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mercredi 3 février 2021

Retour sur Numa

Petite digression hors de l'univers hyperrêveur de ces derniers jours. J'ai en effet reçu un message de Numa Sadoul, qui a découvert Alluvions et en particulier l'article que j'ai consacré le 22 juillet 2019 à ce prénom si rare, Numa, article dont l'élément déclencheur fut la découverte dans le cimetière d'Angles-sur-Anglin d'un menhir portant en médaillon le portrait de Numa Sadoul (1848-1906), qui n'était autre que son arrière-grand-père.

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Numa a relevé plusieurs inexactitudes dans mon texte, ce qui ne m'étonne pas du tout, car mes sources étaient bien fragmentaires, et je lui laisse maintenant la parole avec plaisir  afin de rétablir la vérité. Merci à lui pour son attention et sa bienveillance (je dois dire que c'est un vrai bonheur que de voir ainsi prolongée ma petite chronique estivale).

"- Je suis donc le NS comédien et metteur en scène - mais pas que -, dont le père, ainsi qu'il est mentionné de manière ambiguë sur Wiki, était un haut fonctionnaire de l'administration coloniale, mais absolument pas comédien et metteur en scène lui-même. Un seul dans la famille, c'est bien suffisant !
À cet égard, une curieuse tradition que nous savons remonter à mon arrière-grand-père - et peut-être au-delà, mais nous n'avons pas le moyen de le savoir - donne le prénom Numa à chaque mâle de la lignée. Soit c'est le premier et principal, comme pour mon arrière-grand-père (Numa), mon père (Numa Henri) et pour moi (Numa Marcel), soit il est en deuxième prénom, comme pour le frère de mon père (Jean Numa), mon grand-père (Marcel Numa), son frère (Jacques Numa - le "capitaine")... je n'en sais pas plus concernant mes divers cousins...

- Page 2, en commentaire de la première photo, vous ne mentionnez qu'une seule date, 1906, or la date de naissance est pourtant visible, relativement en tout cas : 1848.
Cet homme au portrait est donc mon arrière-grand-père, Numa Sadoul. Il vivait à Angles avec sa famille, dans la maison familiale qui a servi jusqu'au départ de mon grand-oncle Jacques pour la Russie.

- Page 5, dans le dernier paragraphe, c'est là où résident la plupart des inexactitudes.
Henri Sadoul (1857-1935) est le frère de Numa, enterré dans le même caveau.
Aux côtés aussi de mon arrière-grand-mère, Félicité, d'une famille alsacienne nommée KLINGHAMMER, et dont les dates exactes sont 1856-1925.
La date 1906 n'est donc pas unique, comme indiqué plus haut. Et le "Numa Sadoul à barbiche" est bien mon arrière-grand-père. Et la date annoncée par le Maitron, 1907, est fausse : c'est 1906.

Voilà, je crois avoir tout précisé. Et vous remercie de m'avoir prêté attention. À suivre..."

A suivre... J'espère bien...


mercredi 14 août 2019

Un homme de joie et encore une autre George

"Qu'il y ait beaucoup de souffrance dans le monde, personne ne le conteste. Mais selon mon jugement, la joie prédomine, bien que cela serait très difficile à prouver..."

Charles Darwin, cité par Jean-Claude Ameisen (Dans la lumière et les ombres, Points/Seuil, p. 257)

J'ai souvent - et encore tout récemment - parlé de la mélancolie. Mais c'est bien de la joie dont je veux parler aujourd'hui. La joie qui seule, peut-être, parvient, à sa manière éphémère et fulgurante, à dépasser, à refouler, à faire oublier la mélancolie. Ce n'est pas la première fois (une recherche sur le mot joie dans le blog fait apparaître de nombreux articles dont certains lui sont directement consacrés) mais si j'y reviens c'est que le thème m'est apparu plusieurs fois ces derniers temps, et tout particulièrement en relation avec ce haut-lieu de Angles-sur-l'Anglin (où débutera demain le 28ème festival du livre, trois jours dans les ruelles et sur les places du village). Nous avons vu qu'Yves Robert avait là une maison, héritée d'une longue histoire.
Yves Robert, qu'un livre d'entretiens avec Jérôme Tonnerre publié chez Flammarion en 1996, désigne comme Un homme de joie.

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Un titre qui devait si bien lui correspondre qu'il est repris sur sa tombe même, au cimetière du Montparnasse :

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On m'objectera avec raison qu'Yves Robert ne devait pas son aptitude à la joie à la connaissance d'Angles, qu'il ne découvrit que tardivement. Et je ne veux certes pas dire que le village est tout uniment le foyer de la félicité : on y trouvera autant de témoignages de malheur et de souffrances. Le malheur est partout, la mort omniprésente : les cimetières, qu'on a eu beau jeu de repousser aux périphéries des bourgs, en attestent obstinément. Il est rare, en revanche, que la joie se soit inscrite dans la pierre, elle n'a vécu que dans l'immatériel souvenir des survivants. Les rires se sont éteints avec leurs mémoires.
A moins qu'ils n'aient écrit.
Jean-Michel Tardif, dans sa chronique historique sur Angles, évoque (juste avant les conférences houleuses de Jacques Sadoul) l'écrivain et académicien André Theuriet (1833 – 1907), dont le journal Cosmopolis fit paraître en 1896 une nouvelle  intitulée Dorine, "qui prenait largement pour cadre notre ville d’Angles. L’histoire était convenue, écrite simplement, mais elle avait l’intérêt de recéler une description intéressante de l’incomparable paysage qui s’offre au regard du voyageur lorsqu’il arrive chez nous par les Droux. André Theuriet entra pour la première fois à Angles vers 1860, découverte qui l’emplit de la sensation rapide d’une plénitude de joie." 
André Theuriet avait visité Angles alors qu’il était fonctionnaire en Touraine (de 1859 à 1863).


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(Souvenirs des vertes saisons : années de printemps - jours d'été / André Theuriet. 1904, Gallica, p175).
A ce stade, je voulais poursuivre sur la joie associée à Pâques/la Pâque/Sébastien Lapaque, mais j'y renonce provisoirement car, étant allé chercher sur Gallica la trace numérisée du passage de Theuriet mentionné par Tardif, et poussant par curiosité un peu plus loin la lecture, je rencontre un surprenant  écho à mon article précédent sur l'autre George.
Immédiatement après l'extrait cité, Theuriet écrit donc ceci :

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Theuriet raconte avoir été invité à une noce de campagne à Pressigny par son ami Tristan. En chemin, il convie Berruyer, un autre ami, musicien, à l'accompagner, et ils débarquent tous les deux à la nuit tombée, éméchés par une bouteille de Vouvray vidée au dessert. Tristan les conduit jusqu'à la maison du notaire qui mariait sa fille. De fait, ils ne sont pas invités et chacun se demande ce que fichent là ces deux intrus. Tristan, pour excuser son indiscrétion, se faufile entre les groupes, vantant "l'immense talent de Berruyer, un artiste de première force pour le violon". Sur ce, Theuriet, qui "lorgnait" les danseuses, arrête son regard sur une jeune fille assise non loin de l'orchestre :

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Le jeune homme se prend alors à rêver de mariage, se disant, tout en valsant : "Qui sait ? Peut-être le bonheur passe peut-être en ce moment près de moi ; on ne le rencontre guère plus d'une fois à portée et si ce soir je le laisse fuir, je risque fort de ne plus me croiser avec lui." Et au petit matin, le petit jour les surprend accoudés à une fenêtre ouverte sur le jardin. La jeune fille lui décrit la maison paternelle, une modeste gentilhommière enfouie parmi les châtaigniers, à cent pas au-dessus de la Creuse. Et il lui promet de l'y aller voir.

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Et à la fin de ce souvenir (peut-être largement réinventé, comment savoir ?), il y a comme des accents du Grand Meaulnes. Theuriet, mort en 1907*, ne connaîtra pas la Grande Guerre, et son oeuvre prolixe est aujourd'hui tombée dans l'oubli, tandis qu'Alain-Fournier, l'auteur presque d'un seul livre, s'est hissé à l'empyrée des classiques. Ce que Theuriet a laissé fuir en Touraine, ce n'est peut-être pas seulement un amour de jeunesse, mais l'occasion de la véritable littérature.
"O jours dorés de la jeunesse où tout semble facile, où à chaque détour s'ouvrent des routes verdoyantes nous invitant à cheminer d'un pas allègre vers le pays de Fantaisie !... Berruyer et moi, nous quittâmes Pressigny le lendemain et, depuis je n'ai plus revu la jeune fille aux cheveux châtains semés de lis d'eau. Je ne suis jamais allé visiter la châtaigneraie qui se mire dans la Creuse, ni la maison aux tourelles vêtues de glycine. Peu de temps après, je quittai la Touraine, et mon joli roman d'amour finit là. Le souvenir seul est resté, le souvenir, cet embellisseur de toutes choses, qui a l'impalpable délicatesse des arbres reflétés dans le courant d'une rivière. L'eau s'enfuit et se renouvelle constamment ; seul, le reflet demeure, toujours insaisissable et délicieusement tendre."
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* C'est en 1907 qu' Alain-Fournier apprend le mariage d'Yvonne de Quièvrecourt, qu'il avait rencontré le 1er juin 1905, le jour de l'Ascension, sortant d'une exposition au Grand-Palais. Frappé par la beauté de la jeune fille, "dont la grâce, nous dit la notice de l'E.U., répond à son idée romantique de l'amour, forgée à la lecture de la poésie de Jules Laforgue (1860-1887) et du roman de Francis Jammes, Clara d'Ellebeuse (1899)", il en fera le modèle d'Yvonne de Galais dans Le grand Meaulnes.

lundi 22 juillet 2019

La trilogie des prénoms : I - Numa

Dans un court volume précieux, Aimer la grammaire (Nathan, 2002), Pierre Bergounioux rappelle que deux signes sont nécessaires pour identifier une personne : son nom et son prénom. Le patronyme (nom du père) délimite d'abord "un groupe de semblables (même sang, mêmes chromosomes) dans l'océan de dissemblance que forme l'humanité" puis "le prénom réintroduit de la dissemblance dans le groupe des semblables. Il nous distingue de ceux qui portent le même patronyme que nous." En marge de ce constat, il ajoute ceci :
"Les prénoms -surtout s'ils ne sont pas usuels - ressuscitent en quelque sorte nos ascendants disparus. Ceux-ci revivent par nous, en nous. Nous sommes eux, aujourd'hui."
Ces derniers temps, trois prénoms m'ont particulièrement frappé, de par leur répétition observée sur un court laps de temps ainsi que par les résonances avec les thèmes qui me traversent.  En premier lieu, il y eut le plus rare d'entre eux : Numa.

Arpentant, avec Nunki Bartt, la rive gauche de l'Anglin à la recherche de la maison d'Yves Robert, nous passâmes le long du cimetière de la ville basse. Nunki me montra la belle croix hosannière qui s'élevait au-dessus des murs, mais ce qui me surprit le plus ce fut une sorte de menhir qui semblait rivaliser en hauteur. Situé au fond du cimetière, il arborait un médaillon à mi-hauteur où était gravé la face d'un homme.
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En s'approchant, on peut lire : Numa Sadoul, avec une date : 1906, et plus bas, Famille Sadoul.

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Numa Sadoul : un nom qui détonne en face des autres patronymes inscrits sur les pierres tombales. Tout comme ce menhir n'affichant aucune marque de chrétienté et ce médaillon au profil fleurant bon sa IIIème République. Bref, j'étais intrigué et au retour de notre virée baxtérienne je n'eus de cesse d'en savoir plus sur ce Numa Sadoul.

Pas si simple : tout d'abord il existait un Numa Sadoul contemporain. Écrivain, comédien, metteur en scène et spécialiste de la bande dessinée français, bien connu pour ses entretiens avec Hergé (Tintin et moi, Casterman, 1975.Wikipédia ne donne qu'un autre Numa Sadoul, père, semble-t-il du précédent, haut fonctionnaire colonial français, lui aussi comédien et metteur en scène. Heureusement, le Wikipédia anglo-saxon est beaucoup plus précis et je débusque un Jacques Numa Sadoul, connu aussi comme Capitaine Sadoul (né le 22 mai 1881 à Paris, mort le 18 novembre 1956 à Paris). Le Maitron, excellent dictionnaire biographique  du mouvement ouvrier, nous en livre aussi un portrait fouillé : "D’une famille originaire de Lauzerte dans le Quercy (grand-père paternel cantonnier, maternel tonnelier), établie à Paris et disposant d’une certaine aisance — père occupant les fonctions de sous-chef de bureau à l’hôtel de ville, mère dirigeant une maison de corsets rue de la Paix —, Jacques Sadoul fit ses études au lycée Condorcet. Ses parents se rattachaient à une tradition de gauche : son père, mort en 1907, avait été socialiste proudhonien et dreyfusard, sa mère, encore adolescente, avait sauvé la vie d’un homme lors de la Commune et échappé miraculeusement au peloton d’exécution au camp de Satory.
Inscrit au barreau de Paris (1904), il devient l’avocat du Syndicat national des travailleurs des chemins de fer dont il défend les militants à la suite de la grève de 1910. Le 7 décembre 1907, il épouse Yvonne Mezzara, une parente éloignée d'Ernest Renan, à Tournedos (Eure). Je lis ensuite que dès 1908, Jaurès l’ayant chargé de la propagande du socialisme parmi les paysans, il sillonna chaque mois la Vienne en bicyclette. Pourquoi la Vienne ? Je ne trouverai la réponse qu'en découvrant l'article de Jean-Michel Tardif sur Alexandre Erdan. Tout à la fin de cette longue page web, l'auteur ouvre une digression sur deux conférences de Jacques Sadoul à Angles-sur-l'Anglin où il précise immédiatement que "Henri et Félicité Sadoul possédaient à Angles-sur-l’Anglin une résidence secondaire". 
Le Maitron, sous la plume de Justinien Raymond et Nicole Racine, note qu'il devint secrétaire de la Fédération socialiste de la Vienne qu’il représenta au congrès de 1913 à Brest. "Il fut deux fois candidat socialiste dans l’arrondissement de Montmorillon, une première fois en 1912 lors d’une élection partielle, une seconde fois aux élections législatives de mai 1914 ; bien que n’étant pas élu, il réussit à obtenir à cette dernière élection 8 098 voix au second tour contre 8 741 au candidat conservateur.
Les choses sérieuses vont véritablement commencer avec la guerre de 14. Son ami Albert Thomas, nommé le 18 mai 1915 sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et à l’équipement militaire, fit appel à lui pour le seconder au cabinet. A l'été 1917, Sadoul est détaché auprès de la mission militaire française, comme observateur politique chargé de transmettre ses observations sur l’évolution de la situation en Russie. 
Arrivé à Petrograd le 1er octobre 1917, il assiste le 7 novembre (25 octobre russe) aux premières heures de la révolution bolchevique et fait connaissance de Lénine et Trotsky. C’est ainsi que, "jusqu’à la conclusion du traité de Brest-Litovsk en mars 1918, Jacques Sadoul joua un rôle non négligeable comme intermédiaire officieux entre milieux alliés et gouvernement bolchevik".
Je passe moult détails (on se reportera à la notice pour en savoir plus) : Sadoul se rallie au bolchevisme, adhère au Groupe communiste français de Moscou et défile même en uniforme français lors du premier anniversaire de la Révolution.

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Jacques Numa Sadoul (1925)
"Après la parution à Paris de ses Notes sur la révolution bolchevique (octobre 1919) avec une préface d’Henri Barbusse*, Jacques Sadoul fut inculpé de désertion à l’étranger en temps de guerre, d’intelligence avec l’ennemi, de provocation de militaires à la désobéissance, d’embauchage de militaires français dans une armée ennemie. Il fut condamné à mort et à la dégradation militaire le 8 novembre 1919 par le conseil de guerre de Paris."
Malgré tout, le voilà de retour en France en décembre 1924, et aussitôt mis en prison, au Cherche-Midi puis à Orléans. Le parti communiste organise sa défense. Il est finalement acquitté le 8 avril 1925 et réinscrit au Barreau en 1927, en dépit d'une campagne menée par L'Echo de Paris. C'est dans ce contexte houleux qu'il vient en conférence à Angles-sur-l'Anglin. "L’une d’elle, écrit Jean-Michel Tardif, était prévue à Angles, le 28 février 1926. Il parait que ses parents* lui avaient préparé le terrain. Ils distribuaient aux enfants du village des cadeaux, rassemblaient les gosses autour de mirifiques arbres de noël." Ce que Sadoul n'avait sans doute pas prévu c'est que s'y invitèrent les Camelots du roi, réseau de vendeurs du journal L'Action française et de militants royalistes constituant le service d'ordre et de protection du mouvement de l'Action française.
Tardif raconte :
"Justement, c’est le 28 février qu’arrive discrètement, en tout début d’après-midi, quelques automobiles, petit convoi affrété par les camelots du roi de la Haute-Vienne. Dans un pré, à l’abri des regards, ceux-ci retrouvent leurs collègues de Poitiers… La conférence se tient à l’hôtel du Lion d’Or. Une foule importante s’y presse, 300 personnes environ, et, parmi cette foule, 150 de ces camelots du roi, troupe aguerrie, disciplinée, parfaitement bien renseignée ! Sur l’estrade et dans la salle se trouvent un contingent d’une douzaine de communistes, Jacques Sadoul est également présent. Un certain Philippe, camarade de Poitiers, prend le premier la parole en demandant à l’assemblée de désigner un président de bureau. Le nom de Sabourin est acclamé. Sabourin rejoint l’estrade, ouvre la séance. Les deux accesseurs sont désignés de même, mais déjà, on sent que la réunion échappe à ses organisateurs. Alors, dans l’assistance, M de la Debutterie, qui est un ancien combattant décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur, se lève, s’avance au premier rang et lance : Nous voulons bien écouter les communistes, mais que Sadoul, le traitre Sadoul sorte immédiatement ! Au nom des anciens combattants, au nom des morts pour la Patrie, nous lui interdisons de prendre la parole ! Philippe et plusieurs camarades se précipitent sur lui. Ils n’ont pas le temps de lui faire du mal, car c’est une marée humaine qui s’ébranle, s’abat sur eux, emporte tout sur son passage. Les communistes sont dispersés, Sadoul, qui a été blessé, se réfugie dans les cuisines de l’hôtel, puis s’enfuit à travers champs et jardins avant de rejoindre un véhicule qui l’attend à la sortie du village, route de Tournon. Dans la salle du Lion d’Or, Philippe et un autre communiste s’expriment, mais bientôt, le rouleau compresseur des camelots écrase tout le débat. En fin de réunion, l’ordre du jour suivant est adopté par acclamation : Les assistants, faisant abstraction de toute idée de parti et se plaçant uniquement au point de vu patriotique, sont décidés à repousser les menées communistes par tous les moyens et flétrissent énergiquement l’œuvre anti-française de Sadoul. Pendant ce temps, dans la cour, Philippe fait encore de la résistance. Il brandit ses poings en direction de quelques adversaires qui lui font face, il leurs dit : Oui, Sadoul est un traitre ! Né bourgeois, ayant tout ce qu’il lui fallait pour jouir de la vie en grand bourgeois, il est venu au peuple ; il a rejoint les travailleurs… Il a trahi sa classe !"
Une seconde conférence aura lieu le 5 novembre 1926, mais encadré par les forces de l'ordre elle se déroulera sans heurt. Pas sûr pourtant que Sadoul soit revenu dans la région. Les 1er et 8 mai 1932, il est candidat communiste aux législatives dans le Var. Il a acheté la villa Les Pins parasols à Sainte-Maxime et s'est installé comme avocat à Saint-Raphaël. Après la guerre, en 1945, il deviendra maire de Sainte Maxime pour un unique mandat.

Stalinien bon teint, collaborateur des Izvestia, l'un des grands journaux russes, jusqu’au 17 août 1939, il écrivit en 1937 dans L'Humanité des articles calomnieux contre le révolutionnaire Victor Serge, qui avait dénoncé les grands procès de Moscou, relayant ainsi la campagne de dénigrement de la presse stalinienne. 

Est-ce lui pourtant qui est représenté sur le médaillon du menhir d'Angles ? Il ne me semble pas. Jean-Michel Tardif  précise en note que "Henri Sadoul (1857 - 1935) et Félicité Sadoul, née klinchammer (1856 - 1926) sont enterrés en ville-basse d’Angles. Leur tombe est surmontée d’un monolithe orgueilleux. Ils habitaient le n°9 de la côte du Château, à proximité du pont." Mais alors que signifie cette unique date : 1906 ? Et qui est ce Numa Sadoul à barbiche ? Ne serait-ce pas plutôt le grand-père, mort, dit le Maitron, en 1907, originaire de Lauzerte dans le Quercy (où j'ai pu retrouver non loin un Pech Sadoul) ? Le pech, dérivé du latin podium, désigne une "petite éminence".

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Le Pech Sadoul en Quercy

Mais il existe une autre raison de mon intérêt pour Numa Sadoul. Et c'est justement ce prénom si rare, Numa. Je le connaissais depuis très peu de temps car je l'avais rencontré en visionnant Le Moindre Geste, le film de Fernand Deligny et Josée Manenti. Film complètement atypique, à l'intrigue volontairement rudimentaire, centré sur la personne d'Yves Guignard, adolescent autiste, considéré à l'époque comme un "débile profond" incurable, que Deligny a recueilli quatre ans auparavant.

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Or, parmi les autres personnages du film, nous avons un certain Numa Durand, maçon qui joue son propre rôle, père d'Anny Durand, scripte et aussi actrice.

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Numa Durand, une gueule et une musculature à la Clint Eastwood. Unique apparition dans le cinéma français, sur qui la caméra s'attarde pour détailler les gestes au travail. Numa dans ce coin des Cévennes où Deligny s'était retiré pour accueillir des enfants autistes. 
Quercy, Cévennes, pays proches, rudes, lumineux.
Quercy au coeur de l'un des premiers romans de Bergounioux, La maison rose. La maison rose, la maison de son enfance. Roman dont l'incipit évoque si puissamment la lumière de ce pays, et résonne si étonnamment avec les images du Moindre Geste que j'en redonne ici le paragraphe en son entier :
"La première fois, pour moi, du moins, c’est seulement une image, un déluge de lumière crue tombée d’un ciel de craie sur la façade, sur les chemises blanches des hommes et les corsages blancs des femmes, à l’exception de tante Lise toute de noir vêtue sur la plus haute marche quoiqu’elle ne fût pas encore aveugle, comme si elle avait porté le deuil éternel de la chair qui ne revit jamais que pour mourir, que chaque instant qu’elle passe dans la lumière, chaque mot, chaque geste – et jusqu’au premier cri, jusqu’au lent mouvement de protestation, d’épouvante du nouveau-né – rapprochent de l’instant où elle cessera d’être la chair pour devenir une image dans la mémoire des vivants puis une image au mur ou pas même une image : une présomption de la chair, la certitude qu’elle a dû être, avant, qu’elle s’est trouvée déjà mêlée à la lumière et au temps puisqu’elle demeure."
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Numa et Any Durand (Le Moindre Geste)
Maison rose que j'ai déjà croisée en juillet 2014, au mitan d'un été de théâtre dans les ruines de Cluis-Dessous.

Et comme pour saluer l'intrication entre le Numa du Quercy et le Numa des Cévennes, ce carton à l'orée du film :

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* Ceci est contradictoire avec le texte du Maitron qui signale que son père était mort en 1907.

mercredi 17 juillet 2019

Le gué du Yabboq

Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. 
Il dit : "Lâche-moi, car l’aurore est levée", mais Jacob répondit : "Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni."Il lui demanda : "Quel est ton nom" — "Jacob", répondit-il. Il reprit : "On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté." Jacob fit cette demande : "Révèle-moi ton nom, je te prie", mais il répondit : "Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?" Et, là même, il le bénit. 
Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, "car, dit-il j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauvé."  Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.

Genèse 32,23-33 (Bible de Jérusalem)

Cet épisode de la vie du patriarche Jacob, assurément l'un des plus mystérieux  de la Bible - et qui a suscité nombre d'interprétations, aussi bien de la part de théologiens (ainsi Benoît XVI) que d'anthropologues (Henri-Jacques Stiker, par exemple) -, Jean-Paul Kauffmann le place à l'orée de son livre, La Lutte avec l'Ange, car tout ce qui va venir, l'église Saint-Sulpice et sa méridienne, Delacroix et ses fresques - que l'artiste considérait comme son "testament spirituel"-, n'existerait pas sans cette quinzaine de lignes que Stiker voit comme un condensé mythologique. Quand le livre est réapparu dans mon viseur à l'occasion de cette exégèse d'Alexandre le Bienheureux à laquelle je ne songeai aucunement voici un mois, sa redécouverte entra soudain en résonance avec certains éléments rassemblés grâce à cette information en apparence banale et anecdotique : la présence sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin d'une maison ayant appartenu à Yves Robert. Info que je n'avais pas trouvée sur le net, mais que j'obtins grâce à Nunki Bartt, qui s'était étonné à sa découverte de l'article que je n'en fasse pas mention, car lors d'une première balade dans les alentours du village, il m'avait déjà signalé le fait. Mais à ce moment-là, sans doute parce que Yves Robert n'entrait pas alors dans mon champ de recherche, ma mémoire ne l'avait pas retenu.

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Remerle (vue de la rive droite de l'Anglin)
Il faut dire que nous avions exploré les rives de l'Anglin en amont d'Angles, et la maison de Remerle se situait en aval. Ce pourquoi une autre expédition s'imposait, qui fut promptement décidée la semaine dernière.
Mais déjà, à la lecture de l'analyse de Daniel Cahen, plusieurs indices de la vie des propriétaires de Remerle à partir de 1879, Luc Desages et Pauline Leroux, la fille du penseur socialiste Pierre Leroux, m'avaient intrigué. Et tout d'abord ceci : "La famille "démarre" vraiment avec la naissance de Paul en 1855, même si l'on enregistre encore deux ans après une mort infantile. Au total, sur onze naissances, sept survécurent."
Onze enfants, comme Jacob.
Les familles nombreuses ne sont pas rares à l'époque. Ne nous emballons pas.
Cependant, un peu plus loin, je lis ceci :
"C'est un peu par hasard qu'il s'établit dans la Vienne, en cet écart de la ferme et du moulin de Remerle sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, alors occupés par les familles GUERINEAU, PIRONNET, AUDRU et SAINTON, tout près de son Indre natale, entre Berry, Poitou et Touraine ; le 7 septembre 1879, il acheta la ferme à deux familles, celle d'Antoine Théodore Ernest SAINTON et son épouse Cécile Pauline Augustine CARRÉ, et celle, non résidente, de Jérémie JACOB et son épouse Louise Florence CAMUZARD, sur la fortune de ses parents décédés et qu'il cédera une vingtaine d'années plus tard, le 26 avril 1903, à son fils Jean Luc et ses frères et sœurs (33), Paul DESAGES, bien installé à Cheltenham, Gloucestershire, Angleterre, ayant vendu ses parts. "
Un certain Jérémie Jacob ancien propriétaire de Remerle. Le nom est-il si courant en ce pays placé à la jonction du Berry, de la Touraine et du Poitou ?
Et ce n'est pas le seul Jacob auquel Luc Desages aura affaire :
"Peu après son arrivée, il participa, souvent frontalement et parfois naïvement, à certains débats écrits dans la région et au plan national, notamment par une défense peu argumentée des idées de LEROUX face aux analyses pertinentes d'Henri FOUQUIER (1838-1901), journaliste, écrivain, dramaturge et homme politique, et par ailleurs sur le mysticisme, notamment contre Alexandre ERDAN (1826-1878), natif d'Angles sous le seul nom d'André, plus tard prénommé Alexandre André JACOB dit ERDAN, décédé en Italie où il avait été envoyé par Auguste NEFFTZER (1820-1876), journaliste et fondateur du "Temps" en 1861 - une "connaissance religieuse" de Pierre Henri LEROUX, rencontré à Londres en 1852... " [C'est moi qui souligne]
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Remerle (rive gauche de l'Anglin) : le ballon abandonné à la croisée des allées me fit penser à la partie de football dans la cour de la ferme d'Alexandre.
Tiens, Alexandre Erdan, voilà un autre personnage tout à fait passionnant, sur lequel on trouve des renseignements plus complets sur la page perso de Jean-Michel Tardif, actuellement maire d'Angles-sur-l'Anglin.
"André, c’est avec ce seul prénom que l’état civil d’Angles enregistra, le 8 février 1826, la naissance d’un enfant de sexe masculin. Pourquoi ceci? Parce qu’il était de père inconnu. Sa mère, Rose Jacob, était couturière. Au recensement de 1836, il habitait avec sa mère et l’une de ses tantes, Place de la Paix, à l’embranchement des actuelles routes du Blanc et de Tournon. Vers l’âge de 12 ans, il partit étudier chez les jésuites, à Poitiers. Il se crut une vocation de prêtre, intégra le petit séminaire de Montmorillon, fit le séminaire de Poitiers, puis celui de Saint-Sulpice, à Paris. La révolution de 1848 l’aida à rompre des chaînes qui lui étaient devenues insupportables : Jetant son froc aux orties, il se fit désormais l’apôtre de la démocratie et de la libre pensée. En 1849, Alexandre Erdan (Tel est le pseudonyme qu’il se choisit, Erdan étant l’anagramme d’André, son prénom) se distingua avec ses Petites lettres d’un républicain rose (Rose, parce qu’il faut toujours mettre un peu d’eau dans son vin), commença une carrière journalistique dans le journal Le Temps, de Xavier Durrieu, passa à l’Évènement, la feuille officieuse de Victor Hugo."[C'est moi qui souligne]
Récapitulons : voici donc un autre Jacob natif d'Angles, qui se choisit comme nom son prénom anagrammisé et un nouveau prénom, comme par hasard, Alexandre. Et que sa vocation religieuse conduit à Paris, à Saint-Sulpice, avant de rompre avec les ordres non sans un certain fracas  : son livre majeur, La France mistique, tableau des excentricités religieuses de ce tems (sic) (1855), rédigé en écriture néographique (il avait précédemment publié en 1853 un petit ouvrage, Les Révolutionnaires de l’ABC, préconisant une réforme de l’orthographe), "dresse, écrit Tardif, un portrait incisif des principaux chefs de sectes de son époque et égratigne au passage l’Eglise. Accusé d’outrage à la religion catholique, Erdan ne peut échapper à une ignominieuse condamnation (1 an d’emprisonnement) que par la fuite à l’étranger." 

Ne voilà-t-il pas un autre point commun entre Luc Desages, Alexandre Erdan et... Jacob : l'exil ?


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Alexandre Jacob (Erdan)

Luc Desages, exilé à Jersey par Napoléon III, Alexandre Erdan exilé en Suisse*, et Jacob, au gué du Yabboq, qui revient dans son pays après s'être enfui à Harrân, chez son oncle Laban, sur les conseils de sa mère Rebecca.

Le gué du Yabboq, voilà le troisième indice qui surgit sur ma route :
"Depuis, située au fond du chemin du même nom, la ferme de Remerle à Angles-sur-l'Anglin, reliée par un chemin à la maison et le moulin du même nom situés de l'autre côté de l'Anglin, autrefois reliés par un gué, a fait l'objet, en 1986, d'un classement à l'inventaire des Monuments Historiques (Référence Mérimée : IA00045719)". [C'est moi qui souligne]
Je ne sais pas pourquoi Cahen écrit que la maison et le moulin étaient autrefois reliés par un gué, car  ce gué existe toujours, et la preuve, c'est que nous l'avons traversé, Nunki Bartt et moi, chaussures au pied, trente centimètres d'eau au plus profond, au moment même où deux canoës descendaient l'Anglin, râpant leur coque aux cailloux tandis qu'une escouade de canetons effarouchés suivait leur mère dans les halliers de la rive.

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Le gué de Remerle (rive droite, on voit le chemin en face qui monte vers la maison)
Dans la splendeur du paysage, en ce matin radieux, tout me portait donc à croire que s'inscrivait en filigrane un récit mythique qu'on peut lire aussi, ainsi que le suggère Stiker, comme "un rite de passage, à la fois individuel et collectif, d’un chef, indissociablement exceptionnel et infirme, la boiterie étant la marque de la vulnérabilité au cœur du destin du nouvellement nommé Israël."

Comme pour Alexandre le Bienheureux, je soupçonne que se dissimule sous les oripeaux de l'histoire profane les ors de l'histoire sacrée, retrouvant en cela les intuitions de Mircea Eliade dans L'épreuve du labyrinthe, les entretiens qu'il accorda en 1978 à Claude-Henri Rocquet :
" Je crois que le sacré est dissimulé dans le profane comme, pour Freud et Marx, le profane était camouflé dans le sacré. Je crois qu'il est légitime de retrouver les patterns et les rites initiatiques dans certains romans. Mais c'est là tout un problème, et j'espère bien que quelqu'un s'y attachera : déchiffrer le camouflage du sacré dans le monde désacralisé." (p.159)
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Le moulin de Remerle

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* "Il a fui en Suisse, où il a fondé un journal, Le National Suisse, à La Chaux-de-Fonds . Deux ans plus tard, il se rend à Florence et de là à Rome, où il travaille comme correspondant de Siècle et d’autres journaux. Il est décédé le 24 septembre 1878 à Frascati." (Babelio)

mercredi 10 juillet 2019

La Gartempe d'Yves Robert

Dans l'article précédent, j'écrivais ceci : "Gartempe, c'est le nom d'une belle rivière qui prend source en Creuse, coule est-ouest avant de remonter plein nord vers Saint-Savin. Rien à voir avec le plateau beauceron où fut tourné le film. Et rien dans la biographie d'Yves Robert, né à Saumur et d'enfance angevine, n'indique un quelconque tropisme limousin." Or Nunki Bartt, fraîchement revenu de Bretagne, me signale ce matin qu'Yves Robert possédait une maison à Angles-sur-l'Anglin, au lieu-dit Remerle, à quelques brasses du confluent de l'Anglin et de la Gartempe, maison toujours occupée par son fils, Jean-Denis Robert, cinéaste et photographe.

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Une énigme est donc levée : on comprend mieux le choix du nom Gartempe pour le personnage d'Alexandre. Yves Robert rendait ainsi hommage à la fougueuse rivière dont il avait sans doute plus d'une fois arpenté les rives et goûté la fraîcheur des eaux de baignade.

L'histoire familiale qui conduisit Yves Robert à cette maison mérite d'être contée. Il n'existe pas grand chose sur le net qui en rende compte, mais une analyse biographique et généalogique d'un certain Daniel Cahen, sur un site perso-orange, nous livre de riches renseignements avec des arrières-plans politiques et littéraires passionnants. Tout commence avec l'achat de cette ferme de Remerle au début de l'année 1879 par Luc Desages. Or Luc André Desages n'est pas un paysan comme un autre, ce n'est même pas un paysan du tout. Il n'était pas non plus originaire du pays puisqu'il était né le 10 septembre 1820 d'une famille terrienne bourgeoise de l'Indre. Vincent, son père, (1795–1878), venant de Néret, s'était établi à la Châtre vers 1815, rue de l'abbaye Saint-Abdon, pour exercer la charge de greffier au Tribunal de la ville et s'était marié en 1817 avec la sœur d'un avocat au barreau du-dit tribunal,  Catherine Caroline Pouradier Duteil (1799-1871). Et c'est donc tout naturellement vers la carrière d'avocat que Luc s'était dirigé. Mais voilà que, pendant ses études parisiennes, il rencontre le penseur socialiste Pierre Leroux, qui le gagne à ses idées, au grand dam de sa famille.

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Pierre Leroux, gravure publiée dans Histoire socialiste, volume 8 Le règne de Louis-Philippe, chapitre 4.5. La floraison socialiste, en ligne sur Wikisource.
La proximité avec Leroux s'accentue avec la liaison de Luc avec une des filles du premier lit de celui-ci : Pauline Charlotte (1830 - 1905). Union on ne peut plus féconde, puisqu'elle lui donnera onze enfants. A la même époque, son ami Auguste Desmoulins, de naissance plus modeste, fréquente une autre fille de Leroux, Juliette Henriette (1833 - 1884) qui, elle, n'aura point d'enfants. Les deux hommes sont associés dans l'entreprise d'imprimerie de Boussac, en Creuse, pour laquelle Leroux avait obtenu un brevet en 1843. On pense que c'est George Sand, qu'il avait rencontrée en 1835 et avec qui il avait noué une forte amitié, qui lui a sans doute fait découvrir la petite ville lors d'une excursion au site des Pierres Jaumâtres. Leroux s'est installé à Boussac et posé les bases d'une sorte de phalanstère fouriériste, il a fait venir sa famille, ses proches, "puis, au fil des mois, des disciples séduits par ses théories et le mode de vie de la communauté".* Parmi eux, Luc Desages et Auguste Desmoulins, qui dirigeront l'imprimerie en l'absence de Leroux, élu député de la Seine comme candidat des démocrates-socialistes à l'Assemblée constituante de 1848. Luc fut, en plus de son métier d'avocat, publiciste, tandis qu'Auguste se chargeait de la correspondance commerciale et financière. Daniel Cahen précise qu'ils " rédigèrent, entre autres, en commun un ouvrage, "La Doctrine de l'Humanité", constitué d'aphorismes, publié en 1848 à l'imprimerie Leroux de Boussac (Creuse). Auguste Desmoulins et Luc Desages se joignirent avec Grégoire Champseix sur une "Trilogie sur l’institution du Dimanche" dans la "Revue sociale" de 1847. Luc Desages fut corédacteur avec Grégoire Champseix et Pauline Roland de "l'Éclaireur de l'Indre", proche des idées de George Sand, revue qui cessa de paraître en 1850 par défaut de fonds malgré un déplacement à Paris... pendant la "révolution de février"."

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Eclaireur de l'Indre, numéro du 8 janvier 1848.
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C'est alors que cette communauté de destin vire au drame. Daniel Cahen :
"Et c'est ensemble, comme beaux-frères "de fait", qu'ils furent arrêtés en juillet 1849 et, à tort, accusés d'avoir organisé la révolte des canuts à Lyon en 1848 - suite à l'interception d'un courrier d'affaire d'Auguste Desmoulins par la police judiciaire de Lyon ! Bien-sûr, à la base de cette accusation, ils auraient tous deux participé à Paris à "la révolution de février"... alors qu'ils était initialement venus à Paris chercher de l'argent pour une revue déficitaire... Après un voyage à pied puis en charrette d'un mois passant par la ville de Thiers (Puy-de-Dôme), passant de gendarmerie en gendarmerie, enchaînés mais accompagnés de leurs promises, c'est ensemble qu'ils passèrent devant la cour martiale de Lyon, donc hors de leur ressort judiciaire, et que, faute d'arguments valables, bien défendus par Maître Rolland qui souligna l'incohérence entre être à Paris, à Boussac et à Lyon en même temps, ils furent relâchés de prison en 1849 après deux mois de détentions préventives et définitivement absous par le Conseil de Guerre le 4 octobre 1849 sous les pressions de George Sand et, l'arrêt ayant été révisé, les protestations très officielles du député Pierre Henri Leroux, signifiées le 22 octobre 1849. Ils avaient été promis en première instance à dix ans de déportation en Algérie à défaut d'exil..."
Je n'entre pas dans tous les détails, il faudrait citer in extenso l'analyse de Cahen, mais sachez que les deux amis seront dès lors séparés, Desmoulins regagne Paris tandis que Desages poursuit son travail journalistique dans l'Aube puis dans L'Allier. C'est le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851 qui les rapprochera à nouveau... "dans la proscription suivi de l'exil à Jersey, la plus grande des îles anglo-normandes (Chanel Islands), pour éviter d'être "transportés" à Cayenne (Guyanne) ou en Algérie." Les deux fondèrent une institution scolaire franco-anglaise à Saint-Hélier (située au 44, Halkett Place, en plein centre ville) qui recevra les soutiens de Victor Hugo, lui-même proscrit. Luc ne quittera plus Jersey que pour s'établir dans la Vienne, à Angles-sur-l'Anglin, grâce à l'héritage de ses parents, décédés en 1871 et 1878. Daniel Cahen précise aussi que "pour son retour en France, après les en avoir alertés, ses amis du continent se débrouillèrent pour lui assurer une retraite d'enseignant "bricolée", calculée comme s'il avait travaillé en France." Il conclut par ailleurs son paragraphe par ces mots : "Les campagnes jersiaise et française le rendirent plutôt mystique par la publication d'un ouvrage étrange : "De l'extase ou des miracles comme phénomènes naturels", rédigé en 1866 à Saint-Hélier et imprimé à Paris, chez Henry, Palais Royal, Galerie d'Orléans, 12."

Avec tout ça, on n'a pas encore eu vent d'une quelconque famille Robert...

Il faut se pencher sur la nombreuse descendance de Luc Desages. Onze enfants, disions-nous, dont sept seulement survécurent plus de vingt ans, le premier, "Paul, mourut pratiquement peu après la naissance, entre Boussac (Creuse) et Thiers (Puy-de-Dôme), en 1849 sur le chemin des condamnés emmenés sur Lyon, Pauline Leroux n'ayant pu l'allaiter suite à un traumatisme psychologique lié à l'arrestation de son promis ayant empêché son mariage avec elle". Paul, première victime de l'Histoire.
C'est avec le dixième membre de la fratrie que le nom de Robert va apparaître. Luc naît en 1867 à Saint-Clément, sur l'île de Jersey, et suit ses parents à Remerle en 1879. Il entre à l’École Normale d'Instituteurs de Poitiers avant de poursuivre sa carrière aux Lilas (Seine-Saint-Denis), où il rencontrera une institutrice, Eugénie Claudine Coiffier (1869–1948). Il meurt à Angles en 1946. Le second enfant du couple, Lucette Léontine Desages (1898- 1954)  sera, par sa première fille d'un premier mariage, à l'origine d'une alliance avec la famille Robert (Yves et descendants).

Une question demeure : pourquoi Luc Desages, quittant Jersey, avait-il choisi Angles et non pas par exemple la campagne berrichonne et castraise dont il devait être plus familier ? Daniel Cahen répond ceci :
"C'est un peu par hasard qu'il s'établit dans la Vienne, en cet écart de la ferme et du moulin de Remerle sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, alors occupés par les familles Guerineau, Pironnet, Audru et Sainton, tout près de son Indre natale, entre Berry, Poitou et Touraine ; le 7 septembre 1879, il acheta la ferme à deux familles, celle d'Antoine Théodore Ernest Sainton et son épouse Cécile Pauline Augustine Carré, et celle, non résidente, de Jérémie Jacob et son épouse Louise Florence Camuzard, sur la fortune de ses parents décédés et qu'il cédera une vingtaine d'années plus tard, le 26 avril 1903, à son fils Jean Luc et ses frères et sœurs, Paul Desages, bien installé à Cheltenham, Gloucestershire, Angleterre, ayant vendu ses parts. "[C'est moi qui souligne]
C'est un peu par hasard... Autrement dit, on n'en sait rien, mais on sait aussi ce que cache le hasard (nous verrons cela dans un autre article).

Notons, tout à l'honneur de Luc Desages, son intervention dans l'affaire Dreyfus : en décembre 1898,  il signe avec ses enfants demeurés à Angles une "protestation" de soutien  à un certain Colonel Marie Georges Picquart (1858-1914),  poursuivi et persécuté parce qu'il avait réussi à confondre le Commandant Ferdinand Walsin Esterhazy (1847-1923) à l'origine de la trahison contre Alfred Dreyfus. "Tel fut son "dernier acte politique", conclut Daniel Cahen. Le même ajoute que la plupart des enfants quittèrent la région pour s'établir en Angleterre, à Paris, en région parisienne et autres provinces où ils furent nommés. "Voilà pourquoi, et sans doute par sectarisme, il n'y a pas eu de "souvenirs palpables" à Angles-sur-l'Anglin comme il y eut, par exemple, une avenue Pierre-Leroux peu après le départ des phalanstériens de Boussac et un monument à lui dédié à Boussac en 1903..."

Finissons avec  Lucette Léontine Desages, qui devint institutrice et se maria à Paris (4e) en 1921 avec un certain Léon Bertin (1896-1956), biologiste et naturaliste de renom mais "homme volage", nous dit Cahen, dont elle divorca en 1828. De cette union éphémère naquit, le 12 juillet 1922, une fille, Claude dite plus tard Anne Bertin, jeune fille "gracieuse"(Cahen encore) qui se maria en 1943  avec un certain Yves Henry Charles Marie Robert (1920-2002) (52), "acteur et cinéaste alors en pleine ascension, et eut deux enfants avec lui, Anne (1944-) et Jean Denis Robert (1948-), tous deux nés à Paris". C'est le jeune couple qui acheta en 1946 la maison de maître de Remerle, près de l'Anglin, qui fut reconstruite (elle avait été bombardée pendant la guerre), avec le moulin et le barrage, alors que la ferme passait, après 1949, à Lelia Desages et Pierre Arsonneau. Je redonne une dernière fois la parole à Daniel Cahen :
"Mais le couple Robert-Bertin se défit quelques années plus tard après la naissance de Jean Denis, suite à une fréquentation d'Yves, en 1948, avec une actrice d'origine arménienne, Nevarte Manouelian (1923-2012), alias Rosy Varte, avant qu'il ne se remariât finalement en 1956 avec Gabrielle Danièle Marguerite Andrée Girard (1928-2015), alias Danièle Delorme, actrice et productrice de cinéma également bien connue, qui se rendit bien des fois sur les lieux avec Yves. Et Claude Bertin, divorcée d'Yves en 1953, remariée en 1958 à Paris (5e) avec Jean Joseph Henri Gambier-Morel (1906-1966) (...) n'y remit, aux dires des habitants, plus jamais les pieds, en tout cas jusqu'à la mort de son premier mari en 2002, et c'est finalement à Angles-sur-l'Anglin qu'elle mourut, veuve, un certain 22 juillet 2006 , près de son fils Jean Denis. (...). Tel fut cet aspect très peu connu de la vie d'Yves Robert, par ailleurs très apprécié, et très certainement occulté par celui qui ne sortit évidemment pas grandi de cet épisode sentimental. Le site appartient actuellement à un descendant de ce premier lit, Jean Denis Robert, photographe, cinéaste, réalisateur, etc, également bien connu, actuellement en retraite - site et maison de famille qu'il fréquenta dès son enfance avec ses parents puis avec son père et "ses" femmes (Yves Robert ne put se décider pendant huit ans avec qui des deux femmes, Manuelian ou Girard, il allait se marier !)."[C'est moi qui souligne]
Au début des années 1960, Danièle Delorme et Yves Robert avaient fondé La Guéville, une maison de production, dont le nom provenait, je vous le donne en mille, d'une petite rivière des Yvelines...



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* "On s'adonne à l'agriculture mettant en application le Circulus, théorie écologiste avant la lettre, selon laquelle les êtres vivants se nourrissent des dépouilles et des déchets les uns des autres. Cette loi inspire toute la doctrine évolutionniste de Leroux, disciple de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire, qu'il s'agisse de l'évolution des espèces ou de celle des civilisations. En toutes choses, « les vivants se nourrissent des morts » (Anthologie, p. 249), ce qui condamne le volontarisme autant que le fixisme." Wikipedia

mardi 28 octobre 2008

Résurgence

Depuis le 13 août, rien. Comme si cette soif de poésie qui soi-disant me taraudait s'était évanouie, comme un ruisseau qui aurait disparu dans une anfractuosité du sol. Perte soudaine attendant sa résurgence. Je ne savais pas en réalité si elle aurait lieu, cette résurgence. Caillois et son Fleuve Alphée avaient été, non pas oubliés, - le livre n'avait pas été rangé, il avait toujours place non loin du bureau, à portée d'oeil et de main -, mais il était désormais en attente, dépossédé de toute urgence. Pourtant il avait suscité quelques pensées, les jours suivants ce 13 août...

A Angles sur l'Anglin, je m'étais rendu pour la foire du livre, trois jours de bouquinistes ayant investi les rues du village, qu'il me fallait arpenter en une poignée d'heures, n'y cherchant rien de précis, surtout pas, dans l'espoir seulement de la trouvaille, c'est-à-dire du livre qu'on ne savait pas désirer mais qui s'impose si irrésistiblement qu'on a la quasi certitude que nous n'étions venus que pour lui, pour le découvrir ce jour-là, volume indispensable qui nous entraîne sur une autre piste ou permet d'en prolonger une ancienne qui s'était dissipé dans un trop dense lacis de fourrés.

Que trouvai-je à Angles, ce jour-là, 15 août 2008 ? Tout d'abord les deux tomes des Misérables dans l'édition Folio classique que j'avais failli acheter à Châteauroux quelques jours auparavant. Ce nouveau projet d'adaptation théâtrale y était là comme validé : pour deux euros, j'emportai quelques milliers de pages dont rapidement je commençai l'exploration (et même si, à ce jour, un autre thème s'est fait jour et a finalement repoussé à 2012 le projet des Misérables, l'impression demeure de s'être senti autorisé à partir de cet instant).

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La récolte ne fut pas exceptionnelle : deux autres livres seulement s'ajoutèrent aux volumes hugoliens : L'ancolie, de Jean-Loup Trassard, et un essai de Henri Rey-Plaud, Le cercle magique, étude sur le théâtre en rond à la fin du Moyen Age. C'est un peu plus tard que je réalisai que ces deux ouvrages entraient en résonance avec les dernières lignes que j'avais lues de Roger Caillois : "L'écriture des pierres, comme je disais, réduisait toutefois au domaine esthétique un phénomène qui me paraissait d'une plus vaste portée. Malgré moi, poussé par l'évidence, j'avais rangé les minéraux en deux classes principales : ceux qui obéissent aux courbes et les autres où l'angle est despotique. Deux domaines étanches irrémédiablement séparés : d'un côté, la fantaisie des volutes, des méandres dans les motifs des dessins internes et, pour l'extérieur, , les bosses irrégulières, rugueuses, des géodes et des rognons ; de l'autre, la rigueur d'arêtes rectilignes et de biseaux impeccables, une morphologie strictement polygonale, faces planes et lisses comme miroirs d'eaux calmes, architecture parfaite et close, volontiers transparente, mais qui, même opaque, aurait encore nécessité, pour la construire, le secours d'un ouvrier magicien." (Fleuve Alphée, p. 149, éd. Quarto).



Il m'apparaissait avec évidence qu'à travers cette antinomie de la courbe et de l'angle, les deux livres s'inscrivaient sous le registre de la première classe. Pour Le cercle magique du théâtre, c'était clair ; quant à L'ancolie, il suffisait de lire la quatrième de couverture : "(...)La maison d'enfance y est centre d'un cercle qui va s'élargissant : les fermes demeurent tapies dans les écarts et les chemins s'effacent dont l'encre cherche à retrouver la pente.(...)" Or, nous étions à Angles, dont le complément "sur l'Anglin", répète justement la catégorie de la deuxième classe de minéraux établie par Caillois. De cette observation, dont je ne savais pas au demeurant, quelle conclusion tirer (et fallait-il d'ailleurs en tirer une conclusion ?), je me promettais au moins de la consigner ici.

Je n'en fis rien, comme on a vu. Et j'abandonnai Caillois, non sans une certaine culpabilité (une fois de plus, je me dispersai).

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Qu'est-ce qui, aujourd'hui, me ramène donc à tout cela ? Quel événement nouveau a fouetté ma paresse ? Rien, sinon un retour à Angles, le 19 octobre dernier, pour un superbe dimanche automnal. Au sortir d'une promenade dans les ruelles du village, j'entrai pour la première fois chez le petit bouquiniste du coin de la place. Et j'y dénichai Les sources de Pierre Gascar, que j'avais cité indirectement dans FGS, à l'ouverture de l'examen de Verseau, grâce à Jean-Claude Pirotte.

Là encore, la quatrième de couverture me fut une de ces petites étincelles de compréhension par quoi le monde semble nous indiquer que nous ne cheminons pas tout à fait seuls : "(...) Jamais le monde n'aura été plus fascinant, plus riche d'enseignements qu'en ces instants où son sort oscille. Jamais ne se sera imposée autant la nécessité de rétablir l'accord originel entre l'humanité et la nature, dans laquelle nous commençons à retrouver des leçons essentielles, même pour ce qui a trait au perfectionnement de notre société. La "mystique matérialiste" définie par Roger Caillois, et qui imprègne cet ouvrage, ne peut que déboucher sur un nouvel humanisme. La plupart des faits rapportés dans ces pages l'indiquent, et l'on comprend que la grande ombre de Bernard Palissy, un des hommes les plus inspirés de notre histoire, les traverse de temps en temps."

Certain passage du livre entrait en résonance avec le thème de la cruche que je ne cessai de développer ces derniers temps dans FGS. Je me devais donc de consigner enfin cette rencontre.