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vendredi 20 octobre 2017

# 251/313 - Pelote d'algues et coccinelles

03/10 - Une autre luciole. Je poste l'article du jour sur Facebook, en le faisant précéder du texte suivant : "De Christopher Nolan à Fellini, de 2014 à 1963, back in the past, mais des motifs déjà communs, et la découverte que Fellini suivait une analyse avec un disciple de Jung, un mystérieux Ernst Bernhard, de son vrai nom Hajim Manahem. "Rescapé d’un camp de concentration calabrais, adepte du Yi King, passionné d’ésotérisme et de magie, Bernhard avait conçu un cabinet-appartement labyrinthique et hiératique, avec de grands rideaux blancs et deux pièces pour les patients, dont l’une où personne n’entrait jamais, où derrière un épais rideau se trouvait un lit et, juste au dessus, une reproduction du saint Suaire (...)"Ce même jour, la revue en ligne Diacritik, en lien sur le site, colonne de droite, me propose Jean-Philippe Toussaint par Patrick Varetz: Un coup de dés jamais n’abolira le Yi Jing (Made in China).  
Le Yi Jing, à l'honneur ici naguère,  se retrouve donc être au centre de l'une de ces bulles synchroniques que j'évoquais hier (et où Jean-Philippe Toussaint apparaissait déjà). Patrick Varetz relève bien l'enjeu du livre Made in China qui vient d'être publié par les éditions de Minuit, enjeu clairement désigné par l'auteur  : 
« Le sujet de mon livre, c’est le hasard dans l’écriture, c’est la disponibilité au hasard que requiert toute création artistique, aussi bien le livre que je suis en train d’écrire que le film que je m’apprête à tourner dans les prochains jours. » Oui. Comment ne pas penser, lisant ces lignes, au fameux poème de Stéphane Mallarmé. Pierre Michon établit quant à lui le lien d’emblée, et s’empresse d’adresser à son ami le message suivant (que l’intéressé finira par publier sur sa page Facebook) : « Cher Jean-Philippe, merveilleux livre auquel j’ai pris un merveilleux plaisir. Vos coups de dés n’abolissent pas le hasard, mais ils le mettent au pas.  Combien souvent j’y ai pensé aussi, à cette lutte amoureuse entre le fortuit et le fatal ! Comme vous vous en sortez bien, avec bienveillance pour les aléas, pour tout ce qui arrive ! »
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De même, Patrick Varetz ne peut s'empêcher de penser au Yi Jing. Aussi décide-t-il, pour en savoir plus long sur ce dernier Toussaint, de procéder à un tirage : " (...) j’ai donc décidé de jeter par six fois mes trois pièces de monnaie, afin d’échafauder — du bas vers le haut, ainsi que l’on se doit de procéder — l’hexagramme qui, de manière symbolique, me laisserait entrevoir les rouages secrets agissant au cœur des mots. Le tirage — six traits Yin, autrement dit l’hexagramme n°2, Kun, l’Élan Réceptif — ne manque pas de répondre à toutes mes espérances." Le livre consulté sur la photo au-dessus n'est autre que celui de Cyrille D. Javary et Pierre Faure, mentionné dans # 198

Je n'insiste pas (on se reportera à l'article pour voir ce qu'il en est de l'interprétation  du tirage comme modalité d'analyse littéraire), et j'en viens au jour suivant, 4 octobre, car c'est le jour où j'achève la lecture de Temps glaciaires de Fred Vargas, emprunté trois jours plus tôt. Je m'avise que je pourrais y trouver une déclinaison de la  dichotomie opérée hier entre constellation et lucioles. A la place, on pourrait en effet écrire : pelote d'algues et coccinelles.
Coccinelles qui se trouvent sur une croûte peinte par Céleste Grignon, la bonne d'Henri Masfauré assassiné dans son bureau. La toile, une vue pesante de la vallée de Chevreuse, dépare l'érudit assemblage de livres et de tableaux, ce que ne manque pas de remarquer le non moins érudit commandant Danglard :

"C'est pas beau, hein ? lui dit-elle à voix basse.
- Non, dit-il.
- Pas beau du tout, renchérit-elle. A se demander pourquoi M. Henri a accroché ce truc dans son bureau. Alors qu'il n'y a même pas d'air dans ce paysage, lui qu'aimait l'air. C'est bouché, comme on dit.
- C'est vrai. C'est sans doute un souvenir.
- Pas du tout. C'est parce que c'est moi qui l'ai fait. Soyez pas confus, intervint-elle aussitôt, vous avez l’œil, c'est tout. Il y a pas à avoir honte.
- Peut-être qu'en s'exerçant, tenta Danglard, embarrassé, peut-être qu'en peignant beaucoup ?
- Je peins beaucoup. J'en ai sept cents comme ça, et toujours la même chose. Ça l'amusait, M. Henri.
- Et ces petits points rouges ?
- Avec une grosse loupe, on s'aperçoit en fin de compte que c'est des coccinelles. C'est ce que je fais de mieux.
- C'est un message ?
- J'ai pas idée, dit Céleste Grignon en haussant les épaules, puis s'éloignant, se désintéressant tout à fait de son "œuvre". (p. 49)
Derrière l'humour de cette scène, Fred Vargas ne manque pas de distiller quelques signaux plus ou moins discrets : ces sept cents tableaux font écho aux sept cents membres de l'association robespierriste (687 exactement, mais le nombre est souvent arrondi à 700) - et les coccinelles font retour à deux reprises, tout d'abord à la page 412, où Danglard, encore lui, en conflit ouvert avec Adamsberg, passe par association d'idées de grains de sable au mouchetis rouge des toiles de Céleste, qu'il fallait observer à la loupe pour y découvrir des coccinelles : "Était-ce cela, le sommaire message de Céleste ? Attirer l'attention sur la dignité souriante des petites choses, infimes et négligées ? Avait-il avancé sans loupe, incapable de ramasser une seule coccinelle ?", puis à la toute fin du livre, au moment où Adamsberg s'envole pour l'Islande et confie une pipe à Danglard pour la remettre à Céleste : "Adamsberg une fois passé en zone d'embarquement, Danglard s'attarda seul dans le grand hall, serrant cette pipe et les coccinelles qui allaient avec."

Pelote d'algues ensuite qui apparaît à la page 137, lors d'une conversation entre Adamsberg et le commissaire Bourlin, où le premier explique qu'il a l'habitude de se perdre : "Est-ce que tu visualises ces algues desséchées qui s'accrochent les unes aux autres et s'emmêlent en une sorte de pelote inextricable ? Qui forment une grosse, parfois une très grosse boule ?"
Dès lors, cette métaphore de la boule, de la pelote d'algues enchevêtrées ne cessera de courir tout au long du livre.

Page 148 : "Il n'y avait pas un brin de cette pelote d'algues que l'on puisse attraper sans qu'il casse."

Page 149 : "Il n'y a pas de route. C'est une grosse pelote d'algues enchevêtrées. Et sèches. Il n'y a pas de route dans ces trucs-là. Et c'est lui qui l'a fabriquée. Et quand on croit qu'on y trouve un sens, il réembrouille la pelote autrement."

Page 160 : "C'est une foutue boule d'algues, une chatte n'y retrouverait pas ses petits."

Page 240 : "Les pistes nombreuses que lui avaient fourni le duo, en parfaite cohérence, sans que l'un ne domine jamais l'autre, Lebrun et Leblond, le psychiatre et le logicien, venaient s'ajouter comme une note harmonique au désordre de la pelote d'algues. Pelote grossie qui le suivit obstinément jusqu'à la Seine."

Page 465 : "Chacun, selon le côté de la table où il s'était assis, scrutait avec inquiétude ou plaisir le visage du commissaire. Qui, plus limpide, semblait s'être épuré de quelques tourment, celui qui avait parfois altéré ses traits et feutré son sourire. San savoir qu'il s'agissait de la dissolution de l'infernal entrelacs d'algues."

Page 471 : "- Enfin, dit-il, je vous ai répété cent fois que cette enquête avait pris dès ses débuts la forme d'une monumentale pelote d'algues desséchées.
Ce qui n'est pas du tout un "fait", se dit Danglard, tandis que Justin notait, même cela.
- Et qu'on ne peut pas foncer droit et vite dans un pareil magma. On n'en tirait que de minuscules fragments cassants, tout en étant sans cesse happés par d'autres pièges. Des éléments, on en avait, mais ils flottaient en nappe sous la surface, sans lien apparent, disparates dans une nébuleuse."

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Tentative de restitution de la constellation/nébuleuse/pelote d'algues de Ravenne

mardi 3 octobre 2017

# 236/313 - 8 ½

La pluie tombe verticale à l'aplomb des immeubles dorés par le soleil couchant. A ma fenêtre du deuxième étage, je profite des derniers feux de ce jour mouillé. Comme si je cherchais dans cette vision extérieure l'appui de réalité qui m'aidera à entrer une nouvelle fois dans les images cinématographiques que je butine intensément en cette période. L'arbre dont je ne sais pas le nom, au centre du parvis, tout à la fois flambe et ruisselle.

Je viens de regarder sur Mubi 8 1/2 de Federico Fellini, sorti en 1963. Un de ses plus grands films (à ce qu'on dit), que je n'avais pas encore vu (en fait, j'ai d'énormes lacunes dans ma culture filmique). J'ai moins d'attirance pour son œuvre que pour celles de Tarkovski et de Kurosawa, mais ce passage dans Mubi m'incite à aller y voir de plus près. Et j'avoue que la première heure me laisse dubitatif, je coupe avec une virée à Noz sur le boulevard (qui s'avère peu fertile pour une fois, mais c'est tant mieux car j'ai bien ici assez à me mettre sous la dent), et quand je reprends l'intérêt croît. Il faut dire que je croise aussi les thèmes qui me poursuivent, en une série d'échos saisissants. Ainsi en est-il de l'épisode de la Saraghina, femme plantureuse, sauvage, que le personnage principal, enfant, va regarder, avec d'autres gamins, danser la rumba sur la plage, ce qui lui vaut une sévère réprimande, avec humiliations à la clé, de la part des autorités ecclésiastiques. C'est ni plus ni moins le thème de la Sorcière qui sévit encore en plein XXème siècle.

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8½  c'est l'histoire d'un réalisateur, Guido Anselmi, interprété par Marcello Mastroianni, qui traverse une crise : il ne parvient pas à commencer le tournage de son film, subit les pressions de ses producteurs et les critiques d'un scénariste français imbuvable, et vit un déchirement constant entre sa femme Luisa (Anouk Aimée) et sa maîtresse Carla (Sandra Milo), tout en rêvant de la femme lumineuse incarnée par Claudia Cardinale. Le film qu'il projette a bénéficié d'une infrastructure considérable, qu'on soupçonne ruineuse : les quelques éléments dont on dispose laissent penser qu'il s'agit d'un film de science-fiction, post-apocalyptique, ce qui bien sûr renvoie pour nous à La Jetée (créé la même année 1962) et, plus près de nous, à Interstellar.

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Sur le film, je n'ai pas trouvé d'analyse plus éclairante que celle de Pacôme Thiellement, sur son site. Le texte est issu d'une conférence qu'il donna le 17 février 2014 au cinéma Kosmos de Fontenay-sous-Bois. On y découvre notamment la passion de Fellini pour Jung, à travers la figure de son psychanalyste, Ernst Bernhard :
"La sarabande des médiums, gourous pseudo-orientaux, psychothérapeutes new age, commencera vraiment dans Juliette des Esprits (1964) mais est déjà le produit d’une crise spirituelle auquel on peut associer le nom de Carl Gustav Jung et celui du psychanalyste de Fellini, le mystérieux Ernst Bernhard, de son vrai nom Hajim Manahem. Rescapé d’un camp de concentration calabrais, adepte du Yi King, passionné d’ésotérisme et de magie, Bernhard avait conçu un cabinet-appartement labyrinthique et hiératique, avec de grands rideaux blancs et deux pièces pour les patients, dont l’une où personne n’entrait jamais, où derrière un épais rideau se trouvait un lit et, juste au dessus, une reproduction du saint Suaire. « Tout semblait agencé pour susciter chez le visiteur le sentiment du mystère » écrit Tullio Kezich. Ernst Bernhard mourra pendant le tournage de Juliette des Esprits, alors que le cinéaste suivait une analyse auprès de celui-ci depuis quatre ans, au rythme de trois séances par semaine, ces dernières parfois transformées en rencontres plus informelles dans une pizzéria voisine. Mais Fellini continuera de lire Jung, et ira jusqu’à faire un pèlerinage dans la tour de ce dernier, à Bollingen, dans le canton de Saint-Meinrad, près du lac de Zurich. Le petit-fils du psychologue suisse permettra au cinéaste italien de se recueillir dans une pièce de celle-ci, la « pièce de retraite », qui contenait des peintures et des petits souvenirs. « La lecture de quelques livres de Jung, dira Fellini, la découverte de sa vision de la vie ont eu, pour moi, le caractère d’une révélation joyeuse, la confirmation enthousiasmante, inattendue, extraordinaire de quelque chose qu’il me semblait avoir imaginé un tout petit peu. Je ne sais pas si la pensée de Jung a influencé mes films à partir de 8½, je sais simplement que la lecture de quelques uns de ses livres a sans le moindre doute encouragé et favorisé le contact avec des zones plus profondes, stimulé et animé mon imagination. J’ai toujours pensé que quelque chose me fait grandement défaut : je n’ai pas d’idées générales sur quoi que ce soit. La capacité m’est tout à fait étrangère d’organiser mes préférences, mes goûts, mes désirs en termes de genre, de catégorie. En lisant Jung, il me semble que je m’affranchis et me libère du sentiment de culpabilité et du complexe d’infériorité auxquels me portent constamment les limites que je viens d’évoquer »