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lundi 26 avril 2021

Nous sommes un désert qui marche

Nous sommes un désert qui marche, peuple de sable,
          fer dans le sang, chaux dans les yeux, un fourreau de cuir. 

Erri de Luca, Aller simple, p. 41

Mardi dernier, j'ai terminé la lecture de Matthieu de Denis Guénoun (Labor et Fides, 2021), livre dont la présentation me semblait correspondre à l'émergence d'un Attracteur étrange : "Denis Guénoun cherche à comprendre l’importance énigmatique prise dans sa vie  par le prénom Matthieu. Celui-ci a été présent tout au long de son histoire, sans jamais s’accrocher à une relation ou des événements de premier plan : insistant mais insaisissable, ne cessant de resurgir après des éclipses, comme un cours d’eau souterrain ou un indice dans une intrigue dont on ignore la clé." Livre dont j'appris l'existence au soir de l'acquisition de La Passion selon saint Matthieu, œuvre de Bach qui forme l'un des trois nœuds de la méditation de l'écrivain (avec Pasolini et Le Caravage), et qui se trouve au principe de l'immense "A" de Louis Zukofsky, récemment découvert. C'est dire si son apparition s'était opérée sur le mode même de l'intrication caractéristique de l'Attracteur étrange.

Avais-je trouvé à l'issue de ma lecture confirmation de ce rapprochement ? Oui et non. Non, dirais-je dans un premier temps, car Guénoun ne développe guère l'idée proposée sur la quatrième de couverture, de ce courant souterrain qui traverserait la vie en tapinois. Mais oui, dans un second temps, car autour du texte, et à l'intérieur également de celui-ci, des résonances se sont produites. Alors que je m'apprêtai à rédiger une chronique sur Matthieu, s'imposa tout d'abord cette coïncidence des aller simple, chez Erri de Luca et Peter Handke. Il fallait en rendre compte avant d'aborder la question de l'évangéliste, mais ce faisant, je vis que j'étais déjà au cœur du propos. Je n'étais plus très sûr d'avoir déjà parlé ici d'Erri de Luca, mais le moteur de recherche suppléa ma mémoire défaillante et établit que l'écrivain italien était cité dans pas moins de cinq articles. Dont celui du 18 janvier 2019, De morte aeterna. Où il est question du roman La nature exposée. Je me permets de reprendre ici les lignes écrites alors :

Histoire d'un sculpteur vivant dans un village de montagne, qui aide des migrants à traverser la frontière. Passeur d'un genre singulier, il rend l'argent demandé une fois parvenu de l'autre côté. Jusqu'à ce qu'un clandestin, écrivain de son état, publie un livre sur son voyage et attire l'attention des médias sur le sculpteur. Confronté aussi à l'hostilité des autres passeurs, ses amis pourtant, il quitte alors le village pour une ville en bord de mer, où un curé lui confie la tâche de restaurer un Christ en marbre, à l'origine nu mais recouvert ensuite d'un drapé. Or, l’Église veut maintenant récupérer l'original et retirer ce drapé :

"J'examine la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis qu'en la retirant on abîmera forcément la nature.
"Quelle nature ?"
La nature, le sexe, c'est ainsi qu'on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi.
"C'est bien là le problème. Plusieurs sculpteurs consultés avant toi ont renoncé." (p. 32-33)
Le sculpteur relève le défi.  [...] Dans une bibliothèque, le sculpteur retrouve une photo de la statue originale, dans un mensuel de l'année 1921, jour 24 décembre. Surprise : il y observe un début d'érection. Il montre plus tard au curé une photocopie de la photo.
" Je ressens le besoin de défendre le sculpteur. Il a doté le crucifié d'une puissante nature, et son exagération rend plus fort le contraste avec la mort. Il incite à vêtir le corps nu, exposé au vent. Non pour recouvrir sa nature, mais pour mettre une couverture sur ses épaules, envelopper ses pieds dans un tissu de laine. C'est un sentiment terrestre qui n'a rien à voir avec la foi, avec la dévotion pour l'image sacrée.
Il m'écoute, alors je poursuis. Cet élan d'affection vient directement de la nature exposée. La nudité fait vibrer les fibres les plus anciennes de la compassion. Vêtir ceux qui sont nus, est-il prescrit dans une des œuvres de la miséricorde étudiées au catéchisme. Qu'est donc la miséricorde que j'éprouve devant cette figure ?" (p .40)

Nous sommes au cœur de l'histoire. Ce que j'écris ensuite se rapporte à un livre chroniqué six ans plus tôt, choisi lui aussi, comme le Matthieu de Guénoun, à cause de la quatrième de couverture :

A cet instant, je ne pouvais que repenser à l'un des articles les plus lus d'Alluvions (pour une raison que j'ignore) : Sept oeuvres de miséricorde, rédigé le 6 janvier 2013 à la suite de la découverte du livre de Mathieu Riboulet, Les Œuvres de miséricorde. Livre que j'avais choisi à cause de sa quatrième de couverture :  "Donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts : tels sont les impératifs moraux édictés par l’Église sous le nom d’œuvres de miséricorde, que le Caravage a illustrés dans un tableau conservé à Naples, et dont tous ceux nés en culture chrétienne sont imprégnés, même s’ils ne les connaissent pas. Ces injonctions morales sont ici mises à l’épreuve de l’expérience – réelle ou imaginaire."

 

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Les Sept Œuvres de miséricorde, Le Caravage, 1607, Naples.

Qui ne voit la double coïncidence ? C'est à un autre Mathieu (avec un seul t, il est vrai) que l'article conduit, Mathieu Riboulet, traitant d'une œuvre du Caravage, le peintre sur lequel ouvre l'essai de Guénoun :

"Dans le silence des heures, un peu en retrait du monde, un prénom travaille. Je cherche les lignes qu'il trace dans ma vie. L'histoire est ancienne, mais je vais la prendre à rebours, par l'épisode le plus récent.

Voici quelques mois, j'ai reçu un choc devant La Vocation de saint Matthieu, du peintre Michelangelo Merisi, connu sous le nom de Caravaggio, ou sa forme francisée Caravage. Mais cette frappe n'a pas été immédiate : un événement a modifié mon regard, par lequel je voudrais ouvrir mon récit." (p. 7)

 

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La Vocation de saint Matthieu, Le Caravage, 1600, chapelle Contarelli, église Saint-Louis-des-Français, Rome

Ce n'est pas tout. Il se trouve que c'est ce soir-même que je lis dans le Carnet de notes 2016-2020 de Pierre Bergounioux, ces lignes du 6 février 2018 :

"Levé à six heures et demie. J'écris quelques lignes sur l'herbe des rues à laquelle deux anciennes étudiantes consacrent un travail puis commence Le Postmodernisme de Jameson.

C'est à midi, aux informations, que j'apprends le décès de Mathieu Riboulet. La nouvelle me laisse hébété, atterré. Mais il était de 1960 ! J'aurais pu l'avoir comme élève. Il ne devait pas mourir encore. "Il y aurait eu le temps pour un tel mot." Et il a rejoint la foule des ombres qui m'environne et grandit sans cesse. J'espérais, envers et contre tout. Nous finirions par nous retrouver en Creuse ou en Corrèze et cela n'aura plus lieu. C'est donc en août que nous nous serons vus pour la dernière fois. Il allait partir pour Bordeaux où il a trouvé sa fin. Le faire-part de Serge, en soirée, m'apprend qu'elle a été rapide. Il a été emporté en trois jours. Me revient la réponse de César à qui lui demandait quelle mort il jugeait préférable : "La plus courte." " (pp. 448-449)"

Enfin, cherchant des articles sur l'écrivain disparu, je tombe sur un entretien avec Fabien Ribéry, publié le 22 octobre 2015 sur le site le poulailler, où il est présenté comme "l'auteur d’une œuvre littéraire passionnante, cherchant un chemin de conciliation entre le corps humain, ses affects, ses désirs, sa parole, et le corps politique, atrophié, humilié, blessé, de notre époque, Mathieu Riboulet, héritier de Pasolini et de Fassbinder, est un de nos grands contemporains, au sens d’Agamben, c’est-à-dire de la capacité à faire face, par le verbe et la concentration, aux lumières noires du temps présent." Pasolini, l'auteur du film L'Evangile selon saint Matthieu (1964), l'une des trois œuvres phares analysées par Denis Guénoun.

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Et puis voici une question de Fabien Ribéry, où nous retrouvons à la fois Les Œuvres de miséricorde et Erri de Luca :

F.R. : Etes-vous attentif au travail cinématographique de Vincent Dieutre, qui croise quelques-uns de vos thèmes majeurs : la mélancolie, le corps de gloire des hommes, le caravagisme - je pense à votre livre, Les Œuvres de miséricorde (Verdier, 2012) - la fraternité des âmes et des épidermes sur fond de déroute idéologique ? Je pense aussi à un écrivain comme Erri de Luca, ancien militant de Lotta Continua, amoureux de la montagne, tel le personnage éponyme de Avec Bastien (Verdier, 2010) adepte de l’alpinisme.

Réponse de Mathieu Riboulet :

"Dans deux registres et disciplines très différents, le travail de Vincent Dieutre et celui d’Erri de Luca m’importent et me nourrissent. C’est même la lecture d’un bref texte d’Erri de Luca, la préface à La Révolution et l’État d’Oreste Scalzone et Paolo Persichetti (Dagorno, 2000), qui m’a donné l’étincelle pour démarrer Entre les deux il n’y a rien, qui se tenait prêt dans l’ombre. Il pointe toujours les enjeux avec une acuité décisive depuis le cœur même de la langue, comme en témoignent encore ses interventions autour de l’affaire du val de Suse (La Parole contraire, Gallimard, 2015) ou sur le crise des réfugiés dans un récent article (« Si l’Europe refuse l’asile aux migrants, elle les noie », Le Monde, 10 septembre 2015)."
Les migrants, dont le sort est au centre d'Aller simple :

"Notre terre engloutie n'existe pas sous nos pieds,
notre patrie est un bateau, une coquille ouverte.

Vous pouvez repousser, non pas ramener,
le départ n'est que cendre dispersée, nous sommes des allers simples. (p. 63)

C'est de pieds encore qu'il sera bientôt question.


dimanche 14 février 2021

Je cherche l'or du temps

Reprenons place au côté de Jacques Austerlitz, dans une des salles de la Bibliothèque nationale "emplie de légers bourdonnements, bruissements, toussotements", où il se demande s'il se trouve "sur l'île des Bienheureux ou au contraire dans une colonie pénitentiaire", une question, précise-t-il immédiatement, qui lui "trottait aussi par la tête en ce jour, qui m'est resté particulièrement en mémoire, où, de la place que j'occupais au première étage dans la salle des documents et manuscrits, j'ai contemplé pendant une heure peut-être la rangée des hautes fenêtres du bâtiment d'en face, où se reflétaient les ardoises noires du toit, les étroites cheminées de brique rouge, le bleu glacé du ciel étincelant et la girouette rutilante de fer-blanc découpée en forme d'hirondelle s’élançant bleue dans le ciel d'azur. Les reflets dans les vitres anciennes étaient légèrement déformées ou brouillés et, dit Austerlitz, je me rappelle qu'en les voyant, pour une raison que j'ignore, les larmes me vinrent aux yeux." (p. 355)

Cette contemplation interminable, ces larmes soudaines et inexpliquées, sont autant de symptômes de l'état dépressif du personnage. Précisons que les îles des Bienheureux (μακάρων νῆσοι / makárôn nễsoi ou îles Fortunées) sont, dans la mythologie grecque, un lieu des Enfers où les âmes vertueuses goûtaient un repos parfait après leur mort. Ptolémée, les plaçant dans sa Géographie à la limite ouest du monde habité (on les identifie classiquement aux îles Canaries ou aux îles du Cap Vert), y fait passer le méridien zéro. La contemplation est par ailleurs l'unique activité de ces heureux élus. Quant à la colonie pénitentiaire, elle ne peut manquer de nous évoquer  la nouvelle de Kafka, parue à l'octobre 1919, où un voyageur anonyme est invité à assister à une exécution publique, laquelle est réalisée avec une machine complexe, vrai engin de torture élaboré par le défunt commandant de l'île, dont l'une des fonctions est d'inscrire dans la chair même du condamné le motif de la punition. La colonie est également située sur une île tropicale éloignée. 

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Jean-Claude Pardou, dessin pour « La colonie pénitentiaire » de Franz Kafka aux éditions du Bourdaric

Austerlitz signale ensuite que "c'est au demeurant ce jour-là" qu'une certaine Marie de Verneuil, qui travaillait comme lui au département des manuscrits, lui fait passer un petit papier où elle l'invite à venir boire un café. Il accepte aussitôt et la suit, "presque docilement", note-t-il, jusqu'au Palais-Royal, "où nous sommes longuement restés assis sous les arcades, tout près d'une vitrine où, se souvient-il, étaient exposés des centaines et des centaines de soldats de plomb en uniformes chamarrés de l'armée napoléonienne, disposés en ordre de marche et en formations pour la bataille."

Ce Palais-Royal est le lieu d'un hasard objectif. Il se trouve que la semaine dernière j'ai rapporté de la médiathèque, outre les albums de Marc-Antoine Mathieu, le récit de François Sureau, L'or du temps. J'avais apprécié naguère son Tract sur la défense de la liberté, sa verve d'avocat sur quelques plateaux télévisés, et le titre inspiré de l'épitaphe gravé sur la tombe d'André Breton, au cimetière des Batignolles : Je cherche l'or du temps, avait fini de me convaincre d'emprunter ce lourd volume de plus de huit cent pages. En vérité, la célèbre phrase est issue de la première page de l’Introduction au discours sur le peu de réalité, un texte écrit, de fin 1924 à janvier 1925, dans le prolongement direct du Manifeste du surréalisme.

Je dois dire ma perplexité vis-à-vis du livre de Sureau : auteur de pages éblouissantes, possesseur d'une érudition étourdissante*, il n'en reste pas moins que son livre profus vous reste un chouïa en travers de la gorge. Il n'a guère le souci du lecteur et vous accable de références dont beaucoup vous demeurent opaques. Pourtant j'avais aimé l'incipit, qui laissait penser à quelque vagabondage fluviatile où d'emblée s'imposait cette idée de secret que je ne cessais alors de croiser (et dont nous avons vu que la dernière occurrence était à la fin du commentaire du film de Resnais), : "La Seine est le fleuve sur le bord duquel j'aurai passé l'essentiel de ma vie. Je me suis aperçu très tard que cette mince coulée grise et verte formait le centre d'un territoire réel et imaginaire dont je n'avais jamais cessé de vouloir déchiffrer le secret."  Mais j'éprouvai ensuite une sorte de déception : la Seine n'était qu'un prétexte, on ne la voyait pas pour ainsi dire, et ce récit est donc à mille lieues des vrais voyages au long cours, où revivent marches, villes, villages et paysages, qu'il s'agisse du fabuleux Danube de Claudio Magris, ou, plus récemment, du Remonter la Marne de Jean-Paul Kauffmann ou d'Intervalles de Loire de Michel Jullien. Toute la place est donnée aux personnages historiques, et la géographie y est totalement secondaire**. 

S'ajoute à cela la présence d'un "étranger", Adam Bagramko, auteur d'un tableau, un triptyque soi-disant conservé au musée d'art de Seattle dans l’État de Washington, et dont le titre est Ma source la Seine. La partie gauche représente une île, "dessinée comme dans une carte de Stevenson, entourée non pas d'eau, mais d'une épaisse forêt. (...) Au centre de l'île on finit par distinguer une minuscule photographie. Elle représente une de ces plaques en ébonite qu'on voit sur certains immeubles parisiens. En haut, une main à l'index pointé pour indiquer une direction. Sous la main, on peut lire : "Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire ? J'avais dit que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous." Cette plaque est restée longtemps sous la voûte du 7 rue du Faubourg-Montmartre, avant la porte-tambour du bouillon Duval, au pied de la petite chambre où est mort, le 24 novembre 1870, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, qui figurait en bonne place dans le panthéon de Breton et des surréalistes. La plaque a disparu aujourd'hui, "en raison, indique le concierge, d'une décision de l'assemblée des copropriétaires." (p. 20)

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Tarot de Marseille des surréalistes

"La partie droite, poursuit François Sureau, présente un caractère prémonitoire, puisque le tableau date de 1938. Dessinée à grands coups de pinceau bleu, la statue de la Liberté de l'île des Cygnes [encore une île, soit dit en passant] s'élève sur un fleuve jonché de feuilles mortes. Et tout autour du carré sont collés les tarots d'un jeu du XIXe siècle. Or, en juin 1940, Bagramko devait s'embarquer pour New York, après avoir attendu un bateau à Marseille où fut composé par Breton et quelques amis le jeu désormais célèbre des "Tarots de Marseille.***" C'est du Havre qu'il s'embarque pour finir."

Ce Bagramko, ainsi qu'un certain Grigoriev, ami du premier, on ne les cessera plus de les croiser tout au long du livre. Or, le doute s'installe petit à petit et l'on subodore que ces deux acolytes ne sont qu'invention de l'auteur, malgré le luxe de détails dont il agrémente ces descriptions. La recherche googlisante conduit vers Bagramko mais il est toujours associé à Sureau et à son récit. A Seattle, pas plus qu'au Musée d'Art de Vancouver qui aurait recueilli la majorité de son œuvre, on ne trouve trace de Bagramko. Cette gentille mystification, qui eût été délicieuse sur un écrit aux dimensions d'une nouvelle, devient franchement pesante - du moins l'ai-je éprouvé personnellement comme telle - sur la longueur d'un tel ouvrage. Et j'ai fini, je l'avoue, par parcourir à la vitesse d'un fleuve en crue les 400 dernières pages de L'or du temps.

Il reste que ce récit recèle quelques pépites, et qu'il n'a pas usurpé son titre bretonien, car il fut le lieu, je l'ai dit, de plusieurs de ces hasards objectifs chers au poète.  François Sureau, au cours de son évocation de l'abbaye de Port-Royal et de la persécution dont elle fût l'objet, parle d'une porte de forme ottomane percé dans le fond du mur de clôture. On y distribuait de la soupe et du pain, de l'argent aussi peut-être. Après avoir cité Racine, auteur de "l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal", "le plus beau texte en prose du XVIIe siècle, assure-t-il, par son effacement, sa transparence inquiète et ferme, et la clarté intérieure qui s'en dégage", il écrit : "Dans ce "siècle des saints", on n'aura pas opposé la charité et la justice, se fiant à ce qu'en disait le maître de Nazareth : "Il y aura toujours des pauvres parmi vous.""

Or, ce 10 février, je venais tout juste de commencer à écouter la Passion Selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach, déniché dans le magasin Emmaüs. Et dans le récitatif, huitième pièce de la première partie de la Passion Selon Saint Matthieu, Jésus parle et dit : "Il y aura toujours des pauvres parmi vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours." Cette parole christique, dont je ne me souvenais pas avoir eu connaissance avant cette date, s'était donc présentée par deux fois la même journée. 

Mais ce n'est qu'aujourd'hui que je m'avisai, comme pour étayer ma conviction intime, que sous la citation liminaire d'André Breton, il y avait un passage de l’Évangile selon Saint Matthieu :

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Je ne me suis éloigné de Sebald qu'en apparence, et de Port-Royal je vais repasser au Palais-Royal où Austerlitz retrouve Marie de Verneuil. François Sureau décrit lui aussi le lieu à partir de sa page 265. La première phrase ne nous étonnera pas : Le Palais-Royal est une île.

"On peut s'y retirer  hors du pouvoir des heures, de l'illusion du temps. C'est une Atlantide et l'hôtel de la Valnéry, la demeure mystérieuse de Leblanc, perdue dans les années. Lorsqu'on entre dans ce jardin au silence épais que les cris des rares enfants font à peine vibrer, on peut craindre de ne jamais en sortir. Un jardin pour grandes personnes, disait Colette qui y vécut.

L'immobilité du Palais-Royal n'est pas celle, taurine, solaire, métaphysique, des places de Chirico. Elle ne suscite pas davantage de  rêveries funèbres. Malgré les jouets, les décorations militaires, les soldats de plomb et les lourdes pipes de hussard débordant de la vitrine de l'Orientale, elle n'exhale aucun parfum de Mitteleuropa."

Cette description du Palais-Royal (où l'on retrouve les soldats de plomb de Sebald) comme une sorte de domaine échappant à l'emprise du temps trouve une résonance dans l'histoire que Marie de Verneuil confie à Austerlitz dans le café des arcades :)

"[…] elle me parla d’un moulin à papier sur la Charente qu’elle avait récemment visité avec un sien cousin et qui, dit-elle, dit Austerlitz, comptait au nombre des lieux les plus mystérieux qu’il lui avait jamais été donné de voir. L’énorme bâtiment construit en lambourdes de chêne et gémissant parfois sous son propre poids est à moitié dissimulé sous les arbres et les fourrés dans la boucle d’une rivière vert sombre, dit Marie. Deux frères qui maîtrisent parfaitement chaque geste de leur métier, et dont l’un louche d’un œil tandis que l’autre a une épaule plus haute que l’autre, s’affairent à l’intérieur pour transformer la pâte mouillée d’une mixture de chiffons et de vieux papiers en feuilles propres et vierges qu’ils mettent ensuite à sécher dans une grande aire située à l’étage au-dessus. Là-bas, dit Marie, on est entouré d’une pénombre silencieuse, on voit au travers des fentes des volets la lumière du jour, on entend l’eau buire à voix basse en passant la retenue, la roue qui tourne lentement, et l’on en vient à ne plus se souhaiter que de jouir d’une paix éternelle."[C'est moi qui souligne]

Je me demandais pourquoi cette allusion à la Charente. Ce n'est qu'après avoir lu une étude de Chantal Massol, Austerlitz : la prose fictionnelle de W. G. Sebald au miroir du roman de Balzac,  que j'en découvris les ressorts. Marie de Verneuil elle-même est un personnage balzacien, inspirée de la Marie-Nathalie de Verneuil, héroïne des Chouans. Elle apparaît, vers le milieu du livre, dans un décor de brume montante tout droit issu du roman de Balzac, dans un « lambeau de souvenir » (p. 164) : 

"À l’extérieur [de l’église de Salle, Norfolk], la brume blanche avait monté des prairies et en silence nous la regardions tous deux ramper sous le seuil du portail, nuée qui roulait ses volutes au ras du sol, recouvrait peu à peu toutes les dalles de pierre, s’épaississait et gonflait tellement que nous n’en émergions plus qu’à demi [...] (p.189)

"Pareille brume, précise en note Chantal Massol, envahit, chez Balzac, le paysage qui s’offre aux yeux de Marie depuis les hauteurs de Fougères : « […] par un phénomène assez fréquent dans ces fraîches contrées, des vapeurs s’étendirent en nappes, comblèrent les vallées, montèrent jusqu’aux plus hautes collines, ensevelirent ce riche bassin sous un manteau de neige » (Les Chouans, VIII, p. 1093). "Selon toute vraisemblance, poursuit-elle, c’est la place inaugurale des Chouans dans La Comédie humaine qui vaut à leur héroïne d’être invitée dans la prose sebaldienne. C’est ce que semblent nous dire, en tout cas, les transformations que subit, dans cette migration, ce personnage. Dès sa première rencontre avec Jacques, dans Austerlitz, Marie de Verneuil lui livre son « âme » à travers une histoire qui frappe son esprit (...). 

Il s'agit de l'histoire du moulin à papier sur la Charente, dont Chantal Massol pense qu'il "puise ses éléments, en les mêlant à ceux d’un conte (sans doute des frères Grimm), dans un autre roman de Balzac encore, Illusions perdues : moulin à papier sur la Charente, frères, eau verte et sombre de la rivière...

Cette perspective balzacienne ouvre des horizons prodigieux, qui réclament des développements auxquels je ne puis pour l'instant sacrifier. Je préfère terminer sur cette image de la Charente qui me vint alors que je lisais son nom dans Austerlitz : c'était celle de la rivière étirant ses méandres dans le parc de la maison de Maria Casarès, à Alloue. **** Ce souvenir est indissociable de ma sœur Marie, qui me fit, avec son mari Emmanuel, connaître pour la première fois ce lieu magique. C'est à elle, trop tôt disparue, que je pense ce soir.

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* Érudition que je n'ai pris qu'une seule fois en défaut, lors de son évocation de Vivant Denon, l'écrivain et dessinateur qui accompagna Bonaparte en Egypte, et qui devint le maître d'oeuvre de la monumentale Description de l'Egypte. Sureau rapporte, page 770, que Denon, "qui fut un temps réputé être le possesseur de la tête naturalisée de Charlotte Corday, " aimait à composer d'étranges reliquaires. Il y rassemblait, écrit-il, les restes mortuaires, authentiques ou non, de personnages illustres, fragments d'os de la Fontaine, d'Héloïse, d'Abélard, du Cid et de Chimène, morceaux de la moustache d'Henri IV, mèches de Desaix, dent de Voltaire. Une description qui fait peur en est donnée par le catalogue de la vente posthume de ses biens en 1826. Je ne sais pas ce que le funeste objet est devenu." Disant cela, et parlant au singulier, il faut donc se résigner à ce qu'il n'existe qu'un seul étrange reliquaire. Or, cher François Sureau, ce reliquaire se trouve au Musée-Hôtel Bertrand de Châteauroux. J'ai consacré autrefois plusieurs articles à cet objet fascinant.

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** Il faut dire que l'auteur lui-même écrit que "la Seine n'est rien, un fleuve assez provincial auquel ses berges, ses villes, ses écrivains et ses peintres tournent le plus souvent le dos, et qui n'apporte rien d'autre que l'occasion de rêver à de grands voyages ultramarins."(p. 18)

*** J'ai évoqué ce jeu de Tarot des surréalistes dans un article du 26 octobre 2018, Varian Fry et André Breton.

**** La grande comédienne avait acquis ce domaine agricole de La Vergne, autrefois fortifié, après la mort d'Albert Camus en 1960. À sa mort en 1996, elle lègue son domaine à la commune d’Alloue pour remercier la France d’avoir été une terre d’asile pour elle et sa famille. Véronique Charrier, ancienne directrice adjointe du festival d’Avignon, crée en 1999 l'Association « La maison du comédien Maria Casarès » présidée par le comédien François Marthouret. Les communs aujourd’hui réhabilités en studios sont habités par les résidents accueillis en création et l’ancienne grange a été transformée en salle de spectacle. Le parc s’étend sur cinq hectares de jardins comprenant deux îles.



mercredi 10 février 2021

Matthieu : Attracteur étrange

J'ai commencé timidement à lire l'immense poème de Louis Zukofsky, "A", dont la traduction vient de paraître aux éditions Nous. En suivant les indications de Philippe Lançon, j'ai découvert le z.site.net, "A Companion to the Works of Louis Zukofsky", un site collaboratif, un work in progress dans l'exégèse de presque chaque vers. Il y faut, sinon une vie, du moins longtemps pour lire "A", prévient Lançon. Mais quoi de plus normal quand on sait qu'il fallut presque toute sa vie à Zukofsky pour l'écrire, de 1928 à 1974 (il est mort en 1978). Alors nous rentrerons patiemment dans cette oeuvre infinie.

Elle s'ouvre avec Bach : "La ronde des violons se joue Bach / Venez, filles, partagez mon angoisse -", très précisément avec la Passion Selon Matthieu, composée en 1729 et interprétée, écrit Zukofsky, à Carnegie Hall en 1928. Le z.site écrit à ce sujet :

Bach: the contemporary setting of the opening of “A”-1 is a performance of Johann Sebastian Bach’s St. Matthew Passion (Matthäuspassion) that LZ attended at Carnegie Hall in NYC on Thursday, 5 April 1928 (1.21-25), the eve of Good Friday and also the beginning of Passover (see 3.32). This contemporary performance is paralleled by the work’s initial performance conducted by Bach himself on Good Friday, 15 April 1729 in Leipzig (current scholarship puts the probable first performance in 1727). Although LZ’s primary source of information on Bach was Charles Sanford Terry’s scholarly biography, in this case the information on the original performance of St. Matthew Passion in “A”-1 appears to have come from the program notes of the performance LZ heard.

Je ne suis pas allé plus loin que "A"1, pour l'instant. Je me disais qu'il me fallait auparavant écouter cette Passion Selon Matthieu, que j'avoue ne pas connaître (ma culture musicale est particulièrement lacunaire).

Or, hier après-midi, passant au nouveau magasin Emmaüs du centre-ville, je découvre sans même avoir à fouiller - il était placé devant tous les autres disques - le coffret de la Passion Selon Saint Matthieu, dans la version d'Otto Klemperer (1962).

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Sept euros. Vinyles en très bon état. Je n'ai pas hésité une seule seconde.

Le soir-même, je remarque sur le flanc droit du site, dans la rubrique Autre sentes, la parution d'un article de Denis Guénoun : Mars : Matthieu. Mon sang ne fait qu'un tour : voici ce que j'y lis :

L’essai Matthieu sera disponible, en librairie et en édition électronique, le 10 mars 2021 (Editions Labor et Fides).

En voici la présentation en quatrième page de couverture :

Denis Guénoun cherche à comprendre l’importance énigmatique prise dans sa vie  par le prénom Matthieu. Celui-ci a été présent tout au long de son histoire, sans jamais s’accrocher à une relation ou des événements de premier plan : insistant mais insaisissable, ne cessant de resurgir après des éclipses, comme un cours d’eau souterrain ou un indice dans une intrigue dont on ignore la clé. L’enquête conduit le livre à s’attarder devant les grandes toiles consacrées à saint Matthieu par Caravage, à traverser l’immense Passion selon Matthieu de Bach, à méditer sur L’Évangile selon Matthieu de Pasolini, puis à laisser vibrer les résonances du récit biblique, avant de revenir, comme sur le dessin d’un fer à cheval, vers Pasolini, puis Bach, puis à nouveau Caravage. Le tracé de cette piste donne forme à un essai insolite, où la quête autobiographique se nourrit de pensées esthétiques et théologiques, qu’en retour elle éclaire d’un jour inattendu. [C'est moi qui souligne]

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"(...) insistant mais insaisissable, ne cessant de resurgir après des éclipses, comme un cours d’eau souterrain ou un indice dans une intrigue dont on ignore la clé." Je vois dans cette description le mode d'existence de ce que je désigne comme l'Attracteur étrange - et dont je ne cesse ici de traquer les émergences. 

Il va sans dire que j'ai grande curiosité à découvrir ce livre.

[Ajout du soir : C'est après publication de cet article que j'ai réalisé qu'un autre Mathieu (avec un seul t) hantait ces lieux depuis quelques semaines : Marc- Antoine bien sûr ]