourit. - N'est-ce pas ?" [C'est moi qui souligne]
Nicolas Bouchaud (Tomas Stockmann) et Agnès Sourdillon (Katrine, son épouse). PASCAL GELY / HANSLUCAS
La même phrase, sibylline, déconcertante, sur laquelle j'étais passé sans m'arrêter dans mes deux premières lectures, et qui là revient, par deux fois en quelques minutes, comme pour me mettre les points sur les i. Je retourne bien sûr immédiatement au Lieu tranquille et en ressors le magazine pour relire l'article en entier (numéro d'avril 2021, p. 93). C'est la reprise d'un article antérieur écrit par Cédric Enjalbert daté du 15 mai 2019, et qui commence ainsi :
"Les
dérives démocratiques dépeintes par Henrik Ibsen en 1883 dans “Un
ennemi du peuple” n’ont rien perdu de leur actualité. Le metteur en
scène Jean-François Sivadier en présente une adaptation vigoureuse au
Théâtre de l’Odéon puis en tournée en France.
« Ce n’est pas parce qu’une chose est difficile que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elle est difficile ». Sous ce jour philosophique, Jean-François Sivadier monte Un ennemi du peupleà l’Odéon - Théâtre de l'Europe, comme un déluge dont il ne reste qu’une scène dévastée sous des trombes d’eau.
Du
texte d’Ibsen, il tire un spectacle inquiétant, en forme de noyade
comique, tenu par une distribution solide dans la représentation de nos
grandeurs et de nos misères : où s’arrête la modération et où commence
la compromission, où la conviction et où l’orgueil ? "
Évidemment, cette métaphore de la noyade cosmique vient résonner puissamment avec le thème de la noyade chez Burnside, fatale pour Martin Crosbie justement, qui va succomber au charme de la huldra. Fabienne Darge, qui rend compte du spectacle dans le Monde du 13 mai 2019, conclura son article de la même façon qu'Enjalbert, avec la même phrase fascinante :
"Il avait du flair, le vieil Ibsen, l’homme que la colère rendait non pas
aveugle, mais lucide. A la fin, le docteur Stockmann livre sa morale
énigmatique : « L’homme le plus fort au monde, c’est l’homme le plus seul. » A chacun de s’en débrouiller."
Le docteur Stockmann est interprété par Nicolas Bouchaud, acteur magnifique que j'ai eu le bonheur de découvrir ici même à Châteauroux dans son monologue Le méridien, le 16 janvier 2018, spectacle créé d'après un discours de Paul Celan. Dans cette pièce d'Ibsen, il est en somme ce qu'on nomme aujourd'hui un lanceur d'alerte : "Le docteur Stockmann [fondateur avec son frère d'un nouvel établissement de bains] découvre que les eaux thermales sont empoisonnées
par une bactérie. Il a la naïveté de penser que cette découverte est une
chance, qui permettra de mener les travaux nécessaires et d’éviter une
catastrophe sanitaire. Naïveté, oui : car pour son frère, le préfet
Stockmann, il est hors de question de laisser diffuser cette nouvelle
qui ruinerait la richesse et la renommée de la ville."
Le nom de la pièce, L'ennemi du peuple, n'est pas mentionné par Burnside à la page 122, mais plus haut, à la page 69, lors d'une rencontre précédente entre Liv et Martin Crosbie, où le motif du temps, que j'ai abordé dans l'article du 16 juin, se fait à nouveau prégnant. Il faut revenir sur ce passage à la fin duquel on découvre la pièce d'Ibsen.
"Il avait tenté de se changer les idées à l'aide du livre, et peut-être avait-il bu un verre ou deux, mais la panique montait, quelque part au fond de ses pensées - panique vis-à-vis de l'espace, panique vis-à-vis du temps. Vis-à-vis du temps, surtout. De la façon dont il se met à évoluer différemment lorsqu'on s'interrompt un moment, et que tout ralentit, jusqu'à donner l'impression qu'il peut s'arrêter n'importe quand. De la façon dont il coagule et se fige au beau milieu d'une matinée d'été, ou dans le crépuscule blanc, si bien qu'on a envie d'aller contempler une horloge, juste pour voir la grande aiguille bouger. De la façon dont cette panique ancienne s'accumule au bord des paupières - et alors, lorsque quelqu'un survient, juste au moment où tout va être gagné par la paralysie, la gratitude insensée qu'on éprouve, une gratitude qu'on s'efforce désespérément de masquer, pour ne pas avoir l'air idiot, ou dans le besoin. Et ma foi, ce jour-là, ce fut moi l'interruption et, l'espace d'un instant, je le compris, de même que je compris que, pendant quelques secondes, Martin Crosbie avait oublié jusqu'à ma présence. Ce fut seulement après avoir posé le livre, ouvert à plat de façon à garder la page, qu'il parut me voir à nouveau - et il sourit alors, d'un doux sourire comme humide, semblable aux sourires qu'on réserve aux bébés et aux animaux de compagnie capricieux. Le livre, je le remarquai, n'était pas du tout de T.S. Eliot. C'était une traduction anglaise d'Un ennemi du peuple et autres pièces d'Ibsen."
Je finirai en mentionnant une autre quasi-synchronicité qui me laisse plus que songeur. Au lendemain de ce 16 juin, où j'évoquai donc Sans soleil de Chris Marker, avec ses images islandaises prises sur l'île d'Heimaey, recouvert quelques années plus tard des cendres du volcan Eldfell entré en éruption, au lendemain de ce 16 juin donc, sortit sur Netflix la série Katla,de Baltasar Kormákur. Je ne suis pas un habitué de Netflix, mais il était trop tentant de voir ce qu'il en était.
Katla est un volcan, situé au Sud de l’Islande, recouvert par le glacier Mýrdalsjökull. Lorsque débute la série, il est entré en
éruption depuis un an mais continue de déverser un déluge de cendres. Le
village de Vik a été évacué et seuls y résident encore quelques habitants et des scientifiques venus surveiller l’éruption. D'étranges réapparitions vont alors survenir, et en premier lieu une jeune femme suédoise, Gunhild, qui avait séjourné dans le village vingt ans auparavant.
J'ai donc visionné à cette heure les deux premiers épisodes, et je dois dire que je suis happé par l'histoire : la photographie grisâtre de ces paysages sublimes y est aussi pour beaucoup. On peut dire qu'on est loin ici du Lieu tranquille...
« L’afturganga ne convoque jamais en vain. Et son offrande conduit toujours sur un chemin ».
Fred Vargas, Temps glaciaires (Flammarion, 2015)
John Burnside, acte trois. En ce premier jour de l'été 2021, il me paraît cohérent d'ouvrir une nouvelle chronique sur L'été des noyés, acheté à la fin de l'été 2017. Ce faux thriller enferme aussi une méditation sur l'art, à travers la figure de la mère de Liv, Angelika Rossdal, l'artiste peintre qui a choisi de se retirer dans cette île de Kvaløya, au nord de la Norvège. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir beaucoup de succès : ses tableaux sont exposés à Oslo et partout dans le monde, et elle reçoit assez fréquemment des demandes d'entretien :
"Elle n'avait vraiment aucune idée de la façon dont se donne une interview et s'en délectait - et le chroniqueur ou le critique assis en face d'elle écoutait poliment pendant aussi longtemps que nécessaire, puis regagnait son bureau et rédigeait l'article sur la belle recluse éthérée du Nord glacial qu'il avait initialement prévu d'écrire." (p. 88, c'est moi qui souligne)
Lisant ces mots en janvier 2018, je ne manquai pas d'être intrigué : c'est que je venais de lire coup sur coup deux romans policiers de Fred Vargas, Temps glaciaires et Quand sort la recluse, qui avaient été l'occasion de nombreuses coïncidences et donc de plusieurs articles.
Il se trouve que l'histoire de Temps glaciaires se déroule en partie en Islande, et plus précisément dans une île au nord de l'Islande, Grímsey. Qui fait le pendant en quelque sorte de l'île de Heimaey, située elle au sud de la grande île, où Chris Marker, on l'a vu, tourna les premières images de Sans soleil. Que vient donc faire le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, le héros récurrent de Fred Vargas, sur cette île du cercle arctique ? Eh bien, enquêter sur la mésaventure d'un groupe de touristes pris en otage par le brouillard sur l’île du Renard, minuscule îlot tout proche de l’île de Grímsey (nous sommes donc sur l'île de l'île de l'île - une île puissance trois). Il a répondu à l'appel de l'afturganga, sorte de fantôme islandais, parce que "quand un afturganga te convoque, t'as drôlement intérêt à obéir."C'est qu'Adamsberg s'abandonne à ses intuitions, au grand dam du rationnel inspecteur Danglard.
L'afturganga est censé aussi attirer les humains dans l'au-delà, et en cela il est proche de l'autre figure mythique qui hante L'été des noyés, la huldra, qui apparaît sous les traits d'une femme irrésistiblement belle, et qui entraîne dans la mort les deux frères Sigfridsson et Martin Crosbie, en les noyant "dans les eaux froides et lisses du détroit de Malangen".
De fait, en octobre 2017, j'avais déjà établi une relation entre Sans soleil et Temps glaciaires : "Sans soleil de Chris Marker ne m'a pas retenu seulement pour le
motif de l’œil, on s'en doute. De fait, dès le premier plan, la
connexion était établie avec Temps glaciaires de Fred Vargas."
Pour en revenir à Angelika Rossdal, il est singulier que son mode de préparation à l'advenue du tableau soit si proche de la méthode d'investigation d'Adamsberg.
"C'était ainsi qu'elle avait décrit son activité, un jour, à une femme venue en voiture de Tromsø afin de l'interviewer pour le journal local. Mère s'était donné un mal incroyable pour expliquer tout cela, le fait qu'il s'agissait plus d'écouter que de regarder, que tout reposait sur l'attente, dans un état de préparation extrême, du moment où arriverait le tableau, et combien ç'avait été dur pour elle d'apprendre à ne pas penser, ne pas choisir, ne pas prendre de décisions à propos de ce qu'elle était en train de faire." (pp. 108-109)
"Adamsberg s'arrêta pile au milieu du trottoir, carnet toujours en main,
immobile. Cette fois, ne pas bouger. Une particule de neige, une bulle,
une "proto-pensée", venait vers lui. Il reconnaissait le frôlement
léger de cette lente ascension, il savait qu'il ne devait pas un seul
mouvement risquant de l'effrayer, s'il voulait avoir la chance de voir
émerger son visage.
Parfois l'attente durait peu. Cette fois, elle lui parut très longue. Et
elle le fut. C'était une lourde bulle, maladroite peut-être, sachant
mal se mouvoir, trouver la force de s'élever sous l'eau. Les passants
évitaient cet homme immobile ou le heurtaient sans le vouloir, et peu
importe. Il ne fallait à aucun prix les regarder, ni esquisser un geste
ni murmurer un mot. Pétrifié, il attendait.
Brutale, la bulle éclata en surface et lui fit lâcher son carnet. Il le
ramassa, chercha un stylo et nota d'une écriture chancelante : Le mâle oiseau de la nuit." (p. 444)
Vinteraften, Harald Solhberg (1909), le peintre aimé d'Angelika Rossdal
" - Marseille, dit Marc d'un ton ferme. La peste arrive à Marseille. Adamsberg s'était attendu à une diversion du semeur puisque son texte décrivait une éclosion nouvelle, mais pas à une sortie de Paris. - Vous êtes sûr de vous, Vandoosler ? - Formel. C'est l'arrivée du Grand Saint-Antoine, le 25 mai 1720, aux îles du château d'If, vaisseau venant de Syrie et de Chypre, chargé de ballots de soie infectés et portant à son bord un équipage déjà décimé par la maladie. Les noms manquants des médecins sont Peissonel père et fils, qui sonnèrent l'alarme. Le texte est célèbre et l'épidémie aussi, un désastre qui enleva près de la moitié de la ville."
Fred Vargas, Pars vite et reviens tard, Vivian Hamy, 2002, p. 207-208.
Dans l'article La grande maladie du vieux temps, j'ai décrit les récurrences du nombre 9, avec ses dérivés 99 et 999. Au moment de sa rédaction, et les jours qui ont suivi, d'autres manifestations du nombre ont pu être enregistrées. C'est là un effet typique de l'Attracteur étrange, en une sorte d'épidémie sémiotique courant parallèlement à l'épidémie virale qui traverse le pays et la planète. Et n'est-ce pas étonnant de retrouver Marseille - au coeur d'une polémique ces jours-ci -, dans deux livres cités dans l'article, le polar de Fred Vargas (voir supra) et GEnove, de Benoît Vincent, dont l'avant-propos est écrit dans la ville phocéenne ?
Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (musée Atger, Montpellier).
Ce ne sont pas moins de neuf occurrences du 99 que j'ai recensées entre le 7 et le 23 mars. La première est déjà tragique. Elle se situe dans Les Disparus de Daniel Mendelsohn, au moment où la quête de l'auteur le conduit au Danemark pour recueillir le récit d'un survivant de la ville de Bolechow. Mendelsohn note que ce petit pays est le seul en Europe à avoir opposé une résistance "paisible, mais remarquablement efficace, aux politiques antijuives des nazis, l'exemple le plus spectaculaire étant le passage clandestin et réussi, en une nuit, de presque tous les huit mille Juifs du pays dans des petits bateaux jusqu'à la Suède, avec (selon le livre que j'ai consulté) seulement quatre cent soixante-quatre Juifs déporté à Theresienstadt"(p. 506-507). Les calculs sont simples : alors que 6 % des Juifs du Danemark ont péri dans l'Holocauste, seuls 48 Juifs de Bolechow ont survécu, sur les six mille qui habitaient la ville, autrement dit 99, 2 % des Juifs y ont été exterminés.
Ce nombre, que Mendelsohn donne en lettres la première fois, revient sous forme numérique à la page 545, à l'heure du bilan de cette extraordinaire enquête sur plusieurs continents :
" Nous avons appris tout ça et, naturellement, nous avons appris leurs histoires aussi, les histoires des narrateurs ; et c'est donc devenu une partie de notre histoire aussi. Les cachettes, le bunker, le grenier, les rats, la forêt, les faux certificats de naissance, les granges. Et il y a l'histoire du présent : les gens que nous avons rencontrés et à qui nous avons parlé, leurs familles, la nourriture que nous avons mangée, les rapports que nous avons établis maintenant, aujourd'hui, à 99,2 chances contre 1."
Les cachettes, le bunker, les granges, tout cela ce sont aussi des histoires de confinement, pas devant un virus mais devant une menace plus humaine, encore plus cruelle et implacable, celle des nazis et de leurs collaborateurs ukrainiens.
L'ironie de l'histoire c'est que ma deuxième occurrence provient d'un Allemand. De la tragédie on passe plutôt à la comédie. Jugez-en : je ne sais plus par quel média je tombe le 10 mars sur ce qui peut apparaître comme une blague : en février dernier, Simon Weckert, un artiste berlinois, a trompé Google Maps en provoquant un embouteillage virtuel par le transport de 99 smartphones dans un petit chariot.
Pourquoi 99 ? Aucune précision là-dessus. Il fallait bien sûr un nombre important de smartphones connectés pour créer le bouchon virtuel, mais 98 ou 100 n'auraient rien changé. On peut considérer que ce nombre 99 possède pour le moins une aura particulière.
Retour à la tragédie pour ma troisième apparition du nombre. Lors de la projection du thriller de Todd Haynes, Dark Waters, à l'Apollo le 11 mars. Lutte inégale entre un avocat tenace, Robert Billott (Mark Ruffalo), et la multinationale de l'industrie chimique DuPont de Nemours (au nom français si trompeur en sa douceur feutrée), dont il a découvert qu'elle polluait en toute connaissance de cause les eaux de la ville de Parkesburg avec une molécule servant à fabriquer le Teflon. Un carton explicatif à la fin du film révèle que 99 % de l'humanité possède cette molécule dans le sang.
Quatrième occurrence de 99 le lendemain, en lisant le hors-série de la revue Socialter intitulé Le réveil des imaginaires, et en particulier cet entretien avec Alain Damasio. Il y rebondit sur une évocation des créatures extraordinaires qui sont au coeur de son roman, et qui lui donnent aussi son titre : Les Furtifs :
"Les furtifs sont donc des créatures de l'ouvert. Ils sont faits de sons, s'ils sont vus, ils meurent et se transforment en une statue, belle à regarder mais figée.
C'est une manière de dire que le visuel tue. C'est d'ailleurs littéralement le cas dans l'armée. Voir sa cible = la tuer. Peut-être est-ce suggérer que la société de l'image dans laquelle nous vivons tue aussi. Je comprends très bien que des cinéastes ou des photographes puissent dire le contraire. sauf qu'aujourd'hui 99 image sur cent sont utilisées pour nous formater et faire passer un mot d'ordre qui susurre : "Achetez !" L'image est une forme d'expression, ultra-étudiée pour manipuler neurologiquement. Je fais attention à ne pas trop mettre de descriptions visuelles dans mes livres, à faire confiance au lecteur et à son désir de produire ses propres images. On ne devrait jamais imposer au lecteur un imaginaire qui l'empêche de travailler le sien par lui-même." (p .79)
Le lendemain encore, je regarde sur France 3 le documentaire consacré à Boris Vian, Un coeur qui battait trop fort. Vian qui aurait eu 100 ans cette année, Vian qui était persuadé de ne pas dépasser la quarantaine, à raison puisqu'il est mort quelques mois avant cet anniversaire, au cours d'une projection de J'irai pas cracher sur vos tombes. Ce qui fait qu'il est mort à 39 ans le 23 juin 1959. Ce qui fait beaucoup de dates en 9 pour Bison Ravi alias Boris Vian - neuf lettres -, d'abord nommé Equarisseur de première classe avant de devenir Satrape et Promoteur Insigne de l'Ordre de la Grande Gidouille du Collège de Pataphysique. Vian qui, lors d’une émission de radio, en mai 1959, un mois donc avant sa mort, "expliqua, nous disent Nicole Bertolt et Anne Mary, qu’il
faisait de la ‘Pataphysique depuis qu’à l’âge de neuf ans il avait été
marqué par une phrase dans une pièce de Robert de Flers et Gaston
Arman de Cavaillet, La Belle Aventure: « Je m’applique
volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne
penseront pas. » Il devait toujours garder en lui cette clé jusqu’à ce
qu’il trouve la porte du Collège." [C'est moi qui souligne]
(Et moi je me demande soudain si l'Attracteur étrange n'est pas au bout du compte une des figures de la Pataphysique ? )
Bon, allons au coeur du noeud de la question : Vian avait-il à quelque chose à voir avec le 99 ? Une recherche googlisante allait-elle me donner une piste ? Il fallait que je m'en assure, et voici le résultat :
Ce Live 99 renvoie à Lavilliers et n'a donc rien à voir directement avec Vian, mais n'est-ce pas formidable de tomber sur un de ses poèmes les plus émouvants, Je voudrais pas crever, écrit en 1952 qui est encore une référence à la mort, dont vous avez bien compris qu'elle est omniprésente dans ce périple du 9 (bon, d'accord pas les smartphones de Weckert).
J'arrête là pour ce soir. Un coup de fatigue. A la revoyure pour les quatre occurrences qui restent.
Je ne sais par où commencer. Il y a une semaine maintenant que j'ai assisté à ce que j'ai plusieurs fois nommé une supernova : "Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout
d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela
correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les
directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de
suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire
que linéairement, successivement, laborieusement."
Mais peut-être faut-il décrire tout d'abord ce qui m'apparaît maintenant comme des signes annonciateurs ? Et, en premier lieu, cette collision numérologique que j'ai narrée sur mon blog annexe, La tectonique des plaques : Au retour d'une promenade avec le chien Moon (dont j'avais la garde ce week-end là), je remarquai, dans la rue Bertrand, à Déols, ce que j'ai appelé un tripôle de force 9, car la première voiture arborait une ancienne
immatriculation 3933, la seconde un 339 et la troisième un 393.
S'ensuivit le 3 mars la parution d'un article de Rémi Schulz sur son blog Quaternité : quatre vingt-dix-neuf, sangs : "Un petit fait, écrivait-il, m'a conduit récemment à un nouveau dessillement,
accroissant l'intrication entre divers thèmes qui m'obsèdent, Perec,
Unica Zürn, Jung, Ricardou..." Fait nouveau qui a été la découverte le 30 janvier d'une BD à la médiathèque de Manosque, La trahison du réel, de Céline Wagner, parue le 3 avril 2019, et plus précisément, l'évocation dans ce roman graphique d'une anagramme d'Unica Zürn : "Unica était obsédée par le nombre 9, et son graphisme spiralé, à partir
duquel elle commençait souvent ses dessins (ici sous les pinceaux de
Céline Wagner). Fin 1958, elle a calculé que l'addition de son âge avec
celui de Bellmer donnait 99 ans et elle en a déduit DIE NEUNUNDNEUNZIG IST UNSERE SCHICKSALSZAHL (le quatre-vingt-dix-neuf est notre nombre du destin)"
La trahison du réel•
Crédits : Céline Wagner
Rémi explore bien d'autres pistes, que je ne peux résumer ici. Je me contenterai de signaler sa référence constante à celui qui fut considéré comme le chef de file du Nouveau Roman, Jean Ricardou, dont l'une des innovations fut la symétricologie : "Ainsi, explique Rémi, "centre" est le 99e mot d'une phrase de 197 mots, son centre donc, et il apparaît page 99 de Révolutions minuscules,
dans sa première nouvelle, laquelle est présentée comme le milieu du
double recueil. C'est page 100 que Ricardou le signale, en observant que
"cent" est contenu dans "centre"."
J'en viens maintenant au 4 mars. Je circule alors sur le boulevard Saint-Denis et je m'arrête au feu pour tourner rue Ernest Nivet. Je m'aperçois que pas moins de trois voitures, garées ou roulant comme moi, portent dans leur numéro de plaque le nombre 99. Et il se trouve que la maison sur le trottoir de droite porte le numéro 100. Malgré une telle convergence, j'hésite à enregistrer le phénomène (c'est mon côté rationnel qui me fait douter, qui m'enjoint de laisser tomber : ce n'est que du hasard pur, mon gars). Tu as peut-être raison, me dis-je (on voit que je suis dédoublé, un peu schizo sur les bords). Et puis boum, en traversant le boulevard, je vois la première auto au stop, à ma droite : elle arbore un magnifique 999. J'écris ça dans le cahier vert, une fois à la maison, et j'ajoute Chapeau l'AE (l'Attracteur Etrange).
Le soir, parmi les mails de la journée, j'en vois un de Monique L., annonçant qu'il lui restait 99 tracts. Cela m'amuse (les a-t-elle comptés un par un pour être si sûre du nombre ?).
Et soudain, je repense à ce curieux livre du botaniste Benoît Vincent, découvert à Toulouse en 2017, que j'ai ressorti sans trop savoir pourquoi il y a quelques jours, et qui demeure là à portée de main, dans ma chambre, GEnove, Villes épuisées (Othello, 2017). GEnove, pluriel inexistant de Genova (Gênes). GEnove, "texte comme un tissu : Un assemblage de neuf trames et neuf chaînes, qui forme quatre-vingt-un instantanés de la ville."
"L'aspect numérique (et symétrique, aussi), est beaucoup moins
important qu'il n'y paraît. Il faut simplement se rappeler qu'au centre
du livre, il y a le Palais Ducal, qui m'apparaît le cœur historique,
symbolique, urbanistique, mythique, de la ville. C'est ce point qui
attire et répulse tous les mots du texte GEnove.
Enfin, pour briser un peu ces ordonnancements raides, j'ai eu l'idée,
tardivement, de mélanger tous les chapitres ainsi constitués, afin
qu'aucun texte ne prenne une place prépondérante. J'ai trouvé un carré
magique de 9 x 9 (le seul existant, je crois) et j'ai donc réparti les
textes selon, dans le drapeau ou plus justement l'échiquier que le
lecteur trouve à l'entrée du livre.
Voici ce tableau :
Comment lire ?
Le premier tableau de la page d'accueil (représentant le drapeau
génois) est un tableau magique de 9 x 9 contenant les 81 textes de
GEnove. On peut cliquer sur les cases pour ouvrir n'importe quel texte. [...] On peut ensuite les refermer et cliquer ailleurs ou, dans la fenêtre
ainsi ouverte, suivre le MENU (situé à droite du titre du texte) qui est
lui-même double :
— le CARDO, symbolisé par la lettre K, suit l'ordre des colonnes ;
— le DECUMANUS, symbolisé par la lettre X, suit l'ordre des lignes."
Or, nous retrouvons le cardo et le decumanus dans l'article de Rémi Shulz :
"Rappelant que je n'ai commencé à m'intéresser à Ricardou qu'en 2012, et
n'ai vraiment lu ses oeuvres qu'à partir de 2017, j'ai composé le 11/11/11 un hétérogramme basé sur une croix UNIS LE CARDO, débutant par EROS D'UNICA.
Le cardo était ici l'axe nord-sud d'une cité romaine, l'axe est-ouest étant le decumanus.
Le billet était intitulé Dis un oracle, autre anagramme de UNIS LE CARDO, mais j'ignorais qu'un recueil d'anagrammes d'Unica avait pour titre Oracles et spectacles"
L'intrication entre Rémi Shulz et Benoît Vincent se développe rapidement sous mes yeux : je relis le premier texte donné par le carré magique, le texte 37 qui expose la géographie générale de la ville de Gênes, et un coup d'oeil sur le texte suivant, 38, me fit tomber sur ces lignes : "En 1528, a lieu une très importante réforme de l'Etat, fruit de l'amiral Andrea Doria, maître de la Méditerranée, en accord avec les 250 familles principales et surtout au service de Charles Quint (on l'appelle Cinquième République). Or, Andréa Doria, c'était aussi le nom du paquebot qui fit naufrage le 26 juillet 1956, histoire avec laquelle Rémi commence son billet.
"La page Wikipédia
m'avait appris que l'actrice Ruth Roman se trouvait à bord, et avait
été séparée de son fils de 4 ans Richard lors du sauvetage. Elle avait
dû attendre plusieurs heures pour savoir qu'il était sauf, vivant dans
la réalité un rôle qu'elle avait interprété dans un film de 1950.
Ceci m'avait conduit à m'intéresser à Ruth Roman, apprenant ainsi que son rôle principal était dans L'inconnu du Nord-express, la fameuse histoire d'échange de crimes, qu'elle était née Norma Roman,
un nom anagrammatique, et qu'elle était morte le 9/9/99, une date qui
m'avait aussitôt rappelé le 4/4/44, que Jung indique dans ses mémoires
avoir été le jour où il avait commencé à se rétablir après un
infarctus, tandis que le médecin qui l'avait sauvé devait s'aliter pour
ne plus se relever. Jung envisageait que son docteur était mort à sa
place."
Il note plus loin que la date du naufrage a coïncidé avec le 81e anniversaire de Jung, 81 carré de 9 :
"Alors ce 26 juillet 1956 au matin, lorsque le navire a sombré, Jung né
le soir du 26 juillet 1875 avait vécu 29584 jours complets, soit le
carré de 172, 172 étant deux fois 86, CARL JUNG.
Il lui restait 1776 jours à vivre, 4 fois 444."
Soyons plus précis, ces résonances entre Rémi Schuz et Benoît Vincent m'apparaissent alors que je rédige cet article. Le 4 mars, je n'avais encore noté que leur commune relation au nombre 9. Cela illustre bien le caractère proliférant de la supernova. Avant de me perdre dans ce nouveau lacis de correspondances, je reprends mon récit de ce qui émergea ce 4 mars, à savoir aussi un autre thème ô combien marquant en ces jours de pandémie : le thème de la peste.
Cela vint de la lecture d'un roman déjà ancien de Fred Vargas, Pars vite et reviens tard*, paru en 2002. Lecture imposée par des circonstances que je ne détaillerai pas ici (mais qui n'ont rien de mystérieuses, je m'empresse de le dire). Par flemme, je reprends le début du résumé de Wikipedia :
"Alors qu'un ancien marin breton, Joss Le Guern, connaît quelque succès en reprenant le vieux métier de crieur public,
le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est alerté par une femme
inquiète de la présence de grands « 4 » noirs inversés avec des barres
et sous-titrés des trois lettres CLT (Cito Longe Tarde), qui veut
dire « vite, loin et tard » (d'où le titre), sur toutes les portes de
son immeuble, à l'exception d'une seule. De plus en plus intrigué
lorsqu'un second immeuble subit le même sort, Adamsberg s'alarme
véritablement lorsque le crieur, épaulé par le vieil érudit Decambrais,
vient lui rapporter des messages énigmatiques laissés par un inconnu."
Page 91, le grand mot est prononcé :
"- Qu'est-ce qu'elles annoncent ?
A cet instant, Bertin déposa deux calvas sur la table et Decambrais attendit que le grand Normand se fût éloigné pour poursuivre :
- La peste, dit-il, en baissant la voix.
- Quelle peste ?
- La peste.
- La grande maladie du vieux temps ?
- Elle-même. En personne."
Et soudain, me revient en mémoire que Gênes est associée de près à la Grande Peste noire qui dévasta l'Europe à partir de 1347. D'ailleurs Benoît Vincent l'évoque lui-même dans une section du texte 61, La ville est fragile :
"Gênes est en Crimée, dans le comptoir de Caffa (aujourd'hui Théodosie ou Féodosie). La ville, ou son comptoir, est assiégée par les Tartares en 1346.
C'est la première manifestation de ce qu'on appellera plus tard "guerre bactériologique". Les Tartares portaient avec eux des germes de la peste noire bubonique, qui avait dû trouver un bouillon de culture idéal dans la guerre contre les Chinois.
Lors du siège, les Mongols catapultèrent les cadavres infectés par-dessus les murailles de la ville. Lorsque la trêve fut signée, et que les navires génois purent reprendre leur commerce, c'est toute l'Europe qui se retrouva contaminée.
La peste débarque à Messine en 1347, puis à Marseille et Venise ; les fidèles en Avignon la disséminent dès 1348. En un an, elle touche l'Italie et le pourtour méditerranéen français. A partir de Bordeaux, elle se répand en Angleterre, puis deux mois après à Paris. Toute l'Europe est infectée fin 1348. [...] On estime qu'elle a décimé de 30 à 40 % de la population."
Et puis je repense aussi à ce livre trouvé dans la Boîte à livres Cours Saint-Luc, au cours d'un tractage pour les municipales (mon intérêt pour cette boîte n'avait rien à y voir, j'ai l'âme médiocrement militante) : Bourges cité première, de Philippe Audoin, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède. En très bon état, un livre rare, dont je possède déjà un exemplaire mais que je n'avais jamais recroisé jusqu'à ce jour.
Il faut savoir que le-dit Philippe Audoin n'est autre que le père de Fred Vargas, pseudonyme de Frédérique Audoin-Rouzeau (j'ai déjà évoqué ce lien père-fille ici).
Mais quel rapport, me direz-vous, avec la peste ?
L'essai n'y fait aucune allusion. Et pourtant je sens, j'intuitionne que quelque chose cherche à se dire (je me sens l'âme adamsbergienne**, que voulez-vous).
Je tape sur Google, peste + Bourges + Berry, et je déniche ainsi sur la première page de résultats un article du Berry Républicain, qui commence comme ça : "Le premier épisode de notre série estivale consacrée à Jean de Berry
évoque son enfance et la mort prématurée de sa mère, alors qu’il n’avait
que neuf ans, emportée par la peste noire."
La peste, le neuf, les fils se recoupent, d'autant plus que Jean de Berry fait l'objet d'une grande attention dans le livre de Philippe Audoin, qui lui consacre tout son chapitre II.
Cet âge de neuf ans m'était apparu une ou deux heures plus tôt lors d'une lecture parallèle, celle du recueil d'entretiens de I.B. Siegumfeldt avec Paul Auster, Une vie dans les mots (Actes Sud, 2020). Inaugurant la conversation autour du roman Mr Vertigo, son incipit nous en livre en effet une autre mention :
"J'avais douze ans la première fois que j'ai marché sur l'eau. L'homme aux habits noirs m'avait appris à le faire, et je ne prétendrai pas avoir pigé ce truc du jour au lendemain. Quand maître Yehudi m'avait découvert, petit orphelin mendiant dans les rues de Saint-Louis, je n'avais que neuf ans, et avant de m'exhiber en public, il avait travaillé avec moi sans relâche pendant trois ans. C'était en 1927, l'année de Babe Ruth et de Charles Lindbergh, l'année même où la nuit a commencé à envahir le monde pour toujours." (p. 198)
Et enfin - j'en finirai là pour aujourd'hui - j'apprends par Vargas (page 201) que la peste fit son retour en France au cours de l’été 1920. Pour ne pas inquiéter la population
on l’avait appelé "la maladie n°9". Le bacille
fit des victimes à Marseille - une quarantaine- et à Paris où l'on
parla de "la peste des chiffonniers" qui contamina 94
personnes dont 34 décédèrent. Fred Vargas s'y connaissait parfaitement, ayant également publié sous son vrai nom de scientifique un essai intitulé Les chemins de la peste.
______________________________________
* Rémi Schulz évoque aussi ce roman de Fred Vargas dans ce billet du 1er mars 2009.
"Jonathan et Wilfred étaient côte à côte le long du mur.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'alpinisme, Fred ? demanda Jonathan sans le regarder Vous avez le vertige rien qu'à être sur une moquette trop épaisse.
- C'est la première chose qui m'est passée par la tête, Jon. "
Trevanian, L'expert, p. 19
"Bien que je sache qu'il y a un malheur en vue, le seul fait d'être attachés à la même corde me donne l'illusion d'une entente entre nous deux. C'est une erreur, mais je n'arrive pas à vouloir du mal à cette femme qui est en train de me trahir. Je lui montre la ligne de crête que nous allons suivre."
Erri de Luca, La nature exposée, p. 133.
Je ne me suis avisé que tardivement qu'Erri de Luca et Trevanian, écrivains fort différents par ailleurs, avaient pourtant un important point commun : ils étaient tous les deux alpinistes. Et cette constante passion de leur vie se traduit dans leurs livres : les deux personnages principaux des deux romans découverts, l'un à Châteauroux, l'autre à Tours, sont eux aussi des alpinistes chevronnés. Jonathan Hemlock dans L'expert, le passeur-sculpteur sans nom connu dans La nature exposée, partagent la même connaissance intime de la montagne.
Et de fait, à partir de là, je nouai trois brins : le fil tourangeau de l'expédition Baxter3, le fil castelroussin et le fil quaternitaire de l'article de Rémi Schulz, De la Pâque à Paco. Trois brins définissent une tresse. C'est donc une tresse que je vais décrire ici.
Rémi évoque sa découverte en 2011 du roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé (2002) : "Un drame en 5 jours consécutifs, du 17 au 21 avril, aboutit à une mort.
Si l'année n'est pas précisée explicitement, plusieurs éléments du
roman permettent de désigner 2000, et en 2000 ces 5 jours vont du Lundi
des Rameaux au Vendredi saint. Claude Amoz contactée a reconnu que
c'était voulu; j'étais le premier lecteur à lui communiquer ce constat."
On rejoint donc à la fois le fil baxtérien (La Pietà de Jehan Fouquet) et le fil castelroussin (les Rameaux d'Onfray et le crucifix du sculpteur italien). Rémi poursuit ainsi :
"Dans mon billet Claude A., je développai la coïncidence liée à cette découverte. J'avais trouvé Bois-Brûlé chez un bouquiniste lors de mon précédent séjour à Paris en mai 2011, durant lequel j'avais lu en bibliothèque le 5e et dernier roman de la Série policière de Claude Aveline, L'oeil-de-chat.
Le roman débute le soir du Dimanche des Rameaux 1930, où l'on apprend
ensuite qu'une mort est survenue. Si ceci est explicite, il faut lire
attentivement le récit pour voir que le dénouement survient le vendredi
suivant, Vendredi saint donc.
Mon obsession des dates pascales m'a permis de découvrir 5 polars
couvrant une pleine semaine pascale, se terminant donc le jour de
Pâques. L'oeil-de-chat m'a fait envisager une nouvelle catégorie,
s'arrêtant au Vendredi saint, et dans la foulée j'ai donc découvert un
second polar de ce type, de plus émanant d'un auteur Claude A., une
auteure en fait."
A la fin du roman d'Erri de Luca, alors que le sculpteur a terminé la "nature" et qu'il ne lui reste plus qu'à assembler la pièce sur la statue du crucifié, il se rend un matin au presbytère, mais le curé, commanditaire de la restauration, est absent, "occupé, dit-il, par les préparatifs de Pâques". Nous nous trouvons donc là aussi dans la semaine pascale. Il en profite pour aller dans la grande salle de la statue, où il est tout d'abord surpris par un nouvel éclairage plus vif.
"Je passe le bout de mes doigts autour des clous. Je m'étonne de ne pas l'avoir fait. Sur la tête du premier, celui des pieds, je sens quelque chose de gravé sous mon doigt. Je monte vérifier les deux autres. Je sens aussi sur eux comme un petit sceau. Je regarde mieux avec la loupe, ils sont différents. Je recopie ces signes pour les montrer au rabbin." (p. 146-147)
Revoilà donc les fameux clous de la croix, qui sont représentés, je le rappelle, au centre de La Pietà de Fouquet.
Le sculpteur va donc chez le rabbin, avec qui il entretenait un dialogue sur la comparaison du Christ avec un serpent : Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé, Jean, 3,14 - ceci étant la version Louis Segond de la Bible, car Erri de Luca rapporte le verset un peu différemment : "Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le fils d'Adam." La comparaison est surprenante : comment le serpent, associé au péché originel, à la désobéissance d'Adam et Eve, peut-il être associé au Christ ? Le verset fait allusion au serpent d'airain (c'est-à-dire de bronze, alliage de cuivre et d'étain) que Moïse mit sur une perche comme antidote à la morsure des serpents "brûlants" dans le désert :
« Alors [après avoir soupiré contre Moïse et contre Dieu] l'Éternel envoya contre le peuple des serpents brûlants [śĕrāpîm] ;
ils mordirent le peuple, et il mourut beaucoup de gens en Israël. Le
peuple vint à Moïse, et dit : nous avons péché, car nous avons parlé
contre l'Éternel et contre toi. Prie l'Éternel, afin qu'il éloigne de
nous ces serpents. Moïse pria pour le peuple. L'Éternel dit à Moïse :
Fais-toi un serpent brûlant, et place-le sur une perche; quiconque aura
été mordu, et le regardera, conservera la vie. Moïse fit un serpent
d'airain [neḥaš neḥošet], et le plaça sur une perche; et
quiconque avait été mordu par un serpent, et regardait le serpent
d'airain, conservait la vie. » (Nombres, 21)
Ainsi, écrit de Luca, Jésus "devait-il être hissé en haut d'une poutre, à des fins de salut". Le rabbin consulté lui explique que les lettres de l'alphabet représentent aussi des nombres, qu'un mot est aussi une série de chiffres, une somme, et que deux mots avec le même nombre forment un couple fixe : "le mot "serpent" a la même valeur numérique, la même somme de lettres que le mot "messie". Jésus est un juif instruit et il parle à un autre juif instruit, en mesure de saisir le sens de la comparaison. Comme fut élevé le serpent, ainsi sera élevé le messie."
Cette interprétation, assimilant la croix du Christ au serpent d'airain de Moïse, est opérée très tôt chez les premiers chrétiens, ainsi saint Justin (environ 100 – 165 ap. JC) dans son Dialogue avec Tryphon, 94, 3, lorsqu’il commente Nombres 21 :
Par là, comme je l’ai dit plus haut, il proclamait un
mystère : il proclamait qu’il détruirait la puissance du Serpent qui
avait provoqué la transgression d’Adam; il proclamait le salut pour ceux
qui croient en celui qui par ce signe, c’est-à-dire par la croix,
devait mourir des morsures du Serpent, à savoir les mauvaises actions,
les idolâtries et autres injustices. Si vous ne l’entendez pas ainsi,
expliquez-moi pourquoi Moïse a dressé le serpent d’airain sur un signe
et a ordonné que ceux qui étaient mordus le regardent? Pourquoi ceux qui
avaient été mordus se trouvaient-ils guéris, et comment, en donnant ces
ordres, il n’établissait aucun symbole?
Adam, Ève et le serpent (cathédrale Notre-Dame de Paris).
J'ai déniché ce commentaire en effectuant une recherche sur ce passage biblique des Nombres, abondamment commenté sur le net. Le prêtre dominicain québecois André Gilbert, sur son site Mystère et Vie, écrit ainsi que "ce qu’il y a de particulier chez Justin, c’est bien sûr
l’identification du signe qu’est le serpent d’airain à la croix du
Christ, comme l’a fait l’évangéliste Jean. Mais c’est aussi le fait
d’associer le serpent à la puissance du mal, source de la transgression
d’Adam et de toutes les autres par la suite. Ainsi, la croix est
présentée comme la destruction de cette puissance du mal pour tous ceux
qui croient en elle. C’est en quelque sorte le rétablissement du paradis
perdu et l’apparition du nouvel Adam".
Une autre exégèse très intéressante est celle donnée par le pasteur Marc Pernot lors d'une prédication dite précisément du Vendredi saint, le 14 avril 2017, et rapportée sur le site de L'Oratoire du Louvre.
"Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus et de Nicodème, lui, ne
rend pas du tout Dieu responsable de la mort des personnes mordues par
les serpents brûlants, au contraire. Ces serpents brulants sont
interprétés par Philon non comme des punitions de Dieu mais comme la
morsure des passions et du plaisir venant mordre et tuer notre esprit,
notre intelligence (Legum Allegoriae 77ss). Ce serpent
brûlant qui tue c’est celui de la tentation, c’est le serpent d’Adam et
Ève, c’est celui qui éprouve même Jésus, dès le début de son ministère
jusqu’à son désespoir à Gethsémanée et encore plus sur la croix, lui
faisant même douter de la fidélité de Dieu.
Dans ce chapitre de l’Évangile selon Jean, Jésus prend délibérément
position dans ce sens, innocentant totalement Dieu de juger et
d’éliminer le coupable :
Dieu, nous dit-il, n'a pas envoyé son Fils dans le monde
pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
(Jean 3:17)
La présence et l’action de Dieu sont entièrement positives, rien à
craindre de lui, mais tout à espérer. Et ceux qui souffrent et meurent
ne meurent jamais sous les coups de Dieu, ni dans ce monde ni dans le
monde à venir. Au contraire, Dieu travaille sans cesse pour nous sauver
de nos propres serpents brûlants. Dieu a tellement aimé le monde, Dieu a
tellement aimé chacun, qu’il a tout fait pour que nous ayons la vie
éternelle, que nous soyons sauvés par lui.
Mais comment est-ce que « cela » marche ?
D’abord, comme le rappelle ici Jésus, c’est dans le désert qu’est le lieu de ce salut. Le désert, en hébreu midebar, c’est littéralement le lieu qui est à la fois hors de la parole (min-dabar, hors du bruit et du vacarme des voix humaines), midebar c’est aussi le participe présent du verbe dabar « parler », le désert c’est le lieu où Dieu est « parlant ».
Un lieu de passage pour un temps de retrait temporaire hors du monde,
pour entrer en soi-même. C’est le lieu de l’expérience mystique et du
cheminement avec Dieu, grâce à Dieu."
Tout ceci ne m'a éloigné qu'en apparence du roman d'Erri de Luca. Rejoignons le sculpteur chez le rabbin, qui l'accueille dans son bureau ("une fortification de livres") avec un café turc (sa famille vivait à Istanbul). Il précise que leur Pâque est déjà passée : "Pour eux, c'est la célébration d'une traversée. Ils franchissent la frontière de l’Égypte et de l'esclavage. Ils entrent dans la liberté qui est, au début, un désert grand ouvert. Derrière eux, le passage se referme à double tour, ils inaugurent le voyage. C'est la première fête d'égalité des histoires sacrées, aucun d'eux n'est esclave." Le sculpteur montre alors les trois signes gravés sur la tête des clous, qui s’avèrent être des lettres hébraïques.
"Ce sont alef, dalet, mem, ils forment le nom Adam. C'est lui l'auteur, c'est ce que veut dire le sculpteur par ce message. Adam, l'espèce humaine tout entière, a planté ces clous en laissant sa signature. Dans les Évangiles, on rapporte la phrase "Pourquoi m'as-tu abandonné ?". C'est la répétition d'un vers de David dans un psaume. En hébreu, on peut lire sans point d'interrogation : "A quoi m'as-tu abandonné". Comme un acte d'accusation, regarde à quoi tu m'as abandonné. A quoi : en hébreu, on peut lire l'équivalent en valeur numérique : "A un Adam tu m'as abandonné". Voici son nom sur les clous." (p. 148)
S'il y a quelqu'un qui est féru d'hébreu biblique et de coïncidences numériques, c'est bien Rémi Schulz. Dans l'article cité au début, on ne s'étonnera donc pas de trouver ce passage :
"En 2003, inspiré par Leroux et Queen, j'ai envisagé un roman dont le
point culminant se serait passé pendant la Semaine sainte 2004, Le parfum de l'amant d'Anouar. Adam Breger y était accusé d'un meurtre commis pendant la nuit pascale. Je découvris ensuite que dans Dans les bois éternels
(2006), de Fred Vargas, son commissaire Adamsberg contribue à une
"résurrection" le soir du Vendredi saint 2004. C'est le Vendredi saint à
22 h 15 que Kevin Byrne parvient à mettre hors d'état de nuire le
tueur, juste avant qu'il ne tue la fille de Jessica."
Ah, il y avait longtemps que je n'avais pas croisé la piste vargasienne, c'est un plaisir de revenir sur ces traces.
"Je me retrouve devant le gouffre des significations, j'ai besoin de m'appuyer sur une gorgée de café turc.", confie le narrateur d'Erri de Luca. De même, devant la prolifération exégétique qui s'est imposée à moi avec ces sacrés clous, je m'octroie une petite pause et clos ce billet que l'internaute moyen trouvera déjà bien trop long. Bien des choses encore à dire, mais ce sera pour la prochaine fois.
Le 3 avril, dans l'article L'embouchure du temps, je citais un passage du roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pour faire émerger mon propre "paysage de triangles"autour des deux thèmes du cobra :
"Je m'aperçois en les écrivant, notais-je alors, que ces deux triangles possèdent en fait
une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST,
Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les
quatre sommets." Je n'avais pas reproduit cette fois-là la figure tracée sur le cahier bleu. La voici donc :
Je n'avais pas non plus soufflé mot de la référence qui apparaît ici : la macle de Philippe Audoin.
Ce petit rappel me semblait nécessaire avant de faire la lumière sur le second losange qui s'est formé ces jours derniers autour des deux thèmes du feu et des livres. Cahier bleu encore une fois :
On voit que la série Lost occupe une nouvelle fois l'axe médian. Mais il faut que je m'explique avant toute chose sur ce terme de macle, que je rattache donc à Philippe Audoin, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons vu apparaître le 27 octobre dernier à l'occasion de l'enquête autour du roman de Fred Vargas, Quand sort la recluse. L'article s'intitulait De Bourges à Saint-Porchaire, et se terminait par ces lignes :
"Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne
me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de
son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède."
C'est dans cet ouvrage que Philippe Audoin, examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à un meuble héraldique bien connu : la macle, que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesses bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."
"Le terme, poursuit Audoin, est un équivalent de maille, et l'on présume que la figure héraldique rappelle la cotte de mailles des chevaliers, interprétation d'autant plus séduisante que la macle figure rarement seule en armoiries, mais au contraire groupée en fasce (horizontalement) ou en pal (verticalement) comme pour suggérer l'entrecroisement des mailles du haubert (fig. 5)."
Par ailleurs les macles désignent aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
Exemples de macles de Staurolite (image Wikipedia)
Cette macle n'est assurément pas un détail anodin puisqu'elle fait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achève, avec ce texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapproche de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Outre le cristal, il évoque aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.
Résumons : les thèmes exhumés ce 16 avril, après ceux du 3 avril, peuvent donc être agencés sous la forme d'une macle. La récente excursion à Bourges, à l'instigation de l'ami Bartt, et d'où j'ai rapporté le livre d'Anna Tsing (qui, du coup, a fait surgir comme par enchantement le thème du champignon*), n'en semble que plus cohérente. A cela je voudrais aussi ajouter une autre coïncidence qui ne m'est apparue que très progressivement, comme un paysage à la dissipation des brumes.
J'ai oublié en effet un détail hier dans ma chronique de la brocante des Marins : j'ai failli en effet acheter un autre livre, un Précis de prestidigitation par un certain Bruce Elliott. Je ne m'intéresse pas plus que ça à l'illusionnisme mais il se trouvait que le livre était préfacé par Orson Welles. Pourquoi Orson Welles préfaçait-il en 1952 un livre de magie ? Bon, je n'aurai pas la réponse à ma question car le brocanteur en demandait trente-cinq euros, et j'ai trouvé ça un peu chérot. Le dit brocanteur était en tout cas bien au courant des cotes car j'ai retrouvé le bouquin sur le net à ce prix-là exactement.
Sur ces entrefaites, je m'avise que je n'ai plus que ce jour pour visionner sur Mubi La Soif du Mal (en anglais Touch of Evil) du même Orson Welles. Qui joue dans son propre film le rôle de Hank Quinlan, un policier américain alcoolique et brutal, opposé à Miguel Vargas (Charlton Heston), policier mexicain qui vient de coffrer un chef de gang, en voyage de noces avec l'américaine Suzy (Janet Leigh). Vargas... Ce nom évidemment résonne...
J'ai écrit hier que j'avais rapporté 22 livres issus des trois cartons abandonnés au bon vouloir sur le trottoir de l'avenue. Autant que de lames majeures du Tarot (ce n'était pas une volonté consciente : je ne les ai comptés qu'au retour). Or, des tarots, il en est question vers la fin du film : Quinlan revient voir son ancienne amie Tanya (magnétique Marlene Dietrich) et lui demande de lui tirer les cartes.
Mais Tanya refuse :
Quinlan est un homme fini, et il le sait.
Mais il y a plus fort et plus profond encore : sur le net, je débusque une analyse de Daniel Becquemont, de la revue hypermedia Criminocorpus, Crime et caméra : Touch of Evil (La Soif du Mal, O. Welles, 1957), où l'interrogation sur le titre du film vient en somme directement percuter la devise des Rohan, Sine macula macla, Macle sans tache, rapprochée, je le rappelle, de la devise de l'hermine : "Plutôt mourir qu'être souillé" :
"Le titre français du film, ‘La Soif du Mal’, des plus malencontreux,
peut prêter à contresens. Aucun personnage n’est assoiffé de mal, ni
l’assassin ni Grandi ou ses séides, ni Quinlan. ‘A Touch of Evil’,
c’est, littéralement, une touche de mal, ou peut-être simplement une
tache, qui s’élargit avec le déroulement du film, tache qui atteindra et
contaminera chacun des personnages. Le crime initial déclenche
l’action ; il n’est pas la source du mal, mais son révélateur. La tache
de mal moral, évidente chez l’assassin quasi invisible et chez Grandi,
se verra étendue rapidement à Quinlan, puis plus discrètement et chargée
d’ambiguïté, à Vargas lui-même. Quant à Suzy, c’est sur son corps même
que l’image nous la montrera, à plusieurs reprises, victime privilégiée,
sans défense, souillée par cette ‘touche’, créature féminine élue par
le mal, sur laquelle il s’inscrit, visuellement, dès que Vargas croit
l’avoir mise à l’abri. Les taches de mal du film sont montrées sans
ambiguïtés par la caméra, redoublant visuellement le mal moral qui
envahit la ville." [C'est moi qui souligne]
L'analyse suit le film plan à plan, et montre bien comment la tache du mal envahit tout, n'épargnant pas non plus le personnage au départ profondément intègre (Vargas) :
"Menzies et Vargas tentent de piéger
Quinlan avec un microphone porté par Menzies et prêt à enregistrer une
confession de Quinlan, réfugié chez Tana comme en sa tanière. Quelle que
soit la grande beauté plastique et la virtuosité technique de la
dernière partie du film, elle vise plus à apporter la dernière touche
(de mal ?) au portrait de Quinlan qu’à rétablir un ordre initial
perturbé par le premier crime. La vengeance destructrice de Quinlan, son
mépris de l’ordre social et de la justice, son souci exclusif de
détruire les criminels par n’importe quel moyen fût-il illégal, sont
certes condamnés, mais Welles prend soin de nous montrer que cet esprit
de vengeance peut surgir en chacun de nous, comme chez Vargas prêt à
tuer, dans des circonstances analogues à celles qu’autrefois a vécues
Quinlan, et que la tache de mal a pour destination privilégiées, du pur
fait de sa condition féminine, son épouse Suzy, souillée par l’ombre, la
lumière, les (fausses) drogues et même les cadavres."
Enfin, j'ai trouvé la réponse à ma question au sujet de la préface de Welles sur le manuel de magie. Grâce à un article du Blog de cinéma.
"On dit souvent que les
magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les
spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux
réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est
un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et
la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beaux tours."
Cette idée de Welles magicien, je la retrouve au terme d'un bel article d'un certain Thaddeus, sur le forum de Dvdclassik :
"Ce que dit Welles à travers ce film
monumental, où la société et l’homme ne coïncident pas nécessairement,
où personne ne peut se réfugier derrière une idée, fût-elle juste, où le
bon Samaritain doit, pour confondre son ennemi, employer des méthodes
contestables qui le perdront, et où même une canaille peut atteindre au
sublime, c’est que chacun doit prouver sa force en marchant. Voici
peut-être son grand plus tour de prestidigitation, lui qui n’est pas du
genre à se contenter de faire sortir des lapins de son chapeau :
s’emparer d’une banale intrigue policière, la tailler à sa démesure
personnelle et l’ériger en parabole convulsive de l’ambiguïté humaine."[C'est moi qui souligne]
___________________
* Le livre s'ouvre par ailleurs sur ce titre ACTIVER LES ENCHEVÊTREMENTS. On ne saurait mieux dire.